CHAPITRE IV
COMPARAISON DES VARIÉTÉS VIVES ET DE LA FORME CALME DE LA PAROLE INTÉRIEURE. PLACE DE LA PAROLE INTÉ- RIEURE DANS LA CLASSIFICATION DES FAITS PSYCHIQUES.
§ 1. Difficulté des claspifications en psychologie. — § 2. La parole intérieure vive et la parole intérieure calme; comparaison. Intérêt spécial de la forme calme. — § 3. La mémoire et l'imagination; part de la reproduction, part de l'innovation dans la parole intérieure. — § 4. La parole intérieure n'est pas une hallucination. — §5. La parole intérieure est une image. — § 6. Classification des images ; caractères distinctifs de la parole intérieure. — § 7. Différents rôles des images dans la vie psychique ; rôle spécial de la parole intérieure. — § 8. La parole intérieure considérée comme habitude.
La nature des choses est d'ordinaire rebelle aux classifications; rarement elle nous présente des différences tranchées , des limites fixes que l'esprit n'ait plus qu'à constater avec exactitude et à fixer pour lui-même par une nomenclature; le plus souvent, l'esprit doit créer la classe avant de la nommer; la nature lui présente des séries presque continues dans lesquelles il lui faut découper plus ou moins arbitrairement des divisions plus ou moins idéales. Comme la plupart des sciences, la psychologie, dans ses tentatives de classification, se heurte sans cesse à l'obstacle de la continuité; et à cette diffî-
culte s'en ajoute pour elle une autre qui lui est spéciale, celle qui résulte de l'absence d'une nomenclature traditionnelle acceptée d'un commun accord par les différentes écoles psychologiques ; son vocabulaire étant dans un incessant devenir, la continuité semble régner dans la forme même de la science comme dans Tobjet qu'elle étudie. Tout problème psychologique contient donc des questions de classification et de nomenclature, questions délicates en lesquelles il faut viser à marquer les différences des phénomènes sans les exagérer, et à les désigner par des noms de la façon la plus adéquate, en usant librement des nomenclatures actuellement usitées.
Avant de raltaclier la parole intérieure dans sa totalité aux faits psychiques qui font partie de la même famille, quelques observations sont nécessaires sur la distinction et la dénomination des variétés que nous avons reconnues en elle.
Les différentes variétés vives ne diffèrent guère que par les phénomènes qui les provoquent ou les accompagnent. Quant à la parole intérieure calme, il n'y a même pas lieu d'y établir de semblables subdivisions. Il n'existe, en définitive, que deux sortes de parole intérieure, la forme calme et la forme vive. Sans doute celle-ci admet différents degrés d'intensité; sans doute aussi entre elle ai la forme calme il y a continuité : il est impossible de dire à quel degré d'intensité la parole intérieure cesse d'être calme; mais, d'une part, il suffit de considérer quelques cas bien nets pour apercevoir les caractères distinctifs de la forme vive ; d'autre part, la parole inté-
rieiire calme paraît être un état limite; entre elle et le silence intérieur il n'existe pas d'intermédiaire. L'opposition des deux formes n'est donc pas arbitraire; elle repose sur un fondement objectif réel.
Ce qui fait la principale valeur de cette distinction, c'est qu'elle met en pleine lumière une vérité importante, à savoir que la parole intérieure n'est pas un simple écho de la parole extérieure, un fait de répercussion ou de continuation sans but. Si ces expressions peuvent convenir dans un grand nombre de cas à la forme vive, elles ne sauraient, la plupart du temps, s'apjdiquer à la parole intérieure calme : celle-ci a dans la vie humaine sa raison d'être, son rôle propre, sa fonction ; sans doute elle n'est pas sans rapports de dépendance à l'égard de la parole extérieure, mais elle en dépend de si loin que ces rapports ne paraissent pas ; si l'on s'abstient de rechercher ses origines et si on la considère au moment même où elle se produit, la parole intérieure calme est bien réellement indépendante de la parole, car, dans notre intention, elle ne la prépare pas, elle ne la remplace pas, elle existe seulement pour la pensée.
