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LEURS POSITIONS RESPECTIVES DANS LA DURÉE

g 1 . Ce que c'est que comprendre. — § 2. Le mot précède l'idée ou la suit. Comment le mot et Tidée paraissent simultanés. — § 3. Examen des objections. Le langage, auxiliaire de la pensée. — § 4 et o. Conséquences. Le langage, auxiliaire de la pensée (suite). — § 6. Corollaire : les inventeurs et les vulgarisateurs. — § 7. Nouveaux faits à l'appui. Conclusion.

La parole intérieure est une image; la pensée, prise en elle-même, contient aussi des images, si même elle n'est pas, comme on l'a soutenu, une simple succession

de groupes d'images : voeTv cpavxaat'a xiç Icxt , ri [XT] aveu

cpavracri'aç '. La pensée et son signe intérieur ne sont donc pas à ce point hétérogènes qu'il soit superflu de les distinguer.

Cette étude s'impose encore à nous pour une autre raison : c'est que la signification est un caractère très important, bien que nullement intrinsèque, de la parole intérieure. Cette image, qui n'est jamais externée, qui rarement est reconnue, qui n'a d'ordinaire ni un objet

\. Aristote, De anima, I, 1, 9.

extérieur ni un objet passé [eh. II, § 7, 8, 9], a toujours un objet idéal; les seuls jugements spontanés qui soient normalement et régulièrement portés sur elle sont ceux que le langage vulgaire réunit sous le nom de com- ]yre7idre : quand je me parle, je me comprends, c'est-àdire que je mets des idées sous les mots et des rapports d'idées sous leurs relations syntactiques.

Qu'on ne s'étonne pas du rapprochement que nous faisons ici : nous avons déjà montré qa'externer et reconnaître sont deux faits de la même famille; une relation analogue existe entre reconnaître et comprendre; comprendre, n'est-ce pas reconnaître le sens des mots? et reconnaître, n'est-ce pas comprendre qu'un état de conscience a un certain genre de signification, qu'il signifie, bien que présent, un état passé? La reconnaissance est un jugement, ou du moins contient un jugement qui en est l'élément principal; comprendre consiste également en jugements, ou du moins contient des affirmations de rapports, c'est-à-dire des jugements. Nous nous bornons d'ailleurs ici à indiquer l'analogie des deux faits, sans prétendre épuiser par une remarque incidente une analyse aussi délicate.

Avant de considérer la pensée et la parole intérieure en elles-mêmes [ch. VI], nous devons résoudre une question préjudicielle : ces deux phénomènes se distinguent-ils ou non dans le temps? en d'autres termes, sont-ils successifs ou sont-ils contemporains?

Toute la doctrine de Bonald repose sur cette thèse, plutôt postulée que démontrée, que la parole intérieure et

la pensée qui lui correspond sont simultanées dans la conscience [ch. I, § 3]. Telle est en efîet Tapparence que présente pour une observation superficielle l'association de ces deux faits. Mais il reste à se demander : 1° si cette simultanéité est constante ou seulement ordinaire ; 2" si elle est naturelle ou acquise. Les deux questions sont connexes, et nous ne pouvons les séparer.

Nous soutenons et nous allons démontrer que les positions respectives de la parole intérieure et de la pensée dans le temps, bien loin d'être déterminées par une loi unique, varient, d'une part selon le degré de l'etTort personnel déployé par l'intelligence, et, d'autre part, suivant que cet effort est un effort d'invention pure ou un effort d'assimilation.

1° Quand nous lisons, la parole intérieure et les idées qu'elle éveille paraissent d'ordinaire contemporaines; si quelque intervalle les sépare, il est inappréciable ; la parole intérieure est immédiatement comprise. Les choses se passent ainsi ordinairement, parce que, ordinairement, ou nous lisons un texte facile à entendre, ou nous relisons un texte difficile qui nous est devenu familier. Mais si, au lieu de lire ou de relire, nous traduisons, nous déchiffrons, si nous nous attachons à comprendre un texte ou subtil ou profond, et nouveau pour nous, ou bien un texte écrit dans une langue étrangère, alors les mots paraissent devancer les idées ; nous nous trouvons dans la situation de l'homme qui écoute la parole d'autrui ; nous écoutons notre parole intérieure, nous la comprenons ensuite si nous pouvons; le mot appelle la pensée; l'idée suit et

interprète le mot.

