OBSERVATION XI
Névralgies rebelles chez un paludéen. — Âlbuminurie. — Accès pernicieux soporeux. — Guérison ;
M. X... Jean, meuniér, vint me consulter en mai 1895, pour des névralgies rebelles dont il souffrait depuis plus d’un an. Il avait contracté les fièvres en 1891, peu après son arrivée en Algérie, au moulin qu'il exploite encore à l'heure actuelle. Depuis cette époque, il ne s’est guère passé de mois qu'il n’ait eu quelques accès de fièvre plus ou moins violents. Ce sont des accès irréguliers, venant par série de trois à quatre, tous les jours, puis disparaissant pendant plusieurs semaines et revenant ensuite, soit avec le rythme quotidien, soit avec le rythme tierce ou quatre, soit sans rythme bien déterminé. La quinine a réussi chaque fois à couper les accès, à condition d’être prise à fortes doses, 2 grammes environ chaque jour. : SAR En mars 1894, :sans qu il puisse préciser autrement, le malade a commencé à souffrir de névralgies à peu près constantes, et qu'il localisait tantôt surles tempes, tantôt à la nuque; d’autres fois, il
lui semblait que sa tête allait éclater, ou qu'il portait un poids
énorme sur son sommet, En même temps, il était pris d'envie de vomir, et, de fait, quand ces névralgies le prenaient après les repas,
- il était souvent obligé de vomir tout ce qu'il avait ingéré. Il vit pour
cela plusieurs médecins à Constantine, qui lui dirent que c’étaient des fièvres larvées et de la dyspepsie. On lui donna plusieurs traitements à suivre, qui n’apportèrent aucune amélioration à son état.
C’est dans ces conditions qu'il vint me trouver. Je ne parvins pas à débrouiller la cause de ses névralgies et lui conseillai la quinine, à haute dose, en injections hypodermiques, pensant à mon tour avoir affaire à quelque manifestation larvée du paludisme. Vingt jours après, je fus appelé d'urgence chez ce malade, à son moulin; il avait eu un violent accès de fièvre dans la nuit, et quand :j'arrivai près de lui, à 8 heures du matin, il était dans un état très grave,
presque sans connaissance, les yeux convulsés en haut, la respiration suspirieuse ; il ne répondait qu'avec beaucoup de difficulté aux questions qu'on lui posait, et retombait tout de suite après dans son sommeil. Je pensai à un accès pernicieux comateux.
Je pratiquai immédiatement trois injections de quinine et fis appliquer dix sangsues aux apophyses mastoïdes, cinq de chaque côté. Le malade revint à lui dans l'après-midi, mais garda une torpeur cérébrale pendant plus de 24 heures. À mes visites suivantes, je pratiquai l’analyse des urines, ce que ni mes confrères, ni moimême, n'avions fait jusqu'ici ; elles étaient chargées d’albumine.
Je prescrivis le régime lacté absoluet pratiquai encore plusieurs injections de quinine. Les névralgies n'ont pas reparu et, à la moindre alerte, le malade analyse lui-même ses urines et se met spontanément au régime qui l’a une fois sauvé.
OBSERvVATION XII
Congestion pulmonaire à répétition prise pour des accès intermittents à forme pneumonique. — Albuminurie. — Accès comateux. — Guérison
M°° Marie-Louise M..., habite depuis une dizaine d'années une
localité malsaine, où le paludisme est endémique toute l’année. Elle y a eu, depuis son arrivée, de nombreux accès de fièvre intermittente, pour lesquels elle a fait de longs séjours à LRMSE civil de Constantine.
En novembre 1896, elle y entre pour la quatrième fois. Elle est, à ce moment, atteinte de violente oppression; il lui semble qu'elle va étouffer. En même temps, elle a des crachements de sang, ou plutôt de mousse sanguinolente, qu’elle compare à des blancs d'œufs battus en neige et qu'on aurait teintés de rouge. De plus, elle est prise chaque matin de violents frissons qui se continuent par des bouffées de chaleur et se terminent par une crise de sueurs profuses. C’est surtout au moment des bouffées de chaleur et immédiatement après l'accès qu'elle a ses crachements de sang. Le médecin qui l’a soignée à l'hôpital lui remet à sa sortie un billet avec le diagnostic : « Accès paludéens à forme pneumonique ».
