Horace, Epitves, I
Eggeu. H
Cette voix peut être, comme dans Horace, la voix de rintérêt bien entendu; elle peut être, comme les impulsions des héros d'Homère, la voix de la passion, de la passion active et pratique; d'autres fois, elle est véritablement la voix du devoir, l'expression d'un impératif rationnel et catégorique. Dans les deux premiers cas, elle exprime ou elle imite les formes inférieures de la parole intérieure pratique; dans le dernier seulement, elle exprime ou elle imite la parole intérieure morale, au sens propre et philosophique du mot.
La littérature est pleine d'allusions aux variétés vives de la parole intérieure. Nous n'en trouvons pas seulement la trace dans les fictions conventionnelles de la poésie et de léloquence antiques; nous la rencontrons aussi à l'origine de nombreuses locutions, parmi lesquelles nous avons déjà cité les plus usuelles, comme la voix de la conscience et d'autres semblables.
L'étude psychologique de ces locutions n'est pas sans difficultés. Un assez grand nombre de formes de la langue française, où le mot voix et ses analogues sont employés métaphoriquement, me paraît s'expliquer à peu près comme les conseils des dieux d'Homère et comme les prosopopées, par des allusions plus ou moins directes à des vivacités subites, plus ou moins réelles, plus ou moins fictives, de la parole intérieure. Mais le génie d'une langue a ses mystères ; il est souvent difficile de justifier d'une façon satisfaisante pour l'entendement telle image, que, pourtant, nous comprenons sans peine, et qui, si notre réflexion se lait, nous paraît ^>A?/e, et non pas seu-
lement gracieuse ou brillante; il me semble que, parfois, les figures du style plaisent à l'esprit pour plus d'une raison et ne peuvent être rangées exclusivement dans aucune des catégories que distinguent les dictionnaires. La métaphore a donc pu s'introduire dans l'acception des mots parler, cri, langage, etc., par d'autres voies que celle que nous signalons ici. La parole intérieure vive, soit morale, soit Imaginative, soit passionnée, est incontestablement sous-entendue dans certains cas; pour d'autres, la chose est douteuse; enfin, il est des locutions qui s'expliquent au mieux sans qu'on fasse intervenir la parole intérieure ; le difficile est de fixer les limites de son influence. Nous essayerons du moins de définir comment cette influence s'est exercée, et nous indiquerons ses efîets les moins contestables.
C'est une loi du développement du langage qu'un même mot éveille successivement des idées différentes, alternativement simples et complexes. N signifiera tour à tour «, a-\-b, h, b-\-c, c, etc. En d'autres termes, un mot, d'abord attaché à un sens spécial, passe à un sens voisin du premier; il est alors une image, une métaphore, c'està-dire qu'il renferme, outre son sens propre, une allusion à son premier sens ; plus tard il se dégagera de ce sens primitif et sa signification redeviendra simple et homogène *.
Le mot voix n'a pas échappé à cette règle générale. Nous avons déjà remarqué que Socrate avait dû désigner par la voijc du divin tantôt une véritable parole intérieure, tantôt un sentiment subit intérieurement inexprimé ; dans le second cas, le mot voix était une image. Ce mot n'est
1. Stuart Mill et Bain {Logique de Bain, t. II, p. 234-274, trad. franc.); A. Darmesteter, dans la Revue philosophique , uov. 1876 [cf. notre chap. "VI, § 3 à 8].
pas autre cliose dans un grand nombre d'expressions usuelles ou de passages des écrivains classiques ; il ne contient qu'une simple allusion à la parole intérieure passionnée, dramatique ou morale ; souvent même, il est employé sans allusion comme synonyme de motif intérieurement conçu ou même de motif légitime qu'on peut concevoir '. Mais, si cette transition d'un sens à un autre a été possible, c'est grâce à l'apparition intermittente dans la succession psychique de paroles intérieures particulièrement vives; ce fait, vaguement aperçu par certains hommes, et désigné plus ou moins nettement dans leui' langage, ne parut point étrange à leurs interlocuteurs; ils reconnurent un phénomène qui leur était familier; l'allusion étant comprise, elle s'acclimata dans la langue commune jusqu'à devenir une métaphore presque banale.
Ainsi s'expliquent les locutions bien connues : la voix de la raison, la voix du cœur, la voix du sang, la voix des passions ; chez nos tragiques, tout mobile est une voix; ils disent : la voix de la nature, la voix de la fortune, la voix des bienfaits. Chez des auteurs moins classiques, la voix devient un cri; il y a le cri de l'innocence, le cri de la nature, le cri de r amour , le cri du remords, le cri de r honneur , et même le cri du besoin public. Racine avait déjà dit : « Le sang de nos rois crie, » et Corneille :
...Ne point écouter le sang de mes parents
Qui ne crie en mon cœur que la mort des tyrans.
Dans Rollin, Alexandre blessé dit : « Tous jurent que je suis fils de Jupiter, mais ma blessure me crie que je suis homme. » Dans divers auteurs, les bienfaits, les hauts