Or ce qui est aujourd'hui notre langage usuel a commencé par nous être étranger; nous avons appris lente-

ment notre langue maternelle; et les pensées qui ne sont plus pour notre esprit exercé ni subtiles ni profondes paraîtraient telles à un enfant. Il est donc vraisemblable que, si aujourd'hui nous comprenons immédiatement et sans effort, c'est que nous profitons de nos efforts passés : le mot et l'idée ont été peu à peu rapprochés par l'habitude, et l'intervalle est devenu si faible qu'il est maintenant inappréciable à la conscience ; il reparaît seulement dans les cas exceptionnels où un effort d'intelligence est nécessaire pour interpréter ce que nous Usons ; mais nous sommes en droit d'induire qu'il n'est jamais absolument nul et que toujours l'idée succède au mot.

Réciter intérieurement ce que l'on sait par cœur est un fait analogue à l'audition et à la lecture. Seulement, comme d'ordinaire on ne sait par cœur que ce que l'on a étudié, il est rare qu'un effort intellectuel soit nécessaire pour interpréter les mots qui se succèdent dans l'esprit; l'effort mental se concentre sur la remémoration, et nous comprenons à mesure sans intervalle appréciable. Pourtant, il nous arrive quelquefois de nous répéter intérieurement une phrase obscure afin d'en déterminer le sens exact, et l'intervalle entre les mots et leur signification peut alors devenir sensible.

Donc, en règle générale, quand il ne s'agit pas d'invention intellectuelle, mais seulement d'interprétation et d'assimilation, le mot précède l'idée, d'un temps qui est d'autant plus long que l'association de l'idée avec le mot nous est moins familière ou que l'idée prise en elle-même nous est plus imprévue. Mais l'usage, c'est-à-dire l'habitude, diminue cet intervalle, et, quand l'intervalle est devenu très faible, il échappe à l'observation.

2° Dans l'invention intellectuelle, l'ordre des phéno-

mènes est renversé. Sans doute, la parole intérieure paraît rigoureusement contemporaine de la pensée qu'elle exprime lorsque nous inventons sans effort, soit que nous rêvions de sujets futiles sur lesquels l'invention est toujours aisée, — ce qui est le cas le plus fréquent, — soit que, nous attachant à des problèmes difficiles, nous nous trouvions en verve et heureusement inspirés. Mais, lorsque nous inventons avec effort, la plupart du temps la pensée nous apparaît avant son expression, et cette succession est encore plus évidente quand nous cherchons à exprimer notre pensée dans une langue étrangère, ou quand nous innovons dans la nôtre soit par des néologismes proprement dits, soit par des alliances de mots imprévues.

Or notre langue maternelle ne nous est devenue familière qu'avec le temps, et les réflexions que nous trouvons toutes simples aujourd'hui, enfants, elles eussent fait honneur à notre sagacité; enfin, l'inspiration et la verve supposent un esprit cultivé et exercé : d'ordinaire, on n'est inspiré que dans l'ordre d'idées sur lequel la réflexion se porte de préférence; le génie ^ a-t-on dit, est une longue patience; en d'autres termes et plus exactement, la découverte est l'effet et la récompense d'une longue et patiente recherche; si l'on trouve sans chercher, c'est qu'on avait cherché sans trouver *. Ainsi, la facilité en toutes choses, c'est-à-dire la rapidité des consécutions, suppose ou des habitudes que l'on suit, ou des habitudes dont on s'écarte peu, et l'invention prompte

1. L'explication que nous donnons ici de l'inspiration et du génie n'est que partielle ; nous ne prétendons pas nier le propre de l'inspiration, c'est-à-dire ce qui reste en elle de mystérieux, même après qu'on a montré qu'elle est à l'avance préparée par la réflexion.

est la moindre invention. La facilité actuelle résulte donc des efforts passés ; ils ont créé des habitudes permanentes qui simplifient désormais la tâche de la réflexion ; les idées qui trouvent promptement leur expression ne sont nouvelles qu'en apparence ; la part du passé est plus grande en elles que celle du présent.

