‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 99 sur 107 · UX · texte numérisé non relu

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Un soir, en effet, un soir du mois de mai, on dit dans Voiron : « Le régiment part demain ! d Ah ! la pauvre Josette, Monsieur ; ses bras lui tombèrent le long de ;sa chaise; elle devint plus pâle que sa dentelle. J'aurais voulu que le régiment ne partît plus jamais.

Le malheur voulu qu'au mémo moment, Monsieur, on vint me chercher vite, vite, pour aller veiller une voisine qui était en mal d'enfant, et qu'on disait qui ne passerait pas la nuit. Ses petits enfants criaient après moi et

me tiraient par mon tablier pour me mener vers leur mère. J'y courus, Monsieur; je recommandai bien à .Toseite de fermer la boutique de bonne heure et de se coucher. « Le régiment ne part qu'à huit heures demain, lui dis je; nous irons le voir partir et faire nos adieux à M. Sepiime. Je ne veux pas que tu le voies sans moi, ce soir; ça te ferait du chagrin ; tu ne pourrais pas dormir. — Ab! je n'ai pas envie de le voir, qu'elle me répondit; je ne l'ai que trop vu; ça me déchirerait là, en me montrant son cœur ; j'aime mieux que tu me dises demain : Il est parti; que veux-tu, c'est fini ! Je vais faire ma prière pour qu'il fasse un bon voyage et qu'il pense à moi jusqu'au retour !

« — Bien ! que je lui dis, et je l'embrassai ea m'en allant.

Le lendemain. Monsieur, quand je rentrai, je trouvai Josette endormie, ou faisant semblant de dormir encore. Ça m'étonna. Je lui dis, pour tenir ma promesse : « Allons voir partir le régiment. — Non, me dit-elle, j'aime mieux rester et me rendormir ; j'ai trop pleuré, on verrait mes yeux, ça me ferait honte. Je ne me sens pas le cœur à la promenade. — Eh bien ! lui dîs-je en fermant la fenêtre, par laquelle le soleil donnait sur sa tète tout en feu, reste au lit, dis ton chapelet, dors, reconsole -toi; je vais travailler. ')

I! n'y eut ni plus ni moins entre nous deux à l'occasion du départ du régiment. Seulement, ça m'étonnait que M. Septime ne fût pas venu nous dire adieu. Mais je pensai qu'il avait mieux aimé nous écrire de la première étape,

Ça alla bien pendant trois ou quatre mois. Josette était sage, raisonnable et rangée comme une religieuse; elle ne sortait que pour aller à l'église ou pour aller à la poste prendre une fois par semaine les lettres du maréchaldes- logis. Ils s'étaient promis mariage, Monsieur; elle ne disait ni oui ni non, mais je m'en doutais bien. Elle écrivait aussi tous les dimanches de longues lettres dans la chambre; mais elle ne l'avouait pas. Je le reconnaissais au papier qui manquait à la rame, dont je comptais les feuilles. Je ne faisais pas senib'ant : « Il faut que l'amour se passe, me disais-je ; il s'est bien passé pour moi et M. Cyprien, il se passera bien pour la pa*,re enfant. Qnand elle ne pensera plus à M. Septime, ou quand M. Septime l'aura oubliée, eh bien ! il ne manque pas de braves ouvriers dans le pays; elle fera une connrissance, je la marierai, je rei-tcrai avec eux, je ferai le ménage et j'aurai soin des ep.fants. Voilà! »

Pas (la tout, Monsieur ! Voilà qu'un soir on m'apporte une lettre avec un cachet noir, pendant que Jo^sette était chez sa tante. Je l'ouvre, et qu'estce que je lis?... Je l'ai encore là, Monsieur, avec l'autre; tenez, lisez ^oir.

