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Dans les vers d'Horace [Art poétique, v. 38 sqq

Sumite materiam vestris, qui scribitis, aequam Viribus, et versate diu quid ferre récusent, Quid valeant humeri ; cui lecia potenter erit res, Nec facundia deseret huDC, nec lucidus ordo ;

quid valeant humeri peut se traduire : le sujet auquel on se sent préparé par des études antérieures. Et dans ceux-ci (v. 309, 311) :

Soribendi recte sapere est et principium et fons, ... Verbaque provisam rem non invita sequenlur;

provisa res représente les réflexions passées.

Egger. io

passe, ou qu'elle ramoindrit ; nous ne Tacceptons pas, et nous nous mettons à la recherche d'une expression meilleure. Quel peut être le motif de cette recherche, sinon ce fait que notre pensée n'a pas, en définitive, été exprimée, que son expression immédiate s'est trouvée, après examen, être l'expression d'une autre pensée, à laquelle nous sommes au moins indifférents, sinon hostiles? La pensée qui nous intéresse, notre vraie pensée, n'avait donc pas l'expression qu'elle méritait; nous la concevions nettement, mais nous l'énoncions de manière à donner le change sur sa vraie nature. Soutenir que notre pensée était encore confuse, c'est confondre les deux groupes d'idées que tout bon esprit distingue, celui qui appelait l'expression, et celui que l'expression a apporté avec elle, la pensée qui est l'œuvre originale de l'esprit et celle que lui fournissent malgré lui les associations de la mémoire verbale. Plus d'un esprit, en effet, subit passivement ce mélange hétérogène et laisse gâter sa conception primitive par cet apport importun de l'expérience passée. Ces esprits, chez lesquels les facultés d'attention, de comparaison, de discrimination, sont sans énergie \ et qui se contentent, par paresse ou par suffisance, de la première expression venue, sont toujours de médiocres penseurs, d'une originalité contestable et confuse.

Mais ces idées adventices que la mémoire verbale vient associer à la conception primitive peuvent aussi apporter à cette conception un précieux concours; elles peuvent la compléter, la préciser, l'enricher, sans la dénaturer. Si les associations antérieures ont toujours été réglées par un esprit juste, rigoureux, soumises à une discrimination

1. Voilà pourquoi leurs pensées soiit d'un nuage épais toujours embarrassées.

attentive, la mémoire verbale peut être consultée avec profit pour la pensée môme : avant de parler, on ne savait pas au juste ce que l'on voulait dire; après qu'on a parlé, on s'admire, on s'étonne d'avoir si bien dit et si bien pensé. Voilà une autre variété de l'inspiration; mais, comme la première, — et nous le montrons ici même, — elle suppose dans le passé de longs elTorts de réflexion, dont nous profitons aujourd'hui sans avoir besoin de les renouveler; la qualité des concepts usuels que chacun de nos mots porte avec lui fait pour une grande part la qualité de nos jugements nouveaux; et l'influence du passé ne se borne pas là : les jugements nouveaux supposent nécessaireaient des concepts préétablis dans l'esprit; mais la réunion de ces concepts, pour être imprévue, n'est pas absolument nouvelle ; un jugement nouveau imite toujours des jugements anciens ; il suit des habitudes dont il s'écarte ; or ces habitudes n'existent pas dans la pensée sans correspondre à certaines habitudes du langage ; certains mots sont dans notre mémoire à l'état de camaraderie, pour ainsi dire [ch. IV, § 8] ; l'un appelle l'autre, et leur réunion a un sens; si cette camaraderie est de bon aloi, le réveil d'une suite de mots destinée à exprimer le jugement nouveau apporte à celui-ci le concours de jugements anciens, médités, examinés, approuvés autrefois par la réflexion, et il s'éclaire de leur lumière.

