‹ La participation aux bénéfices: contribution à l'étude des modes de rémunération du travailChapitre 22 sur 53 · DEUXIÈME PAUTII!. — CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PAUTII!. — CHAPITRE PREMIER

Uolyoakeà M. Burns, que l'on établit la participation avant* que les ouvriers fussent assurés des salaires et du temp»J de travail lixés par leur Trado-Union. •>

Devant les exigences du personnel syndiqué, que f le patron? S'il refuse, les ouvriers demanderont sans doute le retrait de la participation, parce que dans l'état actuel'! des choses, ils tiennent plus à la rémunération stable qu'&fl un supplément éventueL S'il accorde l'augmentation etf qu'il supprime la participation, il doit considérer la dimi«l nution de productivité qui s'en suivra probablement. S'il cède sans rien supprimer, il risque, la productivité étant déjà très intensifiée, de majorer sans compensation le prix qu'il paye au travail. Tout dépend, en somme, des mobiles auxquels il a obéi en introduisant la participation. Dans la mesure où les uns ou les autres de ces divers mobiles l'emporteront, la participation seraou non maintenue.Eâ; tous cas, là ofi elle amène un sérieux surcroit de produo* tivité de la part de l'ouvrier, elle continuera d'exister ; or, en fait, elle n'existera guère, nous l'avons montré, que dans de telles conditions.

On voit déjà que lorsqu'ils sont organisés, les ouvrier* raisonnent mal : le pis qui pourrait arriver c'est que le patron mit fin à ta participation.

M. P. Leroy-Beaulieu, dans sa discussion des n poîn délicats de la participation » (1), va plus loin que les ou^ vriers : la participation aura, conclut-il, vraisemblablement pour résultat de faire baisser les salaires. L' enquêté de M. D. F. Schloss a, en elTet, révélé quelques cas où des rabais se trouvaient ainsi obtenus ; n Quel salaire demandez-vous, dit-on à un ouvrier qui se présente ? — Je m*e

gagerai pour 30shellings par semaine. — Savez-vous que nous accordons une part dans les bénéfices? — Je ne savais pas. De combien est-elle? — Généralement 10 0/0 du salaire, 2 shellings par livre. — Soit, je m'engagerai alors pour 27 shellings par semaine (i). »

Il est incontestable que les patrons dans leur ensemble auront une tendance à tenir compte de la participation de leur personnel dans les bénéfices pour abaisser le salaire fixe : cela arrivera surtout dans les entreprises où les bénéfices sont sensiblement constants, de telle façon que les patrons pourront apprécier d'avance la part moyenne de l'ouvrier. Cette tendance patronale sera conforme à cette règle que,dansunmême métier,toutes choses égales d'ailleurs, le revenu journalier du travail doit être sensiblement uniforme. N'a-t-on pas observé un phénomène identique à propos du salaire à la pièce ? N'est-il pas d'usage courant d'abaisser le prix unitaire si l'on s'aperçoit que Touvrier se fait, par jour, un gain supérieur à lamoyenne ?

Seulement, instruits par l'expérience, les ouvriers veillent actuellement avec grande attention, et déjà, au sujet du salaire à la pièce, ils résistent à toute dépréciation systématique [nibbling) du prix de la main-d'œuvre. 11 est donc infiniment probable qu'au bout de peu de temps, des ouvriers organisés exigeraient la suppression de la participation comprise commedans l'exemple précédent. En tout état de cause, on ne peut douter que la participation se trouverait rapidement discréditée par de semblables manœuvres.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que dans l'avenu^ si la participation devait s^ étendre dans de notables proportions^ il y aurait, de la part des patrons^ une tendance à laisser

(1) Ouvp. cité, p. 173.

i'IO DETTSIÈME PJaTIE. CHAPITRE PBEUIER

aussi invariable qufpossi/>le télément fi^e de la paie. Cela n'aurait rien que de t^^b rnliounct, puisque, comme nous l'avons montré, la participation n'est que la forme différée de la graduation du salaire sur l'état des afTaires.

S'il en était ainsi, les ou\Tiers auraient à examiner ce qui leur est le plus avantageux: ou de courir la chance de gros dividendes, ou de se contenter d'une part moindre, mais sûre, des bénéfices, en l'incorporant dans leur salaire normal. Cette seconde alternative parait plus en rapport avec leur attitude actuelle, car ils escomptent tonjours la résistance que leur organisation, la coutume ell la force des choses opposeront plus lard au patron mena4 çant de réduire les salaires, de telle façon que la majora'* tion leur resterait, au moins en partie, définîlivcmei acquise.

Mais, justement, il n'est pas impossible qu'un changi ment d'orientation se produise dans la politique oi mère.

\ mesure que le bien-être et l'indépendance de l'ouvrier augmenteront, il attachera peut-être moins d'importance à la somme certaine qu'il touche à intervalles réguliers, qu'à la part éventuelle de lin d'année. Qui sait même ne portera pas ses elforts sur celle-ci, cherchant à au| mentor le quantum qui lui est attribué, ou à adapter pli parfaitement encore la combinaison au rôle effectif qu' joue dans la production ?

Une semblable évolution n'aurait rien de surprenant, alors qu'on voit en Angleterre les ouvriers, d'une part, soutenir cette thèse que le salaire fixe doit être réglé SHI la Trade-Union de façon à représenter un living wage, salaire " qui fasse vivre » — et, d'autre part, proclanii qu'à calé du Trud'-l'iiionisme qui ewl le « mouvemeal]

des salaires », il faut la coopération — participation pour

former « le mouvement des profits (1) »?

Néanmoins, nous ne voulons pas ignorer non plus qu'un

des besoins les plus intenses de l'homme vivant en société

est la sécurité, et qu'une des tendances les plus affirmées

de ces temps-ci est la substitution de la rémunération fixe

à toutes les formes de gains aléatoires.

« Un tiens vaut mieux que deux tu lauras :

L'un est sûr et l'autre ne Test pas. »

La participation ne rencontrera peut-ôtre pas d'obstacle plus sérieux à son développement, sans compter cet autre élément purement psychologique, mais pas moins réel pour cela : comme souvent les dividendes de participation représentent de faibles sommes, l'ouvrier préférera l'impression, répétée chaque semaine, d'un salaire un peu majoré, à celle d'un bénéfice impatiemment attendu et finalement presqu'illusoire.

