CHAPITRE XIII
Le Catholicisme est-il mort ?
Je sais bien que des fanatiques voudront s'écrier que c'est l'abandon pur et simple de la papauté.
Quoi 1 l'indépendance territoriale, la liberté de Télection des papes, des cardinaux, des évéques, sont hors de tout péril, et vous dites la papauté abandonnée, parce que les rois ne lui donnent pas ce qu'ils ne peuvent lui donner, l'indépendance financière.
Vous prétendez que nous sommes deux cent millions de catholiques, et la papauté sera dite abandonnée parce qu'elle sera placée en face de c^s deux cent millions de fidèles chargés de la constituer 1 Cette solitude à deux cent millions d'âmes est la plus grande association du monde.
Le gouvernement de la France se trouve-t-il aban-
donné parce qu'il est en face de ses quarante millions d'habitants ?
— Mais ils ne donneront pas.— Prenez garde, ce mot, s'il était vrai, serait l'extrait mortuaire du catholicisme. Quoi, vos deux cent millions àe fidèles n'auront pas assez de foi pour entretenir les chefs de leur Église ? Ce catholicisme qui, durant huit siècles, a soutenu sa propre vie, a vaincu le monde par sa seule puissance, sans secours, ne peut, en 1861, se suffire à lui-mêm*e, et ne peut vivre que par des subventions étrangères et imposées ?
Il faudrait des subventions à TÉglise comme à un théâtre en faillite 1 II faudrait rendre esclave tout un peuple, pour que sa chair et sa liberté et sa fortune fussent la subvention vivante et toujours maudissante de TÉglise delà liberté et de Tamourt II faudrait que les États fussent condamnés à payer, comme une grande comédie à laquelle on ne va plus, ce drame théocratique du moyen-âge s'éteignant dans Pabândon I dignité de l'Églisç, dignité de la conscience libre, est-ce ainsi que Christ vous a conçues! Non, non, TEglise doit être sans gouvernement temporel, l'Église ne doit vivre et se constituer que par la c^ithoUcité.
— Ils ne donneront pas ! — Alors, encore un coup c'est que le catholicisme est mort. S'il est mort, pourquoi le soutenir ? De quel droit et pourquoi grever de cette charge la société qui Ji'en veut plus? S'il est mort, c'est donc qu'il
ne mérite pas de vivre ; s'il vil, qu'il le montre en vivant de lui-même et par son Dieu. Je dis qu'il doit aspirer à cette épreuve que TÉglise traversera facilement, devenue spirituelle, puisqu'elle est sans gouvernement temporel ; n'inspirant plus de défiance, puisqu'elle n'a plus de puissance pour s'imposer; ayant un principe analogue à celui de l'État, et par conséquent n'étant plus en guerre avec l'État; ayant reconnu le droit des consciences de constituer l'État, de la constituer elle-même socialement» et par conséquent n'étant plus en guerre avec les consciences.
— Pourtant s'il y a deux cent millions de catholiques baptisés, il n'y a pas deux cent millions de croyants. — Cela est vrai, mais considérez ce qu'a la papauté par les états Romains? Trente millions de francs absorbés par les dépenses de gouvernement, par une administration qui dilapide tout, en sorte qu'il reste peu à la papauté et aux cardinaux. Si au contraire, les catholiques donnaient en moyenne un franc par an seulement, l'Église aurait donc 200 millions sans charges. Or, que lui. faut-il ? Dix ou quinze millions. Vraiment il ne peut être sérieux de craindre qu'elle ne les réunisse pas.
— Mais le denier de Saint-Pierre, voyez sa chute; on ne donne plus. — Encore une fois, il n'y a qu'un parti politique qui a donné au denier de Saint-Pierre, et il faut s'étonner qu'il ait produit autant qu'il l'a fait. Transfor-
mez-le, sanctifiez sa destination , n'en achetez plus des armes.
— Il y en a beaucoup qui ne donneront pas.
