‹ La parole intérieureChapitre 52 sur 66 · Sainuel, I · texte numérisé non relu

Sainuel, I

car il choque les bienséances ; on le blâme ou on l'excuse; il ne fait pas rire. Mais le stoïcien, que Perse veul nous faire admirer, s'expose aux railleries grossières du centurion, quand, tout en se promenant, il se passionne pour une question abstraite : « Ce n'est pas moi qui voudrais être un philosophe , un Arcésilas , un Solon morose, de ces gens qui s'en vont la tête baissée, iœil fixé à terre , murmurant , rongeant , rageant ; on n'entend pas ce qu'ils disent ; ils ont l'air de peser des mots sur leur lèvre qui s'avance comme un plateau. A quoi pensent-ils? Ils méditent les songes d'un malade du temps passé : le rien n engendre rien, au rien rien ne retourne!^ » Ces méditatifs agités sont rares, et ils sont vraiment ridicules, car leur étrange allure n'a pas pour excuse une vraie passion humaine.

A elle seule et par sa seule vertu, la passion suffirait à amplifier et à externer la parole intérieure normale; mais l»resque toujours l'imagination se joint à la passion et concourt à produire les mêmes effets. Nous venons de citer des exemples types : dans le premier, l'imagination domine évidemment; dans les trois autres, la passion semble pure de tout mélange; mais rarement la passion s'éveille sans éveiller en quelque mesure l'imagination; la raison en esl ([ue rarement l'objet de la passion est purement intellectuel, c'est-à-dire d'ordre général, scientifique ou politique; quand je n'ai d'autre société intérieure qu'une société

1. Perse, satire III, vers 78 et suiv. Nous avons dû traduire avec une certaine liberté ; le mot à mot eût été inintelligible. — Cf. Quintilien, X, 3 : « Si non resupini spectantesque tectum et cofjitatio7iem murmure agitantes expectaverimus quid obveuiat » ; il s'agit d'une excitation factice, peu favorable à l'invention, selon Quintilien, et non d'une méditation naturellement et involontairement animée.

abstraite, consistant dans des concepts que parcourt mon entendement, mêlés à des noms propres de personnages ou de pays que je ne connais que par ouï-dire et qui valent pour mon esprit des abstractions, alors je suis, à vrai dire, seul avec ma pensée, je n'ai point de société véritable, et, d'ordinaire, je reste calme ^ ; l'émotion, presque toujours, me fait rentrer dans la vie réelle, dans la vie sociale ; ce (fui m'émeut en joie ou en tristesse, c'est quelque objet concret de la nature, le plus souvent quelque personne humaine, dont mon souvenir reproduit l'image plus ou moins nette, et, avec cette image, le son spécifique. Si c'est un de mes semblables, je m'imagine lui parler, et il est difficile que je le suppose à la fois attentif et silencieux, que je n'imagine pas une réponse conforme à ses idées et à son caractère, réponse à laquelle je m'empresse de répliquer. La passion a besoin d'une certaine activité de l'imagination ; les images lui donnent un commencement, une ombre de satisfaction ; elles sont comme une réponse à la demande de la passion, et ces réponses sont plus ou moins riches et variées selon que l'imagination a plus ou moins de fécondité naturelle et d'exercice. Parfois l'imagination développe à sa manière le thème fourni par hi passion, de façon à occuper presque seule toute la scène

1. Selou quelques auteurs, la parole intérieure devient vive, puis extérieure, même dans la méditation scientifique, quand nous voulons penser fortement, ou quand le problème qui nous occupe exige un grand effort d'attention et comme le concours de tout notre être (do Cardaillac, p. 320 ; cf. p. 306; A. Lemoine, p. 166;. Mais c'est qu'alors la passion s'en mêle à quelque degré, et, si la volonté intervient, elle ue fait que servir d'appoint à la passion. Ensuite, les esprits exercés à la méditation savent se passer de ce secours d'un état fort [voir plus haut, § 3J, ou bien, s'il leur faut absolument associer une sensation à leur pensée du moment, ils remplacent avec avantage les sons par l'écriture, qui conserve les idées pour l'avenir, après les avoir aidées à naîti"e ,

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de l'âme et à rejeter dans l'ombre le sentiment même qu'elle exprime ; d'autres fois, l'image évoquée est simple; elle représente soit l'objet direct de l'émotion, soit, quand la passion est surtout intellectuelle, un interlocuteur destiné à nous entendre bien parler du sujet qui nous anime et à se laisser convaincre sans résistance.

Voici quelques exemples de cette collaboration intime de l'imagination et de la passion :

Dans VAndromaqite de Racine, Hermione dit à Pyrrhus :

Ton cœur impatient de revoir ta Troyenne

Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne ;

Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux ;

c'est-à-dire : « tes yeux la cherchent, je le vois ; et ils me montrent l'état de ton âme : tu t'imagines être en présence d'Andromaque et lui parler avec passion. »

L'anecdote suivante est historique, bien qu'elle figure dans une nouvelle d'Alfred de Musset ; elle nous apprend comment fut conçu l'un des plus fins chefs-d'œuvre de la poésie française :

« X... reprit le chemin de son logis de mauvaise humeur, et, comme c'était son habitude, il parlait seul entre ses dents... Il marchait dans la rue de Buci, le visage soucieux, les yeux baissés... Tout à coup il s'écria :

Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime ?

Et, relevant la tête, il se trouva face à face avec un passant qui se mit à rire de cette exclamation. Son incertitude se changea naturellement en sujet de poésie ; il composa les Stances à Ninon, » qui débutent par ce vers improvisé ' .

1. Alfred de Musset, Emmeline;^B.\i\. de Musset, Biographie d'Alfred de Musset, p. 149.

« Eugène marchait avec mille précautions pour ne se point crotter, mais il marchait en pensant à ce qu'il dirait à madame de R. ; il s'approvisionnait d'esprit, il inventait les reparties d'une conversation imaginaire, il préparait ses mots fins, ses phrases à la Talleyrand '. »

Le cas le plus fréquent de la parole intérieure vive nous présente l'imagination et la passion réduites chacune à un minimum; l'une fournit un interlocuteur, et nullement invraisemblable, celui-là même que suggèrent le plus facilement les probabilités ou l'expérience; l'autre consiste dans le simple désir de causer et d'exprimer des idées auxquelles on est attaché.

Si, dans la rue, j'aperçois un ami qui vient à moi, ou bien si je suis devant sa porte, attendant qu'il réponde à mon appel , je passe naturellement de la parole intérieure calme et toute personnelle à une sorte de répétition préalable de la conversation que je vais avoir ; malgré moi, le bonjour et d'autres mots plus particulièrement adaptés à la circonstance me viennent à la mémoire.

Je quitte cet ami ; si aucune cause de distraction ne survient, je me remémore quelque temps encore les parties les moins banales, les plus inattendues, de notre dialogue; si la conversation a été brusquement interrompue avant que j'eusse épuisé tout ce que j'avais à lui dire, je la continue en moi-même; je lui dis encore ceci, cela; parfois, je mêle sa voix à la mienne; et, si je suis à quelque degré un homme d'imagination, un véritable dialogue s'engage de nouveau entre nous ; mais le plus souvent, et bien naturellement, la conversation tourne au monologue, quand

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