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Observations personnelles

c'est-à-dire une observation volontaire; or il est difficile que le pouvoir personnel, une fois suscité, n'ait pas d'autres effets que ceux qu'on lui demande; la volonté est une force dont l'action ne saurait être exactement limitée à l'avance; je veux observer, et j'observe; mais, en même temps, j'invente, je crée dans une certaine mesure l'objet de mon observation; à vrai dire, j'éprouve mes forces, ^alors que je voulais seulement constater ma nature, et je prends pour mon état normal et constant les effets d'une excitation passagère.

Tels sont les motifs pour lesquels nous récusons la mé- Ihode employée par les partisans de l'image tactile. Au lieu d'observer directement notre état présent, interrogeons nos souvenirs; ce mode d'observation, qui échappe à l'objection précédente i, nous donnera un résultat tout différent : toutes les fois que je me suis remémoré mes paroles intérieures les plus récentes, je les ai trouvées pures de tout élément tactile. Le souvenir immédiat des paroles extérieures, au contraire, contient toujours cet élément.

On dira peut-être qu'il disparaît du souvenir de la parole intérieure, parce que notre attention le néglige et se

1. L'observation du moment présent, c'est Yobservatmi de conscience des anciens psychologues; exemple : mouvoir son bras, uniquement pour observer la volonté motrice ; c'est là une expérimentation , car nous créons le fait que nous observons et pour l'observer. Ce genre d'observation a contre lui l'objection souvent répétée par les adversaires de la psychologie : comment être à la fois acteur et spectateur? ou du moins acteur tout à son rôle et spectateur attentif? n'est-il pas à craindre que l'acteur, au heu de suivre son inspiration naturelle, ne modifie son jeu pour répondre aux secrets désirs du spectateur? — On évite l'objection si le fait observé ne dépend plus de nous au moment où nous l'observons, c'est-à-dire si le spectateur succède à l'acteur, si l'on observe le passé au lieu du présent. V observation de mémoire correspond donc à Vobservation pure des sciences physiques et naturelles, et c'est là le vrai procédé du psychologue.

porte uniquement, durant la production de la parole intérieure, sur l'élément sonore. Notre attention le néglige en effet ; mais, s'il avait la moindre force, il n'échapperait pas pour cela au souvenir immédiat ; l'élément tactile de la parole extérieure est remémoré, en dépit des dédains de l'attention, parce qu'il est un état fort. Si l'image, tactile échappe au souvenir, c'est qu'elle est non seulement délaissée par l'attention, mais encore très faible par ellemême, trop faible pour être remémorée; c'est qu'elle ne possède qu'un degré de conscience infinitésimal. Mais alors elle est inobservable, car l'observation pure, par la mémoire, ne la donne pas, et l'expérimentation directe est exposée à des erreurs qui nous empêchent d'accorder confiance à son témoignage. Si elle est inobservable, comment la connaître ? qu'est-ce qui distingue, pour le psychologue, un état de conscience trop faible pour être observé d'un état inconscient [ch. VI, § 10]? Sans doute, un état très faible et, en cette qualité, inobservable, peut être supposé nécessairement par un autre état, et affirmé à titre d'hypothèse légitime; mais est-ce le cas ici? Il me semble que, tout au contraire , les lois psychiques les mieux établies confirment les résultats négatifs de mes observalions.

Deux choses seront admises sans contestation : la première, c'est que la parole intérieure, à mesure qu'elle se produit en nous, est écoutée; en d'autres termes, que nous y faisons attention; — la seconde, c'est que l'attention porte sur la parole intérieure comme image sonore, nullement sur l'image tactile. Le même fait se passe pour la parole extérieure, et c'est là entre les deux paroles un nouveau rapport à ajouter à ceux que nous avons énumérés au commencement de ce chapitre : nous écoutons notre

parole, mais notre attention néglige les sensations tactiles (|iii raccompagnent.

Mais cette concentration exclusive de Tattention sur l'élément sonore ne peut avoir le même effet sur les deux paroles : la parole extérieure étant un phénomène physique, les deux éléments qui la composent sont incessamment donnés à notre conscience sous forme de sensations ; l'habitude négative ne peut aller jusqu'à anesthôsier notre langue et nos lèvres; la sensation tactile, à la longue, n'est pas même émoussée ; seulement, nous n'avons pas pris l'habitude de la remarquer et de l'analyser; elle est, par suite, oubliée à mesure; mais, pour la retrouver, il suffît d'un peu d'attention, car, à mesure qu'elle disparaît sans laisser de trace dans le souvenir, elle est de nouveau produite ; observons-nous en prononçant quelques paroles insignifiantes, nous la constaterons d'une manière indubitable.

Beaucoup plus fragile est l'image de cette sensation. Depuis de longues années, nous ne la remarquons pas; elle a dû, dès lors, en vertu des lois de l'habitude, descendre progressivement tous les degrés de la conscience ; elle ne peut en posséder aujourd'hui qu'un degré infinitésijnal , inappréciable , subjectivement identique à zéro '. Les probabilités théoriques, bien loin d'être en faveur de l'image tactile, lui sont donc positivement contraires.

