‹ La part des croyants dans les progrès de la science au XIXe siècleChapitre 6 sur 201 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

3. Cuvier, Recueil des éloges historiques. Paris, Levrault, III, p. 450. Voyez aussi Discours sur les révolutions du globe. Paris, Dufour et d'Ocagne, 1826, p. 80. Cuvier, bien qu'il se soit montré juste et sympathique envers les catholiques, était protestant.

idées neuves, hardies, en avance sur son temps. Mais il ne réussit pas toujours aies l'aire accepter ni même à les faire comprendre. Il est souvent plus difficile, disait-il avec quelque mélancolie, de faire connaître la vérité que de la découvrir1. Bref, ses contemporains ne lui ont pas toujours fait pleine justice. Ils ont célébré les services éminents qu'il rendit à la botanique et à la zoologie, surtout à la science des invertébrés dont il fut le fondateur ; mais les idées capitales du penseur (telles qu'elles sont exposées dans sa Philosophie zoologique et dans son Histoire des animaux sans vertèbres) ne furent pas comprises ou elles furent dédaignées. Sur l'exemplaire de la Philosophie zoologique que possède la bibliothèque du Muséum, une main anonyme a écrit au-dessous du nom de l'auteur : « Homme assez superficiel. »

Or les idées qui laissaient indifférents les esprits de ses contemporains, quand elles ne les inquiétaient pas, sont précisément celles que la génération suivante allait adopter en les dépassant, ou plutôt en les déformant, à la suite de Darwin. C'est à elles que, dans la déroute des idées darwiniennes, on revient de nos jours avec une attention passionnée, avec une admiration ardente, avec l'espoir d'y trouver un cadre solide à un transformisme assagi. On porte aux nues le savant comme le penseur; défalcation faite de ce

1. Nous abrégeons. Voyez le texte intégral dans Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, Schleicher, sans date (1907), Avertissement, p. XXIII.

qui s'est révélé caduc, on trouve encore dans ses écrits « une œuvre immense et féconde en botanique, en paléontologie, en psychologie, en zoologie1 ». Bref, là où ses contemporains étaient parfois tentés de dire : « Homme superficiel », on dit volontiers : « Homme de génie2. »

Or on a voulu faire de Lamarck — et serait-ce peut-être pour cela que quelques-uns lui trouvent si volontiers tant de génie? — on a voulu en faire le précurseur du monisme matérialiste et un athée.

C'est en partie sa faute.

L'esprit, dit-il, est inobservable, et « nous ne saurions rien connaître à son égard3 ». Les facultés de l'homme, même les plus hautes, « sont tout à fait organiques..., comme l'a montré Cabanis » (p. 256). — Et alors qu'est-ce qui distingue l'homme des autres animaux? « Le pouvoir de juger », qui est « de toutes ses facultés la plus importante;... celle qui peut mettre entre lui et tous les autres êtres intelligents de notre globe

1. Marcel Laxdrieu, Lamarck, le fondoAeur du transformisme, sa vie, son œuvre. Paris. Société zoologique de France, l'JO'J, p. 3.

2. « Si le mot de génie — auquel tant d'acceptions diverses ont été attachées — exprime plus particulièrement la puissance de prévision, Lamarck doit être incontestablement considéré comme un des plus grands génies qui aient honoré l'humanité. » (Laxdrieu, Inc. cit, 7.) Voyez aussi Ed.-kond Perrier, Lamarck et le transformisme actuel, d^ns Centenaire de la fondation du Muséum d'histoire naturelle. Volume commémoraitf publié par les professeurs du Muséum. Paris, Imprimerie nationale, MDCCCCXllI, 471-522.

3. Lamarck, Système analytique des connaissances positives de l'homme. Paris, Belin, 1820, p. 11.

une distance énorme, en l'élevant infiniment audessus d'eux » (p. 327). Mais, en dépit de l'adverbe infiniment, cette distance n'est pas incommensurable; c'est une question de degré et non de nature. Il y a des animaux intelligents qui ont le <c pouvoir de juger », qui ont une raison comme l'homme (pp. 345-347). La raison, en effet, « n'étant que le degré de rectitude de jugement considéré dans tout individu..., ne saurait donc être l'apanage exclusif de l'homme (p. 347). »