— Qu'est-ce beaucoup ? Les non-croyants des grandes villes. Les femmes donneront presque partout. Quant aux hommes, ils donneront en Italie, en Espagne, en Autriche, en Allemagne, en Amérique, en Angleterre. Il y aura donc, peut-être en France, un certain nombre de personnes qui s'abstiendront tout d'abord par défiance, mais qui ne refuseront plus leur concours lorsqu'elles auront compris que, le principe social de l'Église étant changé par leur don même, l'Église devient par là la représentation indestructible de la liberté de conscience, autant qu'elle était autrefois la représentation et la sanction morale de l'absolutisme par le droit divin.
— Les faibles se désolent encore : Ils ne donneront pas, nous ne sommes pas dans une époque de foi. — Taisez- vous et regardez : Un homme est venu seul, sans autre garant que sa loyauté, dire au monde : Je demande 200 millions pour unir deux mers, accroître la richesse de la terre entière, pour reculer les bornes de la civilisation, de la morale et de la religion chrétienne. Les publicains de la Boui'se n'ont pas donné, un grand peuple n'a pas craint d'épuiser l'un après l'autre contre cette œuvre toutes les méthodes, toutes les inventions, toutes les variations, tous les excès de la calomnie pour la déshonorer;
le déshonneur est retombé sur ce peuple, et la foi a vaincu. Les 200 millions ont été versés et l'entreprise est presque à moitié accomplie. Cet homme a trouvé la foi où est la foi, dans les masses. Toute époque est époque dé foi. C'est votre faute, si vous n'avez pas la foi des masses ; vous avez voulu vous allier à ceux qui n'ont pas la foi, les pharisiens de l'absolutisme et de la tyrannie. Ceux qui veulent inspirer la foi, doivent vivre par la foi. Vous voulez qu'on croie et vous doutez de la puissance de la foi. Vous tremblez et vous portez Dieu ! Revenez aux petits ou plutôt revenez à tous sans distinction et sans exclusion ; laissez venir à Dieu les petits et tous ceux que vous éloignez par des principes sociaux qui vous les aUènent; alors, je vous le dis, vous retrouverez la foi.
CHAPITBE XIV
Le Christianisme est le principe de la liberté I
Et maintenant qu'ils sont relevés, ces tremblants porteurs de Dieu, j'entends les ennemis de l'Église s'exalter et se réjouir. Leur joie ne sera pas de longue durée.
Qu'ils prouvent que la guerre qui se fait à la théocratie ne se fait pas au nom du christianisme; comment le prouveraient-ils, puisqu'ils ont sans cesse son nom et ses principes à la bouche. Qu'ils prouvent que l'essence du christianisme est ailleurs que dans le catholicisme, étant rejetée sa théocratie spirituelle et temporelle. Comment le prouveraient-ils, ils ne sont jamais remontés à l'essence philosophique et métaphysique du christianisme, qu'ils ne connaissent pas comme religion, qu'ils ne connaissent que comme tendance morale et sociale, car c'est là seule-
ment ce qui occupe notre époque avant tout sociale et politique.
Qu'ils prouvent au monde que le catholicisme ne contient pas seul, de toutes les religions et les philosophies, le lien véritable et inaltéré de l'homme et de Dieu, lien où Dieu est respecté et où l'homme est libre de Dieu.
Tout est liberté où le principe met liberté. Aussi, tout dogme catholique est la consécration de la liberté de l'homme devant Dieu. Prenez au hasard et pêle-mêle :
La chute, c'est la liberté de faire le mal et c'est le mal fait; c'est Dieu librement abandonné par l'homme; quelle plus forte constatation de la puissance de l'homme ?
La grâce, c'est Dieu offrant sa beauté pour attrait à la liberté.
Le libre arbitre, c'est la liberté allant de pleine volonté à Dieu ou le rejetant.
La rédemption, c'est la liberté parfaite par l'amour.
La révélation y c'est la liberté parfaite par la notion certaine du Dieu un, présentée à l'homme, jamais imposée.
V Eucharistie, c'est la liberté cherchant l'union de son Dieu.
Voulez-vous continuer ?
