Guillaume de Jumikgks, \'I. p
2. — Benoit de Saint-More. CJir. Duc^ de Norm. Ed. F. Michel, vers 30. 8-25-829.
L'erreur s'est propagée et M. de la Borderie le place lui aussi près de Pontorson, à Cherrueix. Or il n'y a pas de Cherrueix dans le voisinage de cette petite ville ; Cherrueix est une commune du canton de Dol à quatre lieues environ de Saint-Malo.
L'attaque de la Normandie par les Bretons faillit se transformer pour ceux-ci en un véritable désastre : une flotte normande menaça les côtes bretonnes et il fallut l'intervention de l'archev^èque de Rouen, oncle des deux ducs pour les reconcilier, La paix, plus ou moins sincère, se fit dans l'enceinte même du Mont Saint-Michel : « Alain, dit avec raison M. de La Borderie, prêta le serment le couteau sous la gorge, car un hommage ainsi extorqué ne peut nullement passer pour une reconnaissance du droit des Normands. » '
A la mort de la duchesse Havoise, (3 février 1034), ses deux filsqui, jusquelà, exerçaient pourainsi dire encommun l'autorité ducale, bien que, depuis sa majorité Alain seul eut droit au titre, ses deux fils, disons-nous, se brouillèrent. Eudon ne fut pas satisfait de l'apanage pourtant considérable, (diocèses de Dol, d'Aleth, de Saint-Malo et de Tréguieri, que lui octroyait son frère. Une révolte éclata bientôt entre les seigneurs bretons qui se partagèrent en deux camps. Finalement, l'armée d'Eudon fut mise en déroute près de Dinan.
Cependant, la réconciliation entre Alain 111 et le duc de Normandie paraissait sincère et durable, si bien que Robert partant pour un pèlerinage en Orient, confia son unique héritier, un fils naturel, Guillaume, à son cousin Alain.
Robert mourut au cours de son voyage.
A cette nouvelle, un parti important refusa de reconnaître pour duc le jeune bâtard. C'est alors qu'Alain intervint, battit Montgommery et l'exila ; mais les partisans de ce dernier empoisonnèrent le duc de Bretagne qui paya de sa vie la sollicitude dont il avait entouré Guillaume et le zèle
1. — De i.a BoRnF.niE : HUtrdre de Bi-etar/ne. Tome III. p. 1). Voir .lus.si Guillaume de Jumièges. VI, 8 et 11.
qu'il avait déployé pour assurer sur sa tète la couronne de Normandie.
Alain laissait deux enfants, une fille appelée Havoise et un fils, Conan, qui lui succéda sous le nom de Conan IL La jeunesse de ce prince fut malheureuse; son oncle Eudon, duc de Penthièvre, l'obligea à sexiler; enfin, vers 1055, Conan ressaisit le pouvoir et conclut, en 1062, une paix avantageuse avec Eudon qui retourna dans son apanage. Ce fut, vers cette époque que des démêlés surgirent entre Conan et l'ancien protégé de son père. En 1064, Ri vallon, sire de Combourg, ayant réuni un groupe de seigneurs du comté de Rennes, se révolta contre l'autorité ducale. Apprenant que Conan se dirigeait vers Combourg dont le château ne possédait pas des moyens suffisants du défense, Rivallon s'enferma dans la tour de Dol et sollicita le secours de Guillaume le Bâtard. Celui-ci était justement en train d'élever à la frontière bretonne, à Saint-James de Beuvron, un château considérable.