Le 24 décembre 1896, un mois environ après sa sorlié de l’ hObital,
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elle est prise d'un violent accès de fièvre avec frisson intense terminé par une perte de connaissance absolue. On m'appelle d'urgence auprès d'elle; je la trouve daus le coma le plus profond, avec le rythme respiratoire de Cheyne-Stokes.
Je pratique deux injections de quinine et couvre sa poitrine de. ventouses sèches.
* Quelques jours après, je pratique l'analyse des urines, où je trouve une abondante quantité d'albumine.
Régime lacté absolu pendant un mois et nombreuses injections de quinine.
La malade va actuellement très bien, malgré une rate volumineuse que j’ai fait maintenir par une ceinture élastique.
OgservaTion XIII
Albuminurie intermittente chez un paludéen. — Névralgie sciatique prise pour une fièvre larvée. — Accès comateux. — Guérison.
M. Alfred Sc..., 45 ans, habitant Philippeville, vient consulter le docteur Henri Malbot pour une albuminurie dont il cu atteint depuis plus de quatre ans.
C’est un vieux paludéen, au foie et à la rate hypertrophiés, débordant d'un travers de main le rebord des fausses côtes, et qui est . albbuminurique depuis l’année 1886. Il a contracté les fièvres intermittentes au village de Damrémont, où il a une propriété qu’il habite pendant la saison des vendanges.
Il a été soigné par de nombreux médecins qui tous lui ont recommandé le régime lacté, l’albuminurie dont il est atteint péttissant le péril le plus grave dans son état actuel.
Après quelques semaines de régime lacté, l'albuminurie disparaît des urines. et le malade, dégoûté du lait, reprend son régime ordinaire. Les pieds ne tardent pas à enfler, le cœur est atteint de palpitations angoissantes et le malade se remet au lait.
Il y a quatre ans que le malade est atteint de cette albuminurie récidivante, quand il vient consulter le docteur Henri Malbot pour des douleurs dans le trajet du sciatique gauche.
Comme ses confrères, le médecin consulté diagnostique une forme
larvée du paludisme et pratique des injections hypodermiques concentrées de quinine.
Chose curieuse, les urinés ne contiennent pas trace d'atbumine depuis que le sciatique est douloureux:
Après six injections de quinine, le malade part pour sa propriété de Damrémont, un peu soulagé, mais traïnant la jambe. Les urines ne contiennent pas d’albumine au départ du malade.
Quatre jours après, le 29 septembre 1890, on appelle d'urgence le docteur Malbot auprès de son malade, qui, dit-on, vient d'être frappé d’insolation et est dans un état alarmant. M. Sc... est dans le coma le plus profond, la face blafarde, le corps couvert de sueur. Le malade n'a pu se lever da lit, le matin, tant il avait malà la têteet, la veille, il s'était couché dans un excellent état. Ce n'est donc pas une insolation. Vers 8 heures du matin, ÿ avait été pris d'un violent frisson avec claquement des dents et, une heure après, il avait tout à fait perdu connaissance.
Il s'agissait, évidemment, d'un accès pernicieux comateux.
Injections de quinine, d’éther, ventouses sèches eur toute la poi- trine, sangsues aux apophyses mastoïides. Le malade reprend ses sens peu à peu. Dans ee soirée, il peut être considéré hors de danger immédiat.
L'analyse des urines émises après l’accès montrait une énorme quantité d'albumine, beaucoup plus qu'aucune analyse précédente n’en avait jusqu'alors décelé.
Le malade suivit le régime lacté pendant tout l'hiver ; sa sciatique . était guérie au bout de huit jours ; c'était donc bien de l'urémie larvée et son accès si formidable, un accès pernicieux comateux urémique.
Ce malade mourut en 1893 d'une maladie de cœur.
OBsERvATION XIV.
Paludisme en activité. — Vomissements incoercibles. — Diarrhée chronique. -— Albuminurie. — Accès soporeux. — Guérison.
Mlle Jeanne M..., institutrice dans un hameau des hauts plateaux, vint me consulter, en décembre 1896, pour un état gastrique qui la faisait souffrir et l’inquiétait depuis bientôt deux mois.
