CHAPITRE XIX
A l'Église
Et maintenant, un. mol encore à l'Eglise. Je lui dirai :
Pèse et vois ta position; elle est déplorable. Vois-en la cause, c'est la contradiction de ta doctrine et de tes principes sociaux. Tu pleures sur le christianisme qui s'en va, rejette la théocratie qui le tue. Tu pleures sur le vice des masses, favorise les institutions sociales ou la liberté élève l'homme à la dignité de lui-même, au lieu d'irriter les uns et d'avilir les autres par l'absolutisme. Depuis dix siècles, tu as passé ta vie à faire co-exister pas subtilités paradoxales, par déviations de la doctrine religieuse, deux principes qui ne peuvent vivre côte à côte, le principe chrétien et le théocratique. Le dernier terme est
venu. L'impossibilité est démontrée par le raisonnement comme par rexpérience des siècles.
Qu'il soit admis que la théocratie a eu dans le passé des causes historiques, qui lui font une sorte de légitimité humaine à défaut de légitimité par la doctrine, soit; mais elle n'a plus de causes, plus même d'excuses dans le présent et dans l'avenir. Le principe du christianisme est pénétré; la liberté de l'homme devant Dieu, dogme catholique, l'Evangile, la Bible, Moïse et le Christ, appellent la souveraineté de communion jointe à la souveraineté de nation et les peuples modernes l'exigent. Qu'il est beau de voir cette raison de l'homme se rattacher au Christ, et de lui remonter jusqu'aux premiers temps par Moïsel S'il faut admirer la suite du Dieu un et de ses deux sacerdoces entés l'un sur l'autre dans les âges sans interruption, ne faut-il pas pour les mêmes raisons admirer cette sagesse de notre civilisation, qu'en remontant les temps on ne voit s'arrêter qu'en Dieu.
Croira-t-on, dans l'avenir, que celui qui se nommait le dernier des serviteurs de Dieu, a voulu établir l'absolutisme le plus inouï, le plus raisonné, le plus organisé que le monde ait connu, la théocratie universelle? Trop faible pour cette œuvre immense, il a tenté de posséder les rois par lui-même et les peuples par les rois. 11 a envoyé partout des armées d'hommes faisant vœu de pauvreté, et empiétant pour toujours s'enrichir; ils disaient à
l'homme : Tu es libre devant Dieu, et ils le faisaient serf de rhomme ; ils disaient au pauvre : tu es frère du riche ; au puissant, tu es Tégal du petit; et ils js' alliaient avec le puissant et le riche contre le petit et le pauvre. La postérité refusera de croire à ces étranges contradictions imposées aux hommes durant tant de sièles et trouvant encore des défenseurs à leur un.
Que, si l'Eglise continue de poser l'union des pouvoirs spirituel et temporel comme son droit» comme sa condition d'être, elle ne peut plus faire un pas dans ce temps qui sait ce que valent les principes sociaux. Quand tous les politiques viendraient lui dire que cela lui est nécessaire, qu'elle ne les croie pas. Ne voit-elle pas que ces hommes veulent emprunter la force qui lui reste pour chercher, comme des nageurs éperdus, à monter au pouvoir.
De quel droit ira-t-elle détruire chez les autres l'union des pouvoirs qu'elle admet pour elle-même? De quel droit ira-t-elle dire aux souverains de la Chine, de la Russie, de Constantinople, d'Angleterre, de Prusse: Quittez ce pouvoir spirituel. Quel droit avait elle d'arracher aux empereurs romains leur sacerdoce? Si l'union des pouvoirs est son principe social, qu'elle le laisse régner chez les autres; si elle veut l'arracher aux autres au nom du Christ, qu'elle le quitte elle-même et avant tous.
Si elle s'obstine dans l'union des pouvoirs, elle renonce donc au droit légitime des missions, des prédications, elle renonce à porter la parole de Dieu pour garder le droit social barbare.
En bonne foi, peut-elle dire aujourd'hui : Moi seule ai droit au pouvoir spirituel, parc^ que moi seule suis la loi immatérielle de Dieu. Toi, la loi immatérielle de Dieu, toi qui as un gouvernement temporel, toi qui prétends au droit de déléguer les autorités, toi qui es la sanction de l'absolutisme et absolutisme matériel toi-même, toi qui gardes encore tout ton absolutisme spirituel! Et les peuples l'accuseront de mensonge.
Et quand, elle ira disputer aux gouvernements le pouvoir spirituel , ils lui diront : Tu conspires contre l'Etat, tu viens m'ôter une partie de ma puissance qui est basée sur le même principe que la tienne, l'union des pouvoirs. Et ils l'accuseront d'usurpation. .
