Aristote, Poétique, cb. IV
2. Entre les onomatopées primitives et directes et les imitations savantes, n'y a-t-il pas lieu de reconnaître des phénomènes intermédiaires? L'instinct populaire n'a-t-il pas souvent transformé des mots à signification arbitraire de façon à les rapprocher du son propre de la chose qu'ils signifiaient? L'analogie n'est-elle pas la cause finale de certains phénomènes linguistiques, et ne concourt-elle pas avec les autres lois phonétiques aux modifications insensibles dont les dictionnaires fixent tardivement les effets lentement accumulés? Bœuf, par exemple, est rattaché scientifiquement à la racine rja; mais si la racine ga, par l'intermédiaire de bos, bovis, a engendré le mot bœuf plutôt que tel autre, n'est-ce pas que le cri de l'animal a exercé sur la racine une sorte d'attraction? De même daus les locutions composées : si l'on dit le roulement du tonnerre de préférence à toute autre expression, ce n'est pas seulement parce que le bruit du tonnerre ressemble à celui d'une voiture, ou plutôt c'est parce que l'un et l'autre sont assez exactement figurés par le mot roulement, qui pourtant dérive de rotula. Chacune des trois variétés du bruit de la foudre a trouvé dans la langue française son expression analogique : ou dit, suivant les cas, le fracas, fe grondement, le roulement du tonuerre; aucun de ces mots u'est une onomatopée directe. Eu résumé, riuslincl populaire a dû être guidé souvent par l'analogie : 1° dans le choix des modifications internes qu'il faisait subir aux mots usuels, 2» dans le choix des mot? qu'il faisait entrer dans les locutions complexes, ou, pour les mots isolés, dans les changements de signification qu'il leur imposait; et l'imitation des sons naturels par les mots paraît avoir quatre procédés : l'onomatopée directe, l'onomatopée à posteriori ou par attraction, l'harmonie imitative populaire, l'harmonie imitative savante.
Egcer. ^^
trompé les auteurs des premiers traités sur le langage ; « nous entendons les bruits de la nature, dit très justement M. Bréal, à travers les mots auxquels notre oreille est habituée depuis l'enfance » ; la preuve qu'il y a là une illusion, c'est que le môme phénomène se produit chez tous les peuples : « les étrangers entendent les mômes bruits que nous dans des mots tout différents » ^ En revanche, c'est une entreprise absolument chimérique que la prétention, toujours déçue, toujours renaissante, de la littérature descriptive, de peindre par des mots les phénomènes visibles.
On voit que, au point de vue où nous sommes placés maintenant, l'idéal de l'indifférence est irréalisable dans les signes, et que l'inévitable analogie du signe avec une partie de l'idée est pour la pensée une nouvelle source d'erreurs. Néanmoins, quand, par exception, l'élément visible-tangible d'un phénomène est négligeable , par exception aussi le signe sonore analogique se trouve être un signe presque sans défaut.
Ceci nous conduit à un nouvel ordre de considérations sur l'utilité , et en môme temps sur la formation, des signes arbitraires. Trois phases sont à distinguer dans l'histoire des mots : l'onomatopée, la métaphore ou le symbole, enfin la signification arbitraire. Vraisemblablement, tous les noms aujourd'hui conventionnels sont d'anciennes métaphores, et toutes les métaphores sont d'anciennes onomatopées.
