L’avenir de la parthénogénèse
Est-il permis, devançant les siècles à venir, de prédire ce que deviendra la parthénogénèse expérimentale, à quels résultats elle aboutira? For-
CONCLUSION
miiler des affirmations en pareille matière serait absurde quand l’exemple du passé nous montre que dans des questions moins complexes, telles que l’aviation ou la télégraphie sans lîl, les réserves les plus sages ont été folles et les prévisions les plus folles ont été la sagesse.
Nous tenterons cependant de donner notre sentiment, en faisant les réserves les plus expresses sur la valeur de nos prévisions.
Il ne semble pas qu’il y ait aucune bonne raison de douter que les espèces, aujourd’hui fort nombreuses, où les tentatives de parthénogénèse ont fourni des résultats plus ou moins rudimentaires, ne puissent être conduites jusqu’à la fermeture de leur cycle évolutif. Ce n’est là qu’une question d’élevage qui, bien qu’en pratique elle puisse être fort délicate, ne présente aucune difficulté théorique, puisque, de par les expériences faites sur l’Oursin commun, ces larves peuvent être non moins viables que celles issues de la fécondation.
Toute autre est la question de savoir si cette parthénogénèse expérimentale rencontrera, dans certains phénomènes, dont nous allons parler, un obstacle infranchissable à sa continuation, ou si elle pourra être poursuivie pendant des générations successives en nombre restreint ou illimité. Ici, en • effet, à l’inverse de la parthénogénèse naturelle, l’œuf que l’on force à se développer a subi la réduction chromatique et la larve qui en provient se trouve n’avoir reçu à l’origine qu’un nombre de
chromosomes inférieur (le moitié à celui qui caractérise l’espèce; en sorte que le nombre des chromosomes, diminué de moitié à chaque génération, se trouverait bientôt réduit à l’unité, interdisant ainsi toute réduction nouvelle et supprimant par là un des phénomènes essentiels de la maturation. Il est même permis de se demander si, avant d’atteindre cette limite extrême, la réduction du nombre des chromosomes ne deviendrait pas rapidement incompatible avec le fonctionnement vital ou, avec la réalisation par la larve des caractères spécifiques liés, si du moins on en croit la théorie de Weismann, aux chromosomes.
Le fait que les Oursins adultes obtenus par l’un de nous, ainsi que nous avons dû le rappeler plusieurs fois déjà, ne difieraient en rien de la forme ordinaire, autorise à penser qu’au moins la première réduction de moitié n’inflige à l’animal aucune déchéance. Mais ce nombre réduit de chromosomes resterait-il ainsi réduit à travers les générations successives? Rien n’empêche, en etfet, que pendant l’une quelconque des divisions successives, comme nous l’avons dit au chapitre II, dans les lignées cellulaires de l’ontogénèse, le nombre normal ne se rétablisse par simple dédoublement, au moment du sectionnement du spirème.
L’obtention de générations successives de parthénogénèse expérimentale trancherait à coup sûr cette question litigieuse, car si l’on peut, chez l’Oursin, hésiter, en raison de l’extrême délicatesse de ces observations, entre 16 et 32 chromosomes.
CONCLUSION
on ne pourrait plus hésiter entre 32 et 8, 4, 2 ou 1 .
Il n’est guère permis de douter non plus qu’on ne réussisse à obtenir la parthénogénèse expérimentale chez au moins un grand nombre des formes où on ne Ta pas encore cherchée, ou même de celles qui s’y sont montrées réfractaires, dans les groupes où des recherches analogues ont été couronnées de succès et aussi dans les groupes voisins qui n’en diffèrent par rien d’essentiel sous ce rapport, c’est-à-dire dans la presque universalité du monde animal. Peut-être certaines formes s’y montreront-elles éternellement rebelles, soit par suite de la constitution intime de l’œuf, soit plutôt en raison de quelque circonstance accessoire, telles que coque imperméable, fragilité spéciale du protoplasma, altérabilité au contact de Pair ou de l’eau, ou éducation au sein du tissu maternel. Mais ce sont là des contingences qui n’ont rien de significatif. Ce qui est plus probable, c’est qu’on ne se donnera pas la peine de rechercher partout un processus établi d’une façon suffisamment générale et à l’intérêt duquel n’ajouterait rien de fournir quelques exemples de plus.
Par contre, une question des plus délicates et des plus difficiles, se dresse : celle de savoir si la parthénogénèse expérimentale pourra jamais être appliquée aux mammifères et à l’homme. On pense bien que cette question n’a pas manqué de préoccuper vivement ceux à l’esprit de qui elle s’est présentée. Dès les premiers travaux de Lœb, on a
pu lire dans les journaux américains les élucubrations les plus extravagantes, telles que les pouvaient concevoir des journalistes sans aucune teinture des questions qu’ils traitaient et moins préoccupés de dire des choses justes et raisonnables que de frapper l’esprit du bon public innocent. A les en croire, on n’aurait pas été bien loin d’élever des animaux domestiques et des enfants nés sans le secours des mâles par une opération réglée scientifiquement et presque commercialement, à la manière dont on élève les alevins de truite.
