‹ La parole intérieureChapitre 53 sur 66 · Balzac, Le père Goriot, p · texte numérisé non relu

Balzac, Le père Goriot, p

un des deux interlocuteurs est absent et ne peut réclamer son tour de parole.

Il y a sans doute des circonstances où la transition est plus brusque ; il y a aussi des caractères psychiques dont la discontinuité est le trait dominant : tel, en tirant un cordon de sonnette, pense à toute autre chose qu'à ce qu'il va dire, et, une fois en présence de la personne demandée, passe sans hésitation ni trouble au sujet de sa visite, le traitant avec autant de présence d'esprit que s'il venait de préparer son discours. Celte disposition est rarement un défaut ; le sens commun fait grand cas de la présence d'esprit. Mais cette heureuse habitude de la mémoire est acquise; chez beaucoup, elle n'existe pas; chez personne elle n'est absolument parfaite. 11 reste donc vrai que la parole intérieure animée est la transition ordinaire de la parole intérieure calme à la parole extérieure, et de celleci à la parole intérieure calme.

Mais il n'est pas besoin qu'un interlocuteur soit prochain ou récent pour que notre parole intérieure prenne le ton du dialogue et s'accompagne de l'iuiage vague d'un ami. « Au moment où j'écris, dit M. Delbœuf •, je cause avec un lecteur fictif; je lui attribue les objections, lorsque je ne me crois pas clair, et les doutes, lorsque je doute moimême. » Diderot, homme de passion exubérante et d'ardente imagination, a donné le tour du dialogue à des essais, à des contes, etc. ; c'était, suppose avec raison M. Scherer 2, « la forme que prenaient spontanément ses idées; causeur infatigable, discuteur acharné, il avait toujours en imagination un interlocuteur devant lui ; passionné pour le drame, il dramatisait ses pensées ; il supposait l'ob-

1. Revue philosophique, oct. 1879, article sur le sommeil, p. 343.

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