Je pris la lettre et je lus :

« Mademoiselle Geneviève,

« Le marécbal-des-logis Septime de *** a été tué h la première affaire que « nous avons eue en débarquant à ***. En mourant il m'a dit : « Tu écriras « à ^Mademoiselle Geneviève, à Voiron, que je lui fais mes adieux, ains « qu'à sa sœur. Je suis bien coupable; mais je suis plus malheureux que •< coupable... Je la prie de me pardojjner. Si j'avais survécu, j'aurai réparé « mon tort involontaire. Je n'étais pas pervers ; non ; l'adieu, la nuit, et le « désespoir de nous quitter nous ont enivrés... Je l'ai épousé seci élément « devant un prêtre de Savoie. . . Fatale nuit ! . . . Il faudra envoyer l'enfant « à. . . ;)

« La mort lui a coupé la parole. Voici une boucle de ses cheveux que je « vous envoie de sa part. Il m'avait dit : Si je meurs, tu feras tenir cela à « Voiron. »

La boucle de cheveux tomba à terre avec la lettre, Monsieur, car je n'avais fait attention qu'à la mort de ce pauvre brave jeune homme, et à ce mot terrible qui me révélait tout le mystère de leur amour et la honte de notre famille : « Tu lui diras d'envoyer l'enfant à..* »

« Dieu! me dis-je, quoi!... ma sœurl... Est ce bien possible!... Elle s' sage et si pieuse... elle m'a pourtant trompée ainsi ! Ah ! elle est trop punie, pensai-je aussitôt. Malheureuse enfant! que va-t-elle devenir en apprenant la mort de celui..,, dirai-je son séducteur ou son époux?... le père, hélas ! de l'eufant qu'elle portait à mon insu dans son sein!... Et que devenir?... et comment avouer?... et comment cacher cette honte?... Où nous enfuir? où nous ensevelir dans la terre? Mon Dieu! mon Dieu ! venez à notre secours. »

Je sentis un mouvement de colère contre ma sœur : « Comment, me disje, moi qui ai été sa mère... moi qui ai renoncé, pour la garder, à mon amour, à ma fortune, à mon bonheur, à Cyprieu ! moi qui ne la quittais pas plus que son ombre le jour, pas plus que la muraille de sa chamhVe et le chevet de son lit la nuit ! elle a pu me liomper ainsi !... elle a pu me cacher tout : l'amour, le prêtre appelé de Savoie, la nuit, le mariage secret, les

angoisses, les teneurs, les suites terribles de cette union mystérieuse?... Ah ! est-ce traître? est-ce caché? est-ce défiant de sa sœur?... Je ne veux plus lui parlei-, je ne veux plus la revoir, je veux me sauver !

« Mais si je ne lui parle pas, si je ne la revois pas, si je me sauve, que va-t-elle devenir? Non, il faut rester; et si je lui montre un mauvais visage au moment où il faut lui dire la mort de son amant et oii elle a besoin de se jeter dans les seuls bras qui lui soient ouverts sur la terre, pour cacher son désespoir et sa honte, son enfant mourra de ses angoisses et de ses convulsions dans son sein !... Et puis, enfin, n'est-ce pas ma sœur, ma petite, ma Josette toujours, mon enfant que j'ai élevée et qui n'a de mère que moi, comme je n'ai de fille qu'elle ici-bas? »

Et je mis à pleurer, à sangloter, à fondre en eau, si fort, Monsieur, que ma tète se troubla, que mes sens s'égarèrent, et que je glissai de ma chaise sans connaissance sur le plancher.

Je restai ainsi pendant je ne sais pas combien de temps, Monsieur ; bien longtemps, sans doute, car c'était nuit quand je me reconnus. Je fus réveillé par un cri terrible qui semblait sortir d'un cœur qu'on aurait percé d'un coup de mort! un cri qui retentira éternellement dans mon oreille. Dieu, i|uel cri! J'ouvris les yeux; je vis Josette qui tenait de la main gauche la ooucle de cheveux et la lettre, et qui de l'autre main s'arrachait les cheveux et les jetait à flocons dans la chambre, comme une folle qui déchire sa t'oifle et qui jette ses plus belles denielles au visage de ses gardiens. La porte était heureusement fermée, et une seule petite lampe éclairait notre dinmbre ; Josette ne m'avait pas vue glissée de ma chaise derrière le comptoir, et accroupie dans l'ombre, dans un coin du mur.