II. — En admettant que, dans la généralité des cas, la participation excite le travailleur à déployer un zèle intensif, le produit de ce surcroit d'activité a-t-il chance Je lui rester acquis ?

Rien n'est certain à ce sujet. 11 se peut, en effet, que le résultat de son sur-travail soit neutralisé par une cause étrangère : fluctuation dans le prix de vente, crise commerciale, incapacité du chef d'entreprise, etc. A ce point de vue, la rémunération à la pièce ou les primes à la quantité ou à la qualité, doivent être préférées par l'ouvrier, dès le moment où il est assez vigilant et assez fort pour empêcher le patron d'opérer des réductions propor-

(1) Cf. Labour Copartnership, n. I, p. 11.

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tionnelles au surcroit d'activité déployé. Cela espliqiM:: encore que la participation ne soit pas aussi lileti accueîUift par les ouvriers que les autres régimes d'ajustement d salaires aux bénéfices, et notamment que la variation ai salaire pur et simple d'après l'état des afTaires. De plusj seule parmi ces régimes, elle tend à provoquer de la jiM du salarié des efforts supplémentaires ; on conçoit que lel préférences des travailleurs ayant atteint, comme en Angleterre, un haut degré d'éducation économique, aillent aux systèmes... les moins onéreux.

Vainement objectera- l-on que l'elîorl supplémentaire ne sera jamais tout à fait inutile, puisqu'il pourra erap6^ cher une diminution de salaire. Economiquement, doute : tout supplément d'activité augmente la quantité ou la qualité des produits : mais nous nous plaçons aa point de vue des intérêts immédiats et personnels de l'ouvrier, et nous cherchons ft démêler les raisons de son attitude.

Or, nous ne doutons pas un instant que, d&s te moment où l'ouvrier s'apercevra que l'inlensilîcation de son travail ne lui profite plus, il reviendra petit à petit î» se* anciennes habitudes de travail, ce qui conduira précisément le patron à supprimer la participation.

11 n'en serait autrement que si l'ouvrier, favorablement disposé à l'égard du système par de gros dividendes touchés au début de son application, se trouvait prêt à subir une dépréciation; — ou si la durée de l'essai avait éW assez longue pour que les bonnes habitudes soient passée* à l'état de seconde nature.

Du premier point de vue, il semble donc que, dans les conditions présentes, les intérêts immédiats de fouvrier soient controdictoires avec la participation.

Il en est tout autrement si l'on considère les effets de ce système sur le mode de travail: pour obéir à Tespèce d'impulsion que lui imprime la participation, t ouvrier n'est nullement amené à se surmener; le contraire est plutôt vrai. Il ne s'agit pas tant, en effet, de produire beaucoup, que ' d'être attentif à bien produire: ne pas perdre de temps, ne pas gaspiller la matière première, ne pas laisser passer les malfaçons, etc. Or, tout cela n'est pas exténuant ; cela tend plutôt à ralentir la vitesse du travail, poussée à l'excès parle système du paiement à la pièce. Les effets de la participation sur la productivité du travail sont d'un tout autre ordre que ceux amenés par les autres systèmes de rémunération : ils sont de nature psychologique, si l'on peut ainsi dire ; ils se manifestent dans les moindres actes de l'ouvrier ; ils pénètrent toute sa personnalité, parce que, véritablement, celle-ci se trouve transformée par la participation: un collaborateur ne pense pas et n'agit pas comme un serviteur.

Il est possible que l'ouvrier apprécie de plus en plus cet avantage très sérieux de la participation sur les autres modes de paiement : il pourrait s'en autoriser, par exemple, pour réclamer l'établissement de ce régime à un moment, oîi l'introduction d'une machine perfectionnée vient éveiller ses craintes et donner naissance à des conflits. Le surcroît d'efforts nerveux que la conduite du nouvel outil réclame serait ainsi compensé, au plus grand profit, d'ailleurs, du patron, intéressé à l'une comme à l'autre innovation.

III. — II suffit de se reporter aux résultats de la participation que nous avons signalés (voir 1" partie, chap. III, § 2) pour apercevoir la grande supériorité morale que cette combinaison peut conférer à l'ouvrier.

Un de ses effets les plus marquants est l'encouragomenl à l'épargne, 11 est. en effet, bien plus facile au ménage ouvrier de mettre de côté une somme relativement enlevée et reçue en une fois (à ta clôture de l'exercice social), que de prélever jour par jour, pour ainsi dire, les économies nécessaires. 11 est vrai que « le travail moral » est moins considérable ; maïs ce déchet est sans doute compensé par la certitude que possède le travailleur de n'avoir point entamé son budget de l'indispensable, auquel fait toujoun J face le salaire réguli<>r. » La participation n'atteint pw9 le salaire de l'ouvrier, dit M. Alpband, directeur des tra»! vaux de la Ville de Parts ; c'est une sorte d'épargne ui^*'l nisée pour lui ; et c'est par Tépai^ne qu'il peut être mora^ Hsé. u il

Ce sentiment de sécurité que donne la possession assH^| rée d'un petit pécule se retrouve, quoiqu'à un degré moinM développé, lorsque le patron fait de la prévoyance « aiLl nom de son ouvrier » (système de la retenue intégral^ I première partie, chap. I],§oA). I

D'autre part, k la Taveur de la stabilité de son enga^J ment, l'ouvrier sent grandir en lui le souci de la famille; 1 il se préoccupe du placement de ses enfants, et s'efforce de se les adjoindre dans son atelier. « De nonchalant, de gouailleur, d'indifférent qu'il était jadis, et je parle des meilleurs d'autrefois, il est devenu assidu, sérieux, réfléchi (1 }. ..

