CHAPITRE Vil
Attitude des Peuples vis-à-yis la Papauté
Qui donc appliquera le remède qu'il faut trouver : simple, juste, efficace?
Tous les gouvernements unis.
Qui en aura au fond la véritable initiative et la véritable gloire?
Est-ce l'Espagne?
L'Espagne, mal relevée encore de l'absolutisme du passé, est loin de s'être complètement affranchie de cette théocratie papale subie tant de siècles. Ces préjugés antiques pèsent sur les hommes du gouvernement placés en face d'un clergé nombreux, influent et lié aux vieux partis. Ils s'associent à l'Autriche, quand tout devrait les unir à la France.
Est-ce l'Autriche? C'est contre elle que la guerre est faite.
Est-ce l'Angleterre, l'Allemagne? Elles ont perdu le droit de délibérer d'une façon profonde en cette question. Elles n'y peuvent avoir qu'une influence politique et extérieure que leur a reconnue M. Ttiouvenel, influence juste, parce que l'équilibre européen est engagé, mais qui serait illégitime si on retendait davantage.
Est-ce l'Italie? L'Italie ne peut rien sans la France. Le comte de Gavour l'a bien senti. C'a été son dernier mot au roi. Les insulteurs publics de la France le sentent aussi.
Nous ne doutons pas que M. le baron. Ricasoli, esprit loyal et dievaleresque autant que M. de Cavour était souple, ne trouve dans sa loyauté même des inspirations qui ont échappé au génie de son prédécesseur,
Que l'Italie et la France le comprennent, elles pnt en ce moment dans leurs mains, non pas seulement la rénovation de l'Italie, mais, comme le dit de son pays M. le baron Ricasoli, elles sont appelées à solidifier les base^ de l'humanité entière.
L'Italie, un instant surexcitée par son état nouveau de 4i^erté, s'est laissé emporter à des désirs de domination ^OT la papauté. Elle doit les oublier pour parvenir à son but.
La France, d'autre part, si elle se laissait éblouir par
le vertige de certains partis, courrait le risque de voir lui échapper une gloire qui lui appartient dans le passé et dans le présent.
Que, si l'Italie prend l'initiative dans cette question, la France se laissera enlever, au moment d'en tirer le plus grand avantage, le fruit de sa sagesse séculaire. Et l'Italie n'attend pour agir que de s'en sentir la force.
Que la France pèse, et rapidement, cette situation. Il existe à cette heure entre les deux peuples une noble émulation pour résoudre la plus grande question des temps modernes, parce qu'elle est l'assurance de l'avenir, Quelqu'amour que je porte à litalie, je ne voudrais pas que ma patrie amoindrît son influence en abdiquant, au moment de l'appliquer, un principe qu'elle a suivi, malgré tous les. obstacles, pendant plus de six cents ans, et qui est une de ses plus glorieuses traditions.
Oui, il est un peuple qui a mérité la mission de réformer le principe constitutif de l'Église catholique, c'est celui qui, sans céder à l'absolutisme temporel et même spirituel des papes, a su ne jamais donner le pouvoir spirituel à ses rois. Depuis la Sorbonne et saint Louis, la France a préparé le moment solennel où nous sommes enfin arrivés.
Ce n'est pas l'Empereur qui a fait ce que nous voyons; c'est le principe de la séparation des pouvoirs, l'immuable principe politique de la France qui aboutit. Ce
n'est pas en vain qu'après avoir été élaboré par ce pays qui est la conscience droite de l'humanité, l'épée juste de la terre, la bouche aux grands accents des nations, il a fait en 89 ce grand éclat, la réalisation politique et sociale des idées chrétiennes. La guerre commencée en Italie, ce principe de la séparation des pouvoirs devait, en se liant à la liberté italienne, nécessiter la résurrection spirituelle de rÉglise. Certes, l'Empereur ne voulait pas conduire la papauté où elle est arrivée. Cessez donc de l'outrager; il ne mérite ni la honte ni la gloire de vos injures. La gloire de l'Empereur, dans cette circonstance, et elle est grande^ c'est d'avoir compris la vieille tradition française et d'avoir laissé agir le principe.
