‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 100 sur 107 · LXXXI · texte numérisé non relu

LXXXI

Enfin, Monsieur, personne, personne ne venait plus. Les mères disaient à leurs filles, quand elles leur remettaient un sou pour acheter des pommes « Vous n'irez pas chez Geneviève ! » On ne m'apportait point d'ouvrage non plus, et je n'osais pas en aller demander ; ou m'aurait dit : « Nous n'en avons pas pour vous. » Ah ! Monsieur, on parle de la peste ; mais la honte est une pire peste aussi, allez, pour une pauvre fille. Si ma mère ne m'avait pas élevée chrétiennement, je ne sais pas ce que j'aurais fait; mais, je vous le dis en vérité, je n'y pensais seulement pas, je serais morte de faim plutôt que de mal faire.

Lxxxn.

Mais attendez, Monsieur, ce n'est pas tout. Voilà que malheureusement j'avais acheté, le printemps d'avant, pour cinquante écus de marchandises à créditchez les gros marchands de la Grande-Rue, pour les payer en automne, tprès la saison de la revente. Personne n'achetant plàs chez moi, je ne pouvais pas payer mes marchands en gros. Je ne pouvais pas rendre non plus les marchandises ; car, pendant les deux mois que j'avais été en prison et qae ma boutique avait été fermée avec la clef dans ma poche, le chat ne irouvant plus rien à manger sous le comptoir et s'élant sauvé par la lucarne, vous jugez si les rats avaient fait un beau tapage dans le magasin. Et les hardcs donc ! c'était une pitié à voir. Monsieur. On voyait le jour à travers une pièce de gros drap; le sel avait fondu, le savon avait moisi, les pains d'épice étaient dentelés comme des scies, les dentelles ressemblaient à de la charpie, les miroirs étaient en bribes sur le carreau. Personne n'aurait voulu reprendre ses fournilures. Tout le monde ne demandait ce que je lui devais. On disait : o Elle va lever le pied un beau malin, lircwis-eu ce que

nous pourrons. » Le loyer n'était pas tout payé ; le propriétaire ne voulait plus renouveler son bail, parceque ma boutique donnait, disait-il, mauvaise renommée à sa maison. Enfin, Monsieur, lui et les gros marchands de la Grande-Rue s'entendirent pour faire vendre chez moi.

Oui, Monsieur, je vis tout vendre à Tencan devant ma porte, sur le pavé de la rue! Un homme, monté sur le banc où Cyprien m'avait tenue si joyeuse dans ses bras pour m'asseoir sur le mulet, criait en dépliant des pièces de drap, des mouchoirs, des fichus et jusqu'à mes robes, et aux robes et aux colerettes de la pauvre Josette. « A deux sous ! à trois sous ! à six sous ! qui en veut ? Voilà le tablier de soie de raam'selle Josette ! Voilà les robes du trousseau de mam'selle Geneviève ! Adjugé pour ce que ça vaut ! '■> Et de grands éclats de rire venaient retentir jusque dans la chambre de rarrière-boutique, où je me tenais cachée, assise sur la paillasse, au bord du bois de lit, dont on vendait les malelats à la porte !

Et personne ne venait me consoler. Monsieur, pas même le commissairepriseur, qui venait prendre brutalement sous mes yeux, dans l'armoire, tantôt un objet et tantôt un autre, pour les crier et pour les vendre, et qui, en vérité, m'aurait, je crois, par distraction, criée et vendue moi-même, tant il était échauffé par le tumulte et par le vin ! et, en vérité aussi, je crois que je l'aurais laissé faire, tant j'étais bouleversée et tant les jambes me manquaient sous moi !

Pourtant le soir la sage-femme vint et me dit avec un coup d'œil de reproche et d'intelligence : « Est-il possible, mam'selle Geneviève, que vous portiez si injustement tant d'affronts que vous ne méritez pas, et que vous ne me rendiez pas le serment que je vous ai faii?

— Non, lui dis-je, mère Bélan, je ne vous le rendrai jamais, jamais, à aucun -prix.

— Et pourquoi cette obstination? reprit-elle.

— Parceque les vivants, voyez-vous, que je lui dis, ça peut supporter; mais les âmes des morts, ça ne peut se défendre.

— Et qu'aliez-vous faire maintenant ? me dit, en croisant ses mains sur son tablier, la pauvre femme.

— Je vais aller, quand il fera nuit, demander asile à ma sœur de père. >> Elle hocha la tête et s'en alla. Puis elle revint et me dit : « Quand vous

n'aurez plus de pain, mam'selle Geneviève, souvenez-vous qu'il y en a toujours pour vous à la maison ! »

En effet, Monsieur, quand la rue fui déserte et aussi vide que la bou-

tique, et qu'il fit tout à fait nuit, j'allai sonner à la porte de ma sœur de père, la seule qui me restât; l'autre était partie de Voiron. Elle n'était pas méchante; mais, je vous l'ai déjà dit, ces ceux sœurs-là, du premier lit, nous avaient toujours un peu regardées de haut, à cause de la fortune de leui" mère, qu'elles avaient, et que nous autres, d'une autre mère, nous n'avions pas. Ça ne leur faisait pas plaisir d'avoir des parentes pauvres, des filles de vitrier ambulant, dans Voiron.