A son aspect, à son cri, à son geste égaré et furieux, je compris |qu'el!c savait tout, Monsieur. Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes deux bras et je la jetai sur son lit. Je n'eus pas le courage de lui f;iire un reproche. Ilélas ! la pauvre enfant ! elle était bien assez malheureuse. Elle ne me voyait seulement pas; elle croyait que j'étais M. Septime. Elle m'embrassait, elle me parlait comme si j'eusse été lui. « Oh ! tu n'es pas mort, disait-elle en riant d'un rire étrange; Oh! dis-moi que tu n'es pas mort! N'est-ce pas, s'est ta main qni passe sur mon front si doucement?... » Enfin, que saisie? Toutes sortes de tendresses, de badineries et de caresses de mots que le délire peut mettre sur les lèvres. Puis elle me reconnaissait par molnents ; elle mettait son doigt sur ma bouche et elle me disait : « Cliut ! tu ne diras rien de ce que tu sais; c'est un secret. Nous sommes mariés, vois-tu; mais

il «e veut pas qu'on le sache jusqu'après la campagne, où il le dira à sa mère et où il me mènera dans sa maison, »

Pauvre enfonl! elle croyait tout cela! C'était si jeune, si simple, si innocent, voyez-vous.

Puis, tout à coup, elle se levait sur son séant toute échevelée, avec les yeux plus luisants que la lampe ; elle me repoussait du bras loin du lit : « Vav'en, va-t'en, criait-elle; je ne veux vor personne; il est mort; il est couché froid dans la terre; je veux qu'on m'enlerre avec lui ; je veux qu'on m'ensevelisse dans mon drap et qu'on plante trois croix demain sur ma tombe au cimetière ! » Puis, elle s'enveloppait, en effet, la tète sous son drap, et restait là immobile comme une morte. J'avais beau l'appeler, elle ne répondait pas, ou bien elle répondait : Non, je suis morte ! C'était une fièvre terrible; mais je n'osais pas appeler le médecin ni les voisines, de peur que la chose ne fût connue. Je lui donnais à boire entre ses d«nts, qui claquaient; je lui parlais, je l'embrassais, je la reconsolais comme je pouvais, je pleurais avec elle et sur elle. Je priais Dieu au pied de son lit, ses pieds froids dans mes mains et sous mon souffle! Ah qu'elle nuitl... Depuis celle où j'avais pleuré Cyprien, je n'en avais pas encore eu une pareille !

Vers le matin, les convulsions, les cris, les délires cessèrent, et elle s'assoupit, les paupières pleines d'eau. Je remerciai Dieu. Elle se réveilla tard, tard, et elle avait repris la raison ; mais ce n'était plus la même enfant; elle avait bien vieillie de cinq ans en une nuit; on n'entendait quasi plus sa voiv, son visage était devenu pâle comme le mien. Elle était sur le lit, les yeux fixés sur la boucle de cheveux qu'elle tenait dans ses mains jointes sur la couverture. Je m'étais lavé les yeux et habillée proprement pour servir les pratiques comme à l'ordinaire dans la boutique, pour que personne ne se doutât de rien. On me disait : Où est donc Josette? — Elle est là qui dort plus tard que moi, répondais-je aux voisines; ces jeunesses, c'est plus délicat que nous ! Ou bien : elle est allée travailler chez sa tailleuse. Ou bien : elle est allée à l'église entendre une messe pour sa mère. Enfin mille raisons.

Cela dura comme cela plusieurs jours, pendant lesquels la pauvre fdle, tantôt sur le lit, tantôt debout dans la petite chambre, ou assise sur la chaise, la tète sur son bras, pleura toute l'eau de son cœur et but ses larmes jusqu'à ce que son cœur fût noyé dedans! J'allais, je venais, j'entrais chez elle, vingt fois par jour et toute la nuit : Oh ! que tu es bonne ! me disait-elle, je t'ai trompée, je t'ai déshonorée et c'est toi qui me consoles.

Elle avait été si imprudente, c'est vrai; mais elle avait si bon cœur, Monsieur ! Je crois que depuis son malheur je Faimais encore davantage.

Au bout de huit ou dix jours, elle reprit sa vie ordinaire avec moi dans la boutique et son ouvrage sur ses genoux. Seulement elle ne jasait plus, elle ne riait plus avec l'un et avec l'autre comme autrefois. Quand elle n'était pas là, les voisines me disaient : « Votre petite sœur devient sérieuse, Mam'selle Geneviève ; ça commence à réfléchir, il faudra penser au mariage ; quand le fruit mûrit, la fleur tombe; quand le vin à son temps, il ne mousse plus. » Vous jugez si ça me faisait mal d'entendre ça; mais personne ne se doutait de rien. La maison paraissait tout comme à l'ordinaire. Seulement on disait dans le quartier : « Geneviève devrait penser à marier sa sœur, voilà que c'est temps. » Et les garçons de Voiron passaient le dimanche devant la ■ïitre et disaient à leurs parents : Je l'aimerais bien, tout de même !

