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DOMINATION ROMAINE

Rien ne peut compenser pour les peuples la perte de leurindépendance : néanmoins la domination des romains fut une espèce de bienfait pour les Gaulois. Dès qu'ils furent résolus au joug, ils devinrent sédentaires, la science religieuse et la valeur guerrière ne furent plus les seules forces sociales. Les villes se transformèrent en municipalités,

l'agriculture se développa, l'industrie et le commerce se constituèrent en corporations sur les modèles fournis par les vainqueurs.

Dans un temps où les rivières sont les meilleurs chemins, la navigation, qui avait déjà quelque développement, en prit davantage.

Les preuves abondent dans le Recueil d'inscriptions latines pour signaler les collèges de liantes. Leur principale occupation, comme celle de YAnnone en Italie, était d'approvisionner de blé les pays. Aussi jouissaienl-ils de grands privilèges. Ils étaient dirigés par des chevaliers, des préteurs, des sénateurs même, et présidés par des patrons qui, d'après le P. Menestrier 15, ressemblaient assez aux prévôts des marchands de l'ancienne France.

Les communautés les plus connues exploitaient le Rhône, la Durance, la Saône, la Loire et la Moselle 16. La seule qui nous intéresse est celle qui fréquentait la Seine. Je remarque qu'elle seule, au lieu de tirer son

nom du fleuve qu'elle desservait, nautœ Rhodanici, Ornentici, Ararici, Ligerici, Mosallici, le prenait de la principale ville de son cours, Parisiaci, sans doute parce que leurs fortunes étaient liées ensemble. C'est le motif aussi pour lequel elle subsista pendant que les autres se sont dispersées et ne sont plus qu'un souvenir historique.

Du reste, Paris avait une véritable importance fluviale : César y avait réuni l'assemblée générale de la Gaule ; les Bagaudes, au 111e siècle, s'étaient défendus sous ses murailles; plus tard, quand les progrès des barbares sur le Rhin avaient forcé l'administra-

tion impériale à chercher une résidence moins exposée que Trêves, on avait porté naturellement les yeux sur la ville qui domine les trois vallées de la Seine, de la Marne et de l'Oise ; les empereurs y avaient construit à la pointe occidentale de l'île un château qui servait de forteresse pour la défense de la rivière, et de curie pour les assemblées ; enfin, ils y entretenaient une flottille armée 17, de laquelle Danville18 et Valois19

prétendent que la vue a inspiré aux Parises l'idée de prendre un navire pour enseigne. Je demande au lecteur de ne pas rire de la bévue de ces savants, qui ont rendu d'ailleurs d'immenses services à l'érudition.

Les Parises et leurs nautes n'ont guère laissé de traces administratives ; mais on conserve de leur passage des objets fort intéressants à étudier : ce sont deux cippes trouvés à Paris, l'un sous Notre-Dame en 1711, l'autre en face de la Sainte-Chapelle en 1784; une pierre gravée recueillie en 1816 dans les fouilles faites au quai Desaix, et une médaille publiée en 1838 par la Revi{e Française de Numismatique, de M. de la Saussaye.

Le cippe élevé sous Tibère a été décrit plusieurs fois, mais toutes les pièces n'en ont été reproduites que dans YHistoire de Paris, par Felibien et dom Lobineau. J'appelle l'attention des archéologues sur le dessin qui semble être un gouvernail.

Parmi les bas-reliefs qui ornent le second monument, contemporain du premier, celui

qui me frappe le plus a pour type un jeune homme dont la main gauche est armée d'un gouvernail20.

Le troisième objet, qui semble dater de Dioclétien, est une émeraude portant en creux la figure de la Fortune, notre maîtresse à tous, TravTapxïa, comme dit la légende, la main sur un gouvernail21.

La médaille de Rigollot est d'argent.

L'avers a pour suscription le mot de PARI- SIV. Or, on ne trouve Lutèce désignée sous le nom de Paris que depuis le concile de 362, et cette dénomination n'a été la seule qu'à la mort d'Ammien Marcellin, vers 390 22. Cette pièce est donc plus récente. Le revers représente sans doute la Seine sous les traits de la Fortune, assise dans un fauteuil, tenant de la main droite une corne d'abondance et de l'autre un gouvernail.

Le caractère de ces monuments variés est bien curieux. La politique romaine se montre là tout entière, s'appliquant à extirper de la Gaule l'esprit national et religieux. D'abord on tolérait chez les peuples vaincus l'exercice

de leur culte, dans l'espoir de le tuer par l'indifférence ; puis on les obligeait à adopter les divinités païennes, sauf à les laisser leur donner des attributions druidiques. Les villes gauloises perdaient leurs vieux noms et en recevaient de romains ; elles gardaient l'usage d'avoir une monnaie particulière, mais à la condition de se servir dessus de lettres latines.

La répétition de ce gouvernail aux temps divers d'une même époque, c'est-à-dire pendant toute la domination romaine, depuis le règne de Tibère jusqu'à l'arrivée des Francs à Paris, m'a fait penser que cet instrument était peut-être le signe de nos ancêtres.

J'espère avoir deviné juste, mais je ne l'affirme pas. Quoi qu'il en soit, mon esprit se refuse à admettre qu'une corporation aussi utile n'ait pas eu un cachet pour donner de l'authenticité à ses actes et pour marquer ses marchandises. C'était l'habitude à Rome de porter au doigt un anneau qui servait à signer (annulus signatoriits) . Ce privilège, d'abord restreint aux sénateurs, s'éten-

dit jusqu'aux affranchis, et, à plus forte raison, aux collèges; on sait même23 que les villes de l'Empire avaient toutes un sceau public : assertion qui suffirait à me faire croire que Paris, sinon ses bateliers, avait le sien.

Je ne veux pas qu'on me reproche de passer sous silence un édifice bâti dans notre cité pendant la domination romaine, et qui semble à deux archéologues distingués24 contenir l'origine des armoiries actuelles de Paris. Toutes les retombées de voûte de la grande salle des Thermes en effet étaient supportées par de longues pierres sculptées en forme de demi-galère25.

Il me paraît tout simple de prendre ces moitiés de vaisseau pour celles qui se trouvent sur les deniers romains. Je m'imagine que l'empereur avait mis la marque de l'Empire sur son palais. Car cette monnaie, ayant cours dans l'univers d'alors, on se demande pourquoi notre ville seule avait pris ce symbole plutôt que tout autre.

Je n'ignore pas ce qu'il y aurait de poé-

tique à voir Rome transmettre à Paris ses armes comme le sceptre de la civilisation.

Et quasi cursores vitœ lampada tradunt 26. Mais il faut savoir respecter la vérité.

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