L’un des auteurs de ce volume a même reçu, à l’époque où ses expériences venaient de faire quelque sensation dans la grande presse, des lettres signées de noms féminins, où on le félicitait, en termes dithyrambiques, d’avoir enfin délivré la femme de la honteuse sujétion qui l’oblige à recourir à l’homme pour devenir mère.
Un romancier ou un auteur dramatique aurait beau jeu à montrer les inextricables difficultés qui pourraient résulter pour l’espèce humaine, pour les sociétés humaines, de la découverte d’un moyen pratique d’obtenir la parthénogénèse humaine.
Mais nous n’en sommes pas là, car une difficulté toute spéciale surgit lorsque l’on passe des animaux ovipares aux mammifères. Ce ne serait pas en effet résoudre le problème dans toute son ampleur que d’arriver à extraire un œuf de l’organisme maternel, soit en sacrifiant ce dernier, soit en lui imposant une opération chirurgicale, et à le soumettre
CONCLUSION
dans l’étuve à la fécondation chimique, pour le greffer ensuite dans Tutérus vierge au moyen d'une seconde opération. Il y aurait là, à coup sûr, si tant est qu’une pareille série de difficultés presque surhumaines puisse jamais être surmontée, un résultat d’un intérêt tout à fait capital au point de vue théorique. Mais, pratiquement, ce serait d’une application infiniment restreinte. Aussi n’est~ce pas ainsi que l’ont entendu les auteurs de prophéties à bon marché auxquels nous avons fait allusion. Ils prévoient la parthénogénèse féminine au moyen du traitement de l’œuf par l’intermédiaire de l’organisme maternel. Or, cela paraît à peu près irréalisable par le fait que l’intermédiaire entre l’œuf et l’organisme maternel est le sang de la mère, auquel il faudrait ajouter, pour influencer convenablement l’ovule, des substances modifiant violemment sa constitution et incompatibles avec la composition très spéciale et très constante qu’il doit conserver pour entretenir la vie. Du moins, est-on autorisé à juger ainsi tant que l’on n’aura pas trouvé comme agent parthénogénisant autre chose que les acides, les alcalis, les sels, les solutions hypertoniques, jusqu’ici universellement employés et qu’on ne les aura pas remplacés par quelque ferment à la fois innocent et actif, permettant d’apporter un aussi violent trouble dans l’évolution de l’ovule, sans nuire à l’organisme maternel. Dire que pareil miracle ne pourra jamais être réalisé, serait pécher contre la réserve dont nous avons montré nous-même la nécessité.
Cependant, tout récemment, une idée nouvelle a été émise qui fait voir la question sous un jour différent et permet d’entrevoir non seulement la possibilité ultérieure de la parthénogénèse humaine, mais sa réalisation déjà effectuée sans qu’on l’ait soupçonnée. C’est précisément l’un des auteurs de cet ouvrage qui a exposé cette idée dans un article paru pendant que ces pages étaient sous presse. Nous avons parlé plus haut (ch. viii, IP partie, p. 18.5 et suiv.), des expériences de O. et G. Hertwig sur la parthénogénèse par la fécondation au moyen de spermatozoïdes irradiés. Nous ne répéterons pas ce qui a été dit dans ce chapitre, auquel nous prions le lecteur de se reporter. Nous nous permettrons de faire, pour l’exposé de l’idée à laquelle nous venons de faire allusion, de larges emprunts à l’article original C
Voici dans quels termes la chose est exposée dans cet article :
En dehors du radium et des rayons X dont les effets sont bien connus, les poisons ne manquent pas que l’homme absorbe volontairement ou contre son gré et dont l’action se manifeste sur les éléments sexuels et sur les embryons auxquels ils donnent naissance : au premier rang est l’alcool auquel on peut ajouter la morphine, la cocaïne., peut-être la nicotine, et aussi le virus syphilitique, et bien d’autres. Il n’est pas absurde de supposer que ce qui s’est passé pour les Grenouilles de
1. Voir : Yves Delage : « La parthénogénèse peut-elle exister dans l’espèce humaine? » {Biologica, N° de mai 1913).
CONCLUSION
Hertwig puisse se produire aussi chez rhomme.
Pour fixer les idées, prenons l’alcool pour exemple : modérément lésé par ce poison, le spermatozoïde se prête à l’amphimixie, influence l’ensemble des cellules de l’embryon et détermine des malformations plus ou moins accentuées ; profondément altéré par ce même poison, il se refuse à l’amphimixie et détermine, à la manière d’un agent banal, un développement parthénogénétique.