On le voit, le travail mental que nous venons de décrire est celui d'un esprit adulte, déjà en possession d'une mémoire verbale très riche. Tous ces secours manquaient aux premiers essais de la pensée; plus on est jeune, plus l'expression première est incomplète et inexacte; plus on est jeune, moins on a les moyens d'être inspiré; plus on est jeune, moins la parole peut aider la pensée, plus on

cherche ses mots, moins vite on les trouve, moins appropriés ils sont à bien rendre les découvertes de l'entendement.

A cet égard, le babillage de l'enfant nous fait souvent illusion; il semble que chez lui la parole précède la pensée et qu'il a dans l'esprit moins d'idées que de mots. Mais cette parole intempérante remplit plutôt les lacunes de sa pensée ; il parle quand il ne pense guère ; il se repose ainsi, il joue; quand il pense, au contraire, il parle peu; c'est en silence qu'il fait ses notions et qu'il s'exerce au jugement. L'enfant qui babille répète ou imite les grandes personnes sans bien comprendre ce qu'il dit; quand il se tait, il médite, il cherche ses mots, et, sans nul doute, alors sa parole intérieure exprime sa pensée par des à peu près; en effet, quand il pense tout haut, nous le voyons hésiter; et, quand il se hasarde à parler après un silence, bien souvent sa parole trahit sa pensée, il ne parvient pas à se faire comprendre. C'est que les deux développements de la pensée et du langage sont d'abord assez indépendants i; peu à peu, ils se coordonnent, et les idées se placent sous les mots, connuhio jimguntur stabili. En attendant que ce progrès soit accompli , l'enfant paraît précoce, il paraît dire ou penser dés choses au-dessus de son âge, quand il dit ce qu'il ne peut comprendre et quand on voit clairement qu'il comprend en lui-même certaines choses et ne sait comment les dire; en réaUté, rien n'est plus enfantin ; il n'y a là de précoce que la hardiesse à parler quand même; chez les enfants timides, les mêmes faits doivent se produire, mais ils font moins de bruit et

1. « Les enfants conçoivent beaucoup de choses qu'ils ne savent pas nommer, et ils retiennent beaucoup de mots dont ils n'apprennent le sens que par l'usage. » Bossuet, Logique^ I, 3.

n'attirent pas l'attention. A mesure que se fait la coordination du langage et de la pensée, l'enfant cherche toujours ses mots quand il porte un jugement nouveau, mais il les trouve de plus en plus facilement; d'autre part, quand il parle pour parler, les mots éveillent des pensées déplus en plus riches, nettes et cohérentes; et, à la longue, l'accord de la parole et de la pensée devient si étroit que l'enfant devenu un adolescent ne peut plus guère trouver une pensée sans la hien exprimer, ni se rappeler des mots sans y attacher un sens plein et sérieux.

Des analyses qui précèdent détachons, avant d'aller plus loin, un point important : l'expression primitive d'une pensée peut être non seulement inexacte, équivoque, obscure, mais encore incomplète; il arrive souvent qu'une partie de l'idée reste tout d'abord sans expression; or cette partie, nous sommes libres de l'envisager comme une idée entière [ch. IV, § 3]; certains faits intellectuels apparaissent donc à la conscience sans qu'aucun mot leur corresponde, et si, faute d'une juste discrimination, ils ne passent pas inaperçus, ils doivent attendre un certain temps avant d'obtenir l'expression qui leur est due.

Dans le phénomène de la lecture, l'existence d'un intervalle de temps entre le signe et l'idée est plus évident encore. Ici, trois cas sont à distinguer : nous ne savons pas du tout la langue du texte que nous étudions, nous la savons mal, ou nous la savons bien. Dans le second seulement, un sens provisoire est immédiatement conçu sous la forme d'une traduction incomplète ou inexacte. Mais si la langue du texte que nous voulons nous assimiler nous est totalement inconnue, il faut l'apprendre, c'est-à-dire apprendre à mettre sous ces mois inconnus des idées