Primitivement, pour trouver l'expression d'une pensée nouvelle, il faut la chercher, et le signe succède à Tidée; quand nous nous répétons, l'intervalle qui sépare le signe et l'idée diminue; il diminue peu à peu jusqu'à paraître nul; mais, vraisemblablement, il ne l'est jamais. Et, à mesure qu'avec l'âge les souvenirs de nos inventions s'accumulent en nous plus nombreux, nos idées nouvelles sont moins nouvelles; à tâche égale, un moindre effort suffit et pour innover et pour exprimer nos découvertes; l'intervalle diminue donc pour les idées nouvelles comme pour les idées que nous répétons; on dirait, — pure illusion, — que nous nous habituons peu à peu à ne pas suivre nos habitudes, comme si le contraire de l'habitude était soumis lui-même à la loi de l'habitude.

Ni l'assimilation, ni l'invention ne nous montrent donc la simultanéité du signe et de l'idée. Or ce que nous affirmons de l'assimilation et de l'invention, nous devons l'affirmer de la pensée tout entière; car toute pensée, simple concept ou jugement, a été dans l'âme une première fois avant d'y devenir habituelle et familière, et, cette première fois, elle a été assimilée ou inventée; elle est venue du dehors par le moyen des mots, ou bien nous l'avons trouvée par notre propre réflexion, en nous aidant, pour la chercher et pour chercher son expression, des notions et des mots déjà connus. Dans le premier cas, l'idée succédait au signe; dans le second, le signe

succédait à l'idée. L'habitude diminuant peu à peu les intervalles, ces deux classes d'idées tendent à se ressembler. Elles y arrivent d'autant mieux que toute invention se grelTe sur des souvenirs, que, dans toute opération un peu complexe de l'esprit, les mots qui appellent des idées et les idées qui appellent des mots se suivent, s'enchaînent, se groupent, formant rapidement des composés dont la conscience ne saisit que l'ensemble et néglige les détails; ces attentes minimes d'un mot, d'une idée, déjà peu discernables, achèvent de s'annuler en se compensant et deviennent insaisissables à toute observation. A l'âge où l'esprit est capable de s'observer lui-même, l'intervalle étant généralement réduit à un mininum indiscernable, le signe et l'idée paraissent simultanés; mais cette simultanéité n'est ni réelle, ni primitive, ni constante; elle n'est qu'une apparence acquise et plus fréquente que les faits qui permettent de la rectifier; Tintervalle reparaît de temps à autre dans des faits qui nous révèlent et la nature primitive et la loi véritable des rapports temporels du signe et de l'idée K

Que ces intervalles, en toute circonstance, soient moindres quand le signe de la pensée est intérieur, cela est naturel, puisque le signe ne peut commencer par être intérieur, puisque son intériorité est la preuve d'un commencement d'habitude. C'est surtout quand le signe est intérieur que l'intervalle est indiscernable; mais, même alors, il ne l'est pas toujours, et Targumentation par laquelle nous démontrons qu'un intervalle apparemment nul ne peut être absolument nul en réalité s'applique à la parole intérieure aussi bien qu'à la parole extérieure. Sur

1. Cf. A. Lemoine, De la physionomie et de la parole, p. 173-170; Charma, Essai sur le Innijane, 2^ éd., p. 133-134.

ce point, comme dans toute sa théorie du langage, Bonald prend pour l'état primitif et constant des phénomènes un état idéal et parfait qui n'est pas même leur état actuel.

