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•s'affermit, la pensée réagit sur le corps; alors elle s'exprime par la physionomie, par le geste, ou, mieux encore, par la parole extérieure [ch. III. § 12]; cette association avec des phénomènes sensibles lui est profitable : une pensée qui s'est exprimée au dehors a des contours plus nets, plus d'intensité, plus de tlxité aussi; « elle a prisquel- -que chose de l'allure et des caractères » des phénomènes corporels. Telle est, pour Damiron, toute l'inHuence du langage sur la pensée. En somme , il n'a pas compris Bonald, et Bonald, eu retour, n'a pas compris que Damiron, en lui signalant les petites perceptions, avait touché le point fajble de son système. De même sur la méthode : Bonald pratique à toute occasion, et sans aucun esprit critique, l'étymologie des significations [ch. U, § 6 et II ; -ch. III, § II] ; Damiron lui reproche, non pas d'employer mal ce procédé très légitime, mais de le substituer à l'observation de conscience : l'auteur des Recherches pliilosophique.s, dit-il, << ne se fie pas au sens psychologique; c'est dans les mots qu'il veut tout voir et tout apprendre;... •ce serait d'une analyse verbale qu'il tirerait toute la psychologie. » La critique est fondée; mais Damiron n'a pas vu que la valeur du procédé reposait, dans la doctrine de Bonald, sur certains rapports du langage et de la pensée, •dont quelques-uns avaient été reconnus par une observation psychologique directe et n'étaient nullement chimériques.
V Examen critique des opinions de M. de Bonald^, par Maine de Biran, prouve que ce grand psychologue ignorait, lui aussi, la parole intérieure ; il réfute très bien la doctrine de la révélation du langage; mais il
1. Ecrit eu 1818, à Toccasiou des Recherches philosophiques; publié par Naville, dans les Œuvres inédites.
n'aperçoit pas la part de vérité psychologique que contenait la célèbre formule de son adversaire, et la description qu'il lui oppose est en grande partie chimérique.
Selon Maine de Biran, le langage est l'œuvre de la volonté humaine; l'homme ne s'approprie un langage qu'en le refaisant lui-même, et il n'y a pas de langage extérieur sans un « langage intérieur » préalable ; ce qu'il appelle improprement ainsi, c'est d'abord le liingage pe)'Son?iel et volontaire de l'enfant, qui se comprend lui-même avant de comprendre le langage de ses parents; — c'est ensuite une sorte d'écho ynusculaire par lequel les organes de la voix s'associent instantanément aux impressions que l'oreille reçoit de la voix d'autrui; par ces ébauches de mouvements, l'enfant s'approprie la langue qu'il entend et se fait des signes avec les sons ; — c'est enfin la parole personnelle par laquelle nous imitons les sons que nous nous souvenons d'avoir entendus. On peut accorder à Donald que toutes les idées, l'idée même du moi, bien plus, que « la production du moi », supposent « un langage quelconque »; mais un langage, pour Maine de Biran, ce n'est pas une suite de sons, c'est un mouvement musculaire voulu ^
Signalons brièvement les défauts de cette théorie : le rôle de l'audition pure, mais attentive, dans l'acquisition de la parole, est méconnu par Maine de Biran, comme il l'avait été déjà par Montaigne ; — la description du phénomène de l'audition, que nous retrouverons presque identique dans Cardaillac, est fautive ; — comme plus tard
1. Pages 2a7 et suiv., 275. Cf. le Mémoire sur l'habitude {iU2), p. 39 {Œuvres philosophiques, éd. Cousin, t. I). — Dans cet ordre d'idées, où il a été suivi par de Cardaillac [§ 5], Maine de Biran avait été précédé par Buffou (Ravaisson , De l'habitude, p. 22).