(F abord connues, puis nouvelles. S'agit-il, au contraire, d'un texte de notre langue maternelle, d'un texte français, par exemple, et non d'un texte ancien, que nous serions tentés de traduire en langage d'aujourd'hui, mais d'un texte contemporain, — s'il est facile à entendre, le sens immédiatement conçu sera définitif; — s'il est difficile, pour le bien comprendre nous ne chercherons pas à le traduire ; nous nous contenterons de relire après avoir lu et de relire après avoir relu; le sens se déterminera, se précisera, se corrigera et s'enrichira peu à peu sans que l'expression varie on s'accroisse par des commentaires. Même argument que tout à l'heure : le sens primitif n'était pas seulement inexact; il était aussi, et bien plutôt, incomplet; une partie du texte n'avait tout d'abord éveillé aucune pensée ; la signification qu'elle contenait a succédé à la parole intérieure ou extérieure que suscitait la vue des caractères,

Les considérations qui précèdent nous permettent de bien comprendre de quelle nature est l'utilité que prêtent à la pensée l'exacte connaissance et le bon emploi des langues. Rien n'appartient en propre au langage : il relie entre elles les différentes périodes de la pensée; il sert de médiateur entre le moi passé et le moi présent comme entre mes semblables et moi ; il fait ma personnalité intellectuelle [ch. YI, § 8], comme il fait l'unité intellectuelle et morale d'une nation; mais sa puissance est bonne ou mauvaise selon les cas; elle n'est bonne que s'il est un langage bien fait', et un langage bien fait n'est tel que par

1. Cf. de Cardaillac, p. 2."J9 et suiv. : ce que c'est que « faire sa langue » ; Ed. Fournie, p. 326 et :J36 : « Nous ne trouvons dans le mot que ce cpe nous y avons mis, » etc.

une. attention constante donnée aux idées qu'il exprime. Quand je cherche l'expression d'une pensée ou le sens d'une phrase, j'appelle mes pensées d'autrefois au secours de ma pensée du moment; si jadis elles ont été formées au hasard, sans attention, sans discrimination, je ne gagne rien à ce réveil d'un passé sans valeur, et, si je les reçois passivement, je risque d'accroître par une confusion nouvelle les défauts déjà invétérés de mon esprit. Le langage vaut ce que vaut la pensée, et la pensée ellemême vaut plus ou moins selon l'énergie plus ou moins grande de la volonté qui la dirige. Une langue vague et confuse est, chez un peuple, un sûr indice de décadence intellectuelle et morale ; au contraire, le grec et le latin sont considérés comme les langues éducalrices par excellence, parce que les mots qui les composent expriment des notions bien faites; dépôts des efforts d'attention des Hellènes et des Romains, ces deux langues nous obligent à nous faire nous-mêmes des âmes grecques et romaines pour nous les assimiler.

Pourquoi une pensée bien exprimée est-elle mieux comprise de celui même qui l'a trouvée? Pourquoi, ensuite, est-elle plus aisée à retenir? Le langage, pris en lui-même, n'y est pour rien; toute sa vertu réside dans les idées qui l'accompagnent.

Si, pressé par le temps, je me contente, pour une idée que je crois neuve, d'une expression imparfaite, la formule que je confie au papier est un véritable expédient mnémonique, un moyen tel quel de ne pas oublier l'idée <iui, tandis que ma main trace les caractères, est présente

à mon esprit. Mais cette propriété s'affaiblit à la longue : de même qu'une mauvaise écriture est illisible pour son auteur au bout de quelques années, de même une formule inexacte ne garde pas longtemps le dépôt qui lui a été confié. C'est qu'entre elle et l'idée il n'y a eu qu'une coïncidence d'un instant. Il n'y a d'associations durables que celles qui sont invétérées. La vraie formule d'une idée, celle qui lui permettra de se répandre et de durer, est celle qui associera la destinée du groupe mental nouveau aux destinées de groupes plus simples solidement enracinés dans l'esprit, celle qui rattachera l'idée nouvelle aux habitudes les plus anciennes de l'intelligence comme une conséquence rigoureuse à des principes indiscutés; chacun des termes de la formule doit donc réveiller une idée élémentaire bien connue, et leur agencement forcer l'esprit à apercevoir entre ces éléments un rapport plus ou moins imprévu ; ce rapport est l'invention même à laquelle il s'agit d'ouvrir les esprits rebelles et d'assurer l'avenir.

