‹ La parole intérieureChapitre 60 sur 66 · Observations personnelles · texte numérisé non relu

Observations personnelles

tièrement. Mais une vive émotion peut gêner la parole intérieure elle-même; l'homme troublé balbutie et s'excuse de s'exprimer si mal ; il sait pourtant bien ce qu'il veut dire, mais les mots ne lui viennent pas sur les lèvres parce qu'ils ne lui viennent pas à l'esprit. Les grandes douleurs sont muettes , dit-on ; sans doute elles sont muettes même pour la conscience ; la parole intérieure ne fait que balbutier des monosyllabes incohérents ^ ; ce qu'elle pourrait dire n'est pourtant pas absent de la conscience ; bien au contraire , la conscience en est saturée, opprimée; mais l'âme ne peut analyser ce qu'elle éprouve ; revenue au calme, elle se comprendra ellemême en rattachant son état aux concepts généraux qui préexistaient en elle et aux mots consacrés pour les énoncer.

Les hommes dont on dit qu'ils ont de la présence d'esprit sont inaccessibles à la distraction, et surtout l'émotion, bien loin de paralyser leurs facultés, est pour eux un excitant à bien penser et à bien dire. Au degré où on la remarque, cette heureuse qualité est un privilège assez rare; on l'a dit : beaucoup d'esprits bien faits ne trouvent la formule vraie qu'en descendant l'escalier; les habiles la conservent dans un coin de leur mémoire ; elle servira pour une seconde visite. Tous les hommes d'esprit ne sont pas des improvisateurs; il y en a, et ce ne sont pas les moins naturels en apparence, dont tout l'esprit du moment consiste à se rappeler à propos ^-.

1. Cf. ce que nous avous dit, commentant Bossuet, de l'extase fchap. I, § 3] ; les grandes émotions humaines peuvent aider à comprendre ce qui se passe alors chez les mystiques. — Cf. aussi A. Lemoine, p. 171-173 : « Des mots sans suite, sans liaison grammaticale, se succèdent dan^ l'esprit, frêles jalons épars et en désordre. »

2. Cf. Ed. Fournie, p. 311-312; A. Lemoine, p. 17.';-176 : il distingue se parleurs faciles, esprits médiocres, et les esprits féconds, parleurs

De même que récriture précède ou suit toujours la parole intérieure ou extérieure, de même que la parole extérieure précède ou suit toujours la parole intérieure ou la pensée, de même la parole intérieure précède ou suit la pensée ; seulement elle la suit plus souvent qu'elle ne la précède, parce qu'elle accompagne de préférence la pensée active, l'invention, la réflexion. Dans notre enfance, nous avons appris lentement à nous parler intérieurement, comme à parler tout haut, comme à écrire. La parole intérieure ne fait pas exception à la règle gêné- j raie ; comme la parole extérieure et l'écriture, elle est un signe, elle n'est pas un élément de la pensée. Mais elle lui est plus intimement unie que les autres signes ; une fois les habitudes de l'âme solidement constituées, l'idée n'apparaît plus guère sans signe intérieur, ni le signe intérieur sans son idée; l'idée complétée par le signe forme une sorte de molécule, dont la conscience ne dislingue pas les éléments constitutifs.

maladroits ; « les uns pensent leur parole, les autres parlent leur pensée... C'est la perfection quand le mot ne précède jamais l'idée, mais ne tarde jamais à la suivre. »

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