C'est donc la France qu'il faut chaîner de vos anathèmes, la France de saint Louis, de François V\ de Louis XIV, comme la France de 89 et de Napoléon P*", la France de Louis XVIII et de Louis-Philippe, comme la France de Napoléon III. C'est nous tous, peuple choisi, qui avons préparé cet admirable moment de la libération temporelle de l'Eglise, nous qui avons refusé de l'écraser avec le protestantisme sous l'union des pouvoirs dans la main des rois, c'est nous qui, catholiques contre le catholicisme obstiné dans les formes barbares, les lui enlevons sans trembler, le regardant en face lui et ses ennemis.
Théocrates, c'est nous, qui méritons votre haine, à
nous cette gloire antique de la patrie. Ah ! que la théocratie l'a toujours bien senti et de quel œil de défiarce n'a-t-elle pas regardé la France ! elle devinait secrètement que ce grand peuple portait le principe par qui périrait son gouvernement temporel. Accusez, attaquez, la France fait son œuvre. Et nous ne lavons pas nos mains comme Pilate, nous vous condamnons haut et fort. Vous avez lié Barrabas à Christ, c'est-à-dire la théocratie avec l'église, la politique avec la religion, vous voulez que Barrabas soit ministre de Christ, nous voulons Christ seul; livrez-nous donc Barrabas.
L'Église a deux moments dans sa vie qui ont la majesté du Sinaï ; le temps de Christ et la date même de nos existences. Elle a deux moments terribles à contempler pour qui comprend : le temps de Charlemagne et au xv* siècle ce débordement d'athéisme italien qui en fut la conséquence. Un livre qui tracera les causes de la grandeur et de la décadence de l'Église, devra être basé sur ces idées: spirituelle, elle est libre et fait libre; matérielle dans le gouvernement temporel, elle est esclave et fait esclave.
Voyez la France en face de l'Église. L'empire laisse détrôner ses souverains par les papes, l'Etalie et l'Espagne ploient jusqu'à l'anéantissement sous la théocratie papale.
L'Angleterre et l'Allemagne éperdues d'indignation arrachent le pouvoir spirituel à la papauté pour le trans-
porter à leurs parlements et à leurs rois. La France seule de tous les peuples, toujours infatigable dans sa modération, conserve intact le principe de la séparation des pouvoirs, attendant patiemment l'heure où, compris du monde entier, il devait enfin faire cette lumière qui éclaire toute la conscience moderne. Ses docteurs, ses parlements, ses saints, ses rois, ses hommes d'État, ses évêques, ses corps savants sont unanimes dans les siècles.
C'est là cet esprit de suite et de sagesse, également exempt de faiblesse devant l'union des pouvoirs dans les mains du prêtre, et l'union des pouvoirs dans les mains dps rois, qu'on a po^imé le gallicanisme.
Puisé aux paroles mêmes du Christ : Rendez k César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Diep, ce principe fort, Gomma c^ qui est juste et modéré, a été l'inspirateur de toute U s^esse l^islative, politique et religieuse de la France, comme il est l'avenir solide des sociétés mod0rnes. C'est parce que la France a cette force mystérieuse et invisible pour beaucoup, niée par tant d'autres, que les peuples n'en peuvent détacher leurs yeux. Ils s'étonnent de ce sûr coup-d'œil qui lui fait devancer les temps, et les partisans des vieilles idées la maudissent de la puissance immense qu'elle doit au principe et de la force qu'elle lui prête.