Il n'est pas douteux enlin que l'ouvrier habitué à l'attention, au zèle, à l'épargne dans les affaires de l'usine, déploie (itms sa famille les mêmes qualités et les ménie* vertus. " Je sais, dit M. Weiler, que le machiniste qui

s'est donné de la peine pour économiser quelques litres d'huile ou quelques hectolitres de charbon ne souffre pas le gaspillage dans son ménage, et qu'il devient, à son tour, un éducateur pour sa femme et ses enfants ^1). »

En un mot, l'ouvrier participant a de la dignité, surtout parce qu'il a une responsabilité ; c'est ce que M. G, J. Holyoake caractérisait ainsi : « J'ai passé ma jeunesse dans une fabrique, j'y ai vu la condition désespérée dans laquelle on vivait et on mourait autour de moi. Vous parlez en vain de la dignité du travail... 11 n'y a pas de dignité du travail, si on ne lui réserve pas une part des bénéfices (2). »

En dehors de ces divers éléments de supériorité morale seule base solide d'un relèvement de sa situation, le travailleur peut encore trouver dans la participation un moyen que nous osons appeler providentiel, d'assurer son émancipation économique. L'étude du mode d'organisation de la participation a montré comment, par la seule capitalisation des parts touchées annuellement, l'ouvrier peut devenir actionnaire de l'entreprise qui l'emploie, tout en gardant la sécurité que lui donne le salariat.

On dira sans doute que la capitalisation de toute épargne quelconque conduirait au môme résultat. Nul n'y contredira : mais on voudra bien concéder — ce que les faits démontrent d'ailleurs à l'évidence — que nulle combinaison ne s'y prête mieux que la participation. L'admission des ouvriers au bénéfice de fin d'année, et leur accession à la co-propriété par l'achat d'actions relèvent de la même

(1) Cf. Vesprit des institutions ouvrières de Mariemont, par M. J. Weiler, p. 34.

(2) Cf. Report on the 20**» annual congress of Coopérative societies^ Dewsbury, 1888, p. 11.

mrrwUuf p^anE. CH&PinE PREMIER

tendanœ : suts oontrsiadre l'oD^Tier à cet emploi détcr- ' miné de ^er- parts, neo n'est plas simple que de l'y enga-: J g^r.tout en lai offrant certaines facilités d'applicalioD (1),

La participation dans les bénéfices pn^pare la participation dans les affaires : tel est l'aspect sous lequel les ou- TFÎers de^Taient la voir. Ils ne ptiurraient souhailer régime plas ronTonoe à leurs aspirations, si loinlaîne que soit encore l'échéance de celles-ci.

Pourquoi, dès lors, les sympathies que rencontre la participation dans te monde ouvrier sont-elles si tièdes? Pourquoi ne figure-i-elle. par exemple, au programme d'aucun def partis ouvriers milîtaDls ? N'est-ce pas chose caractéristique, que dans auatnf des applications existantes, l'introduction de la participation n'a été faite à la demande des ouvriers ?

Nous avons expliqué déjà l'infériorité économique que reprochent la plupart des salariés à ce mode de rémunération du travail. Mais ce n'est point là seulement qu'il faut chercher les causes de la défaveur avec laquelle il esl accueilli : en fait, la participation est toujours une initiative patronale ; des lors, elle est suspecte à la masse des ouvriers, et comme il n'a pas été rare qu'elle fit partie de vastes oi^anisatious de patronage, elle apparaît à leur;yeux comme l'expression d'une sorte de tutelle sociale i laquelle ils sont jatoux d'échapper. Timeo Danaos... D" fait même que la participation peut être si avantageuse pour les patrons, ou qu'elle répond si excellemment à leurs tendances philanthropiques, il résulte que les ouvriers la voient avec méfiance et froîiieur, d'autant qu'il? ont, comme nous l'avons montré, à leur disposition d'autres moyens de n participer aux bénéfices u .

(l)Pour l'eiamen de la participation au pùînl de vue des interdis ita

Et c'est cela même qui constitue ce que nous appellerons la grande équivoque de la participation : imparfaite pour les patrons comme mode d'excitation de la productivité, onéreuse pour les ouvriers comme modo d'ajustement des salaires aux profits, elle apparaît aux uns et aux autres plutôt comme une hypocrite transaction que comme un loyal et solide accord.

3. — La participation comme mode de rémunération du travail au point de vue de son adaptation au milieu industriel.

L'application de la participation est une question d'opportunité : voilà ce qui résulte clairement des expériences rapportées. Mais il est utile de rechercher à quels éléments de la pratique industrielle la participation est liée, en tant que mode de rémunération du travail.

Elle suppose d''abord une certaine éducation générale^ chez le patron et chez l'ouvrier.

Le patron doit être débarrassé du préjugé qui fait de la participation une création d'essence particulière ; il doit renoncer à être loué d'y avoir pris son recours comme s'il avait accompli quelque action méritoire, le distinguant de la foule des mortels ; c'est-ii-dire qu'il ne peut y voir une libéralité. Encore moins doit-il chercher, par l'introduction de la participation, à fortifier l'esprit d'autorité et à exercer sur son personnel une pression quelconque. Mais il doit avoir du rôle des ouvriers dans la production et de leur place dans l'évolution sociale, une conception large et désintéressée. En un mot, l'esprit dans lequel il établit rinstitution doit être sainement démocratique.

salarié, on se reportera utilement à la discussion des objections IX et XVIII, chapitre suivant.

12^ jsroas ?jlx^x^ — oKAfirmc pftcaiEA

L*^ :cLTr.*^-;rî àicT^a; atict, dan^ kor ensemble, atteint ;iz. 3-T*îi-L i "zi:i;:zTi!T:i.t:iL -k i'ëdiKatioD qni les mette à Tabri i-*^ ^^-t^r-^r^ ^".-^ ix 3t:(Hr*sî •« qui donne à leurs pensées, i I-HiTr i-!;*»t»-i I*xr^ ^if-ri'iir-^*'^ ronîté qni naît de la préocc^pkZfic i* IiTJrcir 11^ i^iriîkt 1^ mieux ces qualités s*i1s •: 2.^. i.n{ïii5 •^^:îLS!i-M.^^ ir I^ur dignité par Torganisation, r-i ^'il^ -r !?^ >-- îie^nr f-î^^s î^T-î-fs en face de leur patron et aa fnii:-r3 i-^ Li sioîéiê. Ainsi s«?'ulement ils seront en situïîï-i'ii «r i ît>r>?'pter • - ^t non pas de « recevoir » la parlicif-ation : appr»é»n5^t la Térîlable portée de ce régime, ils sauD>Dt î^'y a«îapter et ne pas en attendre plus qu'il ne porte en lui

C^ s*jnt de<c»>ndïtî»:'ns idéales, va-t-on s'exclamer. Peutêtre, mais cela ne pni-uvepas contre la participation : cela prouve tout au plus c»:»ntre sa généralisation immédiate.