Et, de même, chercher l'expression de sa pensée, c'est l'analyser, parce que c'est chercher le rapport de cette pensée avec des idées élémentaires dont les termes sont depuis longtemps fixés. Cette expression trouvée et approuvée, on est maître de sa pensée, on la comprend mieux, on est en état de la juger sûrement, parce qu'on l'a rattachée à des notions bien connues dont on sait de longue date les affinités naturelles et les incompatibilités. « On ne sait justement ce qu'on voulait dire que quand on l'a dit, » mais à une condition : c'est qu'on l'ait bien dit .

l. Cf. A. Lemoine, p. 173-174; et Doudan {Correspondance, t. II, p. 273) : « L'extrême clarté ne sert pas seulement à se faire bien entendre ; elle est aussi, comme la preuve d'une addition, la démonstration pour l'auteur lui-même qu'il ne se laisse pas entraîner par des aperçus cou-

YI

Quoi qu'aient soutenu les interprètes de Boileau, on peut avoir une pensée claire sans en trouver immédiatement l'expression, ou du moins l'expression juste. Parmi les pensées claires, celles-là seules sont faciles à exprimer et à bien exprimer, qui sont faciles à trouver et à entendre; ce sont les idées du sens commun et du bon sens, que tout le monde admet d'avance. Or suivre le sens commun, c'est se répéter soi-même et répéter autrui; suivre le bon sens, c'est tirer de principes connus des conséquences simples, évidentes. Aussi le sens commun et le bon sens ne cherchent-ils pas leurs mots; mais les grands, les vrais penseurs cherchent leurs mots; à moins que le génie de la pensée ne soit complété chez eux, — chose bien rare, — par le génie du style, ils connaissent par leur propre et fréquente expérience cet état d'esprit qu'on a voulu contester, dans lequel on poursuit l'expression claire, adéquate, saisissante, d'une pensée déjà bien arrêtée. A tâche égale, disions-nous plus haut, la facilité croît avec l'expérience. Mais, pour les vrais penseurs, la tâche croît à son tour avec le succès; toujours plus haut ! est leur devise ; ils ne se reposeront jamais ; le sommeil de l'habitude n'est pas fait pour eux; à les entendre, leur œuvre est toujours incomplète. Chaque découverte d'un entendement sans cesse en progrès pose à la mémoire verbale un problème chaque fois plus difficile à résoudre. Pour y parvenir, il faudrait avoir fait de la langue qu'on

fus. C'est pour cela même fju'ou raugoant ses idées dans leur ordre véritable on est tristement forcé de n^nonccr à une foule de choses qu'on voudrait dire et que le bon arrangement à lui seul réfute et repousse comme contradictoires à ce qu'on entend prouver. »

parle et qu'on écrit une étude approfondie, en connaître à fond toutes les ressources, l'avoir assouplie par un exercice prolongé à rendre des pensées pour lesquelles elle n'était pas faite ' ; plus la pensée est neuve, moins le langage usuel est prêt à l'exprimer; sans doute il le peut; il peut tout dire et bien dire ; mais, en attendant, il garde ses secrets. A quoi bon s'attarder à ces problèmes secondaires? d'autres mystères réclament le penseur et sont plus dignes d'absorber son attention. Puisque ebaque problème résolu se double d'un problème à résoudre, les forces d'un seul ne suffiraient pas à la tâche; il est donc sage de la diviser; chacun aura sa part selon ses aptitudes. Ce que le maître aura trouvé sans parvenir à le faire entendre, sinon à un petit nombre d'adeptes, ceux-ci le diront clairement à tous; pour achever ces grandes œuvres de la pensée qui renouvellent l'esprit humain, deux générations sont-elles donc de trop?