Quand la parole intérieure est calme, nous ne croyons^ pas parler; quand elle est vive, nous croyons jusqu'à un certain point parler, nous croyons, ou bien nous livrer à un monologue, ou bien raconter nos pensées à un compagnon absent. Or ce n'est pas au hasard, nous l'avons montré, que la pensée revêt l'une ou l'autre de ces deux formes; si l'imagination est pour quelque chose dans la vivacité du phénomène, ce qui est le cas le plus fréquent, l'apparence extérieure est naturelle, parce que l'extériorité réelle aurait sa raison d'être. Mais le fait même que, dans les cas de passion, la parole intérieure s'anime sans raison
et devient extérieure contre toute raison, ce fait nous indique qu'il y a des circonstances où la parole intérieure doit rester intérieure sans tendre aucunement à l'extériorité et sans simuler l'extériorité. Nous ne devons pas exprimer au dehors toute notre existence intérieure ; il en est une partie qui, n'étant que pour nous, doit rester entièrement nôtre; la raison nous le dit, et, si la raison ne nous trompe pas, il est inutile que nous croyions externer ce qui doit rester interne et reste tel en effet; quand on est raisonnable, mieux vaut l'être jusqu'au bout; être, raisonnable et s'imaginer qu'on ne l'est pas, c'est ne pas l'être entièrement, c'est mêler un grain de folie à une sagesse qui, dès lors, est imparfaite. L'homme de réflexion n'est vraiment maître de sa réflexion que lorsqu'il n'a pas besoin pour réfléchir d'imaginer un ami ou un auditoire ; la conscience morale n'est en pleine possession d'elle-même que lorsqu'elle se voit telle qu'elle est réellement, personnelle, rationnelle et discursive. Qu'un écolier, pour mieux réfléchir, évoque l'image d'un ami qui l'écoute, cela est d'un âge où la raison s'essaye et se forme ; et, de même, la voix de la conscience ne se fait vraiment entendre que dans la jeunesse de l'humanité ou chez les hommes dont on dit qu'ils restent éternellement jeunes; la parfaite maturité de la raison se passe de ces illusions.
Enfin, la parole intérieure calme n'est pas seulement le langage naturel de la froide raison; elle est aussi la seule expression convenable de la tristesse d'une âme découragée et abattue. Alfred de Musset, dans la Nuit de mai^ n'a fait que développer à sa manière cette vérité psychologique : absorbé dans ses souvenirs douloureux, le poëte ne saurait chanter
Ni la gloire, ni l'espérance, Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur ;
sa parole intérieure reste calme; elle ne peut s'élever jusqu'à l'inspiration; si, dans cet état, il se souvient de la Muse et de leurs amours d'autrefois, son esprit lui représente en vain tous les motifs poétiques qui devraient éveiller son génie ; aucun n'a le pouvoir de l'arracher à lui-même; il ne ressent ni colère durable ni enthousiasme profond; la Muse est pourtant descendue du ciel; elle lui a parlé ; mais il a eu peine à la reconnaître ; ni son appel ni son baiser n'ont pu réchauffer un cœur glacé ; il refuse de s'envoler avec elle dans les « mondes inconnus » qu'en des temps plus heureux ils ont tant de fois parcourus ensemble.
La parole intérieure calme est donc l'expression légitime, normale, de tout un ordre de fonctions psychiques; elle exprime ce qu'on peut nommer d'un seul mot la réflexion, c'est-à-dire Télat psychique où Tinternité de nos phénomènes est apparente et déclarée, où l'àme, se connaissant, sait qu'elle se connaît, et nexterne à aucun degré, ni sérieusement ni par jeu, ce dont elle a conscience. Si Ton a pu dire ironiquement de la parole extérieure qu'elle a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, on pourrait dire aussi que la forme vive de la parole intérieure est souvent le langage de l'illusion et du mensonge, du moins du mensonge involontaire; la parole intérieure calme, au contraire, est Texpression toujours véridique de ce qu'il y a en nous de plus sincère, de plus raisonnable et de plus intime. Il serait injuste d'en con-
dure qu'elle est le privilège des esprits les plus élevés : la réflexion, telle que nous venons de la définir, est plus commune qu'on ne pense : le paysan, le sauvage réfléchissent, comme le philosophe ; peut-être seulement, avec les progrès de l'âge et de la civiHsation, la réflexion devient-elle plus fréquente, en même temps qu'elle s'attache à des objets plus variés.
Ainsi, les deux formes de la parole intérieure diffèrent non seulement par leurs caractères propres, intrinsèques, mais aussi par l'état psychique qu'elles accompagnent et qu'elles expriment, c'est-à-dire par le rôle qu'elles rempUssent, par la fonction qu'elles exercent dans la vie psychique. Une différence aussi importante doit-elle être marquée dans le vocabulaire plus formellement que nous ne l'avons fait jusqu'cà présent? Dans tout genre, il y a des espèces plus caractéristiques, plus génériques, que les autres [ch. YI , § 2]; laquelle des deux paroles intérieures est la parole miéYxema jjroprement dite?