Le principe de la division des pouvoirs spirituel et tem-
porel conduit, par une élaboration instinctive et secrète, à ce principe social unique : la comcience hmnaine comU- $mn$ séparément te pmm^s de VÉtot et 4u Sacerdoce. On ne sera donc pas étonné de Tascendant du premier de ces principes dans le passé, lorsqu'après ^voir déclaré la liberté de conscience, il déclare les droits des hommes; de son ascendant invincible dans le présent, où il abat)edroit divin en s'appuyant sur )a puissance de ce même peuple qpî Ta si longtemps nourri daqs son cœur. C'est m prip-t cfipe partie politique, partie religieux, et qui par 1^ même toiictto ^ tout ce qui regarde Tbomme en tant qu'individu et en tant que nation. Séparer les pouvoirs spirituel et temporel, c'est enlever au spirituel le droit de Ift forc^ pour torturer le? cppsciences ou les corps; c'est enlever au temporel le droit d'imposer un di^u ^ 1^ conscience au nom de l'intérêt dynastique ou politique. Toute la liberté moderne est 'dope coptenue dans ce^ énopcé du Gallicanisme. Aussi, c'est la Frapce qui a donné pette liberté et qui la parfait en ce moment, en réduisant le sacerdoce à ta nécessité d'accepter le même principe social que l'État. Le Christ est le vrai fondateur de ce principe par la séparation des droits spirituels et temporels, et par consér quent des pouvoirs; la France en est rbéritiére directe dftps rbistpire. Le Gallicanisme pst donc, encore à Tétat d'instinct, la révolutiop sociale du Cbnst vivante daps rjpcarnation française.
C'est le rôle de la France, dans les nations, de faire la grandeur de la papauté. Celle qui, par un de ses premiers rois, éleva Fécbafaudage primitif de la puissance des Pontifes parmi les peuples barbares, doit conJslruire l'édifice complet de leur indépendance parmi les peuples civilisés, et par là réparer ce que le premier monument eut d'arbitraire et d'incomplet.
N'oublions jamais que nous sommes la civilisation du christianisme, que vouloir enlever le christianisme à la civilisation, c'est la détruire mieux et plus sûrement que les barbares ne firent du monde romain. La barbarie ne reviendra que par l'abandon du christianisme, et le christianisme sera abandonné quand il aura perdu cette Église qui enlève à jamais aux rois l'espoir sacrilège d'unir les pouvoirs en leur main, et par là de détruire la conscience libre et avec elle toutes les libertés.
C'est la raison pourquoi l'Église ne doit pas, ne peut pas périr, parce que seule, conservant pur et toujours intact ce lien de l'homme et de Dieu par la liberté, elle nécessite l'impossibilité de l'union des pouvoirs spirituel et temporel, comme seule aussi elle a l'institution nécessaire pour garder la conscience vis-à-vis des pouvoirs.
Voyez le monde en dehors d'elle, antique ou moderne, il se traîne dans l'union des pouvoirs aux mains de l'État, à moins qu'il ne tombe dans l'union des pouvoirs aux mains de l'individu; situation dans laquelle l'idée im-
muabie de Dieu est abandonnée au jouet du caprice et de la passion, jusqu'à ce que la passion et le caprice aient anéanti cette divine proie. •
C'est la notion de la liberté de rhomme devant Dieu, jointe à la notion immuable de Dieu, vie divine de l'Église ; c'est la nécessité de la liberté de conscience qui en résulte, jointe à l'institution humaine, qui rendent l'Église impérissable, garantie des droits de l'homme et des droits de Dieu.
Elle est divine dans son origine, et elle est constituée et organisée par l'homme dans le fait. Divine, elle est pouvoir pour garder la notion du Dieu un, la loi de liberté devant Dieu, pour protéger la hberlé de conscience contre les gouvernants; constituée par l'homme, elle est dans l'impossibilité d'abuser de ce pouvoir contre l'homme, elle le protégera et sera à jamais dans l'impuissance de lui nuire. Voilà l'Église spirituelle parmi les nations, voilà la pierre puissante sur laquelle le Christ a assis la liberté du monde et l'amour de Dieu.