1. Bréal, conférence sur La science du langage. [Revue scientifique. 26 avril 1879).
L'onomatopée est un signe excellent si l'objet qu'elle désigne est purement sonore, un signe médiocre si cet objet est visible et tangible autant que sonore, un signe très défectueux si l'objet est visible et tangible d'une manière permanente, sonore seulement par intervalles. Ainsi bruit exprime fort bien la moyenne des sons discordants que ce mot est appelé à désigner; dans croquer et claque^ l'élément tactile, fort important dans l'objet, est absent du signe; de même, dans bouffissure^ l'élément visible, qui est l'élément principal de l'idée. Enfin un animal, un oiseau, ou un instrument bruyant, comme le me, s'ils sont désignés par leur son spécifique, reçoivent leur nom d'un simple accessoire intermittent de leur essence permanente. Déjà, dans ces derniers cas, l'onomatopée tourne au symbole, à la métaphore : ainsi, l'oiseau appelé huppe est avant tout une forme gracieuse et un plumage brillant; désigner cette forme par un cri, c'est un commencement de métaphore ; la métaphore est complète quand on en vient à appeler houppe une aigrette fabriquée de main d'homme analogue à celle qui décore la tête de l'oiseau \
De deux choses l'une, alors : ou le son houppe éveille
1. » En grec aTr-ay-ô-ç, ï-k-otz-q-ç,, sti-o^', masculin à cause de ô opvt;, et eu latin up-up-a, féminin à cause de hsec avis, désignent l'oiseau qui fait entendre le son aj) ap (oreilles grecques), ou t(p up (oreilles latines); ces mots sont donc des onomatopées. Du latin up-up-a est venu le français huppr (oiseau). Mais la huppe « est uns oisiaus qui a sor son chief une creste » (Brunetto Latini, Trésor, p. 216, chez M. Littré, Diction n., an mot Huppe). On a donc appelé huppe toute touffe de plumes semblable à la crête de la huppe. Il en résulte que huppe n touffe de plumes » remonte par huppe « oiseau qui fait .(entendre le son) up-up-e » au simple cri up, op, ap. Il est donc historiquement prouvé que le simple son ap, op, up est devenu, par l'intermédiaire d'un nom d'oiseau, le nom d'une touffe de plumes ». (Je dois cette note à l'obligeance d'un émineut philologue, Francis Meunier, enlevé prématurément à la science en 1874.) — [Cf., plus haut, chapitre III, § 11, au sujet du mot voix.~\
dans l'esprit la seule idée d'une aigrette fabriquée; il n'est plus qu'un signe arbitraire, et il possède toutes les qualités de ce genre de signes; ou bien il éveille, avec l'idée de l'aigrette fabriquée, celle de l'oiseau huppe, dont l'esprit n'a que faire pour le moment; dans ce dernier cas, le signe est un instrument de confusion ou même d'erreur. Le langage métaphorique est incompatible avec une pensée nette et sûre d'elle-même; car alors, la pensée siiscitant un signe pour s'exprimer d'une manière adéquate, le signe qui répond à son appel ne vient pas sans des idées différentes qui se confondent avec elle et troublent sa limpidité par un mélange hétérogène [ch. V, § 3].
Ainsi, dans certains cas, rares il est vrai, le langage peut être analogique et remplir son rôle à la satisfaction de la pensée; quand il cesse d'être directement imitatif et que, par l'extension des significations primitives, il tourne à la métaphore, son analogie, trop partielle, devient trompeuse, et plus il glisse sur cette pente, plus son usage est dangereux pour la pensée, qu'il expose à des inexactitudes , à des équivoques toujours plus nombreuses et plus graves '. Il ne reprend ses avantages que lorsque, par un progrès nouveau, il a passé du sens métaphorique au sens conventionnel, c'est-à-dire d'une signification mixte et trompeuse à une signification simple et précise. La période de transition est pour les mots une période de crise; ils ont perdu les mérites de l'analogie, ils n'ont pas encore ceux de l'impartialité.
Or il est un grand nombre d'idées pour lesquelles l'onomatopée n'est pas possible, aucun son n'y figurant, même
1. Nous ne pensons ici qu'au langage scientifique, dont les défauts sont autant de qualités pour la langue poétique.
comme élément accessoire. Ces idées sont de trois sortes : V les idées des choses sensibles qui sont absolument muettes (comme les étoiles); 2" les idées psychologiques (râmc, l'esprit, le désir, etc.) ; 3" les idées métaphysiques. Elles ne peuvent être exprimées que par des symboles ou par des signes arbitraires. Pendant une première période, leur signe est symbolique; on les conçoit au moyen d'idées intermédiaires, sortes d' aides-pensée, indispensables aux premiers bégayements de l'intelligence *, mais dont la persistance est nuisible après cette période. Pensare, par exemple, en latin, signifie directement/>^-çe/'; ce nom d'un phénomène sensible a été étendu à son analogue empirique, mais non sensible, l'acte de penser; puis, par une nouvelle extension, due aux philosophes, le mot penser a souvent été employé pour désigner une idée métaphysique, analogue à l'idée empirique fournie par la conscience. Entre les deux derniers sens, l'équivoque est fréquente aujourd'hui encore; entre les deux premiers elle a dû exister en son temps, de même qu'au temps d'Homère le sens des mots cppTi'v et eu[/.o; restait indécis entre l'acception biologique et l'acception psychologique 2. Dans ces derniers cas, comme, en français, pour les mots tête et cœur [ch. II, § 6], l'extension s'est faite par concomitance, et non par analogie.
Les idées de choses sensibles, étant les premières conçues et les plus profondément enracinées, servent en quelque sorte de tuteurs aux idées psychologiques et mélaphysiques jusqu'à ce que celles-ci aient acquis la force
1. Voir E. Egger, Observations et réflexions sur te développement de Vintdligence et du lanrjarje chez les enfants (2" édition, 1«80), deruiArcs pages de la 2' partie; — Terrieu-Poucel, Du lanfjarje (Franck, 18G7), chap. XI; — etc.