Cette jeune fille, âgée de 24 ans, avait conctracté les fièvres à l’Oued-Zenaté, chez des parents où elle avait passé quelques jours de vacances en septembre 1895. Depuis, elle n'avait jamais réussi à se guérir complètement, malgré de fortes doses de quinine.
En novembre 1896, à la suite de prises de quinine an peu trop fortes, du moins à ce qu’elle prétend, elle avait été prise de vomissements à peu près incoercibles qui ne lui permettaient pas de garder le moindre aliment. En même temps, elle allait jusqu'à 6 et 8 fois par jour à la garde-robe, en diarrhée ; elle ne rendait absolument que de l’eau, par le haut comme par le bas ; elle était dévorée d’une soif inextinguible,et ses forces l’abandonnaient complétement. Elle était d’une maigreur et d'une pâleur effraÿantes, et semblait ne pas devoir résister longtemps au mal qui la terrassait.
Depuis que ces accidents gastro-intestinaux étaient apparus, il y avait eu un peu plus de répit dans les accès de fièvre, mais ils n'avaient pas complètement disparu.
Quand la malade vint me trouver, je ne savais pas au de à quoi attribuer les vomissements et la diarrhée, et je la priai de me faire crédit quelques jours pour me permettre d'étudier son cas. En même temps, je me fis envoyer de ses urines. Elles contenaient une notable proportion d’albumine, que je me proposais de faire doser par un pharmacien, quand je fus appelé d'urgence auprès de ma malade, le 24 décembre, dans l’après-midi.
Elle avait eu un violent accès de fièvre dans la nuit, et depuis que l’accès était terminé, elle ne faisait que dormir en respirant bruyamment. Elle répondait à peine aux questions qu'on lui posait et retombait aussitôt dans son sommeil. La famille, qui avait d’abord regardé ce sommeil comme d'un bon augure et comme un signe de guérison de l'accès de fièvre, avait fini par s'inquiéter et m'avait fait appeler.
Je trouvai la jeune fille très pâle, le pouls faible, trés mou: la sensibilité très émoussée, la respiration suspirieuse, dans un état inquiétant. Il fallait insister beaucoup pour la.tirer de son sommeil et aux questions qu'on lui posait, elle faisait des réponses qui n'avaient pas de sens. Evidemment, il s'agissait d'un accès pernicieux soporeux chez une albuminurique ; les vomissements et:la diarrhée dont souffrait la malade étaient bien de l'urémie chronique. Injections de quinine, d’éther et de caféine, sangsues aux apophyses
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mastoïdes. La malade sort de son état subcomateux vers 10 heures . du soir; mais elle reste longtemps comme hébétée et ivre.
Dans la suite, le régime lacté absolu et de nombreuses injections sous-cutanées de quinine ont complètement guéri la malade de son urémie et de son paludisme. Depuis lors, elle a quitté la localité insalubre qu'elle habitait et elle n’a cessé de très bien se porter.
OBsERvATION XV
Névralgies rebelles chez un paludéen. — Accès convulsif et comateux, — Albuminurie.— Guérison.
En septembre 1896, je fus appelé d'urgence auprès de M. Alexandre X..., 52 ans, qui, après un.violent accès de fièvre intermittente, avait été pris de convulsions et était tombé ensuite sans connaissance.
C'était un de mes anciens clients, que j'avais soigné bien des fois déjà pour des manifestations fébriles du paludisme.
Cet homme, un buveur, avait en outre, depuis plusieurs mois, de violentes névralgies frontales, qui l’obligeaient à cesser tout travail et à se coucher pendant des journées entières. Il avait consulté pour cela plusieurs médecins, qui, tous, avaient diagnostiqué des fièvres larvées et lui avaient ordonné de fortes doses de quinine, mais sans grand succès.
Quand j'arrivai auprès de lui, le 9 septembre 1896, je le trouvai sans connaissance, très pâle, la respiration ronflante et irrégulière. La famille me racon{a que, depuis une semaine environ, ses névralgies étaient devenues intolérables, que, à la suite d’une purgation d’eau-de-vie allemande, il s'était senti amélioré, mais qu'un accès de fièvre était intervenu et l’avait plongé dans cet état. Je pratiquai des injections sous-cutanées de quinine et fis faire de fortes frictions sur tout le corps.
