CHAPITRE VIII
Examen des Solutions proposées
De tous les projets successivement et vainement proposés, quatre seulement restent en présence. Sont tombées comme irréalisables : l'idée d'une confédération italienne, du vicariat du roi de Piémont, du vicariat du roi de Naples, etc., etc. — De soi , aucun de ce? projets n'était réellement impraticable ; ce qui les rendait tels, c'étaient les circonstances et les situations. On doit, du reste, se féliciter qu'aucun n'ait abouti, car tous étaient entachés du même vice : reconnaissance du droit théocratique de l'Église, sanction du gouvernement temporel. Ainsi, la confédération italienne aurait mis l'Italie en face de la théocratie à peu près comme au moyen-âge, avec cette différence que la présidence tacite du moyenâge aurait été reconnue, et Ton sait ce que cet état ex-
périmenté a amené des désastres. Le vicariat du roi de Piémont était une transmission du droit divin du pape à son vicaire ; c'était mettre en lutte, en la personne du roi, les deux principes : souveraineté nationale et droit divin. Le vicariat du rdi de Naples était un déguisement de celui de l'Autriche.
C'était donc là des accommodements politiques qui ne pouvaient répondre ni à la situation de l'Italie, ni surtout au sentiment moderne sur les droits théocraliques et le gouvernement temporel de l'Église. Ces propositions, peut-être bonnes à d'autres époques, n'étaient pas possibles à la nôtre, et on l'a vu.
Nous n'avons donc plus que quatre projets :
1^ Abandon pur et simple de la papauté par les gouvernements ;
2** Liste civile fournie au pape par le roi d'Italie, et abandon du gouvernement temporel par le pape;
3"* Liste civile fournie à la papauté par les gouvernements catholiques unis aux mêmes conditions ;
4** Neutralisation du territoire de Saint-Pierre, déclaré catholique, et assuré par la catholicité à la papauté.
L'abandon pur et simple, outre qu'il est une impossi-
bililé politique à cause des justes indignations que la conscience catholique en ressentirait, serait une injustice et un déshonneur pour les gouvernements: Déshonneur, car ce serait la spoliation toute politique du roi qui, au point de vue politique et extérieur, est le plus respectable de tous; injustice, car on le laisserait sans aucune compensation.
S'il n'y a pas des raisons de principes sacrés pour détruire le gouvernement temporel, il n'y a pas au monde de plus grande bassesse que de le faire. C'est alors que l'argumentation de ses défenseurs les plus exagérés devient une vérité. On ne peut donc pas traiter cette grave question au point de vue unique du droit des gens ou de la politique. Certes, il faut que la politique y soit satisfaite; il faudrait que le droit des gens ne fût pas violé; mais il faut aussi, et avant tout, que les grands principes des sociétés modernes, indestructibles^ parce qu'ils sont chrétiens^ marchent et s'imposent.
L'abandon pur et simple pourrait peut-être satisfaire les haines contre l'Eglise , mais ne satisferait aucun homme d'Et&t.
M. de Cavour, à qui j'avais eu l'honneur d'envoyer.
dès le 27 février, la constitution libre de l'Eglise libre (1), a bien adopté, dans ses discours de un de mars et commencement d'avril, TEglise libre, mais il a rejeté la constitution libre, en sorte, qu'au vrai, il n'a abouti qu'à l'Eglise esclave. Est-on libre, sans constitution libre et propre ? Libre, restait donc un mot, non une réalité. La liste civile payée à la papauté par le roi d'Italie, fait la papauté plus italienne que jamais, et, la faisant italienne sur ces bases, la fait exploiter par l'Italie. C'était peut-être une grande habileté politique de tenter ce coup, mais M. de Cavour aurait dû comprendre l'impossibilité d'y arriver à cause des refus de la conscience catholique, de ceux de la papauté, à cause surtout des conditions fondamentales du sacerdoce catholique et des grands intérêts qu'ont toutes les nations à ne pas livrer à un seul gouvernement l'influence du catholicisme sur le monde. D'ailleurs, ce qu'on prendrait au premier abord pour une habileté, n'en était pas une au fond, car la papauté, exploitée par les rois d'Italie, à supposer qu'on y pût arriver, leur attirerait plus d'embarras que d'avantages. Injustice à tous les points de vue, ce projet ne peut réussir. L'Italie n'a pas le droit d'accaparer et d'entretenir la papauté. La catholicité n'a pas le droit de la faire entretenir par
(I) Voir le Dogme social, les Lettres à M. de Cavour et au roi cT Italie, el la Constitution libre de l'Eglise libre.
l'Italie. La papauté n'a pas le droit d'acœpter cette position dépendante. La conscience catholique n'a pas le droit d'y consentir. Les gouvernements catholiques ont le devoir de Tempêcher. La papauté représente la liberté de la conscience catholique, comme, d'autre part, elle représente Tidée immuable du Dieu un. Or, par les subsides donnés au nom du roi, l'idée de Dieu se met comme en soumission, et la liberté de conscience en péril. Quelle position, en outre, serait-ce créer aux autres Etats catholiques, dont la religion se trouverait à la merci des subventions de l'Italie. Malheureusement, la grande influence de M. de Cavour a répandu cette idée dans son pays. Elle serait la perte de l'Italie et de la religion. Que les Italiens y réfléchissent pour l'amour qu'ils portent à l'une et à l'autre.