La parole intérieure vive a plus que la parole intérieure calme les caractères de la parole; elle est l'écho aff'aibli, mais non dénaturé, de la parole extérieure ; elle en conserve tous les caractères essentiels, soit intrinsèques, soit accessoires. C'est donc une véritable parole, une parole imaginaire, intérieure ; mais, comme elle fait jusqu'à un certain point illusion, comme elle n'est pas jugée purement intérieure, on peut dire qu'elle est moins intérieure que la parole intérieure calme.
Celle-ci est à la précédente ce que la parole intérieure vive est elle-même à la parole extérieure ; elle est l'écho d'un écho. Les caractères de la parole, subsistent encore en elle, mais elfacés; elle paraît moins une parole ou quelque chose de la parole qu'un élément ou une détermi-
nation de la pensée ; son rapport avec la parole semble si faible et si lointain qu'il faut pour le reconnaître un véritable effort de réflexion; au contraire, on ne la conçoit pas sans la pensée ni la pensée sans elle; elle est comme un vêtement dont la pensée est toujours revêtue à nos yeux et sans lequel nous ne la reconnaîtrions pas. Qu'apercevons-nous quand nous la remarquons , sinon la pensée elle-même, mais la pensée vêtue, enveloppée d'une ombre de parole, ombre légère, insaisissable, qui fait corps avec elle et ne peut en être séparée? On serait donc tenté de lui retirer le nom de parole et de l'appeler, par exemple, la pensée parlée ou Vêlement phono'ide de la pensée^ Mais, malgré tout, cet élément de la pensée est bien une parole; s'il a perdu les caractères accessoires de la parolephysique, il en a gardé tous les caractères intrinsèques: c'est une parole affaiblie, purifiée de tout mélange, et incorporée à la pensée ; mieux vaut donc continuer à l'appeler une parole.
Des deux formes de la parole intérieure, l'une justifie mieux son nom de parole, l'autre sa qiialilication d'intérieure. Or l'épithète, ici, a plus d'importance que le substantif ; le phénomène le plus original est le plus intérieur des deux; la parole intérieure proprement dite est donc la parole intérieure calme. L'autre serait peut-être mieux nommée la parole imaginaire ; l'illusion qui l'accompagne, et qui la distingue à la fois de la forme calme et de la parole physique, serait ainsi clairement désignée.
Quand la parole intérieure simule encore à s'y méprendre la parole physique, elle n'est guère qu'une assez vulgaire hallucination. La parole imaginaire est surtout intéressante à titre de transition, de moyen terme, entre la parole extérieure et cet élément vocal de la pensée réfléchie
qui est la vraie parole intérieure ; elle nous permet de rattacher celle-ci à son premier modèle et de remonter à ses origines. La parole intérieure calme mérite d'être étudiée pour elle-même; c'est une véritable création de l'àme, à la fois l'œuvre et l'instrument de la pensée; le mécanisme ordinaire de la formation des images ayant fourni la parole imaginaire, image de la parole extérieure, l'activité intelligente de l'àme a simplifié cette image et l'a adaptée, sous «a nouvelle forme, à un rôle nouveau. L'àme a, pour ainsi dire, surveillé l'écho dans son évolution décroissante, et, à un certain degré d'affaiblissement, le trouvant approprié à ses besoins, elle l'a arrêté, cultivé, choyé, exercé, entretenu, fixé; elle s'en est emparé, elle se l'est approprié, et ce qui était quelque chose de la parole est devenu quelque chose de la pensée.
A l'appui de cette dernière affirmation, nous citerons l'observation suivante, déjà préjugée plus haut, mais sur laquelle il est bon de revenir et d'insister :
La parole intérieure calme, écho d'un écho, n'a point ellemême d'écho ; elle ne saurait être plus basse, plus évanouie que nous ne l'avons décrite ; entre l'intensité de la parole intérieure dans la rêverie la plus tranquille, dans l'ennui entrecoupé de bâillements, et le silence intérieur absolu, nous pouvons concevoir un milieu; mais ce milieu €st une pure conception mathématique de notre entendement, et notre imagination, c'est-à-dire notre souvenir, se refuse à la confirmer parles moyens qui lui sont propres. Même dans l'état hypnagogique, quand l'activité intellectuelle succombe à la fatigue, le son intérieur ne s'affaiblit pas; les signes de la fatigue sont tout autres : quelquefois, l'articulation devient confuse; toujours les mots se dissocient d'avec les pensées; bien loin que le silence se fasse
dans l'âme, la parole imaginaire remplace souvent la parole intérieure proprement dite. Tandis que le sOn extérieur peut aller s'afl'aiblissant graduellement jusqu'à devenir imperceptible à nos oreilles, le son intérieur est toujours perceptible; il peut s'exalter, sous l'influence d'une excitation interne; mais l'apathie la plus complète ne peut l'afTaiblir. La parole intérieure ordinaire et vulgaire, celle de la solitude rêveuse et insouciante, du travail mental, de la lecture curieuse et sans enthousiasme, de moi qui écris ces pages, de vous qui me lisez, est un état fixe, un état limite *.
