Charles, Lectures de philosophie, t. I, p
1° Les images proprement dites, ou images visuelles;
2° Les sons intérieurs, qui se divisent en : paroles intérieures, autres sons ;
3° On peut réunir dans une même subdivision les images des autres sensations, sensations de l'odorat, du goût, du toucher, du sens musculaire, du sens vital, qui sont toujours plus ou moins mêlées les unes aux autres.
On voit que la parole intérieure n'est pas même, dans le genre dont elle fait partie, une espèce entière; mais, dans la vie psychique, elle a plus d'importance à elle seule que tout le reste du genre ; seule aussi, elle est devenue indépendante des autres images : même les images visuelles, si elles sont faciles à abstraire des groupes où elles se présentent, apparaissent rarement isolées ; la parole intérieure, ayant son rôle spécial à remplir, fonctionne à part, sans mélange hétérogène [ch. VI].
B. — Quelle que soit leur nature spécifique, les images sont des états forts, semi-forts, faibles ou très faibles; cette division est nécessairement un peu vague, parce qu'elle porte sur un élément quantitatif et, partant, continu. Les états forts, faisant d'ordinaire illusion, comprennent la plupart des hallucinations, en particulier la plupart des hallucinations de l'ouïe, donc la plupart des paroles intérieures anormales qui sont, à tort, aliénées et externées; la parole intérieure vive fait partie des états semi-forts, la parole intérieure proprement dite des états faibles. Les états très faibles ne comprennent rien de la parole intérieure; nous avons expliqué pourquoi [§ 2, fin].
C, — Tantôt les images coexistent avec les sensations : appelées par celles-ci, elles servent à les interpréter ; — tantôt elles sont indépendantes des sensations ; elles peuvent même attirer à elles toute l'attention et annihiler la
sensation [cli. II, § 3; ch. III, § 3]. La parole intérieure fait partie de cette seconde classe.
D, — Enfin les images se classent naturellement d'après les jugements spontanés dont elles sont l'objet [ch. II , § 7 à 10] :
Si c'est le jugement de reconnaissance, l'image est un souvenir.
Si au jugement de reconnaissance est joint un jugement d'extériorité, l'image est le souvenir d'une perception, un souvenir sensible.
Si elle est l'objet d'un jugement d'extériorité bientôt convaincu d'erreur , soit par un de nos semblables qui nous persuade, soit par nous-mêmes après examen, l'image est une hallucination.
Si elle n'est l'objet d'aucun jugement, l'image est par là même déclarée neuve, inventée, sans cause et sans objet; elle est une imagination.
Ces jugements se fondent sur des caractères empiriques ; non que ces caractères suffisent à les expliquer : car ce serait dire que la faiblesse des images est ou la durée ou un des éléments de l'idée de durée, que la force des images est ou l'étendue ou un des éléments de l'idée d'étendue, propositions qui se réfutent d'elles-mêmes; mais il est incontestable que la force ou la faiblesse des images contribue à provoquer nos jugements d'extériorité ou de reconnaissance, et qu'en général les caractères empiriques de nos états conditionnent ces deux jugements, sinon comme conditions suffisantes , du moins comme conditions nécessaires.
Ainsi, de ces quatre divisions, la quatrième se fonde sur les deux précédentes, c'est-à-dire qu'elle porte sur des
caractères non seulement accessoires , mais encore dérivés; puis ces caractères sont des jugements, qui, comme tous les jugements, peuvent être erronés; ce sont des œuvres de Tactivité la plus spontanée de l'entendement, ce ne sont pas des données de la nature. La troisième division n'est pas fondée non plus sur des caractères intrinsèques des images. Des deux premières, fondées sur des caractères intrinsèques, la seconde repose sur l'intensité , caractère vague, qui résiste à toute détermination précise. La première division, fondée sur les qualités spécifiques et irréductibles des images, est donc la meilleure ; c'est elle qu'il faut adopter pour distinguer les espèces de la pseudo-sensation; les autres ne doivent servir que pour subdiviser ces espèces. Ainsi la parole intérieure n'est pas une variété de l'hallucination auditive ; tout au contraire, ce sont les hallucinations vocales qui doivent être considérées comme des modifications de la parole intérieure.