Nous savi.ins bien qu'elle peut réussir dans un milieu moins favoralle. à titre d'exception, — car vraiment les 250 applications existantes restent des exceptions dans la masse des entreprises industrielles. Mais il s'agit précisément ici de voir dans quelles conditions ce mode de rémunération du travail pourrait se généraliser. .

Or, il ne suffit pas encore de trouver réunies des qualités spéciales chez le patron et chez l'ouvrier : il faut aussi que la nature même de f entreprise réponde à certaines conditions.

On ne peut, en eiïet, nous Tavons montré, attendre des patrons, dans leur ensemble, qu'ils établissent un régime dont la productivité du travail ne retirerait aucun avantage sensible. 11 suit de là que toutes les industries n'oH'rent pas un champ d'expérimentation également favorable ; là où le rôle de la main-d'œuvre dans le procès

ANÀLirSE DE LA I^ARTiClPAtlON AUX B^NÉ^ICES 1^9

général de la fabrication est relativement peu important, les chances d'une augmentation de productivité sont moindres.

Tel est, par exemple, le cas des manufactures de laine et de coton : le capital fixe y est aussi élevé que le capital roulant, le rôle des machines y est propondérant, le marché y est soumis à de grandes fluctuations et les résultats financiers y relèvent surtout de la partie commerciale de l'entreprise.

De môme, dans la grosse construction mécanique, dans la fabrication du fer, dans la meunerie, dans d'autres industries encore, la proportion du prix de la main-d'œuvre dans le prix de revient n'est pas comparable à celle des frais généraux et ceux-ci échappent, dans leur ensemble, à toute réduction dans le cours de la production.

Pour les industries, comme les soieries, qui livrent des marchandises de luxe, il se joint à tout cela l'élément instable de la mode.

Dans tous les cas dont il s'agit, le patron aura à considérer l'éventualité que nous avons longuement envisagée plus haut : « La participation ne m'étant pas profitable, dois-je la supprimer et recourir à un autre mode de rémunération ? »

Nous savons les divers partis auxquels il peut s'arrêter, d'après le caractère qu'il reconnaît à la participation. Encore aurait-il tort d'ériger en règles générales ce qui n'est que des présomptions.

Ainsi, M. Portevin, à la suite des excellentes considérations qu'il faisait valoir au Congrès de 1889 à l'appui du rôle de la main-d'œuvre dans la production (1), concluait

(i) Voir annexe n^ VI II.

DEUXIÈME PAl

■ CilAPITBE PBEMIEH

que, dans les iuduslries textiles, le système des prima était préférable à la participation. Cela est très loin d'êln absolu ; voici quelques faits qui le dt'imontrent.

M. Gilman rapporte que les propriétaires des Norritoa Woollen Mills (tissage dp laine aux Etats-Unisj trouvèreD^ en 1887 leur production augmentée dans lu proportion dO 8 à 10 0/0 , exclusivement grâce à l'introduction d'une part de bénéBces proportionnelle aux salaires.

Nous même, nous avons recueilli l'opinion suivante dft la bouche du propriétaire des Bourne Mills, filature de coton, à Tiverfon (Etats-Unis) : « Depuis l'introduction <\t la participation aux bénétices dans mon établissement, j'ai vu s'accroître de toutes les manières possibles la productivité du travail de mes ouvriers et particulièrement ds mes ouvrifcres, «

Enfin, inlerrogant àGand des ouvriers d'une filature il« coton, sur le pointde savoir si la promesse d'une part dans les bénéfices serait de nature à stimuler la production, déj| intensifiée d'ailleurs par le mode de rémunération adopté, nous avons reçu cette réponse : " Qu'on nous promctlO cela, et voua verrez comme bien des choses changeront : présent, nous faisons ce qu'on nous fait faire, rien de plus, parce que les capitalistes gagnent déjà assez sur nous. Mais si nous touchions notre part des bénéfices, ce serait autrO chose: car nous marcherions avec eux dans le mfime chemin et vers le même but. »

A ces quelques faits pris au hasard, on pourrait ajouter cette constatation générale que 13 applications existantes et comptant parmi les plus notables, appartiennent auXi industries textiles du coton, de la laine et du Un.

Quoi qu'il en soit, on voit que la nature de l'iniluatrie n'est pas absolument indill'érente, au moins quHol

ANALYSÉ DE LA t»ARTlClPATION AUX BÉNÉFICES 131

à la valeur de la participation aux yeux des patrons.

11 y a encore lieu de remarquer que les chances de succès seront d'autant plus grandes que l'industrie sera davantage sortie de la période chaotique de création, où les bénéfices sont exposés à de fortes et subites fluctuations.

4. — La participation comme mode de rémunération du travail au point de vue de son adaptation au milieu social,

11 n'est pas permis, lorsqu'on fait Thistoire d'une réforme sociale dans les pays conquis à la démocratie, de négliger l'action d'un de ses éléments les plus actifs, Topinion publique. Souvent elle est l'arbitre unique du succès ou de Tinsuccès ; toujours son appoint est une force. De récents événements ont montré que le moins étendu de ses champs d'influence n'est certes pas celui de la question sociale : à Londres, elle a donné aux dockers organisés par M. John Burns la confiance et la victoire ; en Australie^ elle a fourni aux patrons syndiqués des armes pour dompter « la grande grève ». C'est l'opinion publique qui, en présence des conflits sociaux incessamment renouvelés, force les portes du domaine industriel que les maîtres tenaient soigneusement verrouillées, et s'y j-etteà l'aveugle, confondant les droits et les devoirs, avec cette vague et impérieuse sommation : « 11 y a quelque chose à faire ».