Pourtant, Monsieur, jugez si nous étions tristes toutes deux. Voilà que le temps passait et qu'il y avait près de sept mois que le régiment était parti. Josette ne sortait plus, et, comme elle travaillait toujours à côté de moi, derrière le compioit, on ne voyait que son joli visage, et l'on avait aucun soupçon de son malheur. Je disais depuis longtemps aux voisines que j'avafs fait un vœu et que je complais aller dans doux mois, avec ma sœur, en pélei'inagc à la chapelle de Sa'ntBruno à la Grande-Charlrcuse ; c'est la coutume du pays, et personne n'y trouva à redire; au contraire, on disait : Ces deux jeunes filles sont bien sages; elles ne craignent ni la roule ni los neiges pour aller prier le saint. Je les accoulnmais comme ça h l'idée de notre absence, et je leur disais : Vous tiendrez bien la boutique pour noim pendant quelques jours? — Oh, oui, qu'elles me répondaient.

C'était une finesse. Ma vraie pensée. Monsieur, était de prendre quelques sons que je ramassais pour cel;i, en vendant à perle mes merceries, et de mener une nuit ma sœur à Lyon ou à Grenoble, dans un hospice où ell« serait délivrée secrètement, de confier l'enfant, en le marquant bien, po-.nle reprendre après le sevrage, et de ramener Josette avec moi à la maison, sans qu'aucune tache portât sur noire nom. Je m'en rapportais du resie au bon Dieu. Je disais : « Si elle ne se console jamais, eh bien ! elle restera fille et élèvera l'enfant comme si c'était un orphelin déposé la nuit à notre porte ; et si elle se reconsole après quelques années, et que l'enfant vienne à mourir, eh bien ! elle n'aura pas sa réputation perdue pour une faute qu'on ne pardonne jamais aux filles; et plus tard, eh bien ! plus tard, si elte rencontre quelque brave garçon, qui lui plaise, qui lui pardonne un mariage

qu'elle a cru légitime, et qu'elle consente à se marier, elle se mariera, et tout sera oublié. >■> Voilà ce que je me disais. Ça déplaisait à Josette de st cacher, elle aurait voulu dire à tout le monde : Oui, j'ai été sa femme, et je serai la mère de son enfant ! Les filles qui aiment éperdûment, ça s'honore de son amour au lieu d'en rougir ! Mais je lui disais : « Le nom et l'honnear de la famille ne t'appartiennent pas ; veux-tu me déshonorer et me perdre avec toi ? Veax-tu avilir la mémoire de notre pauvre mère, la réputation de notre bon frère dans son régiment ? Veux-tu qu'on dise : Voilà comme sa mère l'a élevée ! voilà comme sa sœur l'a gardée ! voilà le frère de deuï mauvaises filles de Voiron ! » Elle comprenait cela, Monsieur, et elle disait alors comme moi, elle me promettait tout ce que je voulais.

Mais l'homme propose et Dieu dispose ; il y a longtemps qu'on le dit.

Voilà, Monsieur, qu'une nuit terrible, ah ! plus terrible que toutes les autres ! juste sept mois après le mariage secret de ma sœur, le malheur ar» rive ! Je n'ai que le temps de courir pieds nus chercher une sage-femme, aussi secrète et aussi sûre qu'un cadenas. Je lui fais jurer le silence. Elle se glisse sous l'ombre des murailles, elle reçoit l'enfant dans ses bras ; un garçon, Mon Dieu! que faire? rien de prêt, tous mes plans renversés! un enfanta cacher, à nourrir, à cmmaillotler, la publicité, la honte, le déshonneur, la mort ou lu perte de Joscltc ! Jugez de ma confusion, de mon désespoir ! Je n'avais pas le temps de la réflexion. La sage-femme était heurea* sèment discrète comme la tombe : Que faire? que je lui dis.