11 dira bien, ailleurs, que toutes ces c réflexions » sont faites du point de vue de l'observation pure, et qu'elles n'auraient un sens absolu que si l'homme « n'était distingué des animaux que par les caractères de son organisation, et si son origine n'était pas différente de la leur1 ». Même, ici ou là, il semblera proclamer l'immortalité de l'âme : L'homme, dit-il, ayant « une aversion constante pour la destruction de son être », a conçu l'espoir « d'une autre existence sans terme, qui doit succéder pour lui à la première, et peut-être une suggestion intime l'avertit-elle que cet espoir est fondé. Or l'homme ayant pu s'élever jusqu'à l'Etre suprême par sa pensée, à l'aide de l'observation de la nature ou par d'autres voies, cette grande pensée a étayé son espérance et lui a inspiré des sentiments religieux, ainsi que les devoirs qu'ils lui imposent2. »

1. Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, Schleicher, p. 311.

2. Lamarck, Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Paris, Baillière, 2a édit., 1835, 1, 242 sq. 11 ajoute un peu plus loin (p* 243) : « Là doit se borner tout ce qui est du ressort du

Il faut convenir qu'il est difficile de concilier tous ces textes et de les ramener, avec une pleine certitude, à un spiritualisme de bon aloi. Sur ce point, nous ne sommes pas en mesure de défendre Lamarck.

Mais pour l'accuser d'athéisme, il faut n'avoir pas ouvert ses ouvrages : d'un bout à l'autre, il y proclame Dieu.

S'il déclare, parmi ses Principes fondamentau.i , que « toutes les connaissances solides que l'homme peut parvenir à se procurer, prennent uniquement leur source dans l'observation1 », et s'il en a conclu que l'esprit est inconnaissable, il n'applique pas à Dieu le même raisonnement qui, d'ailleurs, n'est qu'un sophisme. La logique sans doute proteste contre cette différence de procédés; mais il ne s'agit pas ici de la logique de Lamarck, il s'agit de ce qu'il affirme et de ce qu'il nie. Or, s'il nie peut-être, ou s'il hésite, ou s'il se contredit quand il est question de l'àme, il n'hésite jamais devant l'affirmation de Dieu. « Parmi les

naturaliste, ainsi que tout ce qu'il peut rapporter à la nature; mais, comme je l'ai dit, cette source de l'espoir de l'homme n'exclut point d'autres voies qui ont pu l'éclairer sur un sujet si important pour lui. »

1. 11 dit ailleurs (Hist. nat. des anim. sans vert., I, 275) : « Toute connaissance qui ne résulte pas directement de l'observation ou des connaissances tirées de laits observés et constatés, manque nécessairement de base, et par conséquent de stabilité ». Et c'est une doctrine susceptible d'une interprétation parfaitement orthodoxe, pourvu qu'on admette qu'en partant des faits observés, on peut arriver à des conclusions qui dépassent l'expérience : c'est ce que fait Lamarck, c'est ce que font tous les savants. Voyez, ci-après, parmi les physiologistes, la citation de Volkmann.

conséquences, dit-il, qu'il (l'homme) a su tirer de ses observations, l'une d'elles lui a inspiré la plus grande de ses pensées. Effectivement, étant le seul des êtres de notre globe qui ait la faculté d'observer la nature,... il est aussi le seul qui ait senti la nécessité de reconnaître une cause supérieure et unique de l'ordre de choses admirable qui existe. Il parvint donc à élever sa pensée jusqu'à l'Auteur suprême de tout ce qui est. De l'Etre suprême dont je viens de parler, de Dieu enfin, à qui l'infini en tout paraît convenir, l'homme a donc conçu une idée indirecte mais réelle, d'après la conséquence nécessaire de ses observations. Par la même voie, il s'en est formé une autre tout aussi réelle, qui est celle de la puissance sans limites de cet Etre, que lui a suggérée la considération de la portion de ses œuvres qu'il a pu contempler. L'existence et la toutepuissance de Dieu composent donc toute la science positive de l'homme à l'égard de la divinité1 ». Si l'orthodoxie et même la logique peuvent protester contre la dernière phrase, du moins l'existence et la toute-puissance de Dieu sont-elles affirmées dans ce texte avec toute la clarté désirable.

Or les textes analogues se rencontrent partout dans l'œuvre de Lamarck. Ayant souvent à prononcer le mot de ?iature, il tient à le définir, et il dit, il répète qu'elle « n'est point une intelligence, n'étant pas même un être, mais un ordre

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