Et ce qui paraît bien l'émouvoir le plus, c'est l'inégale répartition des richesses, ou mieux les excessives fortunes de quelques-uns. De la grande pyramide dont M. Claudio Jannetfait le symbole de la société civile moderne (1), elle

(1) Les devoirs des classes aisées dans la démocratie, conférence par M. Claudio Jannet, p. 9.

DELXI^E PABTI

- CBAPITBE PnEUlER

n'aperçoit souvent que le saillant sommet ; elle De peu! point accepter la déchéance d'une fraction des producteurs de la richesse ; ÎQipr^née d'égal itarisme politique, elle prolesle contre les apparences mêmes de privil?ge5 écono' miques.

Toutes ses sympathies ne sont-elles pasd^s lors acquises à une réforme qui répond si directement à ses aspirations? « Partager les bénéfices » n'est-ce pas juslemeat ce qu'elle demande? Et puis la formule est si simple, sî conciliante, si prête à courir de bouche en bouche » Elle a excellent air. juge M. P. Leroj-BeauHeu,.dc façoi quelque peu dédaigneuse : elle se présente bien, avec lia aspect touchant (!}. » Ce n'est point du tout à dédaigner, cela, en une mali^re où l'aspect des choses décide parfois de leur succès.

Donc, pour nous, l'appui de l'opinion publique a sa part dans les résultats des applications de la participation et comme cet appui tient à des causes permanentes, il mé' rite d'être noté.

Au surplus, la participation aus bénéfices a l'exception nel avantage de ne soulever aucune des questions qui divisent les esprits ; elle ne touche à aucun dogme religieux ou philosophique; elle satisfait à la fois les conservateurs et les réformateurs de l'ordre social actuel ; elle pourrait é^re, en un mot, le point de départ de toutes les bonnes volontés et l'aboutissement de tous les efforli

Mais nous n'avons pas fait assez en montrant ainsi combien la participation ri'pond aux préoccupations th thfurt préseiile.

il) cr. rKi'OMonirjle franfait. 3 janvi

Nous devons rechercher encore dans quelle mesure et de quelle manière elle peut contribuer à rapprocher les classes sociales, à tarir la source des haines et des ressentiments , el^ pour tout dire, à promouvoir les solutions de « la question sociale ». Dans cette voie, les bienfaits de la participation pourraient être inappréciables : on nous excusera donc de nous y arrêter un peu longuement.

La « question sociale » ? ce n'est point, à coup sûr, ce siècle qui l'enfanta : qu'est-elle autre chose, en effet, sinon la question humaine par excellence, apparue avec la civilisation et née d'elle-même, animant toutes les pages de son histoire, éternellement posée et jamais résolue : la question des riches et des pauvres? Qu'est-elle autre chose, sinon la plus fatale des rencontres entre ces deux forces irréductibles du Fait et de l'Idéal ? Car si les hommes s'attachent avec une si persévérante ténacité à asservir à la rigueur d'une formule de justice distributive le mode de répartition des richesses, n'estrce point parce qu'ils ne se résignent pas « à accepter un ordre social qui soit indépendant de toute idée de justice, et que, sans cesse, ils s'efforcent de rendre le fait plus conforme au droit (1) » ?

Le droit, c'est que les richesses — en quantité insuffisante pour les besoins — soient réparties à chacun suivant ce qui lui est dû.

Le fait, c'est que pour produire ces richesses, il faut le concours de plusieurs éléments,et qu'ils ne sont qu'exceptionnellement en la possession d'un même homme. Les sociétés se trouvent ainsi comprendre, d'une part, des prolétaires ou travailleurs, d'autre part, des propriétaires ou capitalistes ; et toujours, à travers l'histoire, ces deux

(1) Cf. Principes d'économie politique^ par M. Charles Gide, p. 438.

groupes se sont trouvés en présence, invoquant leurs droits respectiFs à une part équitable des richesses produites.

Si la H question sociale » est ainsi celle de tous les temps, elle revôt néanmoins, à notre époque, des aspects liîen distincts, quedivers phénomfenes.dans l'ordre économique, politique et moral, ont contribué à dégager.

Dans l'ordre économique, ce fut le bouleversement de l'organisation industrielle par la science, aidée de la division du travail et du machinisme: la grande prodiicUon a submergé la petite, il s'est établi une c organisation meilleure qui semble à la fois avoir quelque chose de divin et de démoniaque (1) ».

Dans le même temps où l'inégalité des conditions économiques s'accroissait, on voyait d'une part l'égalité de droit devenir un dogme politique par l'avf-.nement du suffrage démocratique et la diffusion de l'instruction, et, d'autre part, se former une notion toujours plus élevée de la dignité humaine et du sort de chaque individu.

De cet ensemble de circonstances est née une situation précaire pour ceux qui. cherchant leurs moyens de subsistance dans l'industrie, reçoivent une partde richessesà peine équivalente ou peu supérieure aux nécessité» de leur entretien, c'est-à-dire pour les « ouvriers »,

Ainsi l'axped conli^mparain le plus positif de la questiun sociale est la question ouvrière.

M. le professeur Schœnberg la définit fort complètement en ces termes :

H II s'agit en somme d'une série de réformes relatives au contrat de Iravaîl, fi la nature de la profession, ii la durée du Iruvail, à la situation rotative du travailleur l\. l'égard

roy-lîca

(, p. SHl.

du capitaliste, à son revenu, à son logement, h son alimentation, à son foyer, à son assurance contre les accidents, relatives en un mot à l'existence morale, religieuse, sociale et politique des ouvriers (1). »

Mais parmi ces multiples problèmes, un surtout domine les autres, en tant qu'il se retrouve, pour ainsi dire, à l'origine de chacun, c'est celui de la rémunération du travail. Dans Torganisation actuelle, en effet, les positions respectives de Temployeur et du salarié, qui, en fait, concourent tous deux à la production, sont celles d'acheteur et de vendeur. Et, qui ne sait que, dans de semblables arrangements, les intérêts des deux parties se manifestent comme directement opposés?