Elle me reçut bien, m'offrit à manger et à boire, et même elle me fit un lit dans le grenier pour coucher à côté de la servante. « Mais nous avons des enfants, des jeunes filles qui seront bientôt à marier, me dit-elle, en me raisorniant d'amilié; tu sais ce que Ton dit de toi dans le pays; ça ne me regarde pas, je n'ai rien à y voir; je te crois honnête. Pourtant, si on voyait mes filles avec une mauvaise tante, que ne dirait-on pas?.... Et puis lu as mal fait tes alTaires ; lu as été vendue en public, par contrainte. Ça nuit au crédit; mon mari est dans le commerce, vois-tu; tu comprends? Tu ne peux pas rester ici ; nous allons te garder quelques jours, mais il ne faut pas qu'on le sache par la ville. La semaine écoulée, il faudra chercher; il faut le mettre eu condition un peu loiu d'ici. Nous te donnerons pour faire la route. »

Je compris cela et je ne le blâmai pas, Monsieur; chacun pense pour ses enfants. C'était pénible, mais ce n'était que juste. Je la remerciai, je mangeai un morceau avec la famille, le soir, sur le bout de la table, et j'allai me coucher avec la servante, après l'avoir aidée à approprier la maison et à relaver les assiettes,

La difficulté n'était pas pour moi d'entrer en condition et de servir celui-ci ou celle-là ; au contraire. J'y éiais faite et ça me plaisait, à moi, de rendre service, même pour rien. Je n'avais pas de fierté dans mes habits et je ne craignais pas la peine, comme vous voyez. Mais qui est-ce qui me prendrait ailleurs sans certificats ? Une pauvre fille qui a eu un malheur, qui a exposé un enfant au tour, qui a pourri deux mois dans les prisons de Lyon! ça n'est pas Ilalleur, n'est-ce pas? Non. Eh bien! donc, il n'y avait qu'une seule personne, dans tout Voîion, qui pût me donner un certificat en conscience; et celte personne avait besoin de coriificat pour elle même dans mon affaire, et il n'y avait aussi que moi qui pouvait le lui donner, en v<5rité : c'était la sage femme, la mère lîélan. Voyez un peu les hasards des choses humaines! Nous étions toutes deux suspectes, et il n'y avait que nous qui pussions certifier Tinnocence et la moralité Tune de l'autre. Mon Dieu, que la vie est uu échevcau mal débrouillé \

Celle réflcsion lue ilt sourire, quoique je fusse véritablement attendri pail'embarras singulier de cette pauvre fille.

— Eh bien î c'est égal, dis-je le matin en me réveillant, j'irai chez la sagefemme. Et j'y allai avant qu'il y eût du monde dans les rues.

La sage-femme me flt le certificat comme quoi j'étais, moi, Geneviève, une fille probe et honnête, qui n'avait jamais fait tort à personne dans le pays, et qui méritait la confiance de tous et chacun, soit pour la cuisine, soit pour le ménage, soit pour garder les enfants à la maison, et elle signa. Ca n'était pas bien écrit ni sur du papier bien propre, mais elle l'écrivit de bon cœur, et même, quand ça fut fini, elle alla à son armoire et elle me força d'accepter quinze francs en monnaie qu'il y avait et un de ses meilleurs mouchoirs de cou pour me présenter avec décence dans les maisons. « Vous me rendi-ez cela quand vous aurez économisé sur vos gages, îlam'selle Geneviève, » me dit-elle. Je le dois encore, Monsieur, Mais elle me dit aussi : « Si vous ne pouvez pas me le rendre, eh bien ! vous me le rendrez en Paradis ! »

5!a sœur de père me donna aussi quelques nippes et quelques pièces de monnaie pour mon voyage, et je partis pour chercher une place à Grenoble. La sage-femme m'avait recommandée là à une de ses amies qid exerçait la même profession qu'elle à Voiron. Je servis là sans gages pendant quelques semaines; mais la profession de cette femme, la vue des femmes en mal d'enfant et les cris des noiurissons dans la maison, me rappelaient tellement et toujours ma pauvre sœur et l'origine de notre malheur, que je ne pouvais pas m'y accoutumer. 11 fallut sortir bon gré mal gré, car je ne faisais que pleurer et je tombais malade. Une pauvre bourgeoise, veuve d'un épicier, qui avait une jolie demoiselle de seize ans, me prit pour faire la cuisine elles lits et pour enseigner la dentelle à sa fille. J'avais dix écus de gages par an, douze aunes de loile et deux tabUers au jour de l'an. La mère était honnête, mais un peu regardante; elle m'accompagnait elle-même au marché pour voir si je marchandais bien, et pour s'assurer si je ne prenais pas pour moi une pomme ou un pruneau dans le panier de la provision. Ça m'humiliait bien, moi qui n'ai jamais été sur ma bouche.

Mais la demoiselle était si jolie, si genlijlc, si alTable, si complaisante, qu'elle me reconsolail de loul. Une ^ol.^ non ouvrage fiiii à la cuisine, et ;l

dame et ses deux enfants, je bêchais le jardin, je blanchissais, et je pansais le cheval de Monsieur; car il avait un cheval pour traîner la carriole dans laquelle il allait vendre ses toiles. La pauvre bète! on lui disputait bien sa nourriture, aussi ! Si je ne lui avais pas porté en cachette les épluchures des herbes de la cuisine, les tronçons de salade, elle aurait bien souvent mangé son râtelier. Mais je l'aimais, cette pauvre bête, quoi ! Elle hennissait dans l'écurie dès qu'elle entendait ma voix ou mon pas dans la cour, et, quand j'ouvrais la porte de l'étable, elle me regardait avec amitié comme une personne. C'est pourtant de cette avarice de maîtres à l'égard des animaux, et de la pitié que j'avais d'eux, que me vint mon dernier malheur et puis mon bonheur après. Je vais vous conter cela; mais vous allez rire... Eh bien! c'est pourtant vrai; que voulez-vous? Le cœur entraîne à bien des fautes !

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