« Mam'selle Geneviève, qu'elle me dit, c'est un malheur; mais j'en ai vu d'autres, et avec le silence et le temps, on avance plus, voyez-vous, qu'avec le bruit et la presse. Il faut vous donner le temps de combiner les moyens (le sauver l'honneur de la petite, d'aveitir le père, de préparer la famille, d'avouer la naissance et de la légitimer. Pour tout cela, il faut des jours ; fiez-vous à moi, remettoz-moi le nouveau-né, nous allons le marquer par un signe qui le fasse toujours reconnaître, je le porterai cette nuit, dans mon tablier, au tour de l'hospice oîi on les dépose ; je sonnerai, une sœur viendra, je me retirerai à l'écart, jusqu'à ce que j'ai vu la sœur prendre l'enfant in, connu dans le tour, et le porter à une des nourrices des montagnes qui couchent à 1 hospice pour attendre des nourrissons. Personne que Dieu et ses étoiles ne nous verront. C'est S. Vincent-de-Paul qui a inventé ça, voyez vous, Mam'selle, qu'elle me dit, pour aveugler la charité, pour couvrir la lionle des pauvres mères et pour sauver la vie à des milliers d'enfants. »

Lxvn.

Je n'avais pas le choix, Monsieur, continua Geneviève, je marmottais une prière h ce grand saint; je mis un bracelet des cheveux de son père avec une S et un Jsur un morceau de papier, au bras de l'enfant, qui ne criait pas encore . la bonne femme l'emporta dans son tablier, et je revins soigner ma sœur, qui ne se doutait de rien. Peu à peu je lai dis ce que j'avais fait, en lui faisant entrer doucement les raisons dans l'esprit. Elle pleura bien, la pauvre petite; mais elle corcprit cependant la nécessité de cette séparation momentanée de son enfant, quand je lui eus démontré la certitude de le leconnaître, et que je lui eus prouvé qu'il serait aussi bien soigné par la charité du bon Dieu que chez nous.

En trois jours elle fut sur pied, Monsieur; on la vit, comme à l'ordinaire, assise à côté de moi, à son ouvrage dans la boutique. Je lui dis de chanter çt de rire quand les voisines passaient devant; personne ne se douta qu'elle eût seulement eu uu mal de tète. Je remerciai Dieu et la bonne femme dans uiQD cœur.

Lxvm.

Ah ! Monsieur, l'homme ne sait jamais de quoi il pleure et de quoi il rill Pendant que je me réjouissais ainsi en moi-même de la protection que la Providence nous avait accordée dans notre malheur, vous ne devineriez jamais le malheur plus affreux que les autres malheurs qui tombait sur nous. Kon, vous ne le diriez pas en cent, mon pauvre Monsieur! Eh bien! voilà.

Je redoublai d'attention.

Eh bien! voilà, reprit-elle, en parlant plus bas, comme dans une conOdence qu'elle aurait craint qui fiit entendue de quelqu'un, bien que nous fussions seu^, voilà qu'après cinq grands jours et cinq longues nuits passés, je ne voyais pas revenir la brave sage-femme, pour me rendre compte de ce qu'elle avait fait de l'enfant. Josette se tourmentait. Je me dis : Elle a peur de nous compromettre en venant de jour chez nous; mais la nuit, pourquoi n'y vient-elle pas? la rue est déserte, personne n'y passe une fois le pauvre monde couché; qu'est-ce qui est donc arrivé? 11 faut que j'y aille. Je mismon manteau, toute tremblante, comme si j'avais fait un crime, quand kv nuit fut brune, et j'allais, sans savoir si j'oserais bien entrer jusqu'à la porta de la vieille maison isolée où demeurait la sagc-'femrae.

Voilà qu'au moment oîi je tourne la rue pour prendre la ruelle qui menait chez elle, j'entends un murmure de gens autour de sa porte, et je vois deux

gendarmes qui conduisaient la pauvre femme, comme une voleuse, entre eux deux !

Qu'est-ce que je devins à celle vue, Monsieur? Je n'en sais rien; il me sembla qu'on m'arrachait la peau du visage et qu'on m'exposait toute nue aux rayons d'un soleil brûlant. C'était la honte intérieure, voyez-vous, qui me montait au front et qui me disait : ça te regarde peut-être ; tu tas être découverte et ta pauvre sœur déshonorée. Ah! mon Dieu! mon Dieu! le pressentiment n'était que trop juste. J'étais perdue !

