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CHAPITRE XI

Ancienne liberté de l'Église

Pour convaincre l'aveuglement volontaire et l'ignorance de ces temps, comparons avec cette liberté moderne l'ancienne liberté de l'Eglise. Ses propres livres nous instruiront.

1" Les moins obstinés, voyant c/)mmedans un lointain inexistant les siècles que l'Eglise a vécu sans gouvernement temporel, soutiennent que dans nos sociétés imparfaitemf^nt organisées, le gouvernement temporel est une nécessité.

S'il en est ainsi, la conclusion est que nous sommes forcés d'admettre la décadence romaine et les premiers temps de confusion des Barbares, comme l'organisation parfaite- des sociétés, puisque l'Eglise s'est, dans cette longue période, passée du gouvernement temporel et a su grandir.

2^ Les obstinés n'entendent à rien, il leur faut le gouvernement temporel dans quelque temps que ce soit, ou il n'y a pas de salut pour l'Église.

Pour lesdeux partis les huit cents ans qu'a vécu TEglise de sa plus glorieuse vie ne pèsent rien. Qu'est-ce huit 'cents ans? On ne veut pas même y regarder, tant l'espace qui nous en sépare est imprégné et rempli et saturé de théocratie.

Quoi qu'il en soit, notons qu'il n'y avait pas de liberté pour l'Eglise, suivant l'opinion de ces défenseurs, durant cette période éternellement admirable et qui confond l'esprit humain par les grandes productions des Pérès et par leur génie, comme par le développement rapide et les coups profonds de la doctrine chrétienne.

Eh I bien, les papes n'ont donc commencé à être libres que vers Tan 800, car Léon III ne fut, en 728, que chef d'une république indépendante.

Cependant quelles vont être les vicissitudes de cette prétendue liberté? D'abord, des partis puissants la méconnaissent et l'anéantissent, des femmes s'emparent du pouvoir par leur famille, et font papes leurs amants et leurs fils. — Puis les empereurs d'Allemagne arrivent. Othon P"* rend le pape libre, étrange liberté analogue à celle où nous voyons aujourd'hui Pie IX, car il est fatal que le pape temporel ne sera jamais indépendant. Tutelle sous Othon II, Othon III, Henri II ; Henri III impose des papes

de son choix. Il faut que le pape arrive à être maître par la théocratie universelle pour être libre. Aussi il fait force de toutes armes, il attaque les empereurs spirituellement, matériellement, sans être plus maître dans Rome. Démagogues, grandes familles, soldats de l'empereur dépossèdent les pontifes. Grégoire VII est chassé (1084) par Henri IV. Vient Arnauld de Brescia et sa république. — Grégoire IX fuit devant Frédéric II (1241). — Les nobles de Rome refusent l'entrée à Martin V. Revient la république avec Rienzi (1347), puis les Colonna, les Orsini qui dominent jusqu'en 1500.

Cause de toutes ces servitudes successives, de tous les soucis où les guerres entraînent les papes, les détournant du soin de la catholicité, le gouvernement temporel, à l'apogée de la puissance, donne-t-il au Saint-Siège plus de liberté? Charles VIII attaque Rome (1495), le connétable de Bourbon la prend et la pille, 1527.

.A partir de ce jour, l'Autriche domine après un instant de prépondérance espagnole ; on retourne au point de départ ; l'empire reprend la pression exercée par Othon P**, dès le commencement. La République française viendra troubler l'Autriche dans sa domination sur les papes, pour leur en imposer une nouvelle ; la république est encore proclamée à Rome en 1798. Le pape, dépossédé en 1808, retombe sous l'Autriche qui met des garnisons dans ses villes, et se les fait payer sous prétexte de protection.

On lui pardonne, car on se retrouverait dans les mains de la France, et avec la France on perd le principe de droit divin et le gouvernement temporel; plutôt en conserver les débris que permet de garder l'AutritJhe. En 1848, nouvelle république, et depuis ce temps protection française, nécessaire pour exister.