Où est le Dieu chrétien, disent le Mahométan, Tlndien, le Chinois, est-il dans le protestantisme, dans les églises Photiennes ou Grecques, est-il dans les mille sectes qui les divisent ou bien est-il dans le catholicisme? Mettezvous d'accord. Que l'Eglise ôte donc au protestantisme sa raison d'être comme religion, en le reconnaissant comme un mouvement social légitime alors elle sera le dépôt de Dieu et de la liberté devant Dieu, et le sacerdoce d'état des églises Photiennes pourra disparaître devant sa face,
comme les dieux de caprice des sectes ; alors elle pourra s'affirmer devant les hommes, car on la sentira vraiment vivre de Dieu et pour Dieu, par les hommes et pour les hommes. Si l'Eglise n'avait pas de puissance temporelle, pas de théocratie, pas de droit divin, pas de coaction sur la conscience ni sur la science, si elle portait Dieu et la liberté, c'est-à-dire la loi qui fait la dignité de l'homme, sa vertu, sa foi, son courage, son ardeur à tout entreprendre, alors on pourrait croire qu'elle travaille pour Dieu, non pour elle-même, alors on ne l'accuserait ni de mensonge, ni d'usurpation. Peut-être encore aurait-elle le martyre; elle ne l'a pas oublié, qu'elle sache donc le mériter.
Que si elle renonce à l'union des pouvoirs, à la théocratie, elle est libre de son action, car elle ne parle plus qu'au nom de la religion, et elle recommence la grande prédication interrompue presque entièrement et qui, au lendemain du Christ, avait déjà ému toute la terre. As-tu attiré le monde à celui qui a été élevé en haut et qui a dit qu'il entraînerait toutes choses ? Toutes choses, non pas seulement les hommes et leurs cœurs, mais leurs institutions, leurs lois, leur sagesse, toutes choses enfin.
Coïncidence admirable et vraiment providentielle! C'est à l'heure où la terre se perce de routes qui volent, où les vaisseaux sont rapides, où des hommes audacieux et infatigables te créent des voies inconnues pour raccourcir le chemin de tes missions, où la Chine et tous les
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empires de Textréme Orient s'ouvrent et entrent dans la communauté humaine, où la Russie relâche les liens de son autocratie antique, où les empires Indiens et Maho* métans finissent, où le monde entier se sent embrasé d'une ardeur de liberté qui ne s'éteindra jamais, si Dieu en est le guide, c'est à cette heure solennelle, parmi toutes celles des siècles, que ton pouvoir temporel, tombant de tes mains comme des chaînes, ton absolutisme tombant de tes épaules comme une chape de plomb, tu pourras enfin étendre tes bras liés de théocratie depuis dix siècles, et entourer le monide de Tamour de Dieu qui fait et qui conserve la liberté.
Poser en principe la séparation des pouvoirs ;
L'opérer par la souveraineté de communion, jointe à la souveraineté de nation ;
Détruire dans leurs dernières conséquences tempo* relies et spirituelles les principes de Funion des pouvoirs, de la théocratie et du droit divin ;
Déclarer la conscience et la science libres par le Dieu qui fait libre;
C'est le seul moyen, mais c'est le moyen infaillible de régénérer le catholicisme.
Il est du devoir de l'Eglise pour l'influence de Dieu et la moralisation par la religion, il est de la bonne politique pour sa grandeur propre, de courir vers ces changements décrétés par l'opinion moderne comme par Dieu même.
N'a-t-elle pas depuis trois siècles senti les craquements de l'édifice théocratique, ne s'est-elle pas souvent écriée en elle-même, comme ce rabbin à la veille de la destruction du temple : « temple, temple, qu'est-ce qui t'émeut, et pourquoi te fais-tu peur à toi-même. »
Que l'Eglise se représente dans une minute d'oubli des préjugés ce qu'elle serait parmi les nations, étant non plus la représentation du principe théocratique et absolutiste, mais la représentation de la liberté et de la loi morale éclairant la liberté; la représentation du Dieu que tous sentiraient alors être le vrai et le seul gardien de la liberté I Pense-t-elle à l'avenir que cette force vraiment divine lui assurerait à jamais; sent-elle son Christ attirer enfin à lui toutes choses, par les sympathies qu'elle va réveiller dans les cœurs? Eglise spirituelle et libre, gardienne des libertés de la conscience, qui fais libre par ton Dieu, qui fais libre devant les rois, parce que la liberté de conscience attire et nécessite la liberté politique et civile; Eglise spirituelle et libre, nous le saluons I