dans les ouvrages de Bain, une importance beaucoup trop grande est attribuée au mouvement musculaire, qui n'est qu'un moyen, et qui, comme tel, est négligé par l'attention [ch. II, § 6], tandis que tout l'effort mental se porte sur le son, qui est le but du mouvement et l'élément essentiel de la parole; sur ce point particulier, comme dans toute la doctrine de Maine de Biran, le rôle de la volonté mentale est méconnu : l'âme n'est guère que le moteur des muscles ; Maine de Biran a préparé ainsi les voies à la doctrine contemporaine qui fait de l'âme, non plus l'associée dirigeante, mais l'esclave et l'écho passif de l'activité musculaire; — enfin la véritable parole intérieure, succession d'images, et d'images purement ou principalement sonores, semble être absolument inconnue à Maine de Biran '.
Un psychologue consciencieux , contemporain de Bonald et de Maine de Biran, Prévost (de Genève), accentue ingénument la même ignorance : il croit que la remémoration des sons n'est pas donnée à tout le monde, et qu'elle demande un exercice tout spécial; il ne connaît que deux successions d'images sonores : la récitation muette et la lecture de la musique écrite. L'imagination, pour lui, est essentiellement visuelle ^
1. Signalons deux objections vivantes au système de Maine de Biran : ce sont deux élèves de l'institution des sourds-muets à Paris, qui, par exception, sont muets de naissaifce, mais entendent parfaitement ; l'un, à seize ans, ne sait dire que papa et maman, « la parole n'a aucun attrait pour lui, et il ne fait aucun effort pour la conquérir » ; l'autre, à dix ans, ne prononce pas un seul mot; on leur parle, ils comprennent, ils répondent par gestes; ils ont appris à lire et à écrire; ils ont donc la parole intérieure; elle alterne chez eux, quand ils ne font pas conversation, avec la mimique intérieure. Pour ces deux enfants, les mots sont des signes, malgré la paralysie des organes vocaux (Ladreit de Lacharrière, Du retard dans le développement du langage etc., dans les Annales des maladies de Voreille et du larynx, l" mai's 1876). [Cf. notre chapitre II, § 5].
2. Essais de philosophie, an XIII (1804), t. I, p. 246 et suiv. — Prévost n'est pas le seul philosophe qui ait pris pour une vérité psychologique
Jusqu'en 1830, date de la pul)lication des Études élémentaires de de Cardaillac, Bonald reste le seul philosophe qui ait accordé à la parole intérieure l'attention qu'elle méritait. Parmi les auteurs que Bonald lui-même cite à l'appui de ses aphorismes ', la plupart ne s'écartent pas de la tradition nominaliste, continuée par Hobbes et Gondillac; ils négligent de distinguer la parole intérieure de la parole extérieure et se contentent de dire qu'il « n'existe pas de pensée sans signes » (Cabanis), ou que « les mots sont indispensables pour penser les genres et tout ce qui n'a pas frappé les sens » (Dugald Stewart). ïïaller est plus précis; retrouvons - nous chez lui l'opinion de Bonald, partagée, à ce qu'il semble, par J.-J. Rousseau et par Dugald Stewart, que les phénomènes sensibles peuvent être pensés sans langage intérieur? « L'esprit, dit-il, est tellement accoutumé à se servir de signes qu'il ne pense plus que par leur moyen , et que des vestiges de sons représentent seuls à l'àme toutes les choses , excepté dans le petit nombre de cas où une certaine afl'eetion [affectus aliquis) rappelle l'image même de l'objet. » Bonald semble n'avoir pas l)ien saisi le sens de cette phrase ^ Sans doute Haller a voulu dire que nous avons toujours dans l'esprit des images de mots, et, de plus^ quelquefois, des images, visuelles ou autres, analogues aux choses, — ce qui est l'exacte vérité.
la maxime d'Horace : Segnius irritant... [sur laquelle voir notre chapitre VI, § 7]. Bain, par exemple, est du même avis [voir plus loin, § 6J.
1. Recherchea, ch. I, p. 44 et suiv., et ch. II, p. 180 et suiv.