Ibid
dait tranquillement l'heure du départ, il s'occupait encore de ses chers insectes, et c'est à l'un d'eux qu'il dut sa liberté l.
Mais beaucoup plus haut que celui de Latreille, brillera, dans l'histoire de la science, le nom de Jean-Henri-Casimir Fabre (1823-1915).
Le Dr Emmanuel Labat écrivait naguère, à propos de la « vocation paysanne » : « Un bain de paysannerie, réalité concrète et riche, est nettement salutaire au départ de l'intelligence2 ». Fabre aurait pu lui fournir un bel argument.
Enfermé dans son Hormas de Sérignan, à force d'observation patiente, fine, ingénieuse, ce paysan a fini par émouvoir profondément les savants de toutes les capitales, non seulement par la belle indépendance de son esprit, par les discussions scientifiques soi-disant closes qu'il rouvrait sans façon avec des faits nouveaux, par les arguments imprévus qu'il accumulait contre certaines théories à la mode, notamment contre le transformisme; mais surtout par les faits innombrables qu'il a mis en lumière, et par la méthode qu'il a inaugurée : « Vous éventrez la bête, s'écrie-t-il, et moi je l'étudié vivante; vous en faites un objet d'horreur et de pitié, et moi je la fais aimer; vous travaillez dans un atelier de torture et de dépècement, j'observe sous le ciel bleu, au chant des cigales; vous soumettez aux réactifs la cellule et
• 1. Voyez cette anecdote dans Arthur Mangin, Les savants illustres de la France. Paris, Ducrocq, nouv. édit. (sans date), pp. 223-230.
2 Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1918, p. 447.
le protoplasme, j'étudie l'instinct dans ses manifestations les plus élevées ; vous scrutez la mort, je scrute la vie1 ». Il a le souci « d'observer réellement », en plein, les actes et non pas seulement les formes, de « ne pas faire consister l'entomologie en des séries d'insectes embrochés 2. »
Nul n'a observé les insectes comme lui. Dès les premières séries de ses souvenirs, il se classait, au dire de Darwin, comme un « observateur inimitable3. »
Il ne se contente même pas d'observer, il expérimente ; il n'est pas seulement spectateur, dans les drames multiples de l'instinct, il s'ingénie à se tailler un rôle et à forcer l'insecte à lui donner la réplique; et à force de génie, de patience et de temps, au bout de vingt ans parfois, il y arrive. On ne risque pas de démenti en disant qu'il représente une des figures de savants les plus originales, les plus sympathiques et les plus glorieuses du siècle écoulé.
C'est aussi l'un de ceux qui ont le plus affirmé leur « indomptable foi dans l'Au-delà4. »
Toutes ses études lui ont confirmé l'existence d'un « Architecte, auteur des plans sur lesquels
1. Souvenirs entomologiques. Paris, Delagrave, 10 séries publiées à partir de 1879, 2' série, p. 4. 2 Souv. entom., I, 119.
3. Cité par Augustin Fabre, Jean-Henri Fabre raconté par lui-même. Vitte, 2" édit , sans date [la 1" est de 1910], t, II, p. 415. Henri Fabre fut aussi un incomparable vulgarisateur. Son œuvre de vulgarisation ne compte pas moins de 70 à 80 volumes (cf. Ibid., 436-442).