‹ La parole intérieureChapitre 31 sur 66 · Pages · texte numérisé non relu

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;j. Dans la première partie de L'intelligence, livres I et II, la parole intérieure est toujours confondue avec les autres images; son importance toute spéciale est méconnue. Dans la seconde partie (livre I, ch. i, § 5), elle est signalée comme le phénomène normal dont l'hallucination est l'exagération; à ce propos, M. Taine la compose de trois images, l'une sonore, vocale, la seconde visuelle, —.c'est l'écriture intérieure, — la troisième tactile et musculaire; or, en fait, la première de ces trois images est seule constante, les deux autres sont exceptionnelles : [sur l'écriture intérieiire, voir plus haut, § 4, à propos de la description de Bonald].

allusions à la parole intérieure '. Il cite pourtant avec éloge une formule de Hegel : « c'est en noms que nous pensons » ; et il dit lui-même que « nos conceptions portent toujours le vêtement du langage » ; mais tout l'etTort philosophique de l'éminent philologue se concentre sur la démonstration de l'aphorisme : « Sans le langage, pas de de raison (discursive); sans la raison, pas de langage »; il emploie un art merveilleux d'exposition, une science toute moderne et une logique un peu arriérée à continuer la tradition nominaliste et à réconcilier les paradoxes de Condillac et de Bonald ^

Un esprit tout dilTérent anime l'ouvrage de notre maître Albert Lemoine sur la physionomie et la parole. Il contient sur l'union de la parole et de la pensée une fine et lumineuse esquisse, où la présence ordinaire de la parole intérieure dans la méditation silencieuse est comme montrée à la conscience de chacun de nous en quelques pages limpides et persuasives ^. Dans ce court chapitre, l'éminent psychologue a fait justice des théories nécessitaires sans cesse rééditées par les écoles les plus diverses ; dans l'union intime du langage et de la pensée, dans la suppléance de la parole extérieure par la parole intérieure,

1. Nouvelles leçons sur la science du langage, 2* leçon : Le langage et la raison, p. 84 à 103, trad. française.

2. Le rival américain de Max iMûlIer, Withney, est moins satisfaisant encore : il ne connaît d'autre « langage interne » que les formes de pensée, les habitudes mentales, qui sont imposées à l'esprit par la langue maternelle, et qui changent ou se multiplient lorsque nous apprenons à penser en une langue étrangère {La vie du langage, p. 18-19).

3. De la physionomie et de la parole (1863), ch. VIT, p. 162 à 177. — La parole intérieure est encore invoquée par A. Lemoine dans l'article Hallucination du Dictio7i7iaire des sciences philosophiques (2* éd.): l'usage presque constant des images vocales, au détriment des images visuelles, explique pourquoi les hallucinations de l'ouïe sont plus fréquentes que celles de la vue.

il ne voit qu'une « habitude invétérée, acquise » parce qu'elle était « commode ». Mais pourquoi se prononcet-il aussi contre la loi purement empirique de la constance du phénomène? « Dès que l'homme a commencé de parler, dit-il, il pense rarement sans parler mentalement sa pensée » ; il refuse d'accorder davantage. Et pourtant il a reconnu que la constance ne serait pas une preuve suffisante de la nécessité. Il importait d'écarter définitivement cette théorie de la nécessité du langage, qui a trop longtemps stérihsé plusieurs branches des études psychologiques; mais, puisqu'elle ne saurait être relevée par la thèse de la constance de la parole chez l'homme fait, comme d'ailleurs une observation psychologique complète, poursuivie jusque dans les états anormaux, nous avait paru établir cette loi de la façon la plus sûre, nous n'avons pas hésité, malgré l'autorité si considérable d'Albert Lemoine, à la formuler. Sans doute, l'àrae s'est habituée à penser avec l'aide des mots, parce que cette manière de penser lui a semblé la plus commode; mais, l'habitude une fois prise et invétérée, l'âme continue à parler, malgré elle, sans but et contre toute raison; elle ne peut plus se taire, alors même que la parole intérieure n'est plus pour elle qu'un bruit inutile ou importun auquel le cœur et la pensée préféreraient des séries d'images visuelles ou la suspension momentanée de toute imagination. L'ouvrage le plus récent où il soit question de la parole intérieure et de son rôle dans l'activité psychique est V Essai de psychologie du docteur Ed. Fournie ^ On jugera de l'importance que l'auteur attribue au phéno-

1. Essai de psychologie, par le docteur Ed. Fournie, médecin de l'institution nationale des sourds-muets (Didier, 1877). Le chapitre V de la deuxième partie, p. 293 à 3G1, est consacré au langage.

mène par cette remarquable délinition de l'acte de penser : « réveiller, au moyen des signes du langage, reproduits subjectivement, une série de notions déjà classées, pour les comparer soit entre elles, soit à des souvenirs, soit à des perceptions actuelles '. » M. Fournie adopte la théorie nécessitaire, mais avec de très sages réserves : sans la parole, Tesprit sent et connaît, mais il ne pense pas ; il a des idées générales, mais leur association, leur enchaînement, est difficile, irréguher; lacte de penser, et par conséquent la parole intérieure, sont nécessaires, soit pour « réviser le classement général de nos connaissanses », soit pour « acquérir des notions nouvelles » ; assurément, « les signes du langage ne font pas la pensée ; mais ils lui sont indispensables;... ils donnent aux notions le mouvement et la vie -. » Nous dirions, en d'autres termes, sans nous écarter, à ce qu'il nous semble, de la pensée de M. Fournie : Le langinje est nécessaire pour que l'activité de V intelligence soit aisée, régulière et progressive; à cela se réduit, à notre sens, la part de vérité contenue dans les thèses nominalistes et condillaciennes. M. Secrétan ne va pas au delà quand il définit le langage articulé : « la forme dont nous revêtons naturellement notre pensée, soit pour la communiquer à d'autres au moyen de la parole sonore, soit aussi pour la développer et la préciser en nous-mêmes, sans émission de voix ^ »

1. Page 438. La parole intérieure est encore signalée, p. 92, 309, 315, 325-326, 331 à 336. M. Fournie ne paraît pas adopter la description de Bain ; le mouvement dont il parle souvent (p. 89, 94, 315-316, 336, 344, 432) paraît être un mouvement nerveux cérébral et non un mouvement musculaire ou lïmage d'uu tel mouvement.

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