Et pourtant Tiiabitude a pour eff'et de faire évanouir peu à peu jusqu'au néant tous les phénomènes de conscience ; pour arracher ses phénomènes à cette mort naturelle, l'âme n'a qu'une ressource, l'attention, c'est-à-dire la volonté. Si donc la parole intérieure subsiste en nous avec un minimum suffisant et constant d'intensité audessous duquel elle ne descend jamais, c'est que, par un acte incessamment répété de volonté mentale, l'âme la maintient à ce niveau nécessaire aux opérations intellectuelles; grâce à l'attention, l'image de la parole ne descend pas jusqu'au bout la pente de l'inconscience où l'entraîne l'habitude négative, elle résiste à l'anéantissement et se forme en habitude positive. La parole intérieure proprement dite est l'écho affaibli d'un écho déjà plus faible que le son primitif; mais, se trouvant maintenu par un effort incessant et insensible à un certain degré d'intensité [ch. II, § 6], cet écho d'un écho se prolonge et se répète sans s'affaiblir davantage. Quand il remonte la pente sous l'influence d'une excitation intérieure ou quand il la des-
1. Les faits notés plus haut [cliap. II, § 4] ne vont pas à rencontre de la thèse que nous exposons ici.
cend, c'est la parole imaginaire ; quand il s'arrête à sa limite et s'y maintient sans oscillation appréciable, c'est la véritable parole intérieure; celle-ci seule, à vrai dire, est un état ; la parole imaginaire n'est qu'une transition. Aussi, dans la suite de cette monographie, parleronsnous surtout de la parole intérieure proprement dite ou calme, considérant la parole imaginaire comme une forme imparfaite et d'importance secondaire du môme phénomène, et l'intérêt spécial qu'elle présente comme à peu près épuisé désormais.
Il s'agit maintenant de rattacher la parole intérieure dans son ensemble aux classes de faits précédemment établies par les psychologues.
L'ancienne psychologie distingue V imagination créatrice et Vimagination reproductrice ou mémoire imaginative^ qu'il vaudrait mieux nommer mémoire des sensations. Cette division correspond assez imparfaitement aux distinctions suivantes :
/ des sensations : imagination pro-
, .. . .• ) prement dite ou sensible ;
Reproduction avec umovation : ^j^^ ^^^^^^^ ^^^^^ jg conscience :
\ imagi?iatio7i psychologique.
ides sensations : mémoire Imaginative ; des autres, états de conscience :
mémoire j)ropreme7it dite.
Mieux vaut , en effet , dans la classification des faits psychiques élémentaires , réserver le mot imagination pour les faits qui sont nouveaux à quelque degré ', et caractériser la mémoire par l'absence de toute innovation.
1. Dans le chapitre précédent, nous avons employé le mot imagination dans un sens différent. Mais il ne s'agissait pas de classer des faits
Il est évident que la parole intérieure se rattache, suivant les cas, tantôt à la mémoire sensible, tantôt à l'imagination sensible. Mais comment les faits qui la composent se distribuent-ils entre ces deux facultés ? Quelle part de ces faits convient-il d'attribuer à l'imagination? quelle part à la mémoire? La chose est assez difficile à déterminer.
Si ma parole intérieure répète une phrase que j'ai entendue, sans y rien changer, il n'y a là, évidemment, qu'un simple fait de mémoire. C'est ainsi qu'Alfred de Musset dit très exactement :
l'n vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire K
Mais si, avec des mots du dictionnaire usuel, je forge intérieurement une phrase que je n'ai jamais entendue, ce qui arrive sans cesse, les uns pourront dire que j'imagine, car l'ensemble conçu est nouveau, les éléments seuls sont anciens; les autres pourront soutenir que, les mots étant faits pour être groupés de mille façons, on n'invente pas dans les mots, c'est-à-dire dans la parole, quand on se borne à les ranger dans un ordre nouveau, mais seulement quand on crée de toutes pièces un mot nouveau. En ce cas, l'imagination, réduite au néologisme intérieur, se rencontrerait très rarement dans la parole intérieure.
Mais le même raisonnement peut s'appliquer au néologisme intérieur : car les syllabes elles lettres sont faites, elles aussi, pour être groupées de mille façons et former les différents mots d'une langue par la diversité de leurs groupements; il n'y aurait donc innovation véritable dans
simples et irréductibles ; nous faisions de l'éthologie plutôt que de lu psychologie ; la différence des deux points de vue suffit à écarter toute équivoque.