L'un disait à l'autre, dans la foule qui suivait la sage-femme en prison : « Qu'est-ce donc qu'elle a fait, la brave mère Bélan ? — On dit qu'elle a lue (fn enfant. Oh! la monstre ! que disaient des vieilles femmes. — Non; que disaient les autres, elle les a seulement vendus à des Bohémiens, à trois francs la pièce. — Eah ! que disait un troisième, vous ne savez pas ce que vous dites; elle n'est pas capable de cela, la sainte bonne femme. On la mène en prison parcequ'elle a été surprise par un espion du commissaire, pendant qu'elle venait de porter au tour, qui est surveillé en attendant qu'on le ferme, un enfant, un nourrisson ; qu'elle a reçu, dit-on, de l'argent pour cela de la mère, et qu'elle n'a jamais voulu dire d'où venait l'enfant. EJi bien donc ! elle a bien fait, disaient les voisines, ne vouliez-vous pas peut-être qu'elle allât crier sur les toits les secrets et les malheurs des maisons ? o

Vous jugez si j'avais la petite mort et la sueur froide sur la peau en écoutant ça, cachée sous l'ombre d'une porle, et dans quelle agonie je revins à la maison !

J'étais si pâle, si pâle, que Josette s'en aperçut. « Tu as quelque chose, Geneviève! s'écria-t-elle. Il est arrivé un malheur. Mon pauvre enfant! je veux le voir, je veux l'embrasser! je veux me lever, je veux aller chez la mère Bélan ! Je veux qu'elle me dise ce qu'elle en a fait ! »

Elle se levait comme une folle. Monsieur, tout en disant cela; elle mettaii sa robe et sa coifle ; elle allaii sortir malgré moi ; elle allait rencontrer la foule qui était encore sur les portes, dans la ruelle de la sage-femme ; son désespoir et ses cris allaient tout trahir ; elle était perdue. Je fus obligée de me jeter devant elle, de lutter de toutes mes pauvres forces avec ma sœur, tout en tremblant de lui faire mal. pour la recoucher dans son lit, et de lui tout avouer ce que je venais d'apprendre.

— Et l'enfant, mon enfant! le flls de mon Sepiime, qu'en, ont-ils fait? où est-il? Je veux le ravoir; je veux rarrachcr à ces monslies ! » Elle criait comme ça, si haut, Monsieur, en se débattant, que j'étais obligée de lui meure la main sm- les lèvres pour qu'on ne l'entendît pas de la rue. — « L'enfant ? que je lui dis, il n'y est plus; on l'a envoyé à une nourrice dans un pays loin d'ici. Mais, sois tranquille, nous lui avons mis ime marque, avec un chiffre qui le fera bien toujours recoimaître. »

M§is j'avais beau lui répéter que lenfant était bien, qail était marqué, qu'il avait un bracelet de ses propres cheveux, à elle, et des cheveux de son pèie; ;elie n'entendait plus raison, elle se jetait sur son oreiller; elle Tembrassait comme si c'eût été son fils, elle l'approchait de son sein comme pour lui donner à téter! Elle riait, elle pleurait, elle était folle, quoi! C'était uni, ce coup lui avait tourné son lait qui n'était pas encore tari, la fièvre la prit, le délire augmenta; avant le jour, elle était morte!... Oui, morte, Monsieur, là, dans mes bras, seule, froide, morte! bien morte...

Quand le médecin vint, il tàia le bras, en regardant de l'autre côté. Il dit que c'était une fièvre pourprée, avec un transport à la tète, et puis il s'en alla. Ce sont des maladies, dit-il à la famille rassemblée dans la boutique, qui ne laissent pas le temps ù l'art; quand le médecin arrive, la mal.ide nV est plus!

Moi, Monsieur, je ne disais rien. J'étais comme une mère qui a perdu sa fille unique ; mais je me contenais, pour sauver au moins son honneur, n'ayant pu sauver sa vie; je ne voulus pas que personne autre que moi veillât le jour et la nuit, à la lueur du ciergo, auprès du lit; je l'ensevelis de mes propres mains cl je la couchai, après lui avoir baisé le front, dans sa bière, que lui fit un de ses cousins. Je me disais, en l'enveloppant dans son linceul comme un enfant dans un maillot : <> Voilà donc pourquoi j'ai renoncé à me marier avec Cyprien ! C'était pour me marier avec la mort ! »

J'étais reconsolée pourtant, autant que je pouvais l'être, par l'intérêt que les parents, les voisins et les voisines me montraient dans mon alïliction. C'était un cri dans tout Voiron ; on venait en foule à la porte de la boutique: on disait : Qnel malheur ! quel dommage ! une si belle enfant ! une fille si laborieuse et si sage! Jamais la rue n'eii reverra de pareille ! C'était la rose du pnys ! Le bon Dieu l'a cueillie! Pauvre Geneviève!