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L'originalité de la parole intérieure parmi les pseudosensations vient moins de sa nature propre que de son rôle ; que la parole ait son écho dans l'âme comme les autres sensations, c'est là un fait qui n'a rien de nouveau ni d'extraordinaire ; mais la parole intérieure, nous l'avons montré, est plus qu'un écho, plus qu'un souvenir, plus même qu'une imitation de la parole extérieure. Et cette fonction supérieure qui lui est réservée chez la plupart des hommes, à son défaut, d'autres espèces de la pseudosensation peuvent la remplir : la parole intérieure est remplacée chez les sourds-muets par des séries d'images
visuelles ; chez Laura Bridgmann , la sourde -muette aveugle, par des séries d'images tactiles [cli. YI, § 8, fin]. L'étude de la parole intérieure met donc en lumière une fonction qui appartient virtuellement à toute la pseudosensation, qui, en fait, appartient toujours à quelqu'une de ses espèces, et que, néanmoins, les psychologues ont généralement négligé de lui attribuer. Pour la psychologie classique, la pseudo-sensation n'est guère qu'une faculté de reproduction et d'imitation; l'empirisme anglais la représente concourant avec l'association pour former toutes nos idées sans le secours d'un entendement chimérique : la faculté des images fournit la matière de ces produits nouveaux, l'association des idées en explique la forme imprévue. La psychologie classique n'a guère étudié que les images les plus éclatantes, celles qui apparaissent de temps à autre, à des intervalles rapprochés, mais non dune manière continue , dans la succession psychique ; ces images sont de toutes sortes, mais chacune d'elles .prise à part est relativement simple et homogène, et leur diversité spécifique n'apparaît guère que dans leur succession ; ce sont ces images qu'on appelle des souvenirs ou des imaginations ; leur vivacité relative et le contraste qu'elles offrent entre elles en se succédant les rendent plus évidentes que les autres. L'école anglaise a porté son attention sur les mélanges hétérogènes que forment les images affaiblies par l'habitude, mélanges où la faiblesse et la complexité des éléments réunis par l'association rendent ceux-ci presque méconnaissables ; elle cherche à expliquer par de tels mélanges non seulement la partie matérielle, mais encore la partie formelle de ce que l'on appelle proprement les idées; double thèse, dont la première moitié n'est pas contestable , dont la seconde n'a
pas encore triomphé des objections qui lui ont été opposées. Il est donc acquis à la psychologie que la pseudosensation fournit, outre les souvenirs et les imaginations, au moins une part notable de nos idées proprement dites [ch. YI]. Mais ces deux fonctions n'épuisent pas l'énergie de la faculté des images ; il faut lui reconnaître un autre rôle encore, inférieur peut-être à celui que lui atti'ibuo l'école anglaise, supérieur à coup sûr à celui auquel elle était restreinte dans la psychologie classique : parallèlement à la série continue des idées se développe une série continue d'images d'une seule espèce et pures de tout mélange, la série des signes intérieurs; étroitement liées aux idées qui les accompagnent, les images-signes sont pourtant distinctes et séparables de ces groupes hétérogènes qui sont Vidée même ou la partie empirique de l'idée; le signe, même intérieur, ne peut donc être confondu avec l'idée. Dans l'àme normale, l'image incessamment variée qui exprime la succession de nos pensées est une image sonore, la parole intérieure; à défaut de la parole, des séries analogues d'images visuelles ou d'images tactiles peuvent remplir le même oflice.
La mémoire sensible fournit comme le premier fonds de cette construction originale, de cette œuvre homogène et distincte; mais la parole intérieure, une fois créée, une fois mise en train à litre d'écho de la sensation sonore, semble oublier ses origines; on la dirait vivante par ellemême ou par un autre principe que celui qui l'a fait naître. Elle n'est pas assujettie à puiser éternellement l'existence dans le sein maternel de la sensation; après l'allaitement quotidien des premières années, elle persiste à vivre dans des conditions nouvelles; on la dirait douée, comme un animal adulte, d'une vitalité qui lui est propre.