L'antagonisme n'est donc pas essentiellement aujourd'hui entre le capital et le travail, en ce sens que ces deux facteurs de la production représenteraient des éléments inconciliables : si cela est superficiellement vrai, c'est en raison des fonctions économiques qu'ils remplissent. Le véritable antagonisme est entre l'acheteur et le vendeur, entre l'employeuret le salarié, entre le patron et l'ouvrier.

Aussi, combien est vraie cette parole de M. Fawcett : « Tant que les relations entre le patron et l'ouvrier continueront à être analogues à celles qui existent entre le vendeur et l'acheteur d'une marchandise, le conflit d'intérêts sera à l'état de menace perpétuelle. »

Ce conflit, si imminent déjà, se trouve encore aggravé par les conditions dans lesquelles se conclut le marché.

Pour l'ouvrier, tout ce que rapporte l'entreprise va à d'autres que lui ; tous les patrons « font fortune », parce que — tendance bien humaine ! — il n'arrête ses réflexions

(1) Cf. Meyers Konversations-Lexicorij article « Arbeltcrfrage ».

136 DEESIÉSE PAVTtE. CHAPITRE mEMlEtl

que 6ur le» ca- ilesce^^ivc réu^âite. Il se lasse aussi de recevoir toajiiurs ud salaire cjuasi-uniforme : MM. Gilniuu et Katscher rappellent fort opportiiDémcDt à ce propos U' masime aDeîenne Varitiat delrctat ; on sait, quelle insistance metteDl. par exemple, les foDclîonaaires des administrations pdblitfues à solliciter des augmentations ds Iraîtemenls.

Puis, l'ouvrier nVnlretieat guère avec l'employeur d'autres rapports que cens de subalterne à supérieur, si bioB qu'il en est venu à le considérer absolument et exclusiv ment comme son maître. De là, un ensemble de sentiments se traduisant à la fois par une hoâtilitc plus ou moins déclarée contre le patron, et par un désintéressement marqué de l'entreprise qu'il dirige.

Ne serait-ce pas, d'ailleurs, méconnaître la nature humaine que de demandera l'ouvrier salarié de mettre en jeu son intérêt personnel au profit de l'entreprise qui l'em* ploie? De même, ne serait-ce pas dépouiller le patron dl ses tendances instinctives que de le supposer rebelle àtoul égoïsme, et incapable de sentiments autres que généreni. ou désintéressés ? On ne peut oublier.non plus, que l'invention des machines, dont le développement a été plus rapide que l'éducation des masses ouvrières, a fourni aux employeurs peu scrupuleux un allié inattendu pourasseoir leur omnipotence et leur richesse.

A peine devrait-on faire un grief aux industrielsd'avoir frénétiquement poursuivi la tâche qui était la leur ; pro' duire en vue de profits aussi élevés que possible; tout 4' pu leur ûtre instrument dans ce dessein, — l'ouvrier compris, qu'il n'était que trop aisé de considérer comnae uni machine, à rendement détciminé.

Enfin, à supposer mOme que les patrons veuillent sediS*

gager de leurs privilèges économiques, ils n'en restent pas moins rivés par les nécessités de la concurrence qui les rendent solidaires des vicissitudes d'un marché tous les jours plus étendu. Solidarité plus périlleuse encore que celle qui les pousse parfois à s'unir pour chasser hors des usines, par de vastes « lock-outs », toute une population ouvrière.

Comment s'étonner, alors, que la guerre industrielle éclate et se prolonge, incessante et toujours renouvelée? La guerre industrielle, c'est-à-dire la grève pour modifier les conditions du contrat de salaire, pour protester contre une réduction ou arracher au patron une majoration de rémunération, au moment où il devient évident que cette concession ne serait pas incompatible avec la bonne marche de l'entreprise. N'est-ce pas chose digne de remarque que, parmi les causes de grèves, les questions de salaires fournissent, à elles seules, une proportion aussi élevée que toutes les autres prises ensemble : la conclusion de M. Burnett, appuyée sur de longues observations, est absolument décisive à cet égard (1).

Périodes néfastes oii s'accumulent les désastres pour les adversaires aux prises et les maux pour la société entière : quelles paroles assez sévères pour qualifier une organisation où, dans la seule année 1887, aux Etats-Unis d'Amérique, 350.000 hommes perdirent 10 millions de journées de travail, ce qui se chiffre par une perte en numéraire de 70 millions de francs ; où, dans ce même pays, la période de 1881-86 compta 3002 grèves, entraînant

(I) Cf. Report of the Chief Labour Correspondent on the Slrikes and Locks-outs ofi895^ p. 10. « On peut désormais admettre comme une règle générale que la plupart des conflits surgissent à propos de questions de salaires. »

138 DEUXIÈME rABTIlî. — ■ nHAVlTKE PKIÎ.MiliK

1 million 3S0.000 ouvriers i;! une porte totale de 500 mil lions de francs dont 173 millions pour les entreprises 323 millions pour les travailleurs? Piïriodea sanglanti ofi tous les excès sont possibles et presque jusliBës : cai <i la guerre, c'est la guerre! et le jour où l'on a décid que l'appel à la force est li^gitime, on ne peut empéehf celui qui a cette force en mains de s'en servir dans toul la plénitude de son droit \6gal {1 ) ii.

E)t, si les hostilités ne sont pas ouvertement déclarée: ce n'en est pas moins, à l'imitation des peuples de l'Europ contemporaine, la « paix armée » qu'entretiennent grands frais les belligérants de demain.

Un conflit semblable toucbe aux base sm^mes de l'ordre social et doit forcément se prolonger hors du domaine de l'industrie.

Avec la perception trfes nette que « les inventions mn^ dernes procurent de gros revenus, des gains considérables », et cette croyance trf's profonde qu'il ne reçoit pas « la part qui lui est due dans les bénéfices conférés par ces inventions aux capitalistes » (2), l'ouvrier a pu, àcôl* de la haine de son patron , concevoir celle de tous ceux qui possèdent. Le terrain s'est trouvé préparé pour recevoir les semences des doctrines qui, de toute antiquité, ont cherché à résoudre cette antinomie du fait et de l'idéal dont nous avons montré la fatalité.

