‹ La part des croyants dans les progrès de la science au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 13 sur 176 · Appel, Ihid · texte numérisé non relu

Appel, Ihid

nouveaux. Penseur original autant que savant profond, il s'est révélé au grand public par ses études sur la philosophie des sciences ; et les idées qu'il a répandues à cette occasion « ont profondément remué tout ce qui pense dans le monde. Elles ont contribué, par leur forte empreinte, à donner à l'attitude intellectuelle de notre génération son profil si particuher ^ ».

Qu'a-t-il pensé de la religion ?

Même ses études philosophiques, même ses Dernières pensées^ publiées après sa mort, ne rendent là-dessus aucun son catégorique. Certes, il n'a pas été un négateur béat et orgueilleux : nul ne ressemble moins à M. Homais. Et il n'a pas cru que la science pouvait remplacer la religion : nul n'a plus contribué à délivrer notre génération de ce fétichisme mis à la mode par Taine, Renan et Berthelot. Mais ce ne fut pas un croyant.

Ce très puissant et très noble esprit a cru à la noblesse de la pensée plus qu'à la puissance de la raison ; et il semble bien qu'il ait gardé jusqu'au bout une philosophie teintée d'agnosticisme.

Par moments, la teinte a été très sombre ; et dans ses écrits comme dans ses leçons orales, en discutant sur les difficultés auxquelles se heurtent toutes les théories, il a paru conclure, avec une sorte de satisfaction amère, à l'incertitude générale, à l'impuissance de la raison, à l'universel et irrémédiable « je

1. Ch. Nordmann, Henri Poinearé, son œuvre scientifique, dans Revue des Deux Mondes, i'6 septembre 1912, p. 3o0.

le sais pas, je n'en sais rien » comme ultime réponse

L toutes les questions que l'homme se pose. Mais

lans les dernières années, quelques lueurs semblaient

>arfois traverser son agnosticisme. L'un de ceux

[ui furent le mieux placés pour le connaître, a pu

crire : « C'est de l'intuition pure, c'est de l'intuition

uprasensible qu'il veut parler lorsqu'il déclare que

1 logique ne peut rien sans le secours de l'intuition.

»erait-il allé plus loin dans cette voie ? Aurait-il

enté de donner à sa philosophie de nouvelles bases

►sychologiques et même métaphysiques ? Cela est

iossible, cela est probable K »

Mais la mort a été brusque, et il est parti sans

ivrer à ses admirateurs ce dernier secret. « Et vous,

lien cher et regretté confrère, disait M. Bigourdan à

es funérailles, vous qui avez tant exploré le domaine

e l'inconscient, vous avez laissé ignorer quelle était

u juste l'idée que votre puissant esprit s'était faite

iu monde mystérieux où vous venez d'entrer '^. »

Au-dessous de ces trois noms, les juges compéents paraissent d'accord pour placer encore, au

1. Emile Boutroux, Poincaré, son œuvre scientifique, dans Revue u Mois, 10 février 1913, pp. 182 sq. — C'est nous qui soulignons robable.

2. Ann. Bur. Long, pour 1913, Notice D, 23. — M. Bigourdan ontinue : « L'amour sincère de la vérité et de la justice, la bonté, î vrai désintéressement, toutes les vertus enfin que nous avons onnues, vous y ont fait cortège. Aussi je ne vous dis pas adieu lais au revoir dans cet au-delà que la raison entrevoit, que le œur devine, et où la paix est promise aux hommes de bonne olonté. »

rang des grands initiateurs, Lagrange, Abel, Galois, Riemann, Weierstrass et Hermite,

Joseph-Louis Lagrange (1736-1813) publiait, à vingt-quatre ans, le Calcul des (variations, qui faisait l'admiration du grand Euler i, A seize ans, il était déjà professeur de mathématiques à l'Ecole d'artillerie de Turin ; à trente ans, directeur de l'Académie de Berlin. La France bientôt lui prodigua tous les honneurs. Il les mérita. Napoléon l'appelait « la haute pyramide des sciences mathématiques )). Les juges les plus compétents ne sont pas loin de souscrire à cet éloge. Arago l'a proclamé « le premier géomètre de l'Europe » ; et Bertrand, « presque l'égal de Newton ^ ».

