‹ La parole intérieureChapitre 13 sur 66 · Législ. prim., Discours prélim., p · texte numérisé non relu

Législ. prim., Discours prélim., p

Ce n'est pas tout : entre les idées et les réalités, il y a le même rapport qu'entre les mots et les idées; à toute idée correspond un être ; le mot, en révélant l'idée, révèle l'être; par exemple. Dieu existe, puisque nous le nommons. Le langage, en parcourant l'entendement, parcourt la vérité; une erreur est une vérité imparfaitement révélée par un langage défectueux; c'est une pensée incomplète, un « défaut de pensée » ; « l'erreur sépare, la vérité réunit K »

On le voit, Donald touche de bien près à l'idéalisme platonicien - ; ouvertement intellectualiste, naïvement synchrétiste, il est, de plus, secrètement fataliste ^ et prédestinatien : presque partout, il nie implicitement la spontanéité individuelle de la pensée, et, quand il la reconnaît, il se met en désaccord avec l'esprit de toute sa doctrine.

6" Conséquence. — Toute idée supposant le langage, et l'invention du langage supposant l'intention, c'est-àdire ridée, de l'inventer, l'idée d'inventer le langage suppose la possession du langage; donc le langage n'a pu être inventé; puisqu'il est, il a dû nous être révélé, donné par Dieu \ — Diverses circonstances ont accru et varié le lan-

1. Législ. prim., Discours préliin., p. 35, et livre premier; Peiisées diverses, p. 395; Dissertation, p. 259 à 262; Recherches, ch. II, p. 65; ch. VIÏI, fiu.

2. Dans quelques passages, entraîné par la logique de ses formules, il paraît nier l'intermédiaire entre les mots et les réalités, c'est-à-dire l'esprit individuel, et soutenir que les mots n'éveillent pas des idées latentes, mais les apportent avec eux : il dit, par exemple, que l'idée de Dieu « entre 7iatureUeinent dcms notre entendement » dès que l'expression qui lui est propre vient la rendre présente (Dissert., p. 266); au cours d'une polémique, il se laisse aller à demander si l'esprit existe quand il n'est que ténèbres, « avant que la parole lui révèle sa propre pensée » (Recherches, ch. II, p. 62). Cf. Dissertation, p. 248, où il appelle les idées des objets.

3. Dans les Recherches, ch. VU, « l'âme est : 1° imagination, 2" entendement, 3° sensibilité »; la volonté n'est même pas nommée.

4. Voir surtout Dissertation, p. 254 et suiv. ; et Recherches, cb. II.

goige des différents peuples ' ; l'élément primitif et nécessairement révélé du langage universel est le verbe \

A côté du langage audible, seul propre k l'expression des idées générales, spirituelles et morales, il y a le langage visible des gestes, ou « langage d'action », auquel correspond, dans la vie intérieure de l'âme, la succession des images, et qui n'exprime que les idées matérielles et particulières; ne pouvant exprimer l'idée de l'être et ses temps, il ne peut renfermer aucun verbe. Développé et perfectionné pour l'usage des sourds-muets, il s'efforce en vain de remplacer, pour l'évocation de toutes les idées, comme fait extérieur la parole audible, comme succession d'images la parole intérieure. Naturel à l'bomme, ce langage n'est pas d'institution divine \

Les grandes lignes du système de Donald sont magistralement coordonnées ; les vues de détail par lesquelles

1. Sur ce point, qu'il u'a guère étudié, la pensée de Bonald est très confuse : yo'ir Législ. prim., Discours prélim., p. 29, note; Diasertatmi, p. 230 ; Recherches, ch. VIII, p. 191 ; d'après ces deux derniers passages, le corps serait l'agent du développement et de la différenciation des langues; ailleurs {Recherches, ch. U, p. 82, notes), il indique l'influence des mœurs, c'est-à-dire des caractères, sur la rudesse ou la douceur des mots; dans les Réponses à quelques objections, p. 233, il aperçoit la fécondité de l'association des idées. Bonald n'a pas vu l'importance de la question : le principe du développement du langage peut être tel qu'il suffise à expliquer l'origine même du langage; comment affirmer que l'homme n'a pu inventer le langage quand on n'a pas défini le pouvoir de ses facultés sur le langage une fois formé?

2. Législ. prim., ch. II, note «; Dissertation, p. 267, note; Recherches, ch. I, p. 44, note ; Recherches, ch. II, p. 66-67.

3. Cette dernière proposition me paraît impliquée dans les textes suivants : Lécjisl. prim., ch. I, note d, note e; ch. II, note a. Ailleurs, Bonald soutient que les sourds-muets ne parlent pas naturellement par gestes : Législ. prim., Discours prélira., p. 28; Dissert., p. 264-265; Recherches, ch. XIII, p. 349 ; mais nulle part il ne conclut à la révélation du geste. Il faut bien d'ailleurs que Yimage, sinon le geste, soit }iatîirelle à l'homme, puisque {Dissert., p. 231) les animaux eux-mêmes ont des images. Sur ces questions, la pensée de Bonald est restée indécise et peu cohérente. Cf. Législ. prim., ch. I, pnssim; Dissert., p. 247; p. 267, note; et les passages (cités plus haut) relatifs aux sourds-muets.

il prétend les confirmer sont d'ordinaire inexactes; elles sont souvent puériles quand elles portent sur la grammaire, l'étymologie, les rapports mystérieux des mots et des idées. Toujours préoccupé de vérités immuables, de principes sociaux éternels, Bonald n'a pas le sens du devenir ; il comprend mal la vie du langage; de même, en psychologie, s'il observe parfois avec précision, il généralise trop vite, il néglige les nuances dès qu'il a trouvé l'antithèse où il se complaît à enfermer sa pensée ; la sécheresse, en psychologie, est toujours inexactitude ; il était difficile de reconnaître la vie de Tàme, cet être « ondoyant et divers », dans les formules concises où Bonald prétendait la résumer; enfin et surtout, il avait à l'avance compromis son autorité comme psychologue par les conséquences démesurées qu'il avait cru pouvoir tirer d'une observation dailleurs bien faite, Yoilà pourquoi ses contemporains ne profitèrent pas de ce qu'il est permis d'appeler sa découverte, et pourquoi, au lieu de la féconder par une analyse plus pénétrante, ils s'attachèrent uniquement à réfuter la théorie de la révélation du langage. On s'explique ainsi comment ni Damiron ni Maine de Biran n'ont su reconnaître l'exactitude empirique du point de départ de Bonald.

Examinant, dans son Essai sur l'histoire de la philosophie en France au xix" siècle ^^ le système de Bonald, Damiron oppose aux formules de ce philosophe une description vague et inexacte, de laquelle il ressort qu'il n'avait pas aperçu dans sa propre conscience la parole intérieure : pour lui, la pensée, dans la rêverie inattentive, est une série de petites perceptions vagues, « purement spirituelles », qui s'évanouissent à mesure; quand elle

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