Ainsi, pas de liberté, selon les théocrates, dans les huit premiers siècles de l'Eglise, puisqu'il n'y a pas un gouvernement temporel, pas de liberté, selon Thistoire, pendant le gouvernement temporel, puisque presque aucun pape n'y a été indépendant. Reste à choisir entre ces deux esclavages. Dans le premier, l'Eglise conquiert le monde entier, est-ce un esclavage? C'est la liberté dans la victoire. Dans le second, elle perd la science, le respect, les vertus chrétiennes, l'indépendance matérielle tantôt par un roi, tantôt par un autre. Voilà le véritable esclavage, esclavage des soins matériels qui font négliger aux pontifes la science, la propagation de la religion, les graves intérêts de la catholicité, le progrès du monde par la vérité et par Dieu, esclavage d'une possession temporelle qui les plonge dans l'esclavage de la politique, des guerres, des intrigues, des haines, des vices, des passions, des violences, des ruses, des corruptions, des pssassinats. Encore une fois, c'est le véritable esclavage.

Ne cessons donc de répéter aux gouvernements et à l'E-

glise : le pouvoir temporel est l'esclavage du pouvoir spirituel ; le pouvoir spirituel est l'eselavage du pouvoir temporel ; séparez-les. Il faut leur rappeler cette vérité sans relâche, occupés qu'ils sont à se disputer sans cesse leurs droits réciproques. La raison de leur guerre est simple; on n'a pas encore constitué le véritable principe social qui peut séparer les pouvoirs. Par la théo^ cratie, les pouvoirs sont unis dans les mains du prêtre ; les rois abaissés ne trouvent d'autre moyen de résister, que de s'emparer de ce redoutable levier. Et cela durera tant qu'on n'aura pas renoncé à ces deux modes constitutifs de l'État et de l'Église : théocratie et autocratie gouvernementale ; tant qu'on n'aura pas admis comme vrai et unique principe, les souverainetés de nation et de communion^ c'est-à-dire la conscience humaine établis- $(mt les pouvoirs et leur équilibre^ en les séparant par le même wup qui les constitue.

L'Église a accepté l'appui de la force de Constantin, et rÉglise croit devoir beaucoup de reconnaissance à ce prince; c'est l'inverse qu'il faut dire. L'Église ne doit savoir gré qu'à la vérité qu'elle enseigne, qui avait attiré à elle l'opinion publique de cette époque. Si Constantin déclara le christianisme religion d'État, l'opinion le dominait, il en avait besoin pour vaincre. L'Église éleva Constantin et non Constantin l'Église, car il emprunta la force morale de l'Église, et l'Église ne reçut en retour que le

triste don de la force matérielle. Il serait temps qu'on s'aperçût de ce renversement des rôles.

L'Église ne tarda pas à être punie dès le règne suivant par Constance et par presque tous ses successeurs. Cet appui que l'Église avait accepté pour elle, profita aux hérésies qui se levèrent plus terribles que les persécutions et les martyres, aussitôt qu'elle eut commencé avec la force cette alliance qu'elle devait consommer par Charlemagne. Ârius vint au lendemain de Constantin. Elle croyait respirer dans la paix sur les marches du trône, elle qui de soi doit être trône pour que la conscience soit libre. Ce fut alors que ce malheureux prêtre, comme l'appelle Bossuet, lui suscita les plus grands troubles qu'elle eut encore soufferts. Église, peux-tu croire à ta paix ? ta paix c'est le combat.

Elle a cru aussi à sa paix le jour où elle a accepté le royaume funeste. Photius vint à l'heure même du don de Charlemagne. Plus elle consomme l'alliance avec la force, plus elle s'enfonce dans les défaites sous les hérésies victorieuses. Avant Arius, il y avait des hérésies, maïs éphémères ; avec Arius elles prennent corps, des églises se détachent ; avec Photius, des peuples entiers. Arius a passé, Photius reste, et l'église grecque, née avec le gouvernement temporel, commande encore aujourd'hui à Jérusalem et ne s'éteindra qu'avec lui. Photius est le grand stygmate du gouvernement temporel qui com-

mence ; le protestantisme, le grand stygmate du gouvernement temporel qui finit.

Voilà les plaies indélébiles que l'alliance de la force a faites au flanc de l'Église, et tant qu'elle n'aura pas rompu avec cette alliance, il en sera ainsi, tant qu'elle ne lui aura pas dit : Tu es de l'homme, je suis de Dieu ; fais l'œuvre de l'homme, je fais l'oeuvre de Dieu ; elle languira elle et son Dieu sous la force de l'homme. Elle a voulu s'accoler la force de l'homme pour augmenter la force de Dieu. Renversement insensé t Est-ce que l'esprit croit à la force ? Non, il la subit. Imposer la vérité par la force, c'est faire croire à la force de la force, non à la force de la vérité. La vérité ne se croit que si elle est réduite à sa seule et unique et invisible et invincible force de vérité. La vérité attire la force, la force repousse la vérité.

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