Qu'est-ce que les hommes sortant d'un Dieu unique par une naissance unique, sinon l'égalité religieuse et naturelle?
Qu'est-ce que le genre humain naissant du même homme^ si non la fraternité naturelle?
Qu'est-ce que le baptême, si non l'égalité religieuse consacrée à l'entrée de la vie et acceptée par la liberté ?
Qu'est-ce que la confession, sinon Tégalité devant la faute, acceptée par la liberté de l'aveu?
Qu'est-ce qneV Eucharistie encore, sinon la fraternité en Dieu?
Qu'est-ce donc, en un mot, que le christianisme, sinon l'organisation religieuse de la liberté, de l'égalité, de la fraternité en Dieu-?
Et maintenant un mot encore ; qu'est-ce que l'oraison funèbre du grand Condé, d'Henriette d'Angleterre et tous les discours du prêtre depuis dix-huit siècles, sinon la liberté de la parole annonçant l'organisation religieuse de la liberté, de la fraternité et de l'égalité en Dieu, c'est-àdire le christianisme, devant les plus absolus de tous les rois. Le prêtre, c'est Paul devant Félix, Ambroise devant Théodose, Bossuet devant Louis XIV.
Or, cette liberté, cette égalité, cette fraternité religieuse qui ont tant retenti aux oreilles des rois et des peuples, elles sont descendues du dogme et de la métaphysique, elles se sont faites sociales et politiques, parce que c'est une loi fatale que toute vérité religieuse se traduit dans la vie civile des peuples, comme le principe entraîne ses conséquences. Les paroles du Christ, de saint Paul, de
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saint Ambroise, de Bossuet, les dogmes chrétiens sont devenus révolutions quand les hommes ont été assez insensés et aveugles pour s'opposer à leur route.
Que peut-on donc admirer le plus ou le manque de logique de ceux qui veulent la liberté, la fraternité, l'égalité devant Dieu, et ne les veulent pas devant les hommes, oq ceux qui veulent la liberté, la fraternité et l'égalité parmi les hommes, et veulent se passer du principe qui les a fait naître : la religion chrétienne?
Aux premiers je dis : Nous aurons la liberté devant les hommes, parce que nous l'avons devant Dieu ; aux seconds : nous aurons le Dieu un, parce que c'est lui qui seul fait et assure la liberté devant les hommes. N'admettez si vous voulez ni la chute, ni la grâce, ni le libre arbitre, ni la naissance unique par un Dieu et par un homme, ni le baptême, ni la confession, ni TEucharistie, soutenez qu'il y a des modifications à faire dans les dogmes, je n'ai pas ici à en disputer avec vous, mais je vous défie de prouver que leur essence ne contient pas la liberté, l'égalité, la fraternité devant Dieu et par Dieu ; je vous défie de trouver un autre lien possible entre Dieu et T homme que la liberté et l'attrait; et, par conséquent, de contester que le christianisme, que le catholicisme ne soit une organisation religieuse de la liberté, de l'égalité et de la fraternité religieuses. Ohl vous pouvez vous réjouir, mais vous ne détruirez jamais cette liberté, lien de l'homme et de
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Dieu par Dieu même, vous ne détruirez jamais l'Église qui conserve seule ce lien et ce Dieu.
Mais venez, enlevons-lui son manteau barbare de théocratie, d'absolutisme et de gouvernement temporel. Les ennemis de l'Église ici sont ses vrais amis. Le vrai est fait de telle sorte que Terreur même combat pour lui. Les assaillants combattent pour le christianisme en le débarrassant des formes qui le détruisent, les défenseurs combattent encore pour lui, en lui conservant l'être dans des transitions douloureuses. Le vrai accapare toutes les forces de l'homme, même le faux, même le mal.
Et maintenant que voici l'Église dépouillée de la théocratie et du droit divin, devenue toute spirituelle, ne pouvant plus porter atteinte à la conscience et à l'état, constituée par la souveraineté de communion, que craignezvous d'elle ? Elle est la métaphysique de la liberté qui, sans elle, n'a pas de métaphysique, c'est-à-dire pas de principe.