‹ La parole intérieureChapitre 50 sur 66 · Cf. Fouillée, ouvr. cité, p · texte numérisé non relu

Cf. Fouillée, ouvr. cité, p

faits parlent, de même V honneur, la gloire, la nature, l'amour, U humanité, la justice, le repentir '. Il s'agit toujours d'un motif impérieux ou d'un mobile violent qui doit ou peut s'exprimer par une des variétés vives de la parole intérieure.

Au point de vue de Tessence et de la définition, la parole intérieure vive est comme une espèce intermédiaire entre la parole intérieure proprement dite et la parole extérieure. Elle est également un phénomène de transition en un autre sens, si nous nous plaçons au point de vue de la succession des phénomènes : succédant à la parole intérieure calme, elle précède et prépare souvent une explosion plus ou moins vive de la parole extérieure; ou bien elle succède à la parole extérieure, et ce n'est que peu à peu que l'àme revient à l'état calme de la parole intérieure. De ces deux successions la première est la plus remarquable ; elle a été souvent décrite - ; arrêtonsnous quelque temps à l'étudier.

La parole intérieure devient vive sous l'influence de la passion et de l'imagination. Si l'excitation intérieure con-

\. Nous empruntons ces locutions et ces exemples au Dictionnaire <le M. Littré, articles Voix (14e seus), Parler (18e sens, eu partie seulement), Cri (oe sens), Crier (passini). Des locutions semblables eu apparence uous paraissent avoir une autre étymologie : ainsi une injustice criante est une injustice qui peut et doit faire crier à haute voix. Pour le cri du besoin public, que uous avons cité, pour d'autres que uous •omettons, on peut se demander s'il s'agit d'un cri intérieur ou extérieur. Plusieurs acceptions des mots parler et dire fout allusion à la parole intérieure calme, ou à des degrés intermédiaires entre la forme calme et la forme vive [voir cliap. II, § 11].

2. Par exemple par M. Maury [voir chap. I, § 6]. Cf. A. Lemoine, De la physionomie et de la parole, p. 166.

tiniie à croître, l'état de l'âme doit s'exprimer par un phénomène qui lui soit égal en intensité; alors la parole intérieure vive ne suffit plus; l'âme a besoin de sensations fortes, de bruit et de mouvement; la parole extérieure, qui ébranle fortement les nerfs du toucher comme ceux de l'ouïe, jaillit des lèvres; aux mouvements de la phonation se joignent ceux de la physionomie , des bras , des jambes : on gesticule, on se promène sans but, uniquement pour se sentir vivre, comme si le degré maximum de la sensation était pour l'état mental le plus intense un complément esthétique à l'attrait irrésistible ; l'âme envahie par un sentiment violent ou par une conception vive de l'imagination n'a plus de conscience pour le milieu qui l'entoure; elle roublie, elle l'ignore momentanément, et, avec lui, les convenances, la réserve, les habitudes sociales qu'il impose ; par les sensations qu'elle se donne, elle se crée un milieu artificiel en accord avec le phénomène dominant et exclusif qui la possède ; elle est tout à son rêve ou à sa passion, et ce qui s'est emparé d'elle tout entière est par là même maître absolu du corps comme de l'âme K

Cette prise de possession du corps n'a pas lieu tout d'un coup, mais par degrés. Avant même que la parole soit devenue extérieure et audible, les muscles s'agitent et trahissent aux yeux l'état vif de la parole intérieure. Le visage de l'homme qui médite est immobile ; mais si l'âme s'émeut, le visage devient expressif, la joie le dilate ou la tristesse le contracte ; quelque chose d'extérieur commence ; ce n'est pas encore la parole. Un degré de plus

1. Si nous sommes en train de parler à haute voix, les mêmes phénomènes se produisent sous l'influence des mêmes causes : la parole devient plus forte et plus accentuée, elle s'accompagne de gestes.

dans l'intensité intérieure, et la langue s'agitera, frappant sans bruit le palais, les dents ; puis les lèvres s'entrouvrent et s'animent à leur tour et coordonnent leurs mouvements à ceux de la langue ; ce n'est encore qu'un murmure, car l'organe sonore par excellence, le larynx, ne prend pas part au jeu ; on parlr; tout bas^ ce qui n'est pas parler. Si l'orateur muet s'anime davantage, le larynx se contracte et vibre, mais faiblement; une sorte de pudeur retient encore l'émission de la voix; la parole, comme honteuse d'elle-même, ne s'élance pas hardiment au dehors; on parle entre ses dents. Enfin, toute contrainte disparaît; on parle tout haut ; la parole, à peine audible un instant auparavant, est devenue vraiment extérieure.