Le malade revint à lui quelques heures plus tard. Les urines, que j'analysai dès le lendemain, contenaient une forte proportion d’ albumine.
Régime lacté absolu pendant plusieurs semaines ; injections hypo- . dermiques de quinine souvent répétées ; quelques drastiques.
Le malade n’a plus eu la moindre névralgie ni d'autre accès de fièvre.
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OgservarTion XVI
Dyspepsie chronique avec vomissements chez un paludéen. — Albuminurie. — 1 z Accès soporeux. — Guérison.
M. X..., 61 ans, grand propriétaire des environs de Philippeville, vint consulter le docteur Henri Malbot dans son cabinet, à plusieurs reprises, pendant le courant des années 1895 et 1896 pour des troubles dyspeptiques dont il était atteint depuis longtemps.
- C'était un vieux paludéen, au foie et à la rate très hypertrophiés, et que, chaque année, une saison à Vichy rétablissait d’une manière très satisfaisante. Les accès de fièvre intermittente se faisaient de plus en plus rares et le malade en était quitte pour quatre ou cinq accès de fièvre par an. Aujourd’hui, ce qui le tracassait le plus, c'était une dyspepsie continuelle caractérisée par des
lourdeurs d'estomac, parfois même des douleurs gastriques assez
fortes et des vomissements pituiteux survenant plusieurs fois par jour. Le malade étant très sobre, il fallut bien rejeter l'intervention de l’éthylisme dans les accidents qu'il présentait. On mit tout sur le compte du paludisme, du foie, et surtout de la quinine que le malade avait largement ingérée depuis une dizaine d’années. Les régimes et les remèdes les plus variés n'avaient produit aucune amélioration durable dans son état.
J'ajoute qu’à Vichy, à Philippeville et à Constantine, ses urines avaient soigneusement été analysées et que jamais on n'y avait trouvé trace d'albumine.
En octobre 1896, notre malade vint à Constantine en qualité de juré à la cour d'assises. Il eut, à son hôtel, deux accès de fièvre
intermittente légère, avec frisson, chaleur et sueurs, et pour les-
quels il fit appeler le docteur Malbot.
Celui-ci fit de nouveau un examen d’urines et trouva des traces notables d'albumine. Il conseilla au malade le régime lacté mixte, c'est-à-dire de boire aux repas du lait au lieu de vin. Le malade se refusant à prendre de la quinine, on lui donna une solution d’arséniate de soude à prendre. à chacun de ses repas.
Le 17 octobre, le malade fut pris d’un violent accès de fièvre (le
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troisième depuis son arrivée à Constantine) avec frisson intense et claquement des dents. Après son accès, le malade fut plongé dans une sorte d’hébétude, avec tendance irrésistible au sommeil; il ne répondait pas ou répondait mal aux questions qu'on lui posait et retombait aussitôt dans un état subcomateux.
Ventouses sèches sur toute la poitrine, dix sangsues aux apophyses mastoïdes, de chaque côté, soit vingt sangsues en tout; injections sous-cutanées de quinine et de caféine. Le malade était revenu complètement à lui au bout de deux heures. Régime lacté absolu dans la suite ; nombreuses injections hypodermiques de quinine. Disparition rapide des accidents dyspeptiques.
À mon sens, ces observations ne peuvent laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur sur le rôle que peut jouer l’urémie dans le coma de certains accès pernicieux. L’urémie, dans tous les cas, existe déjà, mais est méconnue; l'accès intermittent arrive, qui sert de réactif à l’empoisonnement, en exagère les manifestations et le rend évident. Celui-ci, à son tour, réagit sur la manifestation fébrile du paludisme, et d’un accès simple ou bénin fait un accès grave, un véritable accès pernicieux : c'est bien l’accès pernicieux comateux urémique. La elinique se trouve maintenant en concordance parfaite avec les lésions anatomo-pathologiques observées dans les dix premières observations. |
Nous allons voir, dans les quatre observations suivantes, que le traitement par les émissions sanguines peut, dans certains cas, avoir les effets les plus inespérés et sauver des malades atteints d’accès comateux. Or, personne ne prétendra que les émissions sanguines agissent sur le paludisme ; nous ne sommes plus au temps de Broussais et de Bailly; mais tout le monde sait qu’elles sont le traitement le plus Re des manilestations comateuses de l’urémie. |