Ecartons, en terminant, une équivoque possihle sur le mot intervalle; nous entendons par là l'intervalle entre le commencement du mot et le commencement de l'idée; nous ne pensons pas que la conscience soit vide de tout événement entre la disparition du mot et l'apparition de l'idée; s'il en était ainsi, on comprendrait mal la correspondance habituelle des deux faits. Un mot un peu long, s'il est entré dans nos habitudes, est compris avant d'être terminé; si le mot est court ou peu connu, nous nous le répétons faiblement jusqu'à ce qu'il soit bien compris. De même, une idée commence à être exprimée peu après être née à la conscience, et elle reste présente pendant que nous l'exprimons; cela est naturel et ordinaire; en effet, le mot, même dans l'invention, est compris après avoir été suscité; s'il ne l'est pas, c'est que nous sommes distraits [§ 7], et la distraction est un fait anormal.

La question serait résolue, si nous ne rencontrions ici en faveur de la thèse de Bonald une opinion assez répandue chez les théoriciens de l'art littéraire ; elle mérite de nous arrêter, car elle constitue une objection sérieuse à la théorie que nous venons d'exposer.

A en croire les doctrinaires du bien dire, une pensée aurait toujours immédiatement l'expression qu'elle mérite, et l'homme qui cherche ses mots chercherait encore sa pensée; en effet :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément ' ;

aphorisme célèbre dont il faut rapprocher une maxime de Joubert : « On ne sait justement ce qu'on voulait dire que quand on l'a dit. »

En termes philosophiques, l'objection contenue dans ces deux maximes s'exprimerait ainsi :

Toute pensée naissante , et encore enveloppée, a son expression immédiate, expression provisoire, mais adéquate à rétat actuel de l'idée qu'elle accompagne. De même, un texte difficile éveille, dès le premier essai de déchiffrement, un groupe d'idées, groupe instable, destiné à se modifier et à s'enrichir à mesure des efforts et des succès de la réflexion ; mais cette interprétation provisoire, bien qu'incomplète et inexacte, est une interprétation, un sens, au moins hypothétique, de la phrase. D'ailleurs, presque toujours, l'interprétation n'est qu'une

1. On cite d'ordinaire ces deux vers de Boileau isolés de ceux qui les précèdent; ils n'ont alors d'autre sens que celui que nous combattons. En réalité, la pensée de Boileau ne s'éloigne pas tant de la vérité psychologique, et les pages qui vont suivre en seront un commentaire au moins autant qu'une critique. Voici le passage entier :

11 est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ; Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la iuU, ou moins nette, ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien, etc.

{Art poétique, cliant l.)

Nous citerons plus loin les passages d'Horace dont Boileau s'est inspiré. — Quintilien (X, 1) est plus pénétrant que Boileau ; il comprend que l'expression peut être en retard sur la pensée ; mais, si les nombreuses analyses psychologiques de cet auteur sont très fines, elles sont aussi très vagues ; nulle part il ne distingue dans la mémoire verbale la puissance (conservation) et Tacte (reproduction, parole intérieure); puis la parole est pour lui le but, et la pensée le moyen : ce faux point de vue est l'erreur fondamentale de son livre.

variété de l'invention : on ne comprend pas un texte un peu difficile sans le traduire, soit en d'autres termes de la même langue, soit, et plus souvent, en des termes empruntés à une langue différente, c'est-à-dire sans penser par soi-même une idée qui est au sens de la phrase ce que riiypotlièse est à la vérité, et cette idée s'exprime progressivement par des mots toujours adéquats à son état présent. Comprendre, c'est donc penser à propos d'un texte donné; l'assimilation n'est que l'invention réglée par la position préalable d'une certaine fin, qui est l'identification de notre pensée, non avec la vérité, mais avec la pensée d'autrui, sur une question donnée [cli. VI, § 11]. Comme l'invention purement personnelle et sans but, comme l'invention vraiment impersonnelle qui tend à la vérité, l'invention reproductrice^ si l'on peut ainsi l'appeler, a son processus et son progrès, à chaque moment duquel elle s'accompagne spontanément d'une expression toujours adéquate.