Les divers moments de ce processus ont été fréquemment décrits ou imités dans les œuvres littéraires ; c'est que l'observation dans la vie de chaque jour en est facile et presque toujours amusante. Souvent la parole intérieure vive et l'état de l'àme qui la cause n'ont été révélés que par les éclats imprévus de la parole extérieure ; celle-ci n'étant évidemment que la suite d'un discours, il faut bien supposer que le début préexistait à Tétat de parole imaginaire dans la conscience du parleur maladroit qui livre sa pensée secrète à des oreilles indifférentes ou railleuses. Souvent aussi, c'est le parleur lui-même qui, réveillé par le son de sa propre voix et par l'étonnement de ceux qui l'entourent, s'aperçoit non seulement qu'il a parlé mal à propos, mais encore qu'il pensait avec intempérance, qu'il était ému, agité, que son visage a dû le trahir avant sa parole ; il est ainsi provoqué à réfléchir, à se connaître luimôme ; il observe sa parole intérieure ; elle s'est révélée à lui en devenant extérieure ; il apprend tout au moins qu'elle est l'antécédent ordinaire de l'exclamation involontaire.

Surprendre un aparté, recevoir à l'improvistc la confidence involontaire d'un taciturne, dérober un secret soigneusement caché sans être soi-même indiscret, voir à nu dans une exclamation le vrai caractère ou la passion maîtresse d'un politique, ce sont là de petits événements qui font pour une soirée la joie d'un observateur; un moraliste en tire un portrait, un auteur comique l'idée d'une scène heureuse ou d'un caractère nouveau. Et chacun se dit à cette occasion que souvent il se laisse aller, lui aussi, à penser tout haut, mais sans imprudence, toutes portes closes, dans le silence et la soUtude; ceci n'est plus un ridicule, mais un trait de la nature humaine, commun à tous ; le monologue se développe alors, selon le tempérament individuel, en phrases plus ou moins vives, plus ou moins pressées, plus ou moins périodiques. Les monologues tragiques, s'ils ne passent pas dans l'allure générale et dans les détails la mesure de la vraisemblance, et s'ils ne sont introduits par le poète que dans les circonstances qui les motivent dans la réalité, reproduisent un événement assez fréquent de la vie humaine; la preuve en est que la comédie use aussi de ce procédé et que le drame moderne l'a conservé ; rien n'est donc plus légitime que son emploi. Le monologue n'est pas une convention dramatique, mais un des éléments vrais du drame, Dira-t-on qu'il n'est que la représentation audible d'une méditation intérieure, solitaire et passionnée? A ce compte il ne serait encore qu'à demi conventionnel, car l'homme qui, dans la solitude, médite en silence sur sa passion, pourrait tout aussi bien parler à haute voix; un monologue audible, dans ces conditions, n'est jamais invraisemblable '.

1. Cf. A. Lemoine, De la physionomie et de la parole, p. 167.

On ne peut en dire autant des apartés ; presque toujours nécessaires à la clarté du drame, souvent comiques, rarement vraisemblables, ils sont, à tout le moins, beaucoup plus fréquents sur la scène que dans la vie réelle ; leur usage, sinon leur essence, en fait une véritable machine dramatique, une convention. Les paroles que le comédien prononce en aparté sont toujours faites pour être dites intérieurement ou murmurées à l'oreille d'un ami sur, et non pour être lancées à pleine voix, au risque de tomber dans des oreilles malveillantes ou indiscrètes. Qu'un sot entêté joar/e à son bonnet h tout propos, cela est naturel; mais, lorsqu'un homme de sens rassis en fait autant, ce n'est plus la nature prise sur le fait, c'est l'art qui se substitue à la nature pour les besoins du genre dramatique. Encore les apartés vrais sont-ils toujours dits à mi-voix, ■entre les dents ; on prend soin que la parole soit inaudible ; même avec ces précautions, ils supposent quelque passion, ime passion puérile ou sénile. L'aparté est vraisemblable dans la comédie bouffonne, comme élément du ridicule de certains personnages; partout ailleurs, il ne l'est pas, €t pourtant il est d'un usage constant dans toutes les variétés du drame, à l'exception peut-être de la tragédie.

Le faux aparté traduit en langage extérieur une parole qui devrait rester intérieure ; le véritable consiste d'ordinaire à dire à mi-voix, par peur, ce qu'on voudrait, par amour-propre , crier à très haute voix. Ainsi l'écolier répondeur qu'un professeur veut faire taire, pour ne céder qu'à moitié, pour avoir le dernier mot à son su et au su de ses deux voisins, et sans danger, riposte à l'injonction par un murmure qui arrive indistinct aux oreilles du maître; si le professeur a entendu quelque chose et menace, l'orgueil de l'écolier ne fait retraite que pas à pas;

il remue les lèvres; j'en connais un qui gagna un fort. pensum « pour avoir remué les lèvres » ; le considérant était mal rédigé, mais Tinlention rebelle était évidente et digne de châtiment ; j'imagine volontiers qu'alors, pour avoir le dernier mot sous une forme quelconque, l'écolier retors continua son discours subversif en pure parole iutérieure. — Remarquons ici le renversement, sous l'action de la crainte, du processus que nous avons précédemment décrit, et qui résulte, dans sa direction normale, de l'enthousiasme Imaginatif ou de la passion active '.