Quand le matin du second jour fut venu, les cloches sonnèrent comme pour une vraie dame; les jeunes îilies de la ville, riches ou pauvres, vinrent, vêtues de blanc, épingler des bouquets blancs aussi sur le drap de sa bière

Pt accompagner le cercueil à l'église et au cimetière; on y planta une hcllo croix tle fer, toute couverte de rnbaiis ])!a:ics, de couronnes (rimmortellos, blanches aussi, symbole et honneur des jeunes filles mortes dans leur innocence baptismale. La croix ressemblait à un cep de vigne tout chargé de grappes, ou à un pommier nain, couvert de fleurs sur toutes les branches. C'est la mode du pays. Monsieur ; et quand une jeune fille n'a pas cela sur son tombeau au cimetière, ça n'est pas bon signe pour sa mémoire et pour sa famille.

J'y allai aussi le soir, moi-même, quand la nuit fut quasi tombée, et j'y vis ces Heurs et ces rubans; ça me lit encore davantage pleurer que s'il n'y avait rien eu ! Je me disais : Ça trompe les hommes, mais ça ne trompe pas les anges. Pauvre enfant! il faut que la tombe garde ton secret! il faut que ta croix mente pour conserver la pureté de ta famille dans Voiron!

Ah! que je pleurai! que je pleurai, toute seule sur cette terre fraîche, toute seule dans mon lit, toute seule dans la boutique pendant ces trois jours !

Et puis j'avais bien un autre poids sur le cœur ! c'était comme un reproche qui ne me laissait pas un moment de repos ; comme un remords qui me mordait le cœur, toutes les fois que j'avais envie de dormir à force d'avoir pleuré !

Je me disais : Que fais-tu là, dans ta maison, pendant que la pauvre mère Bélan est en prison pour cause de toi? As-tu bien le cœur de laisser souffrir une brave femme et courir des propos sur son honnêteté, pendant que tu sais son innocence et qu'elle n'est dans la peine que pour n'y pas mettre les auti'es ?

Au bout de trois jours, je n'y pus plus tenir. Je m'habillai de mes plus beaux habits sans rien dire à personne, j'allai à l'église et sur la fosse de ma îMEur faire ma prière; puis je montai dans une carriole qui menait les pauvres gens à Lyon pour trente sous. C'était la même dans laquelle les gendarmes 'avaient mené la sage-femme en prison. Je m'informai de tout du conducteur, et quand je fus arrivée à Lyon, je me fis conduire par un petit ramoneur, pour deux sous, à la porte de la prison des femmes, sur la côte de Fourvières. Je demandai au concierge de me laisser parler à la sagefemme de Voiron, disant que je lui apportais des nouvelles de ses petites et un peu de linge et d'argent. Le concierge et sa femme me regardèrent bien entre les deux yeux et me refusèrent; puis, quand ils virent que je restais là, tout humiliée, à la porte, et que je pleurais à chaudes larmes, mon mouchoir sur les yeux, devant les soldats, ils prirent pitié de moi, ils me rappc-

lOS LE CONSEILLER DU PEUPLE.

Icient, et nrayant fait entrer dans un guichet à cùIl' de leur loge, où 11 y avait une grlile de fer et des bancs de l)ois, ils firent venir la sage-fcumie et me laissèrent seule avec elle autant que je voulus.

Ça me fit bien honte de la revoir, vous pouvez le croire, Monsieur, mais surtout de la revoir là à cause de nous.

Lxxin.

