‹ La parole intérieureChapitre 10 sur 66 · Recherches, ch. VHl, p · texte numérisé non relu

Recherches, ch. VHl, p

attendent lenr tour de parole, et, le moment venu, toutes ne seront pas nommées.

Il admet pourtant, non pas dans la Législation primitive, mais dans les Recherches philosophiques , que l'idée qui attend et demande son expression '< ne se montre pas encore pleinement à l'esprit », mais se montre déjà; il admet que parfois « on se souvient vaguement, faute d'un mot », que les esprits distraits et lents conçoivent souvent leurs pensées imparfaitement durant un certain temps avant d'en trouver l'expression, qu'un écolier intelligent « devine à peu près le sens d'un passage » avant de le bien comprendre. Il amende lui-même ses premières formules : « Notre intelligence, dit-il, tant que le mot propre ne fixe pas l'objet avec précision, n'a que des aperçus vagues, confus, incomplets, de ses propres pensées ^. » Il repousse cette conséquence, pourtant inévitable, de son système, que l'esprit serait l'esclave de la mémoire verbale; celle-ci « ofTre ses expressions », mais <( l'esprit les demande, les cherche, la raison les examine... ; l'esprit fait plus : il les crée lorsque la mémoire... ne lui en présente que d'insuffisantes...; la mémoire n'est qu'un dictionnaire à l'usage de l'esprit..., un dépôt d'expressions où chaque esprit choisit celles qui peuvent le mieux rendre sa pensée » ; c'est pourquoi « chaque écrivain a son style, expression de son esprit » ^. Bonald admet donc dans les Recherches philosophiques ce qu'il rejetait dans son premier ouvrage, et pourtant il répète encore, il maintient toujours les formules que démentent ses nouvelles observations; et, quelques années plus tard, répondant aux critiques de Damiron, il lui demande ironiquement s'il

\. Recherches, ch. VIII, p. 178 et suiv.

2. Recherches, Réponse à quelques objections, p. 232 et suiv.

y a « (les moitiés de pensées », oubliant qifil avait luimême admis, en plus d'un endroit des Recherches pJdlosophiques , l'existence de pensées imparfaites , incomplètes , et pourtant sensibles à la conscience. Bonald ne paraît pas s'être douté qu'il lui avait suffi de quelques descriptions exactes pour introduire dans son système une contradiction qui le ruine. Comme un logicien scolastique, il n'a d'abord voulu connaître que les concepts définis et nommés et leurs rapports logiques; il a découvert trop tard les petites perceptions, les états de conscience très faibles, qui ne sont pas encore nommés ou ne le seront jamais '. L'accident arrivé dans son esprit même aux prémisses de sa doctrine n'a pu ébranler la foi sans réserve qu'il avait accordée dès l'origine à ses conclusions.

3° Simultanéité du mot et de l'idée. — Sur les rapports du mot et de l'idée dans le temps, le même parti pris conduit Bonald à une autre erieur, erreur de fait et de logique à la fois. Sans s'arrêter au simple fait de la simultanéité ordinaire, sans se demander si le fait est vraiment universel et ne souffre pas des exceptions, il se liàte d'affirmer que le mot intérieur et la pensée qui lui correspond sont toujours rigoureusement simultanés, et en même temps il proclame que cette concomitance est une nécessité de notre nature 2, Or les passages descriptifs des Recherches que nous venons de citer contredisent le fait invoqué; car ils impliquent que, dans bien des cas,

1. Bossuet les connaît bien : l'extase est pour lui une série de petites perceptions, trop fines pour être nommées, trop spirituelles \^onv admettre une expression sensible. Bossuet exclut du langage humain le pur spirituel, tandis que, pour Bonald, le pur spirituel est l'objet propre du langage. Selon Bonald , la parole intérieure nous rapproche des anges ; selon Bossuet, elle nous rapproche des animaux.

2. Létjisl. prim., Disc, prélim., p. 22 ; Dissertation^ p. 250; Recherches, ch. I, p. 45.

l'idée précède le mot dans la conscience [cli. V], et, quand même la simultanéité serait sans exception, on ne saurait logiquement transformer en nécessité une simple universalité empirique.

Nous arrêterons ici nos critiques, la suite de la doctrine dépassant désormais Tobjet de la psychologie descriptive,

li° Préexistence inaperçue de l'idée. — Pourtant l'idée est antérieure au mot ; elle est même nécessairement antérieure, car « tout objet est nécessairement antérieur à son image » ' ; — mais c'est uniquement comme virtualité, comme puissance; l'idée en acte est simultanée à son expression, elle naît et meurt à la conscience avec le mot ; avant l'apparilion du mot, nous ne la connaissons pas, bien qu'elle soit en nous ; elle est inconsciente. L'idée précède le mot, comme la conception précède la naissance ^ c'est-à-dire comme l'être vivant conçu et caché précède l'être vivant né au jour et visible; elle ne voit la lumière, elle ne paraît, qu'avec le mot et par lui.

Ne nous étonnons pas cette fois si Tantériorité de l'idée esta son tour proclamée nécessaire : l'idée, avant le mot, n'est pas observable ; sa préexistence, n'étant pas une vérité de fait, ne pouvait être affirmée qu'à titre de nécessité logique.

5° Rôle de la parole. — C'est ici qu'apparaît dans tout son jour la tendance platonicienne du système.

Les idées générales et fondamentales étant en nous latentes, stagnantes, inaperçues, hors du temps, les mots ont, par une sorte d'association préétablie ^ la vertu de

1. Dissertation, p. 248, 249, 254 ; Recherches, cli. VIII, p. 186, 187.

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