Alphonse Daudet, Le nahab
yeux, avec cette ditTérence que l'auteur môme du drame y joue toujours le rôle principal. Sans doute l'amour paternel est le mobile caché, Tinspiration secrète de tous les drames qu'invente Timagination féconde de M. Joyeuse ; mais sa passion s'exprime par des symboles et non pas directement, en termes abstraits, et dans sa vérité nue ; cette expression détournée du sentiment, voilà son originalité : il est surtout un Imaginatif.
Tout autre est l'attitude de l'homme passionné,: en public, nulle exubérance de gestes; sa physionomie peu mobile garde longtemps la môme expression. S'il parle tout haut, sa phrase n'aura pas l'air de s'adresser à quelqu'un d'absent; en effet, il n'imagine pas un interlocuteur ; il dit sa pensée tout haut, simplement parce qu'il ne peut la garder en lui, et bien qu'il se sente des auditeurs inutiles ou suspects; mais ces auditeurs, il ne les voit pas ou il les méprise, parce qu'en lui la passion est momentanément plus forte que la prudence.
Un jour de crise politique, un homme d'un certain âge, à la figure placide, se promène sur un boulevard de Paris, donnant le bras à une jeune dame, qui sans doute est sa fille; la foule est compacte, agitée, murmurante; mais personne n'élève la voix; tout à coup, sans occasion qui le provoque, sans regarder personne, notre homme dit assez haut d'une voix concentrée : « Ce X... est un misérable! » (X... est un des orateurs du parti qui vient de triompher.) Voilà l'homme de passion.'
Cet éclat fait retourner quelques tôtes, mais n'éveille aucun sourire ; l'homme passionné n'est pas ridicule ' ;
d. « Provost père contait ime anecdote qui est demeurée légendaire et dont le héros, si j'ai bonne mémoire, est le célèbre acteur Monvel. Monvel jouait le vieil Horace, et il avait à répondre à la question de
c'est qu'à la différence de riniaginaire il vit dans un monde réel. Et pourtant il n'est pas naturel que sa voix devienne extérieure, tandis que, si chez le père Joyeuse et ses pareils quelque chose peut étonner, c'est que le rêve reste si longtemps silencieux. L'imagination est essentiellement objective; il semble qu'elle devrait toujours parler extérieurement ; la passion, au contraire, est essentiellement subjective, et son expression normale est purement intérieure. Si Joyeuse, dans l'omnibus, se taisait tout d'abord, c'était uniquement par pudeur, par respect humain; la logique rinvitait à parler. Si notre polilique, sur le boulevard, gardait le silence, c'est qu'il se parlait à lui-même, à lui seul, c'est qu'il n'avait rien à dire, ni à la dame qui l'accompagnait, ni à personne. Quand il éclate, la parole extérieure est pour la parole intérieure ; chez Joyeuse, au contraire, c'était la parole intérieure qui ëimi pour la parole extérieure, et l'apparition de la parole extérieure a été, en quelque sorte, le rétablissement de l'ordre légal des choses. L'homme passionné éclate sans raison, et même contre la raison, malgré la pudeur et malgré la logique ; l'imaginaire joue un rôle : peut-il le jouer dans sa vérité sans
Sabine : « Que vouliez- vous qu'il fit coutre U'ois? » le fameux : « Qu'il mourûL! » qui passe pour uu mot sublime et qui est attendu au passage par tous les spectateurs. Il y a plusieurs façons de comprendre et de dire : « Qu'il mourût! » Monvel l'interprétait ainsi : « Ce que je voulais qu'il fit ! Hé ! parbleu ! cela est bien simple : qu'il mourût ! » Il ne pouvait pas, entre la question et la réponse intercaler mentalement la longue phrase que je viens de citer; il l'avait donc réduite à deux mots : « Eh ! fichtre, qu'il mourût! » Il avait pris l'habitude de dire tout bas les deux mots ajoutés, qui étaient pour lui ce iju'est le tremplin d'où s'élance le gymnasiarque sur le trapèze, et il retombait, avec l'inflexion juste, sur le « qu'il mourût! » de Corneille. Mais un jour, emporté par la situation, il s'oublia, et d'une voix retentissante : « Eh ! « fichtre, qu'il mourût! » s'écria-t-il. Et si vous songez que fichtre est ici un équivalent, vous imaginez aisément la stupeur du public. » (Sarcey, feuilleton dramatique du 8 mars 1880.) — Stupeur est le mot juste : Monvel, emporté par la passion, n'était pas ridicule.
VARIÉTÉS VIVES DE LA PAROLE INTÉRIEURE 17o
faire aucun geste et sans parler? Quand il éclate, il oublie la pudeur, mais il obéit à la logique. Si donc c'est l'imagination qui exalte la parole intérieure ou suscite à sa place la parole extérieure, il n'y a d'étrange dans ces phénomènes que l'éveil de l'imagination à une heure et dans des circonstances où, chez la plupart des hommes, cette faculté se repose; si c'est la passion qui produit les mêmes effets, on constate simplement sa puissance, on ne peut la justifier '.
Ainsi, dans la Bible, la prière d'Anne, la femme stérile , qui , « le cœur plein d'amertume » , demande un fds à Dieu, scandalise tout d'abord le sacrificateur Héh : « Il observait le mouvement de ses lèvres ; elle parlait en son cœur ; elle ne faisait que remuer ses lèvres, et l'on n'entendait point sa voix. C'est pourquoi Héli estima qu'elle était ivre, et il lui dit : « Jusqu'à quand seras-tu « ivre? va reposer ton vin. » Mais Anne répondit : « Je ne « suis point ivre, mon seigneur;... j'ai parlé dans l'excès de « ma douleur, et j'ai répandu mon âme devant l'Eternel ^ »
L'éclat d'une passion légitime étonne ou scandalise ,
1. Sans parler ici de l'ivresse, tous ces effets de rimaginatiou et de la passion se retrouvent à un plus haut degré d'exaltation, et surtout à l'état continu, chronique, chez les aliénés. Les uns sont concentrés : sans doute ils se parlent très haut intérieurement ; les autres parlent entre leurs dents ou se parient tout haut à eux-mêmes. Mais tout différents sont certains faits morbides, encore mal étudiés par les médecins, et rangés provisoirement sous le titre de chorée a7iorniale; une dame du grand monde parisien, qui est atteinte de cette affection, ne peut s'empêcher d'adi'esser tout d'abord quelque grosse injure aux personnes qu'elle aborde, puis aussitôt elle leur parle en femme du monde. Je crois bien que ces paroles involontaires n'expriment ni un sentiment ni une pensée, qu'elles ne correspondent à rien d'intérieur, et que la personne qui les prononce n'a pas conscience de ce qu'elle dit ; elle l'entend seulement et ne l'écoute pas, sachant qu'on sait qui elle est et qu'on lui pardonnera. En ce cas, le phénomène pourrait être défin; U7i aboiement choréique articulé. Nos interjections et nos exclamations ne sont-elles pas de même des cris articulés, des cris qui ont pris la forme de mots?