Cette description contient plus d'une inexactitude, et surtout elle ne correspond qu'à l'état adulte de l'intelligence ; à l'âge où l'observation psychologique est devenue possible *, les choses se passent à peu près ainsi; elles ne peuvent se passer de même chez les enfants. En somme, ni l'état primitif, ni l'état constant de l'intelligence ne

1. Contempler iiu palais ne fait pas connaître les procédés qui ont été employés pour le construire. Il faut pour cela que nous voyions des ouvriers occupés à le réparer, ou, mieux encore, à l'élever d"uu étage. Encore ce spectacle ne nous apprend-il pas comment s'établissent des fondations ; il nous donne seulement quelques éléments précieux pour instituer sur cette question une hypothèse \Taisemblable. Quand le psychologue commence à s'observer, l'âme est un édifice dont les fondations sont cachées, dont plusieurs étages sont achevés et débarrassés de tout échafaudage ; il est vrai qu'on travaille encore et qu'on travaillera toujours à surélever l'édifice ; mais les conditions d'un tel travail ne sont pas celles de la fondation.

sont bien représentés dans l'analyse qui précède. Examinons donc de plus près ce qui se passe dans l'esprit de l'homme qui cherche Texpression juste de sa pensée ou le sens exact et définitif du texte qu'il étudie. Quelle est, dans cette recherche, la part de l'entendement? quelle est la part de la mémoire et de l'imagination verbales?

Lorsqu'une pensée nouvelle surgit dans notre esprit, elle ne peut avoir, puisqu'elle est nouvelle, d'expression toute faite dans notre mémoire ; il faut donc, après avoir trouvé l'idée, trouver une formule qui l'exprime exactement dans son entier et dans sa nuance propre, sans en négliger ni en fausser aucun élément. Pour cela, il faut organiser un certain nombre de termes usuels en une combinaison nouvelle ; les qualités et les défauts de la formule dépendent du choix des termes et de l'ordre dans lequel ils sont groupés; une formule parfaite serait celle qui éveillerait nécessairement dans tout esprit exercé l'idée même dont les destinées lui sont confiées par le penseur. Une fois trouvée la formule qui paraît douée de cette vertu, le processus est achevé.

Ce processus a eu un premier terme, qui était en apparence contemporain de la première conception de l'idée : une expression provisoire, soit trop brève, soit inexacte, soit équivoque et obscure, soit entachée de plusieurs défauts en même temps, nous était venue tout d'abord à l'esprit. C'est que la parole intérieure, chez l'adulte, n'est jamais en repos quand l'esprit travaille; elle est en nous comme une habitude toujours en acte ; nous avons une si riche provision de mots dans notre mémoire, et nous avons si souvent exercé volontairement cette faculté à nous les fournir par longues séries, que nous ne pouvons plus penser sans nous parler en nous-mêmes. Mais, si la

mémoire verbale est toujours prête à nous dire quelque chose, elle n'est pas prête, lorsque nous inventons, à bien interpréter notre pensée; sans doute elle l'exprime, mais par un à peu près ; elle la côtoie, elle n'en suit pas fidèlement les sinuosités.

Quels qu'ils soient, les mots qui nous viennent alors à l'esprit ont un sens ; par leur usage et par leur rapprochement, ils éveillent une pensée, et cette pensée venue avec les mots et par eux coexiste un instant dans la conscience avec la pensée qui a suscité les mots.