Semblable à une statue ailée qui délaisserait son piédestal inutile et s'élèverait dans les airs pour aller puiser dans l'atmosphère une vie nouvelle et supérieure, l'image de la sensation a rompu sans violence avec ses origines matérielles; appelée par une destinée plus noble, elle s'est tournée vers les régions supérieures de l'être; désormais elle existe et se maintient, sinon pour et par elle-même, du moins pour et par la seule pensée ; et elle vit alors d'une vie si intense qu'elle peut même, — l'étude du sommeil le montrerait, — être dissociée d'avec la pensée sans subir pour cela un anéantissement passager, comme si l'être ailé, ayant dépassé les limites de l'atmosphère, volait encore d'un vol automatique, soutenu par son impulsion première.
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Pour expliquer cette force étrange, que les origines de la parole intérieure ne pouvaient faire prévoir, il est nécessaire de recourir à des causes d'ordre supérieur.
La parole intérieure n'est pas un simple écho de la parole, une simple habitude; car l'habitude proprement dite, l'habitude pure et simple, mérite, si l'on considère ses effets, le nom àliabitude négative que nous lui avons souvent donné ; plus un fait est habituel, plus il est fréquent, c'est-à-dire moindre est l'intervalle qui sépare chacune de ses apparitions à la conscience; mais aussi, à chaque nouvelle apparition, une moindre quantité de conscience lui est attribuée, c'est-à-dire qu'il dure moins et qu'il est moins intense. Supposons une âme entièrement livrée à l'habitude; la diversité de ses faits successifs diminuerait sans cesse, et, avec leur diversité, la durée de
chacun d'eux, son intensité, son essence apparente, la conscience qui lui appartient; au terme idéal d'une telle régression, cette àme ne serait plus qu'un phénomène unique incessamment répété, d'une durée nulle et d'une intensité nulle. Or l'âme (du moins Tàme empirique, qui seule nous occupe ici) est une succession consciente, ou une conscience successivement variée. L'habitude tend à supprimer de l'âme et la succession et la conscience ; l'habitude est donc une puissance destructive des caractères spécifiques de l'âme; l'habitude est la mort progressive de l'âme apparente.
Contre cet anéantissement graduel, l'âme est défendue par l'expérience et l'imagination, puissances d'innovation et de renouvellement, qui introduisent sans cesse dans la succession des éléments nouveaux, doués, avant tout effet de l'habitude, d'une intensité et d'une durée propres; et elle se défend elle-même par l'attention, puissance qui tantôt vivifie et renforce les états nouveaux en prolongeant leur durée et en augmentant leur intensité, tantôt restaure les états passés en leur conférant à chaque reproduction une durée plus grande et une intensité plus forte. L'attention répare les effets négatifs de l'habitude, sans diminuer, — bien au contraire, — la fréquence des répétitions d'un même acte. L'habitude corrigée par l'attention, associée à l'attention, produit des phénomènes fréquents, mais toujours vifs et nets à la conscience, d'une intensité comme d'une durée sensiblement fixes ; de tels phénomènes, dont la répétition n'est pas compensée par l'affaiblissement, sont ce que nous appelons des habitudes positives .
Chacun des mots, chacune des locutions de notre langage usuel est en nous une habitude positive; toutes ces habitudes particulières sont spécifiquement distinctes,
mais en même temps analogues les unes aux autres, et une habitude positive totale est la synthèse de ces habitudes élémentaires. L'habitude totale se réalise par leur réahsation successive et continue; cette réalisation a lieu suivant un ordre réglé tantôt par des suscitants extérieurs (comme dans la lecture), tantôt par la raison (comme dans la méditation), et elle ne cesse que lorsqu'elle est devenue, en présence de la parole extérieure d'autrui, qu'il faut écouter et comprendre, inutile ou même nuisible. La succession de faits homogènes que nous appelons la parole intérieure est donc une série continue d'habitudes positives réalisées, et la parole intérieure, dans son ensemble, est une habitude positive complexe, qui dès l'enfance a pris possession de la vie psychique, et qui, toujours en- Iretenue et fortifiée par Tattention, a poussé en nous des racines si profondes que son incessante réalisation est devenue comme une nécessité de notre existence.