^'adaptant aux exigences de la pensée modoroe et aux besoins des démocraties positives, le socialisme s'est fait scientifique. 11 a cherché son point d'appui dans des so-

(1) et. Varbilroqe industriel dfva par Julien Weiler, p. 3i.

(2) Cf. te »ocii,mwi- ,.U.'mn,i,l d

■e économi^ut

phismes de la science économique et des apparences de l'évolution sociale, et il a dénoncé le « régime capitaliste comme dépassant en puissance tous les régimes antérieurs de travaux forcés (1 ) ». 11 a montré le travailleur abandonnant sur son labeur quotidien une plus-value non payée dont bénéficie le capital, qui «• s'enfle ainsi qu'une éponge » de toutes les spoliations faites au détriment du travail. 11 a prédit la concentration de toutes ces richesses volées entre un nombre toujours plus restreint de capitalistes, en face desquels se dresserait, toujours plus nombreuse, la foule des salariés réduits à la plus horrible des servitudes. A ce siècle plein de merveilles il a donné pour criminelle devise : « Les riches deviendront toujours plus riches et les pauvres toujours pauvres. » 11 a proclamé que c'est à la classe exploitée que revient la mission historique d'achever l'œuvre de démembrement du capitalisme, déjà entamée par les conditions mêmes de son développement ; solidarisant, enfin, les intérêts de tous les salariés par dessus les frontières, il a mobilisé le prolétariat pour entamer la guerre des classes et le jeter à l'assaut des privilèges politiques et économiques de la bourgeoisie capitaliste. La tache finale, libératrice de l'humanité travailleuse, serait « d'exproprier les expropria teurs », pour faire entrer tous les instruments de production dans le domaine social, et instaurer le collectivisme.

Nous n'avons reproduit les traits principaux des théories de Karl Marx, devenues depuis les récents congrès socialistes internationaux le programme commun de tous les « Partis ouvriers » du monde, que pour éclairer davantage le péril social. Ce n'est point le moment d'expliquer com-

(1) Cf. Traductiorf française ôe*Das Kapital de K. Marx, par G. Deville, p. 4.

IXIÈME PARTI lî.

ment l'histoire des pays les plus développés sous le rapport industriel el par suite les plus exposés aux effets du régime actuel, dévoile de maniferc irréfutable les spécieuses hypothèses sur lesquelles s'élaie le socialisme conte m po rai n.

Nousavonshâlede rormuler la pensée qui, pournous,re sort do ce rapide examen : c'est que la question sociale est , essentiellement la question des salaires, et que, parsuite, I celles-là seront seules réellement fécondes parmi les ré- I formes introduites, qui la pénétreront jusqu'à la rooellft | même, si Ton peut ainsi dire.

La voie est donc toute (racée pour le réformateur pratique : il doit s'attacher à l'organisation de l'atelier, et notamment à la rémunération du travail. Et c'est Ici que le principe qui est à la base de la participation apparaît dans toute sa haute valeur sociale : car, d'une part, il remètlie efficacement au vice essentiel du salarial, — et d'autre part, il exl conforme à /'évolution de téconomie industrielle.

Que la participation aux bénélices, en particulier, remi'die efficacement au vice essentiel du salariat, cela semble évident. Le conflit social na!t, en effet, avons-nous vu. de ce que les relations de patron à ouvrier sont celles d'acheteur à vendeur. Or, n'est-ce pas un amendement très réel au marché conclu, qn'une disposition en vertu de laquelle les intérêts de l'acheteur et du vendeur deviennent solidaires, les aléas de l'opération se trouvant, dans une certaine mesure, effectivement partagés par chacun d'eux! La remise àl'ouvrier, au moment mCmenùse faille bilon de la production, d'une part deces bénéfices dont l'anic cellement le trouble et l'égaré parfois, n'est-ce pas s

ANALYSE DE LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES 14l

envie étouffée et satisfaction donnée à ce vague « droit à la richesse produite » qu'il éprouve au plus intime de son être ? Et si, promise, cette part ne lui est point accordée, faute de bénéfices, n'est-ce pas pour lui le témoignage d'un fait qu'il ne sait ou ne veut apercevoir : la faible proportion des entreprises qui réussissent brillamment ? Dès lors, les causes d'antagonisme ayant disparu, la haine ne va-t-elle pas faire place à l'apaisement, en même temps que l'intérêt personnel, enfin réveillé, va associer le travailleur à la fortune de la maison qui l'emploie ? Du même coup, les tendances à la pacification ne vont-elles pas surgir du côté du patron, auquel sont enlevés de grands et légitimes griefs ?

La participation, disions-nous encore, est conforme à révolution de l'économie industrielle.

Cela ne répond pas à la question, souvent et fort peu scientifiquement posée : « La participation peut-elle remplacer le salariat?», mais bien à cette autre: « Les conditions d'éclosion et de développement du salariat tendentelles à se modifier, et dans quel sens? »

Or, la cause essentielle du paiement en salaire fixe a été que le travailleur manquait de point d'appui dans l'organisation sociale : dénué de ressources, il ne pouvait s'exposer aux risques des colossales entreprises modernes. Comment eût il d'ailleurs songé à revendiquer autre chose que le prix de ses services, alors qu'il ne pouvait se croire des droits à être placé sur le même rang que son patron, dont le séparait unabime de mœurs, de connaissances, de nécessités totalement différentes ?

Aujourd'hui, quelque ardeur que mette l'école socialiste à y contredire, la situation matérielle des ouvriers s'est

XIÈSIE PARTIE.

ans tous les pays où la grande 1 certain degré d'exlen&ion ; k's

notablement améliorée,

production a déjà acqnis

ressources ne leur font plus absolument défaut ; en mi'nii'

temps, l'instruction les a rendus conscients de leurs droits

et l'affranchissement politique a encore fortifié chez eux

le sentiment de la dignité personnelle.

