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Une soirée perduK

le langage que dans le cas purement théorique de la création d'une voyelle ou d'une consonne nouvelle, et l'imagination linguistique n'aurait guère existé qu'aux origines de l'humanité. Aboutir à cette conséquence, n'estce pas réfuter par l'absurde l'argumentation relative aux groupes de mots?

En réalité, il est chimérique de vouloir distinguer des faits de pure mémoire et des faits de pure imagination. L'imagination suppose toujours la mémoire ; son acte est une modification du souvenir; un souvenir inexact est un souvenir mêlé d'imagination ; le moindre changement dans Tordre des éléments du souvenir est une œuvre de l'imagination. La mémoire étant la reproduction des faits d'expérience, rimagination est Vinnovation expérimentale ; or le fond de toute cette activité novatrice est mémoriel ; en supposant l'imagination à son maximum et pénétrant les couches les plus profondes de nos phénomènes, la mémoire est comme une couche infinitésimale, irréductible, plus profondément située encore, et sur laquelle repose nécessairement l'édifice construit par l'imagination. D'autres fois, non contente d'être à la base de l'édifice, la mémoire en a construit elle-même les premiers étages sans le secours de l'imagination; d'autres fois enfin, l'édifice tout entier est mémoriel, et l'imagination n'y a aucune part; il est vrai qu'alors l'édifice est toujours de dimensions restreintes, car l'énergie constructive de la mémoire est assez faible. L'idéal de la mémoire, ce serait une existence palingénésique entièrement conforme à une existence antérieure, comme celle que promettait aux hommes la doctrine stoïcienne. Un semblable idéal ne saurait être conçu pour l'imagination, car l'innovation expérimentale ne se suffit pas à elle-même ; elle suppose tout au moins Egger. 13

des atomes d'états de conscience qui ne sont pas nouveaux et qui se laissent arranger capricieusement. L'imagination est une puissance toute formelle à laquelle la mémoire fournit une matière. La mémoire est une puissance à la fois matérielle et formelle; elle fournit toujours les éléments de l'activité expérimentale, et souvent elle suffit à les former en groupes plus ou moins complexes; mais sa force est en raison inverse de l'étendue de ces groupes ; plus elle veut embrasser, plus il lui faut d'efforts pour écarter les jeux de l'imagination \

Or le choix de Tunité phénoménale est livré à l'arbitraire de mon esprit; si je dis, avec la psychologie classique, qu'il n'y a pas d'imagination sans mémoire, c'est que j'ai introduit dans mon analyse l'idée toute métaphysique du phénomène-atome, élément indivisible des phénomènes divisibles ; mais je puis tout aussi bien convenir avec moi-même qu'un fait digne de ce nom dure an moins deux heures; cette convention admise, la mémoire subsiste comme faculté, comme principe matériel de certains faits dont la forme est toujours originale et nouvelle; mais il n'y a plus de faits de mémoire, il n'y a plus de souvenirs, à proprement parler; se souvenir est nécessaire, car l'invention n'est pas une création ex nihilo ; mais un souvenir est impossible, car je ne puis me répéter deux heures durant sans glisser quelque élément nouveau dans la reproduction de mon passé; la mémoire se déduit, elle ne s'observe plus.

On me dira que ce dernier parti pris n'est pas philoso-

1. Remarquous en passant que, tout au contraire, la reconnaissance, c'est-à-dire la connaissance de la mémoire par le sujet pensant, est en raison directe de l'étendue du souvenir ; il n'y a pas de reconnaissance pour cette poussière de souvenirs que l'imagination organise à sa fantaisie [voir, sur ce point, chap. VI, § 10].

phiqiie, et qu'il faut laisser aux historiens cette acception grossière du mot fait. Je l'accorde ; mais peut-être est-il philosophique de remarquer que, dans l'expression un fait., le mot un n'a aucun sens précis : car, selon le point de vue ou le caprice de l'esprit, un fait est une fraction de fait, le même fait ou une de ses fractions est un ensemble de faits; l'expérience ne nous donne que du fait; sur cette matière indifférente à l'unité , nous appliquons à notre guise la forme de l'unité ; quelle que soit l'étendue phénoménale embrassée par l'unité , la matière qui la reçoit ne nous contredira jamais ; pour régler l'usage de cette notion, l'esprit ne doit consulter que les convenances de la science qui l'occupe.

Les matériaux de la parole intérieure sont donc des souvenirs. Mais les faits où la mémoire est pure de tout alliage ne sont pas les plus fréquents [ch. II, § 5 et § 9; eh. III. § 2] ; le plus souvent, l'imagination s'ajoute à la mémoire, les matériaux fournis par le souvenir étant employés à former des composés plus ou moins nouveaux.

Observons en terminant que l'imagination est, en pareil cas, dirigée par la pensée , dont elle ne fait qu'exprimer les opérations ; elle innove plus ou moins dans le langage selon que l'entendement innove plus ou moins dans les idées.