Fort de cet appui qui lui assurait une retraite, en cas d'insuccès, Guillaume envahit la Bretagne. Cette expédition, à laquelle fait seulement allusion Ordéric Vital et que rapporte, sauf le siège de Dinan, Guillaumede Poitiers, est figurée tout au long sur la curieuse broderie de Bayeux, appelée le plus souvent tapisserie de la reine Mathilde '. On voit sur la toile, Guillaume et Harold, celui-là même avec lequel il devait se mesurer deux ans plus tard à Senlac près Hastings, franchissant le Couesnon, non loin du Mont Saint-Michel. Le Mont est figuré très grossièrement par un château élevé sur un monticule; plusieurs soldats qui ne suivent pas les gués s'enlisent dans les sables mouvants et Harold de leur tendre une main secourable : « El hic Ilaroldus trahebat cos de arciia. »
Enfin l'armée arrive sous les murs de Dol. Cette ville est figurée par une tour ; on voit, sur la broderie, un homme qui
1. -^ Description de la Tapif^^erie de Bayeux, traduiti' de Smart Lf: TuiEULMEit, Caen, Mancel. 1824 et Tapispterie c/e la reine Mathilde, album photographique édité par Deslanues, Bayeux, j)lanches 8, 'J et 10-
descend de cette tour au moyen d"une corde : « La scène suivante, dit M. Smart Le Thieullier est, sans contredit, la plus remarquable de toute cette ancienne broderie. Elle représente un fait, passé presque sous silence par tous les historiens anciens et même par les chroniqueurs bretons et normands. Cependant, on ne peut douter de la réalité de ce fait en voyant le dessin, ainsi que l'inscription suivante : « Hic milites Villelmi ducis pugnant contre Dînantes et Conan claves porn'xit. » Cette partie de la Tapisserie représente la ville de Dinan assiégée par les troupes de Guillaume qui, avec des torches, mettent le feu aux palissades. Les assiégés paraissent défendre vivement leurs murailles. D un autre côté, on voit un homme, armé de toutes pièces, sans doute Conan, présentant les clés de la ville au bout de la lance de sa bannière et un autre homme achevai, également cuirassé, probablement Guillaume, qui reçoit ces clés au bout de sa lance, décorée d'une petite oriflamme i. »
Conan, débarrassé de Guillaume, réussit assez facilement à pacifier la Bretagne, mais il subsistait toujours, dans l'esprit de ce duché, des idées de vengeance contre le duc de Normandie. Conan attribuait au parti du bâtard l'empoisonnement de son frère Alain et il lui gardait rancune de son intervention en faveur des seigneurs révoltés. Il guettait une occasion de prendre sa revanche : il la trouva, quand il apprit que Guillaume se disposait à envahir l'Angleterre '-.
On dit qu'un chambellan du duc de Bretagne, empoisonna à l'instigation du duc de Normandie les gants, les rênes et
1. ■— Sur la Tapisserie de IJayeii.x, voir Arc/itrol. Vol. xvin, p. 359; XIX, p. 28, 182. LiTTi.ETo.N llist. Heniiril. I. 353 Dk. Com.ingwooo Bruce, T/ie Baijeax Tape try elucldated, London, 1855; Planché : Journ. oj t/iP Briiifs/i Archœolorj. Ans^oclat. June. 1867. p. 194 et enfin Frkeman Tke Autlioiity of ihe Baijeux Tapestnj, Norm. Conq. 2" Kd. III p. 362-375.
2. — Op.uKnic VriAi-, Hint. Eccl. Ed. Le l-'révo.st. I.ivr. iv. \). 259-260, complète ce récit extrait di; Guillaume de Jumiego.s : « Conanum strenuissimum consuleni veneno infccit, quem mortuuni Britannia tota pro urgente probitalc incffabili flotu deflevit. »
le cor de guerre de l'infortuné Conan, qui mourut quelques jours après à Château-Gontier. C'est ainsi que Guillaume se serait débarrassé de son ennemi *.
La mort de Conan eut pour conséquence de taire passer la dignité ducale dans la maison de Cornouailles. Elle devait donner trois ducs à la Bretagne :
1° Hoël de Cornouailles, qui régna de 1066 à 1084.
2" Alain Fergent, son fils, qui prit le pouvoir de 4084 à
3° Conan III, fils du précédent qui régna de 1112 à 1148.
L'avènement de Hoël eut certainement été l'occasion de compétitions et de luttes violentes entre le duc légitime, le comte de Léon et le duc de Penthièvre, Eudon, si, à cette époque « tous les jeunes gens, les bouillants, les batailleurs, tous les aventuriers et ambitieux de Bretagne n'avaient pas été occupés ailleurs. Tous avaient suivi Guillaume le Bâtard de l'autre côté de la Manche et étaient, à cette heure même, occupés à conquérir avec lui l'Angleterre ». On comptait parmi eux, au dire de Bertrand d'Argentré, « le vicomte de Léon, Robert, sire de Vitré, Raoul, fils de Méen, sire de Fougères et père de Henri de Fougères, vicomte de Dinan, le sire de Chàteaugiron, Raoul, sire de Gaël, le sire de Lohéac et un grand nombre d'autres gens de guerre sous la conduite d'Alain, surnommé Fergent. » Malheureusement les documents sur la coopération bretonne à l'expédition de 1066 font à peu près complètement défaut. Les recherches faites dans les Archives Départementales et particulières ne nous ont donné aucun résultat appréciable. Seul le Domesday Book a pu nous fournir quelques indications; elles nous ont permis de déterminer quelle fut la participation de plusieurs seigneurs bretons à la conquête normande et d'ajouter un assez grand nombre de noms à l'énumération
1. — Consulter aussi : Dom MonicE. Preuve?, H. de Brct. I. 427 et Le Baud : Hist. de Bret. inédite. Paris, Bibl. Nat. ms. fr. 8.266 n" 146, cité par de La Borderie. Hist. de Bret. IIL p. 25, on note. La Chronique de Saint-Brieuc, p. 36 mentionne seulement la mort de Conan, sous la date de 1066; de même les Chroniques d'Anjou. Lauise. l. 280 et IV. 11 serait donc bien téméraire d'accuser Guillaume d'un pareil crime.
très succincte de d'Argentré, de Dom Lobineau et de Dom Morice.