Il est vrai que la possibilité de variétés individuelles résulte des lois mêmes de l'habitude que nous invoquons. Aux origines de la parole intérieure, le phénomène inté-

1. Une conscience décroissante eu vertu de l'habitude peut-elle arriver à zéro? Pour répondre, il faudrait savoir la raison matiiématique des progressions croissantes ot décroissantes de l'habitude. Bien loin que ce problème soit résolu, il n'a même pas, que je sache, été posé par les philosophes et les savants qui se sont occupés de l'habitude.

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rieur est certainement double, comme son modèle ; la suppression de l'image tactile est un effet de l'habitude (habitude négative) ; le maintien de l'image sonore à un certain degré de conscience est un effet de l'attention constante que nous portons à celte partie du phénomène (habitude positive) ; chez tous les hommes, l'attention se porte de préférence sur l'image sonore, mais elle peut ne pas abandonner toujours absolument l'image tactile; l'habitude, considérée chez différents individus, peut donc affaiblir inégalement l'image tactile ; cet affaiblissement est inversement proportionnel à la somme de l'attention que chaque homme porte d'ordinaire à cet élément secondaire de sa parole intérieure. Les hommes qui méditent peu et qui n'usent guère de la parole intérieure que pour se préparer à parler, et à parler le plus distinctement possible, les acteurs, les avocats, certains professeurs, s'exercent mentalement à articuler; chez eux, l'image tactile doit se conserver mieux que chez les contemplatifs ; à ceux-ci l'image tactile est indifférente : elle n'a rien qui puisse attirer et retenir leur attention.

Nous reconnaissons que la suppression de l'image tactile est une acquisition de l'âge, un effet de l'habitude, que, chez l'enfant, l'image tactile et l'image sonore sont deux phénomènes naturellement associés ; mais cette association n'est pas inséparable : l'attention dissocie lentement les deux éléments en se portant exclusivement ou presque exclusivement sur l'image sonore ^ Ce privilège de l'image sonore a deux motifs : le premier, c'est que le son est peut-être plus agréable à l'âme que le tactum buccal ; le

1. La loi dont nous indiquons ici une application particulière peut se formuler ainsi : l'attention opère sur les éléments des habitudes complexes une sélection analytique.

second, qui est décisif, c'est que la parole d'autrui n'est pour nous qu'un son : quand l'enfant commence à parler, il n'invente pas la parole, il imite celle qui entend, il veut faire comme les autres; le son est donc le but, le mouvement buccal n'est qu'un moyen ; or il est de règle que, dans une série de fins et moyens, l'attention porte de préférence sur le phénomène final. L'enfant grandit et perfectionne son langage ; ce qu'il veut, c'est toujours se faire entendre; il juge s'il a bien dit ce qu'il voulait d'après les sons qu'il émet et qu'il entend, et non d'après les tacta buccaux ; et ceux-ci lui deviennent de plus en plus indifférents à mesure que son langage devient plus facile et plus correct, c'est-à-dire à mesure que ses organes vocaux sont mieux assouplis, mieux adaptés à toutes les variétés du langage audible ; alors, en effet, il n'est aucunement besoin de réfléchir aux moyens, il lui suffit de vouloir le but. Ainsi, l'habitude tendant toujours à alTaiblir la conscience des phénomènes qui se répètent incessamment, l'attention toujours en éveil ravive et régénère sans cesse la conscience de l'image sonore , et la maintient ainsi à un degré suffisant d'intensité, tandis que l'image tactile, l'associée naturelle et primitive de l'image sonore, est livrée par l'inattention à l'action destructive de l'habitude [ch. IV, § 2].

Ce que nous affirmons de l'individu enfant, devonsnous l'affirmer également de l'enfance de l'humanité? devons-nous croire que les premières générations humaines qui firent usage de la parole eurent une parole intérieure à demi tactile, à demi sonore, et qu'il fallut plusieurs siècles pour opérer cette purification de la parole intérieure qui, de nos jours, chez l'enfant, se produit vraisemblablement en quelques années? La chose

me paraît probable, non que je considère rhumanilé comme un seul être, auquel l'hérédité ferait une sorte d'individualité relative en jouant dans l'espèce entière le rôle qui appartient chez les individus à l'habitude; mais les premières générations humaines qui parlèrent durent parler très peu, et l'habitude, pour avoir les etTets que nous avons décrits, suppose un exercice régulier et fréquent de la parole; la purification de la parole intérieure implique sa fréquence, sinon sa continuité absolue, c'està-dire une période du langage qui n'est pas la période tout à fait primitive.

Un curieux idéogramme égyptien nous induirait à penser que, à l'époque où fut inventée en Egypte l'écriture idéographique, la parole intérieure n'était pas encore, chez les auteurs de cette invention, purifiée de l'élément tactile. 11 représente un homme accroupi ; le bras gauche pend inactif le long du corps, tandis que l'autre, par un mouvement très accentué, porte à la bouche les doigts de la main droite; cet idéogramme est employé indifféremment pour exprimer les idées suivantes : manc/er, boire^ crie)\ parler^ méditer^ connaître, juger, c'est-à-dire pour « toutes les actions : i° de la bouche, 2° de la pensée K » Rien de plus curieux que cette homonymie idéographique ; il semble que l'individu représenté localise sa pensée dans sa bouche; or cette localisation ne se comprend que si la parole intérieure lui paraît un phénomène buccal, en d'autres termes si elle est pour lui une hallucination faible du toucher buccal en même temps qu'une image sonore. La parole intérieure, comme son, n'est pas localisable [§ 7]; mais, si elle est associée à une autre

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