L'habitude positive est Thabitude parfaite; par elle et par elle seule, l'âme corrige sa loi fondamentale, qui est la dispersion dans le temps, en introduisant dans son devenir des éléments de permanence, d'unité relative, d'harmonie. Et, à son tour, la parole intérieure semble représenter en nous la perfection de l'habitude positive. En effet, si nous considérons d'abord les habitudes élémen- (aires qui la composent, nous trouvons chacune d'elles parfaite en soi ; car elle passe à l'acte par intervalles, au moment même où sa réalisation est devenue un besoin de l'esprit; son acte est toujours complet, sans lacune : un mot commencé n'est jamais interrompu avant la tin, ni simplifié par l'omission d'une syllabe médiane ; enfin cet acte est doué d'une intensité de conscience et d'une durée à peu près inaltérables ; — si maintenant nous envisa-
geons ces différents actes dans leur succession, c'est-àdire l'Iia])ilude totale, nous voyons qu'elle possède, avec toutes les qualités de ses composants, devenues siennes puisqu'ils la composent, une qualité que ceux-ci ne sauraient avoir : elle est souple, elle se plie de mille manières aux besoins incessamment variés de la pensée; tandis que chaque mot est un tout indissoluble, les syllabes étant rivées les unes aux autres par ce lien de fer que Stuart xMill a appelé l'association inséparable, l'ordre des mots, au contraire, n'a rien de fixe; sans doute ils s'appellent les uns les autres, mais non d'une manière inéluctable; bien loin d'être réduite, comme une mendiante en haillons, à chanter toujours le même air, l'àme est un improvisateur infatigable; avec des matériaux toujours les mêmes, elle construit incessamment des composés nouveaux. Ainsi la parole intérieure, considérée comme puissance, est à son acte ce qu'une majeure générale est à une conclusion particulière; c'est une puissance imparfaitement déterminée, dont l'acte n'est pas à l'avance rigoureusement fixé, mais seulement préparé dans ses lignes générales et, par là, rendu facile à l'imagination. Composée d'habitudes particulières, mais dont l'ordre de réalisation reste pour une grande part indéterminé, l'habitude totale n'estqu'une habitude générale *; pour se réaliser en actes particuliers, mais complexes, elle doit appeler à son aide l'imagination [§ 3]; celle-ci est nécessaire pour faire franchir à la phrase la faible distance qui la sépare de l'actualité; mais elle n'a besoin pour cela d'aucun effort, tant les matériaux
1. Exemples d'habitudes générales : savoir jouer du piauo, et nou pas seulement tel morceau de piano; savoir marcher, et non pas seulement parcourir telle route. La loi de causalité , dans le système de Stuart Mill, serait une habitude générale; elle passe à l'acte sous la forme de lois particulières.