La difficulté de l'expression est en raison de Toriginalité de la pensée; à l'abstraction croissante des concepts, à l'imprévu toujours plus grand des jugements, correspond un écart toujours plus difficile à combler entre le langage usuel et le rôle nouveau qu'il est appelé à remplir, entre l'offre du langage, pourrait-on dire, et la demande de la pensée. De là des retards dans la découverte des formules, et, en attendant, leur imperfection. Si les plus grands philosophes des temps modernes, comme Kant et Maine

1. Uu exemple récent prouve que, niêiue aujourd'hui et dans notre langue, si réfractaire au néologisme, la chose n'est pas impossible : par son livre sur Les maîtres d'autrefois Eugène Fi'omentiu a « notablement accru les ressources expressives de la langue française » (Ed. Scherer), eu expliquant pour la première fois dans le langage de tous, plié avec uu art admirable à des idées pour lesquelles il n'était pas fait, les parties les plus intimes de l'art de la peinture, jusqu'alors restées cachées à ceux qui n'entendent pas le jargon spécial des ateliers.

de Biran, sont de si maladroits écrivains, s'ils sont morts avant d'avoir trouvé l'expression limpide où chacun aurait pu lire sans équivoque leur vraie pensée., c'est que la grandeur même de l'œuvre entreprise imposait à leurs facultés d'expression une tâche qu'ils n'ont pas eu le loisir ou le courage ou la générosité d'entreprendre ; la plupart ont laissé à leurs disciples le soin de les vulgariser, moins par dédain de la postérité que par suite de cette loi de la nature humaine qui veut que l'on perde en souplesse ce que l'on gagne en profondeur et que la spécialité soit la rançon du génie.

Au contraire, les grands stylistes, comme Sainte-Beuve, les philosophes au style lapidaire, comme Royer-Collard, ne sont guère que d'éminents vulgarisateurs. Les auteurs dont les manuscrits ne sont souillés d'aucune rature, dont le premier jet est définitif, sont toujours ou des écrivains négligés, à la fois obscurs et incorrects, ou des esprits vagues, ou des esprits faciles et superficiels. Alexandre Dumas , dont les manuscrits immaculés sont célèbres , était de ces derniers ; Balzac , au contraire , se ruinait en corrections d'épreuves; soutiendra-t-on , d'après Boileau, que Balzac concevait moins nettement qu'Alexandre Dumas les personnages qu'il mettait en scène dans ses romans?

. Plus une pensée est banale, plus facilement elle s'exprime; plus elle est neuve, moins de chances elle a d'être énoncée vite et bien; dire cela, c'est formuler une loi psychologique indiscutable; mais dire que les penseurs le plus originaux sont des écrivains barbares, tandis que les maîtres du style sont les apôtres du sens commun, et qu'en général les qualités du style sont en raison inverse de la pénétration de la pensée, c'est formuler une

loi (l'éthologie ; or les lois de cet ordre ne sont jamais vraies qu'entre certaines limites et soutîrent toujours un certain nombre d'exceptions; il y a des esprits médiocres qui cherchent leurs mots et ne trouvent pas ceux qu'il faudrait ; il y a des esprits inventifs qui les trouvent promptement et chez lesquels ils se combinent heureusement du premier coup. De Bonald semble avoir été de ces privilégiés; du moins, en le lisant, on le suppose volontiers; un esprit étroit et absolu, qui n'a jamais eu qu'un petit nombre d'idées, qui, une fois trouvée la formule concise de chacune d'elles, s'est désormais cité lui-même comme un credo^ et qui, ayant, en quelque sorte, emprisonné sa pensée dans ses propres sentences, n'a jamais rencontré sous sa plume le commentaire varié, abondant, persuasif^ par lequel il eût éclairé ses lecteurs sur la part de vérité contenue dans ses aphorismes, un tel esprit devait croire à la simultanéité du signe et de l'idée, et même à une harmonie préétablie entre eux de toute éternité; il constitue donc parmi les écrivains une de ces exceptions qui confirment la règle. Des esprits plus vivants que Bonald sont parfois remarquables par la promptitude et la justesse de l'invention verbale; mais, si le nombre de ceux qui cherchent leurs mots est restreint, c'est moins par la fréquence de cette qualité que par la rareté des inventeurs : la plupart des hommes, en effet, se répètent les uns les autres; ils expriment l'idée courante par le langage à la mode ; ceux-là n'ont pas de peine à dire clairement ce qu'ils conçoivent sans eiîort.