As- tu rempli ce but sacré étant théocratie, ô Église? Tu as conservé la connaissance de la loi de liberté, mais qu'as-tu fait delà hberté? nous voulons la liberté et la loi. Pour atteindre ce but vraiment digne de Dieu et de l'homme, de l'Église et des sociétés modernes, il faut que l'Église soit spirituelle et libre. Spirituelle, qu'elle n'ait pas de gouvernement temporel; libre, qu'elle soitconsti-
tuée par la conscience humaine, indépendante, dans la souveraineté de communion.
A la chute prévue du gouvernement temporel, le protestantisme poussé déjà des cris de triomphe. C'est de détresse qu'il devrait crier. Qui voudra de ce sacerdoce d'état qui se change peu à peu en sacerdoce sans Dieu certain, alors que f3nctionnera le sacerdoce libre, spirituel, conservant le Dieu un et laissant libre parce que ce Dieu fait libre? Ce n'est pas le catholicisme qui est frappé, c'est lui qui se relève. Que le catholicisme se réjouisse au lieu de pleurer et d'accuser; il ne sera plus une secte absolutiste, il sera l'Église uhiverselle. Le protestantisme et le catholicisme sont un dahs le Christ. Le protestantisme a sa légitimité sociale, le catholicisme sa légitimité religieuse, elles tendent secrètement à s'unir* C'est l'heure de l'alliance possible;
La grande œuvre, tentée par Bossuet et Leibnitz, était impossible, tant que Bossuet n'avait à offrir que te joug de la théocratie. — Et il est heureux qu'elle n'ait pas pu aboutir, car la théocratie en aurait pris des forces nouvelles. Mais la théocratie s'éteint sous le principe de la séparation des pouvoirs et sous la connaissance du principe qui seul constitue légitimement le sacerdoce et l'état.
Qu'on ne s'y trompe pas; l'idée de la séparation des pouvoirs, n'est pas Une idée protestante, car tous les chefe protestants se sont jetés dans l'union des pouvoirs entre
les mains des gouvernants, et le protestantisme n'est revenu que partiellement et lentement à cette idée qui est catholique française.
C'est donc à toi, clergé de France, qu'il faut s'adresser d'abord, toi, tête du monde, héritier (Ju Christ par ce principe que tu as su conserver parmi les peuples modernes. C'est à toi qu'il faut mettre sous les yeux ton grand passé. C'est toi qu'il faut appelorà te sépare!* loyalement de quelques fanatiques de théocratie destructeurs de religion. Loin de toi ces violations aveuglée et ambitieuses de la loi du Christ qui ont mis si bas sa sainte doctrine.
Et qu'y a-t-il de mauvais en cette séparation? Ce n'est pas le rêve coupable et cachant tant d'ignorances de ces hautes questions, d'une église nationale, c'est au contraire dans un temps donné la fusion de toutes les Églises nationales en une Église universelle, spirituelle, libre. — Ce n'est pas un schisme, c'est au contraire la destruction de tous les schismes par l'impuissance où ils seront prouvés être, de donner autre chose que des autocraties gouvernementales, c'est-à-dire des tyrannies, ou des Dieux de fantaisie, c'est-à-dire des mensonges de Dieu; tandis que le seul sacerdoce spirituel peut donner la liberté et le Dieu qui l'assure.
C'est une séparation sainte, car elle est l'accomplissement de la parole du Christ, vrai dogme social, par le-
quel seul peut êlre en sa gloire et en sa force le dogme religieux. Vous parlez de la religion des aïeux; c'est celle-là qu'ils ont pratiquée et défendue, et c'est leur gloire ; ce serait votre déshonneur de l'abandonner.
Et maintenant que nous avons en présence dans le passe et dans le présent, l'Église, l'État et les consciences, quels sont les moyens qu'on a proposés pour faire cesser leur guerre qui parait plus implacable que jamais?