Donnons quelques exemples de cette marche de la parole vers l'extériorité: les uns ont été observés sur le vif; d'autres, que nous emprunterons à des œuvres d'imagination, nous paraissent représenter assez lidèlement la réalité. Les uns et les autres nous permettront de confirmer et de préciser la distinction que nous avons faite de la parole intérieure passionnée et de la parole intérieure dramatique.

Un romancier contemporain a peint avec beaucoup dc^ bonheur l'innocent travers des imaf/inaires : <( M. Joyeuse était un homme de féconde, d'étonnante imagination.... Au bureau, les chiffres le fixaient encore... ; mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce métier inexorable. L'activité de la marche, l'habitude d'une route dont il connaissait les moindres incidents, donnaient toute Hberté à ses facultés Imaginatives. Il inventait alors des aventures extraordinaires , de quoi défrayer vingt romansfeuilletons. » Suit un exemple, dont le début importe peu :

1. La tristesse, le découragement, passions déprimantes comme la peur, ont le même effet [voir plus loin, chap. IV, § 1, sur La nuit de mai, d"Alfred de Musset].

(( M. Joyeuse s'élançait, sauvait le petit être tout près de la mort; seulement le timon l'atteignait hii-même en pleine poitrine... On le mettait sur une civière, on le montait chez lui...; il entendait le cri déchirant de ses filles... ; et ce cri désespéré l'atteignait si bien au cœur, il le percevait si distinctement : Papa, mon cher papal qu'il le poussait lui-môme dans la rue, au grand étonnement des passants, d'une voix rauque qui le réveillait de son cauchemar...

« Il pleut, il gèle ; M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller à son bureau. Il est assis en face d'une espèce de colosse... M. Joyeuse se prend à songer, et tout à coup le colosse... est très surpris de voir ce petit homme changer de couleur et le regarder en grinçant des dents avec des yeux féroces... En ce moment, M. Joyeuse fait un rêve terrible », etc. «... Je viens de tuer un homme dam un omnibus h^ Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se réveille; il devine à l'effarement des voyageurs qu'il a dû parler tout haut...

« La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des forces inemployées , des facultés héroïques. » Leur imagination se donne carrière dans le rêve. « De ces visions , les uns sortent radieux , les autres affaissés , décontenancés , se retrouvant au terre-à-terre de tous les jours. » On les rencontre << monologuant , gesticulant sur les trottoirs », poussant de temps à autre une exclamation : « Je V avais bien dit!... gardez-vofts d'en douter, monsieur! » On passe en souriant, non sans pitié pour « ces inconscients possédés d'une idée fixe, que le rêve conduit, tirés par une laisse invisible. »

« Un matin que notre imaginaire avait quitté sa maison à riieure habituelle, il commença au détour de la rue Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de l'année approchait. . . Le mot de gratification se planta dans son esprit comme le premier jalon d'une histoire étourdissante. » Suit un dialogue, tout intérieur, du caissier avec son patron : <(... Ohl monsieur le baron ^ c'est trop! » Mais, quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un sergent de ville qui regarda passer d'un œil de méfiance ce petit homme gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas. Il s'admira rentrant chez lui , annonçant la nouvelle à ses filles , les conduisant le soir au théâtre , pour fêter cet heureux jour », etc *.

M. Joyeuse est un homme d'imagination : quand la parole intérieure devient vive en lui, elle n'est pas seule, €lle s'environne d'images visuelles, elle fait sa partie dans un drame complet; puis cette parole intérieure n'est pas toujours la sienne ; elle prend successivement plusieurs timbres, elle est un dialogue. L'imaginatif ne se croit jamais seul ; il promène avec lui ses enfants, ses amis, ses ennemis, ses supérieurs, tous ceux dont l'existence est hée à la sienne et peut l'émouvoir en joie ou en tristesse. Il rêve éveillé ; entre son rêve et ceux qu'il fait endormi, il n'y a d'autre différence que la vraisemblance ; les rêves du sommeil sont toujours incohérents, ils n'imitent pas vraiment la réalité, car, pendant la durée du sommeil, les lois de la nature sont suspendues; tandis que les rêves de l'homme éveillé sont des drames analogues à ceux que le roman raconte ou que le théâtre représente aux

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