VU

Les faits où la parole et la pensée paraissent successives et bien distinctes sont assurément exceptionnels ; un observateur attentif en remarquera pourtant sans peine un assez grand nombre, et nous n'avons pas fini de les énumérer.

Quiconque parle d'un sujet sans avoir l'habitude d'en parler cherche ses mots, parle lentement, hésite, tout en sachant bien ce qu'il veut dire ; les intervalles qu'il met entre ses mots prouvent qu'un intervalle existe également entre sa pensée et ses paroles. Tels sont les enfants; tels sont en général les ignorants ; et le plus grand savant, en face d'un problème nouveau , est momentanément un ignorant; il tâtonne, il cherche, il reste quelquefois des années entières sans trouver la vraie formule de sa pensée ; parfois il y renonce. Le travail que nous avons fait dans notre enfance se révèle à nous, nous redevenons enfants, toutes les fois que nous inventons une idée nouvelle ou que nous cherchons à mieux dire, ou à dire pour un nouveau public sous une autre forme, ce que nous pensons depuis longtemps.

Certains accidents de la vie psychique ont des effets analogues. La mémoire, par exemple, a ses caprices, encore mal expliqués : bien souvent, les noms propres font défaut à l'appel de la pensée; nous savons pourtant qui nous voulons nommer : son caractère, sa taille, sa profession, ses parents, ses opinions politiques, son vêtement habituel, tout ce qui constitue pour notre esprit la personnalité de l'anonyme, est synthétiquement présent à la conscience; le nom seul est absent; il nous revient plus tard, quand nous l'avons cherché, ou de lui-même

quand nous ne le cherchons phis. Inversement, il arrive parfois qu'un nom propre dit devant nous ne nous rappelle rien au premier moment; puis nous reconnaissons de qui l'on a parlé; nous reconnaissons, c'est-à-dire nous comprenons.

L'état de distraction est une circonstance favorable à ces oublis ; on comprend mal un discours mal écouté ; plus tard, on se répète à loisir ce qu'on en a retenu, et l'on comprend mieux [ch. YI,§ 9]; si l'on parle soi-même, comme il faut plus d'attention pour agir que pour subir, on risque davantage; souvent on dit un mot pour un autre, et cela quelquefois sans s'en douter, même après l'avoir dit; invité à répéter, si la distraction persiste, on répète le lapsus; c'est une habitude qui commence *; et pourlant on savait bien ce qu'on avait à dire; on pensait une chose, on en a dit une autre. La distraction se mêle parfois à la réflexion, à l'invention : nous discourons avec ardeur, les pensées se pressent dans notre esprit, les paroles sur nos lèvres; la pensée trop féconde devance la parole, elle change d'objet avant d'avoir achevé de s'exprimer, el nos phrases mal surveillées s'embarrassent de lapsus 2. Ces accidents peuvent arriver à la parole intérieure comme à la parole extérieure, dans les mêmes conditions; ils sont plus rares sans doute, mais ils ne sont pas sans exemple ^

La timidité ne fait d'ordinaire obstacle qu'à l'expansion de la parole au dehors ; elle la retarde ou la paralyse en-

1. Voir notre étude sur La iiaissance des haOitudes, dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, septembre 1880.

2. Cf. La Bruyère, cb. XI : « Il pense et il parle tout à la fois; mais la cbose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense ; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite.

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