Le projet qui consiste à faire payer une liste civile par tous les États catholiques, a des impossibilités analogues. Le pape alors n'est plus, comme dans le plan de M. de Cavour, le patriarche d'un État, mais il devient le patriarche d'une association de rois ; payé par eux, il en dépend, il devient leur second. Or, si l'on va au fond de cette combinaison, on découvrira encore le péril qui me-
oace la liberté de conscieQCB et l'idée 4b Dieu. P0 ii^qs, op verra que ce but, tant cherché p^v la société moderne, I4 division de§ pouvoiris spirjtiiiel e^ temporel^ n'est p^ atteint, pui^ue ces deux pouvoirs ne vivent que Tqp par l'autre, le roi entreteqapt le pape, l\ n'y a division des pouvoirs que si la constitution de chaque pouvoir esi libre et lui est propre, par copséquent, que si le pouvoir reljr gieux se suffit à lui-même, que si le popvoir temporel est égalejneqt indépendant par soi.
Ce moyen aiirfiit, il est vrai, l'avantage de faire renou' cer la papauté au gouvernepiep^ teippore), mais au prix 4'inœnvénients immenses que spntiront peux qui ont ^^ 4ité sur les conditions de la liberté de conscience, ^ur le§ lois de |a vraie institution du sacerdoce en général et de l'Eglise catholique en particulier. Il faut dire^ oependant, que ce projet aurait beaucoup moins d'inconvénients que les précédents.
C'était un projet intermédiaire qui n'engageait, ne rér solvait rien que celui de la nentralisation de Jloine, 4^ territoire de Saint-Pierre et de sa garantie par la Cc^tholicité. Il avait le grand avantage de ne pas brusquer la solution et de l'acheniiner, de laisser le temps de mûrir
les questions profondes qui sont en jeu, et dont on est si peu instruit. C'était un projet très-politique; mais il est entouré et sapé par des difiicultés de plus en plus vi-r sibles.
Les Romains ne veulent pas de la royauté papale : un long séjour à Rome m'a permis de le constater. Leur imposera-t-on une garpjson catholique au lieu d'une garnison française? De quel droit? Les voilà chose catholique, serfs catholiques.
Et cette idée n'implique pas moins la contradiction avec le principe catholique, que la négation du droit des sociétés modernes et la violation du principe de la souveraineté nationale. De plus, l'Italie presse, l'Angleterre presse.
Ce projet, devenu inipossible, n'est point regrettable, car il n'aurait été que la préparation à de nouveaux embarras, causés par le besoin d'une solution définitive.
Je sjiis qu'il y a des esprits, ne connaissant ni la force pratique des événements, ni celle des principes, qui np redoutent rien tant que les solutions. Si les solutions systématiques sont la source de grands maux, si elles n'enfantent que des désordres nouveaux, parce qu'elles ne sont pas de vraies solutions, celles qu'amènent les faits eux-mêmes, que l'opinion publique porte et produit, sont désirables et respectables, parxe qu'elles çorrespon-
— Giclent aux besoins des temps ; et quand ces solutions s'accordent avec les principes généraux, on doit penser qu'elles ont des garanties de solidité pour ainsi dire inébranlables. Cependant, nous croyons qu'il est de la sagesse d'un bon gouvernement de les mûrir encore, malgré toutes ces conditions favorables. Nous croyons donc que le statu quo doit être conservé à Rome jusqu'à ce que ces questions aient été parfaitement élucidées. Faut-il longtemps, au point où en sont les choses? Je ne le crois pas.
En résumé, c'était un devoir pour les gouvernements de rejeter l'abandon de la papauté.
C'était un devoir pour la papauté de rejeter les propositions de M. de Cavour.
C'était un devoir pour la France de rejeter les propositions autrichiennes.
C'était un devoir pour le monde entier de rejeter les demandes de la cour de Rome.
C'est un devoir p^ur les rois de laisser les Romains libres de leur décision, aussitôt que la prudence le permettra.
C'est un devoir pour la papauté de ne point accepter des subsides des rois.
C'est donc aussi un devoir pour tous de chercher à éclairer une position qui semble entourée de difficultés invincibles. -^