Tout d'abord il paraît bien certain que la Bretagne ne joua aucun rôle dans la préparation matérielle de l'expédition; elle ne construisit ni n'arma aucun navire.
La Bibliothèque Bodléionne, à Oxford, possède un petit manuscrit, le n" 166, écrit sur vélin et paraissant être du treizième siècle. Il est lormé d'une seule feuille, il a pour titre : De xavibvs per magnatos Normaxniœ provisis pro PASSAGio Ducis WiLLELMi IN Angliam. . . Il a été imprimé par TaN'lor sur Gravalking, ainsi que dans l'appendice du premier livre de l'Histoire de Henri II par Lyttleton. Son authencité paraît douteuse à certains critiques. Il est connu sous le nom de manuscrit anon^^me de Taylor. Il n'enregistre aucun bâtiment équipé par les Bretons pour la conquête: de plus, l'absence de toute donation par Guillaume aux abba3'es et aux monastères de Bretagne, alors qu'il se montrait si généreux envers les établissements similaires de Normandie, du Maine et de la Picardie, démontre qu'il ne reçut aucun subside des religieux établis dans la presqu'île armoricaine.
Quelle était la force numérique du contingent breton? Tous les textes sont muets à cet égard. Un auteur, M. Delaporte, sans indiquer, et pour cause, la source de son information l'évalue à 5 000. Tout récemment M. Loth déclarait qu'un tiers de l'armée de Guillaume était composée de Bretons. Cette évaluation plus prudente, puisque nous ignorons la force numérique de toutes les troupes réunies par Guillaume repose sans doute sur ce fait que l'armée de Guillaume à Senlac était composée de trois corps; le premier sous les ordres de Roger de Montgommeri et de Guillaume Fitz Osbern, était formé de Boulonnais, de Picards et de mercenaires: le second, commandé par Alain Fergent et Aimery, vicomte de Thouars, de Poitevins, de Bretons et de Manceaux et le troisième de Normands. En admettant que ces trois corps fussent d'égale force, ce qui n'est nullement démontré, les Bretons du second corps étaient mêlés aux soldats du Poitou et du Maine et il est établi que la partipation de ces deux duchés fut active : les Bretons n'auraient
donc formé que le tiers de ce corps d'armée, ce qui représenterait un neuvième de Tarmée totale ; mais pour déterminer exactement ce que représentait numériquement ce neuvième, il faudrait connaître le nombre exact des soldats de Guillaume; nous Tignorons, ainsi que celui des effectifs anglais '. Communément, on fixe à 60.000 hommes l'effectif des troupes continentales et même plus; mais certaines autorités '^ l'abaissent à 14.000 hommes, Guillaume de Poitiers ^ parle de 50.000, chiffre donné également par Ordéric Vital ^ qui y ajoute encore une armée defantassins. Hughes de Fleury élève ce nombre à 150.000 '. Faut-il enfin considérer le chiffre le plus faible comme représentant celui des chevaliers et le plus fort comme étant celui des soudoyers que ceux-là avaient à leur service, tel que le compte s'établissait au moyen-âge.^... Il est àcraindre que la question ne soit jamais résolue. S'il nous était permis d'exprimer une opinion personnelle basée sur la critique des textes, l'examen du champ de bataille, le nombre approximatif des vaisseaux utilisés pour le transport des troupes les moyens dont le duc de Normandie disposait à cette époque, nous proposerions le chitire de 25.000 hommes: le contingent breton, dans cette hypothèse s'élèverait donc à un peu plus de 2.500 combattants.
Ce contingent, à part les seigneurs qui le commandaient en chef, était, surtout form.é de mercenaires. A l'époque de la Conquête, les vilains de Bretagne ne prenaient pas part aux expéditions lointaines et le seigneur n'avait pas le droit de les entraîner loin de leurs foyers. « Les actes de ce temps dit M. Henri Sée '■ stipulent, souvent, que les vilains sont convoqués non pour l'offensive, mais pour la défensive;
1. — Fheeman, Noi-inaa Conqaest. III. p. lb,i. 2" Ed, The English numbers at Senlac. Appendix, note LL.