Quant aux commodités que vaudrait au\ travailleurs Ip régi me du travail à forfait, elles deviennent bien relatives pour ceux-là d'entre eux auxquels la prévoyance s fail une certaine autonomie : M. le professeur De Ridder le montre d'une mani&re saisissante:

H Les ou^Tiers prévoyants et économes, ont-ils intérêt à se soustraire aux risques industriels? Pour obtenir leur salaire, ils doivent subir un double escompti-: i" le patron doit récupérer l'intcrM des avances qu'il leur fait ; 2' assumant tous les risques de l'entreprise, il duil exiger une prime d'assurance qui l'indemnise, et audel.'i, du péril auquel il s'expose. A combien s'élfeve ce double prélèvement"? Il ne doit pas être inférieur à 12 ou la 0/0. La sécurité, on le voit, est une denrée que le travailleur achète à un prix exorbitant. Et ce sacrifice, ne l'oublions pas, il le renouvelle d'année en année (I). «

La conclusion s'impose ; Ja rigueur gui faisait du forfait du salaire une m'cesaité sociale tend à se relâcher.

L'évolution du salariat à laquelle nous nous sommes déjà référé précédemment, montre combien de plus en p!ii> cette déduction entre dans le domaine des faits. Les él»' pes de l'histoire économique se dessinent , parallèles i celles de l'histoire politique, en Angleterre surtout, où U tendance des ouvriers à prendre leur part des bonnes et

des mauvaises chances de l'entreprise s'aftirme par des arrangements variés; en Australie aussi, où les ouvriers sont co-propriétaires actionnaires d'une grande partie des entreprises (i). Puis, peut-on ne pas tenir compte de Tirrésistible essor de Tassociation, coïncidant dans les dernières années de ce siècle avec la croissance de Vitistinct social qui conduit, dans la question des rapports entre les divers facteurs de la production, à des jugements bien différents de ceux qui s'inspiraient naguère d'un pur individualisme? On oublie trop, à cet égard, quels immenses progrès constituent les invisibles conquêtes de chaque jour: croirait on, par exemple, qu'en 1878, à l'exposition universelle de Paris, une négociation fut nécessaire pour obtenir le maintien sur un panneau du mot associatiofi (des ouvriers aux bénéfices du patron) ! Onze ans plus tard, en 1889, on élevait à l'Esplanade des Invalides un monument en l'honneur des associations coopératives d'Angleterre.

Si les tendances de l'évolution industrielle sont bien celles que nous venons de rappeler, il apparaît nettement, par tout ce que nous avons dit de la participation, qu'elle est essentiellement adaptée aux nécessités sociales du moment.

Voici deux faits historiques qui confirment ce point de vue.

Dans la société romaine de la décadence, lorsque, les conquêtes achevées, le marché des esclaves se restreignit peu à peu, il fallut, pour sauver ce qui restait de l'industrie et de l'agriculture, épargner les travailleurs et exciter chez eux le zèle et la diligence. Quel fut le procédé auquel

(1) Gf . Problems of Greater Britain^ par M. Ch.Dilke, livre II, 6« partie.

144 DEtJSiÉME PanTEÈ. tllAPltBE PREMIER

on eut recours? Lu publiciste italien, M. Vaccaro, l'apprend :

(1 Lorsque le maître ne put plus se faire des rentes i l'aide du fonet, il chercha à stimuler l'émulation de l'ea clave on l'admettant à participer.d'une manîfere restrcintfl aux produits de son travail. A la campagne, celte partie palioii fut plus forte. Gomme les esclaves chargés de l culture des fonds de terre devaient être constamment soni l'œil du maître, cette surveillance dut parailre fatiganU et incommode îi celui-ci. Pour éviter cet ennui, ce dernie^ se contenta de faire travailler les esclaves pour leur pro-^ pre compte, en exigeant d'eux, un revenu fixe en denrées ou en argent (1). »

L'autre fait est plus récent. En 1666, se fondaàBrém^ une société pour la pèche maritime : suivant i'usagt on slipulii que les pécheurs recevraient une part (U moitié) dans la recette provenant de la vente du poissot Les affaires périclitèrent bientôt, les hommes se trouv! trop exposés aux aléas d'une campagne infructueuse, L société se vit forcée de leur assurer un certain salaire fiu sous la forme d'une rémunération mensuelle de soisand thalers d'or, répartie proportionnellement à l'importance des services. Dès ce moment les bâtiments de pèche, ma^ gré un nombre inférieur de journées de travail, foumirenl un chiiïre supérieurde caisses de poisson (2).

Cela, c'est, en un trait, toute l'opportunité de la partiel-^ pation que nous définirons ainsi : a/lier la nécessité du salaire à rëqvitè du partar/e.

Unepropriété particulière delà participation la rend pro- ,

(1) Cf. Le lullepour l'exisleii:

B«ro,p. in.

(2) Cf. Ra|iportcilé Jp M. Eaiilt ClieValli

■/Tels ilatis rhumaniéi^. par M. Val-}

pre surtout à favoriser la tendance associative : elle permet — nous l'avons signalé dans la première partie— raccession immédiate des ouvriers à la co-propriété des actions par la capitalisation des dividendes distribués. Et cet avantage de fait n'est, à coup sûr, pas le moins important, à preuve Texemple de TAustralie.

En résumé, si la participation est conforme à l'évolution de l'économie industrielle, c'est qu'elle tend à amender le forfait du salaire dans le sens de l'association entre employeurs et salariés. Aperçoit-on à présent combien elle se complète utilement, dans les entreprises où s'y prête l'état d'avancement des mœurs industrielles, par la constitution de ces « conseils d'usines » où s'évanouissent les derniers préjugés, parla rencontre loyale de tous ceux qui collaborent à l'œuvre commune ?

Participation dans les bénéfices, participation dans la direction : n'est-ce point là vraiment le rêve de liberté, de solidarité et de pacification sociale? Et pourrait-on imaginer, dans le trouble présent, un programme tout à la fois plus pratique et plus idéal?

C'est justement ce qui vaut à la participation le patronage de tant d'esprits éminents et les sympathies évidentes des classes où se forme le sentiment public.

Mais il n'est pas douteux que tout autre système, inspiré de la même idée, répondrait aussi exactement aux aspirations sociales du moment^ à la condition que son fonctionnement ne soit pas préjudiciable à la communauté, et particulièrement au besoin croissant de paix et de sécurité.

Or, il ressort avec évidence de notre analyse économique de la participation que, d'une part, celle-ci est loin de ré-

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