qu'elle emploie ont été bien construits , et tant ils sont habitués à s'enchâsser sans heurt entre des phénomènes de même nature aux côtés desquels ils se sont déjà souvent trouvés ; d'une part, l'analogie des images, qui toutes sont des sons, facilite leur enchaînement; d'autre part, l'habitude totale contient, outre les habitudes particulières, spéciales à chaque mot, des habitudes encore générales, mais plus déterminées, qui résultent de l'association fréquente de certains mots ou de certains genres de mots : par exemple, après un substantif, l'habitude conseille, sans l'imposer absolument, un verbe, et, après un verbe, un adjectif [ch. V, § 3]; après tel substantif, elle conseille, encore plus discrètement, tel verbe, et non tel autre; les deux rapports d'association, le rapport d'analogie et le rapport de contiguïté, concourent donc à faciliter la succession des mots, c'est-à-dire la formation de la phrase. Pour l'expression de la pensée, inventer des combinaisons nouvelles de mots est nécessaire, et il n'est pas moins nécessaire que cette invention soit aisée : car la pensée est trop rapide et trop mobile pour pouvoir attendre longtemps la forme sensible dont elle aime à s'accompagner. Or l'invention serait impossible, si elle n'était facilitée par l'existence préalable d'une habitude générale, et elle exigerait un effort, si cette habitude, tout en demeurant générale, partant souple et variée dans son acte,, n'était pas d'une réalisation facile, et, pour ainsi dire, proche de l'acte. La parole intérieure réunit ces deux qualités, en apparence incompatibles, par ce fait qu'elle se compose
1. Durant le sommeil, ces sortes d'habitudes se réalisent encore, comme l'habitude i^énérale de parler intérieurement ; le sommeil suspend la réalisation des habitudes eu raison inverse de leur généralité. Voir plus loin [ch. VI, § 0], et notre Observation sur le sommeil, dans les A?males de la Faculté des lettres de Bordeaux, septembre 1879.
d'habitudes élémentaires à la fois particulières et positives, tandis qu'elle-même reste générale, c'est-à-dire indifférente à l'ordre des actes particuliers qui la réalisent. Mais elle est devenue, par son incessante réalisation, si proche de l'acte que, tout en conservant la générahté, c'est-à-dire l'indifférence à la nature particulière de l'acte complexe qui la manifeste, elle ne peut plus se passer de le produire ; elle se réalise encore sans besoin, d'une manière, pour ainsi dire, automatique, dans le silence de la pensée.
L'attention, tel est, en dernière analyse, le principe qui, transformant l'habitude négative en habitude positive, maintient la parole intérieure à l'état de perpétuelle et consciente actualité [§ 2]. L'activité novatrice de la pensée, voilà le principe qui la maintient à l'état d'habitude générale. En tant qu'habitude positive , elle est une œuvre de l'âme, et en tant qu'habitude générale, elle est un instrument de l'activité psychique ; cette activité est sans terme : il n'est aucune de ses œuvres qui ne lui soit un instrument pour construire des œuvres nouvelles; dans l'enchaînement de ses créations, il en est une qu'il faut nommer à la fois une œuvre parfaite et un incomparable instrument: c'est la parole intérieure.
En signalant le rôle de l'attention, nous n'avons pas prétendu donner de la parole intérieure une explication complète. L'attention elle-même a ses motifs et ses mobiles plus ou moins secrets; il faudrait tout au moins découvrir ceux qui la déterminent à favoriser , entre toutes les images, la parole intérieure.
Peut-être alors faudrait-il signaler, comme une condition favorable du développement de la parole intérieure el de son association constante avec la pensée, l'harmonie Egger. 14
préétablie, ou, plus exactement, l'harmonie d'essence, qui relie les sons à la succession psychique : le son étant, par lui-même, dénué de toute extension spatiale et de toute position dans l'espace, une série de sons est analogue à l'âme, pure succession inétendue; une série d'images sonores devient donc le symbole le plus exact par lequel l'âme puisse se représenter à elle-même, si les sons qui la composent n'acquièrent par aucune association d'idées la spatialité qui leur faisait primitivement défaut, ou s'ils la perdent après l'avoir acquise ; ce dernier cas est celui de la parole intérieure : Tattention exclusive dont elle est l'objet la dissocie peu à peu et de l'image tactile, image essentiellement locale [ch. II, § 6], et de toutes les autres localités que les mots pouvaient posséder, lors de leur première apparition comme états forts, par suite d'associations avec des visa ou des tacta.