Il est une expression, étrangère au vocabulaire de hi psychologie classique, que l'école physiologique, peut-être même l'école empirique , appliqueraient volontiers à la parole intérieure : c'est le mot hallucination. Nous estimons que ce serait en étendre le sens d'ime façon abusive

que de l'appliquer à tous les échos de la sensation, même aux plus éloignés et aux plus affaiblis. L'extension du sens des mots, dans une science qui veut être méthodique, ne doit pas se faire au hasard ; le droit d'attacher son nom au genre tout entier n'appartient pas à la première espèce qui a reçu un nom scientifique, quand cette espèce n'est pas dans le genre ou la plus caractéristique ou la plus riche en individus, à plus forte raison quand elle est morbide et exceptionnelle ; or tel est le cas de rhallucination. Serait-il d'un bon langage scientifique de dire que la parole intérieure est une hallucination, mais une hallucination dont nous ne sommes pas dupes, une hallucination presque constante en chacun de nous, une hallucination parfaitement normale? Autant vaudrait dire que la parole intérieure est une hallucination qui n'a aucun des caractères de l'hallucination ; car rhallucination proprement dite, si souvent décrite par les aliénistes, est un phénomène intermittent, toujours anormal, presque toujours morbide, et surtout elle implique toujours une illusion : son élément caractéristique est le jugement d'extériorité que nous portons à tort, trompés par les caractères anormaux de certains états de conscience purement internes '. Il faudrait alors considérer rhallucination comme un des éléments essentiels de la vie psychique normale, comme la condition presque nécessaire de la pensée la plus liumble et de la réflexion scientifique la plus élevée ; un

1. [Cf., sur le caractère spécifique de l'hallucinatioa , ch. II, § 8 ; ch. m, § 9, p. 133, uote.] L'étymologie du mot nous invite à lui conserver un sens pathologique : alumiari {hallucmari est une maiivaise orthographe) signifie radoter, rêver, délirer, extravaguer ; le grammairien Nonius en donne cette définition : Aberrare et non consistere, dissolvi et obstupefieri atque tardari. Une certaine obscurité plane sur l'étymologie du mot latin ; on le rattache géuéralement au grec à)>uw, qui signifie errer, au sens physique, et, par extension, divaguer.

état morbide servirait à définir le fonctionnement sain de notre être. Il faudrait dire que le penseur solitaire, que le paysan taciturne entend des voix intérieures , que nous sommes tous, suivant le sexe, des Socrate ou des Jeanne d'Arc. Mais ni Socrate ni Jeanne d'Arc n'entendaient toujours, l'un son démon, l'autre ses voix, et c'est pour cela sans doute que, lorsque le son surhumain se faisait entendre, ils le distinguaient de leur propre parole intérieure. Etrange hallucination que celle-là! elle ne nous trompe jamais, et nous n'avons aucune peine à écarter une illusion dont les conditions font défaut : la parole intérieure ne possède aucun des caractères de l'extériorité ; elle n'est ni Eiepo'v it, ni même Itécou tî, comme le souvenir d'un visum ; par quoi serions-nous donc séduits à l'aliéner?

La parole intérieure fait partie d'un genre dont l'hallucination est également une espèce ; distinguées séparément et sous deux points de vue différents, ces deux espèces se confondent dans une partie de leur extension ; non que la parole intérieure vive soit une véritable hallucination, car le jugement d'extériorité ne s'y applique pas d'une manière absolue et sans réserve [ch. III, § Zi], elle ne fait pas vraiment illusion ; mais la plupart des hallucinations de l'ouïe figurent des paroles extérieures et non des bruits inarticulés ; il y a donc des paroles intérieures qui sont des hallucinations ; d'ailleurs, dans la classe des paroles intérieures, ces phénomènes sont exceptionnels, et nous tenons, autant que possible, les faits anormaux en dehors de l'étude que nous poursuivons.

Ce genre dont la parole intérieure fait partie, quel estil? Le concevoir est aisé, le nommer est difficile. Les psychologues n'ont pu s'entendre jusqu'à présent pour désigner par une locution simple et désormais consacrée la reproduction, avec ou sans changement, des diverses sensations ou des groupes qu'elles forment naturellement. Sous le nom fort acceptahle de sensations internes, Bossuet comprend hien les souvenirs sensibles et les imaginations sensibles, mais aussi des phénomènes tout différents, comme les opérations du sens commun^ peut-être même le plaisir et la douleur. Le mot conception * a contre lui l'acception assez différente où il est pris dans les anciennes logiques. Image ^ que nous fournit la langue vulgaire, est équivoque, à cause de son dérivé imagination , dont le sens a été spécialisé, et aussi parce que ce terme semble devoir s'appliquer surtout à une espèce du genre, les phénomènes d'ordre visuel ; nous l'emploierons pourtant, faute d'un meilleur, mais seulement dans les cas où l'équivoque sera impossible. Nous proposerions volontiers, n'était son allure un peu étrange, le moi ])seudo-sensation, qui s'entend de lui-même et ne prête à aucune équivoque.

Le genre des images ou des pseudo-sensations peut être divisé de plusieurs manières :

A. — Selon la nature des sensations reproduites , il comprend :

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