Comme chez la Grenouille, cela se pourrait reconnaître à ce que le produit, quoique peut être faible et de médiocre venue, serait entièrement indemne de la tare spécifique du père et, d’ailleurs, dépourvu de tout caractère de la lignée paternelle^
Ainsi, il n’est pas impossible qu’il existe dans l’espèce humaine des individus parthénogénétiques, produits de parthénogénèse mâle ou femelle, que peut être nous croisons dans la rue sans nous
1. Le cas où c’est l’œuf qui a été irradié et où la fécondation a été effectuée par le spermatozoïde sain est entièrement symétrique du précédent, et tout ce qui a été dit de ce dernier peut s’appliquer à lui, sauf les réserves suivantes. A la limite, quand le noyau ovulaire, profondément altéré, ne prend plus aucune part à l’évolution ultérieure, c’est le noyau spermatique qui constitue à lui seul le noyau de l’œuf fécondé : on dit alors qu’il y d. parthénogénèse mâle. Ce terme se justifie dans une certaine mesure, mais la situation est bien moins nette que dans la parthénogénèse femelle, car, dans ce dernier cas, l’œuf fournit à lui seul la totalité des éléments de l’embryon, tandis que dans la parthénogénèse mâle la totalité du cytoplasme de l’œuf et plus tard de l’embryon reste d’origine maternelle. Or, il n’est pas du tout démontré, malgré ce qu’en disent certains auteurs, que le cytoplasme ne soit le substratum d’un caractère héréditaire.
douter de l’extraordinaire singularité de leur origine, et cela, parce que cette singularité ne se révèle pas par des caractères évidents et d’interprétation facile.
C’est par l’observation attentive des cas susceptibles de présenter cette éventualité que l’on pourra arriver à se former une opinion sur ce sujet; il y a là un travail hautement intéressant digne d’exciter le zèle des biologistes. C’est surtout aux médecins, et en particulier à ceux qui soignent une même famille pendant plusieurs générations et connaissent à fond l’histoire nosologique de tous ses membres qu’il appartient de faire ce travail.
Mais la qüestion a une autre face. Des phénomènes comparables à ceux des embryons des Grenouilles de Hertwig, dont nous venons de rappeler l’histoire, se rencontrent aussi dans les fécondations bâtardes.
Nous avons exposé (ch. viii, IP partie) les expériences où Kupelwieser et Lœb ont montré que, lorsque l’on tente la fécondation artificielle au moyen d’un sperme appartenant à une espèce extrêmement éloignée, il y a parfois fécondation sans amphimixie et, par conséquent, parthénogénèse au sens le plus profond de ce mot. C’est ainsi que ces auteurs ont obtenu des développements d’œufs d’Échinodermes traités par le sperme de Mollusques.
Ainsi, l’on peut généraliser et dire que la désharmonie entre les chromatines paternelle et maternelle peut déterminer la parthénogénèse, que cette désharmonie soit due aune altération pathologique
CONCLUSION
de l’une ou de l’autre, ou à la trop grande différence spécifique entre l’une et l’autre.
Eh bien, ici aussi, il est permis de songer à l’extension de ce processus à l’espèce humaine.
On admet, je crois, généralement que toutes les races humaines sont fécondes entre elles, mais il a été fait cependant certaines réserves à cet égard et il a été question d’infécondité ou de fécondité diminuée entre certaines races très éloignées. Il rie serait donc pas impossible que, dans les cas extrêmes de cette catégorie, la désharmonie entre les chromatines paternelle et maternelle soit assez accentuée pour exclure l’amphimixie et déterminer la parthénogénèse. Des recherches seraient nécessaires non seulement, comme cela va de soi, pour confirmer ces conclusions, mais même pour en affermir les prémisses.
On peut même, pour être complet, faire ici une discrète allusion aux faits très exceptionnels, mais cependant certains, de rapports sexuels entre des êtres humains de l’un ou l’autre sexe et des animaux. La différence d’espèces n’est certainement pas ici plus grande qu’entre des Échinodermes et des Mollusques qui ont fourni des résultats positifs à Kupelwieser et à Lœb. Mais, ici, l’expérimentation et même la simple enquête présentent des difficultés particulières.
Il y aurait grand intérêt pour les médecins et les vétérinaires, comme aussi pour les botanistes et les horticulteurs, à examiner de ce point de vue des faits qui ont pu passer inaperçus parce que
l’attention n’était pas attirée sur eux. Ils devront surveiller avec un soin minutieux tous les faits de dissociation de caractères qui se produiraient à la première génération bâtarde, contrairement à la règle de Mendel.
Toute l’histoire de l’hérédité unilatérale est peutêtre à reprendre de ce point de vue h