Essentiellement inétendu, le son est à la fois une portion du monde extérieur et un frère de l'âme ; phénomène mixte, hybride, intermédiaire entre les phénomènes évidemment extérieurs et les phénomènes évidemment intérieurs •, il obtient successivement de l'âme, par un double travail poursuivi dans deux sens différents, d'abord la reconnaissance de sa nature objective et comme son installation au sein du monde physique, ensuite d'être approprié à l'usage auquel son essence le destinait, c'est-à-dire introduit dans la série des faits inétendus. La première opération est rendue facile par les simultanéités de la
1. Cf. de Cardaillac, t. I, p. 96; t. II, p. 299 et suiv. : « Les sensations de Touïe n'indiquent ni un objet ni un lieu spécial. Le son, être distinct de nous et de l'objet qui l'a produit, est une espèce de création hors de nous et étranger à toute la nature », etc., etc. C'est à peu près notre thèse : car qui dit neutre dit mixte, et réciproquement. — Cf. aussi Aristote, Problèmes, XIX, 27 et 29.
sensation; les animaux eux-mên;es la font de bonne heure, comme tous les hommes ; elle consiste à rattacher méthodiquement aux visa-tacta, c'est-à-dire au monde extérieur, au monde étendu, tous les sons qui sont des états forts. La seconde, spéciale à l'homme, a deux stades ; elle consiste d'abord à faire du son, état fort, Tinstrument de la vie psychique collective, le lien de la société humaine, — ensuite à recueillir et à développer, au moyen de l'attention, l'écho de la parole, et à l'élever au rôle de compagnon, d'associé, d'élément inséparable de la succession psychique ; celle-ci devient alors la succession d'un couple de faits parallèles, la pensée n'allant plus désormais sans son expression constante, la succession des sons intérieurs. En s'élevant à cette fonction, le son, étal faible, est dégagé peu à peu de toute association localisatrice ; dépouillé des caractères de l'extériorité, il reprend, avec l'apparence d'une pure succession, son état primitif, que la première opération lui avait fait perdre. Aussi devient-il sans peine une chose de l'àme, et la parole intérieure est bientôt pour la conscience le phénomène principal de la pensée [ch. YI], non le phénomène essentiel assurément, mais le plus évident, et comme le tuteur rigide de cette plante fine et délicate ; la pensée s'appuie sur elle, et, l'associant à sa vie, en fait presque une chose vivante, à tel point qu'il faut l'observation la plus attentive pour distinguer dans cette intime association l'élément fondamental, et l'élément emprunté qui lui sert d'auxiliaire, l'àme elle-même, et cette souple armure, à la fois son œuvre et sa force, qui se plie à tous ses mouvements, et, les revêtant de son éclat, les dessine avec netteté sur le champ de la conscience.
En résumé, si une cause sensible et facilement obser-
vable, le son de la parole audible, suffit pour expliquer la nature spécifique de l'image qui sert de signe intérieur à la pensée, cette même cause ne peut suffire à expliqueil'extension merveilleuse de la parole intérieure, son indépendance, sa vitalité, le caractère impérieux que prend en nous cette habitude ; l'état fort ne rend pas raison de l'état faible, car l'effet dépasse la cause [ch. I, § 1]. Un arbre vigoureux est sorti d'une petite graine; si l'arbre a grandi, c'est que la graine avait été semée dans le sol fertile qui convenait à sa nature ; c'est aussi que la première pousse s'était trouvée baignée d'une atmosphère vivifiante; pour expliquer aujourd'hui la grandeur et la santé de l'arbre, la graine ne suffit pas; il faut, de plus, le terrain et l'atmosphère. La parole extérieure, jetée dans l'àme par la sensation, s'est trouvée être une semence féconde, parce que l'attention l'a fécondée, et parmi les mobiles de l'attention, parmi les désirs, les besoins, les tendances de l'âme, l'analogie de l'àme et du son doit figurer en première ligne : si nous sommes séduits à chaque instant à maintenii" l'union de fait de la parole et de la pensée, ce n'est pas seulement parce qu'elle est utile ou commode à l'entendement [ch. VI, § 8], c'est aussi qu'un instinct secret nous dit qu'elle est la plus rationnelle des associations : l'àme se plaît aux sons parce qu'elle retrouve en eux sa propre essence ^
1. Nous devons uous Lurner ici à indiquer brièvement cet ordre do considérations, qui dépasse le programme, essentiellement descriptif, de notre étude.