Les sentiments religieux semblent n'avoir guère préoccupé ce grand mathématicien. « Le roi (Frédéric de Prusse) me traitait bien, dit-il lui-même. Je crois qu'il me préférait à Euler, qui était un peu dévot, tandis que moi je restais étranger à toute discussion sur le culte et ne contrariais les opinions de personne. » Néanmoins, il n'était pas assez « philosophe » au gré de Frédéric. Il se disait lui-même « philosophe sans crier ' ». « Philosophe », c'est-à-

1. BioT, Mélanges, III, 118. — Léonard Euler (1707-1783), qui est un des plus grands malhématiciens, n'appartient pas au XIX» siècle. On a déjà vu (p. 23) que Gauchy le cite parmi les croyants.

2. F. Arago, Œuvres complètes. Paris, Gide et Baudry, II, 1854, p. 6-i4. — Joseph Bertrand, Les fondateurs de l' Astronomie moderne. l'aiis, Hetzel 5« édit. (sans date), p. 363.

o. Arthur Mangin, Les savants illustres de la France. Paris, Ducroci], nouvelle édition (sans date), p. 139.

DAKS LES MATHÉMATIQUES 31

dire hostile au catholicisme, tout en gardant une croyance plus ou moins solide à l'âme et à Dieu ; mais (c philosophe sans crier », sans beaucoup de haine ni d'amour pour les opinions rehgieuses ; en somme, un vague croyant et qui équivaut presque à un indifférent : tel semble avoir été Lagrange.

II faut nommer ensuite, par ordre de date, un Norvégien qui vécut pauvre, malheureux, incompris, ballotté, qui mourut à vingt-sept ans, dont le cercueil fut accompagné par une foule de villageois et de mineurs en souvenir de son père, mais dont la mort fut à peu près sans écho dans le monde scientifique, et qui « a laissé aux mathématiciens, disait, je crois, Hermite, de quoi travailler pendant cent cinquante ans » i. C'est Niels-Henrich Abel (1802-1829).

Holmboë, son professeur, écrivait un jour sur le bulletin de notes de l'écoher : « C'est un génie remarquable. » L'année suivante, il renchérit : « Il deviendra, s'il vit, un grand mathématicien. » Dans son enthousiasme il avait écrit : « Le plus grand mathématicien du monde. » Il a barré ces mots ; mais ils demeurent visibles sous le trait qui les

1. Lucas de Pesloùan, ouvr. cité, p. 136. Cf. 124. — Peut-être at-il été moins malheureux et incompris, du moins si l'on en croit François Arago {Œuvres complètes, Paris, Gide et Baudry, t. III, 1859, pp. o2y-541), que ne le voudrait la légende répandue par ses premiers biographes.

efface i. L'histoire se fût contentée de cette correction : « L'un des plus grands. »

« Il était un de ces hommes qui semblent avoir pour mission de donner une impulsion nouvelle aux travaux de pensée pure ^ » Il écrivait lui-même, à vingt-quatre ans : « La mathématique pure, dans son sens le plus strict, doit être à l'avenir mon étude exclusive ^. »

Ce qui frappe dans son œuvre, ce n'est pas l'imagination, ni l'ingéniosité, ni la séduction de la forme, ni même la pénétration des raisonnements ; c'est la sohdité et l'ampleur, c'est un double caractère de généralité et de puissance '\ Il a donné une impulsion qui dure encore. On continue à puiser à cette source féconde ^

Si la vogue ne lui vint que longtemps après sa mort, il put toutefois recueillir, de son vivant, des suffrages qui avaient leur prix, étant donnés leurs auteurs. Gauss lui-même, qui l'avait d'abord mé-

Page 1