De deux choses l'une alors : ou ces deux pensées se confondent, et l'expression trouvée devient l'expression définitive d'une pensée mixte, incohérente; — ou bien elles restent distinctes : c'est que l'esprit, sous le prétexte de comparer à sa pensée les termes qu'il a d'abord trouvés pour l'exprimer, compare deux pensées qu'il sait difîérentes par leur origine, et aperçoit ainsi les rapports et les différences de nature qu'elles peuvent présenter ^

1. De Bonald décrit le même fait à sa manière. Je pense qu'où trouvera notre description plus exacte. « Que cherche notre esprit quand il cherche une pensée? le mot qui l'exprime, et pas autre chose. Je veux représenter une certaine disposition de l'esprit dans la recherche de la vérité ; habileté, curiosité, pénétratioji, finesse se présentent à moi ; la pensée qu'ils expriment n'est pas celle que je cherche, ;j«?-ce qu'elle ne s'accorde pas avec ce qui précède et avec ce qui doit suivre; je les rejette. Sagacité s'offre à mon esprit; ma pensée est trouvée; elle n'attendait que son expression. 140 et 287 me présentent deux idées de nombre très distinctes. J'en veux former une seule idée. Que fais-je pour la trouver, et pourquoi ne l'ai-je pas aussitôt que je veux? c'est que son expression me manque. Je la cherche, je la trouve, et j'ai l'idée demandée : 433. Tous les exemples peuvent être réduits à ceux-là, et je fais alors comme un peintre qui, voulant représenter la figure d'un ami absent, retouche son dessin jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'expression du visage qu'il reconnaît aussitôt. » {Législation pr i ?nitiv e, chap.l, noterf.) Le peintre compare son dessin à l'image intérieure qui est présente à son esprit ; sans cette image, comment reconnaîtrait-il? De même, notre esprit compare deux idées simultanées. — Dans les Recherches philosophiques, chap. VIII, Bonald, reprenant cette description, se rapproche davantage de la réalité : « L'idée dont j'attends l'expression... ne se

Si, par bonheur, les différences sont nulles, si les deux pensées coïncident exactement, l'expression provisoire est acceptée à titre définitif, la pensée nouvelle a rencontré du premier coup sa vraie formule ; c'est là le cas de l'inspiration; mais l'inspiration, nous l'avons montré, n'est d'ordinaire que le terme d'une réflexion oubliée '. Si, au contraire, les deux pensées sont jugées différentes, l'expression provisoire est par là môme condamnée; nous disons qu'elle dénature notre pensée, ou qu'elle la démontre pas encore pleinement à mon esprit. Les mots vivacité, pénétration, subtilité, s'offrent à ma mémoire; mon esprit les rejette, et l'on dirait que l'idée les refuse après les avoir essayés, comme un vêtement qui n'est pas fait pour elle. Le mot sagacité vient enfin, et mon idée l'adopte comme son expression propre ; et alors seulement, mais à l'instant, elle se manifeste dans mon esprit dans tonte sa plé7iitude... Nous éprouvons tous les jours le besoin qu'un nom, un mot rappelle à notre esprit une personne que nous devons voir, un lieu où nous devons aller, une affaire que nous devons traiter ;... on se souvient vague ment..., faute d'un mot qui aurait rappelé l'idée précise... Ainsi l'on oublie les expressions et non pas précisément les idées, puisque l'idée se montre aussitôt que l'expression se présente. Les gens distraits, et généralement ceux qui manquent de présence d'esprit, n'ont pas moins d^idées ou d'esprit que les autres, et même assez souvent ils en ont davantage ; mais ils ont les idées moins présentes, parce qu'ils ont moins que les autres la mémoire des expressions ; c'étaient les expressions, et non assurément la science et la doctrine, qui manquaient au célèbre Nicole, lorsqu'il disait d'un certain docteur... : // me bat da7is le cabinet, maïs il n'est pas au liaut de l'escalier que je l'ai confondu. » Ainsi amendée, l'analyse de Bonald n'est plus d'accord avec ce que nous avons appelé sou platonisme ; mais elle est beaucoup plus pénétrante et plus exacte. Cf., dans le môme ouvrage, sa Réponse à quelques objections [&i voir notre chapitre I, § 4].

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