Lettres, IX
ne s'est exercé auparavant à la prononcer pour lui-même à haute voix '.
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11 faut arriver au xvii^ siècle pour trouver la parole intérieure nettement dégagée des phénomènes qui l'accompagnent ou qui lui ressemblent. Deux circonstances favorables, les usages de la rehgion chrétienne, et Texistence, désormais inoubliable, de la théorie nominaliste, nous paraissent expliquer cette clairvoyance plus grande des philosophes modernes.
Le christianisme consacrait des édifices à la prière et ordonnait en môme temps de les honorer par le silence; Voratioînentalis?,^ trouvait dès lors distinguée àeVoraiio cocalis dans des prescriptions formelles ^ El comme la prière mentale devenait l'état habituel des âmes profondément religieuses, parvenir à un état plus parfait encore n'était possible qu'à la condition de faire cesser cet état d'oraison muette et discursive que les premiers préceptes avaient déjà nettement défini; il était donc naturel que l'extase fût mieux décrite par les mystiques chrétiens
1. Voici le passage entier : '< Je crois qu'un enfant qu'on aurait nourri en pleine solitude, éloigné de tout commerce, — qui serait un essai malaisé à faire, — aurait quelque espèce de parole pour exprimer ses conceptions. Si l'on m'allègue contre cette opinion que les sourds naturels ne parlent point, je réponds que ce n'est pas seulement pour n'avoir pu recevoir l'instruction de la parole par les oreilles, mais plutôt pour ce que le sens de l'ouïe, duquel ils sont privés, se rapporte à celui du parler, et se tiennent ensemble d'une couture naturelle ; en façon que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premièrement à nous et que nous le fassions sonner au dedans de nos oreilles, avant que de l'envoyer aux étrangères. » [Cf. § 4, p. 40.]
2. Bossuet, Mystici in tuto, 12. — Cf., du même auteur, la Tradition den nouveaux mystiques, X, 5 : « Dieu, qui sait tout et connaît le fond du juste, en écoute les inclinations avant qu'elles se soient formées eu termes exprès, intérieurs ou extérieurs. »
qu'elle ne Tavait été par les néoplatoniciens, et, par contraste, la parole intérieure devait facilement appai'aître comme Tétat ordinaire de Tâme humaine.
En second lieu, le nominalisme du moyen âge impliquait la connaissance de la parole intérieure; car il es! évident que, pour penser les genres, nous n'avons pas besoin du bruit de notre voix ou de la voix d'aulrui. Mais, de même qu'aucun écrivain chrétieu, avant liossuet, ne paraît s'être intéressé en psychologue au problème de Textase . aucun nominaliste n'a . que nous sachions , dégagé de la théorie le phénomène psychologique saus lexistence duquel elle eût été un paradoxe insoutenable ^
L'iutimité des rapports du langage avec la pensée, son utilité pour penser, sa nécessité pour penser les idées générales, ce sont là dans la philosophie moderne de véritables lieux communs. Quiconque se les approprie sans signaler tout au moins que le mot devient une image pouinous aider à penser en silence, n'est pour nous qu'un partisan plus ou moins absolu des thèses nominalistes ; il n'a pas constaté en psychologue l'existence de la parole intérieure. Pour envisager ce phénomène selon l'esprit de la psychologie, il fallait d'abord distinguer l'image de la sensation sonore, puis apercevoir que les images vocales forment dans la conscience des séries réguhères, enfin, — mais ceci n'a été donné qu'à un petit nombre de penseurs, — renoncer à la théorie de la nécessité absolue du lan-
1. Saint Thomas ne fait que commenter l'aphorisme d'Aristote : « Impossibile est intellectum nostrum, secundum prtesentis vita? statmu, que passibili corpori coujungitur, aliquid intelligere in actu, uisi convertendo se ad phantasmata » (Summa theologica, I, quaestio 84, art. 7), passade mal traduit par le P. Gratry [§ 6], qui se souvenait de Bossuet eu lisant saint Thomas. La parole intérieure ne paraît pas non plus dégagée dans les pages de la Somme sur l'oraison ; voir, par exemple, II, u, ![. S3. art. 12 : « Utrum oratio débet esse vocalis. »
-gage, ou du moins décrire le fonctionnement parallèle de la parole et de la pensée avant de rien affirmer sur la nature du lien qui les unit. Mais la psychologie moderne s'est toujours ressentie de ses origines : issue du problème ■de l'origine des idées, elle s'intéresse plus aux conditions invariables de la pensée qu'à l'allure ondoyante du devenir psychique ; dans cette question du langage , des aphorismes nécessitaires, mal fondés en logique aussi bien que contraires aux faits, ont trop souvent remplacé les descriptions exactes et les explications vraiment scientifiques.
La parole intérieure n'est pas encore considérée comme une succession dans cette phrase de la Logique de Port- Royal, l'ouvrage le plus ancien (par la date de sa publication) où nous la trouvions mentionnée : « L'esprit a coutume de lier si étroitement (les mots aux idées) que l'idée de la chose excite l'idée du son, et l'idée du son celle de la chose '. »
La Logique de Bossuet est plus explicite : « Par l'habitude que nous avons prise dès notre enfance d'expliquer aux autres ce que nous pensons, il arrive que nos idées sont toujours unies aux termes qui les expriment;.... par exemple, si j'entends bien ce mot de triangle^ je ne le prononce point sans que l'idée qui y répond me revienne, et aussi je ne pense point au triangle même que le nom ne me revienne à l'esprit. Ainsi, soit que nous parlions aux autres, soit que nous nous parhons à nous-mêmes, nous nous servons toujours de nos mots et de notre langage ordinaire ^ »
Ce passage n'est pas le seul où Bossuet témoigne d'une