‹ La partie de dames: pièce en un acteChapitre 8 sur 17 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

MADAME d'ERMEL.

Est-ce qu'elle est gravement malade; Jeanne Nicot?

JACOBUS

Elle va mourir un de ces matins. (Madame d'Ermel se lève, sa physionomie exprime la compassioa, elle prend sa bonbonnière qui est sur la table de jeu et vient devant la chaise que Jacobus vient de quitter. Jacobus

tourne la tète du côté du public.) Bah ! c'est cc quc Ics pauvres

ont de mieux à faire. (Madame d'Ermel repose sa bonbonnière sur la table de jeu en faisant un mouvement de colère, puis vient prendre le gvié'^ ridoa qu'elle porte devant la fenêtre.) Hcm ! hcm ! (jacobus reprend un

moment après.) Et qu'est-ce quc VOUS avcz décidé pour votre banc, Madame!

MADAME D*£RMEL.

J*ai décidé queje ne le ferais pas rembourrer, pour ne point causer de scandale. — C'est le conseil de mon curé.

Elle revient s'asseoir sur le fauteuil à droite de la cheminée, prend son tricot sur la petite table à ouvrage et se met à travailler. Jacobus retourne son fauteuil face au public.

JACOBUS, d'une vois, lente et saccadée.

Votre curé, que le scandale effarouche si fort quand il s'agit des aises d'autrui, réserve, pour sauvegarder les siennes, des maximes plus accommodantes . Ce serait sans doute une terrible pierre d'achoppement qu'un siège rembourré dans une église ! Mais que Ton voie, durant tout le cours de la sainte journée, monsieur Tabbé méditer sous les ombrages d'un parc, en tête-à-tête avec sa paroissienne, comme un berger antique, cela n'est rien ; on jasera, on en causera, c'est vrai... mais, après tout, l'Église a ses privilèges, et honni soit qui mal y pense!

MADAME D'eRMEL, riant.

Ahl voilà du nouveau, cela! Et quand je passerais la nuit dans mon parc avec mon curé, au lieu du jour, quel mal me feriez- vous la grâce d'y voir?

U LA PÀftttE DE ttAMES

iACOBUS;

Eh! Madame, lin cUi*ë... uti cuté est m homme ôprès tout; et celui-ci est un jeune homme, qui pis est.

MAbÀMÈ d'ërmël.

l)n jeune homme! Il est vrai qu41 n*a pas encore àlteint la soixantaine, quoiqull en approche beaucoup ; mais par compensation, je l*ai dépassée, moi; el, entre deux personnes de cette expérience, si incomplète qu'elle soit, iin tête-à-tête prend je he sais quel air vénérable qui me paraissait de nature à satisfaire la morale et à décourager l'envie. Je me suis trompée; j'aviserai, j'aviserai.

JÂCOBUS.

Pour cesser de plaisanter^ Madame, le genre d'agrément que peut vous offrir l'entretien soutenu de cet ecclésiastique est pour moi un problème que je me déclare incapable de tésoudw sans le secours de vdtrB obligeAttce;

MADAME D'ERMELi

Cet ecclésiastique n'est pas un puits de scienee^ docteUrt

Oh! dDtl) bhl non!

MADAME D'ERMEL.

Non^ je le confesse; mais une femme — ' je ne parle pas des hommeé! qui sans doute ont de plus hautes destinées^ — une femme, dis-je^ à tout ftge et surtout au mied» a besoin de foi plus que de science. Or, dans l'âme simple et sincère de ce vieillard, je vois Dieu aussi clairement (Jue je Ma le ciel dtttis Une source ptitë. Voilà l*agrîmënt 4tiè yf ti^odVe. C*esl uri boiihbmthe et tî*ëst titi sâitttj U me divertit, et il me for lifté. îl v6us t)ârtë de l^àùli-fe

StlÈNB TROISIÈME 15

monde, comme s'il en reviôhall, et de celui-ci avec une moue si plaisante» qu'on en rit».. Hier, il me parlait de sainte Cécile avec des détails tels, que je crois fermement qu'il l'a connue*. . . Tel est mon curé, et je dis qu'il est aimable. .. Mais vous ne l'aimez pas : il faut le tuer»

JACOBUS

Je ne l'aime pas, non; car je h'aime pas les cagots. Parbleu ! voilà un honmie canonisé à peu de irais, et, sur ce pied-là, nous ne manquerons pas de saints dans la

commune ! (Il se lère et se met derant la cheminée . ) Mais, COmme

il nà'est impossible de voir plus longtemps Tobscurîté d'intelligence . . .

MADÂMB D'ERMEL.

L'obscurantisme, s'il vous plaît.

JACOBUS

L'obscurité d'intelligence et la brute ignorance se pavaner sous des titres respectables, jô veux sans retard, pour l'édification de la paroisse, tâter le pouls à cette foi solide et à ce beau génie. Dès demain, j'invite à ma table ce nouveau Père de l'Église, je l'entreprends sur le dogme entre la poire et le fromage, et je vous le renvoie à son presbytère chantant des hymnes bachiques et prenant le menton des jeunes villageoiseSé

MADAME d'eRMEL

Savez-vous ce qu'il vous faut pour le quart d'heure? C'est votre bonnet de nuit.

oh i oh î Madame, si j'eusse pu me figuréi^ que ce jéùhe prêtre vous tînt st fortement au cœur. . . •

Elle se lëTe, pose son tricot sur ta tablé à Ôurrâ^é:

MADAME d'ERMEL, aTec émotion.

Ce jeune prêtre de cinquante-neuf ans perdrait vingt parties de dames, Monsieur, sans en prendre prétexte pour outrager un absent, affliger une vieille amie et désoler le bon I)ieu enfin.

Elle descend un pen à droite * JACOB US, ricanant.

Eh ! eh I le bon Dieu !

MADAME D*ERMEL, sévèrement

J'ai dit le bon Dieu. N'allez-vous pas lui chercher noise à celui-là, par dessus le marché?. . .

JACOBUS

Le bon Dieu ! il est plaisant qu'on s'obstine à l'appeler ainsi !

MADAME d'ERMEL. Elle remonte au fond, à droite de Jacobus.

Jacobus, prenez garde, je vous prie !

Eh! Madame, puisqu'il est décidé qu'un ami de vingt ans doit céder la place à un fanatique échappé du séminaire...

MADAME d'ERMEL. Elle descend à gauche et s'assied sur la chaise

à droite de la table de jeu.

Hélas !

JACOBUS

Le dernier mot que prononcera cet ami dans votre maison sera du moins une protestation contre les sottes idoles qui l'en viennent chasser. Le bon Dieu! parbleu! pourquoi pas? Les anciens, sous la terreur d'une superstition semblable, ne caressaient-ils point du

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