Elle me dit, sans me faire aucun reproche, qu'au moment où elle portait l'enfant au tour, elle avait été espionnée par des surveillants cachés aux abords de l'hospice ; que ces surveillants l'avaient dénoncée au commissaire de police; que le commissaire de police, d'après les ordres qu'il avait reçus de ses chefs, l'avait désignée comme une femme qui portait, par intérêt ou par complaisance, des enfants trouvés dans le tour, au préjudice du dépaitcment, obligé de les nourrir; que les gendarmes étaient venus la prendre; qu'on l'avait menée interroger d'abord à Grenoble, pour qu'elle justifiât d'où venait l'enfant qu'elle avait déposé et qu'elle avouât la mère ; qu'elle s'y était refusée, pour ne pas nous faire de la peine; qu'elle mourrait plutôt dans un cachot que de trahir la confiance que de jeunes filles dans l'embarras mettaient dans sa probité; que, làdessus, le juge lui avait dit : « Eh bien! vous resterez en prison jusqu'à ce que vous ayez dit où vous avez pris cet enfant, » et qu'on l'avait envoyée à Lyon, dans celle maison de correction, pour y rester, tant qu'il plairait à Dieu, en prévention d'avoir exposé dos enfants légitimes ou iliégilimes.pommettre leur entretien au\ frais de l'Etat, et pour les faire rendre ensuite à leurs mères sur les signes de reconnaissance qu'elle leur mettait au cou ou au bras. Mais soyez bien tranquille, ajouta-t-ellc, allez, Mm'sclle Geneviève, je sais souHrir, mais je ne sais pas trahir. J'aime mieux que mes petits enfants mendient leur pain aux portes; j'aime mieux vieillir comme ces murs et sécher comme ce bois que dénoncer votre sœur. Pauvre chère petite ! dites- lui qu'elle ne se fasse pas de chagrin !

Alors je lui appris, tout en larmes, la mort de ma sœur.

— Eh bien! donc, dit-elle, que craint-elle là-haut? Elle est dans le Paradis où le bon Dieu en pardonne bien d'autres comme à la Madeleine !

— Oui, lui dis-je, mais les méchantes langues ne pardonnent jamais ici, ni pendant leur vie ni après leur mort, au nom et à la mémoire des pauvres innocentes qui ont été trompées par un faux mariage et qui ont fait une fcUte involontaire. La mémoire et l'honneur de ma sœur me sont aussi chers et plus sacrés que pendant sa vie, voyez-vous; jurez moi, par votre salut, que vous ne direz jamais à personne qui vive; excepté à votre confesseur, que Josette avait péché ! » Elle me le jura.

Alors, je lui dis adieu en rembrassant, et je lui promis qu'elle serait délivrée le lendemain, et que je viendiais prendre sa place à la prison.

Elle me comprit, et elle essaya de me détourner de mon dessein : « Comment, Mam'selle Geneviève, me dit-elle, vous auriez bien le cœur de prendre le malheur sur vous, et de laisser croire que la faule est de vous, pour délivrer une pauvre créature comme moi, et pour détourner les mauvaises paroles de la tombe d'une morte ! Mais vous ne savez donc pas comme le monde est cruel et comme il va vous prendre, toute votre vie, pour ce que vous allez dire que vous êtes? Ah! Mam'selle, ne le faites pas, gardez votre honneur ! on n'en a pas deux ! vous êtes perdue !

— C'est plus fort que |moi, mère Bélan, lui dis-je, c'est plus fort que moi. Je ne peux pas me faire à l'idée de vous savoir ici entre quatre murs, pour nous avoir voulu rendre service ; je ne puis pas me faire à l'idée de voir le nom de la pauvre Josette, de mon enfant à moi, de mon ange à présent au ciel, mêlé avec un sourire de mépris sur les lèvres de tout Voiron, d'entendre chuchotter, toute ma vie, quand on parlera d'elle, des demimots qui feront rougir sa pauvre chère âme dans le Paradis, et puis de voir les paroissiens et les paroissiennes, dimanche prochain, quand ils sauront la vérité, arracher en passant les rubans, les couronnes virginales, les branches de sa croix au cimetière et balayer du pied les bouquets de fleurs blanches que les jeunes filles de son âge viennent renouveler tous les jours de fête sur sa fosse ! Oh ! non^ jamais je ne pourrais supporter cela, de voir ma sœur méprisée dans son cercueil, devant moi, et sa terre devenue une ])!ace nue ei un signe de mépris parmi les places des jeunes filles, dans le cimetière où nous passons tous les jours pour entrer à l'église ! Il me semi)le que son âme n'aurait jamais de repos, malgré toutes les messes que je forais dire, et que son fantôme viendrait toutes les nuits me tirer par les pieds et me reprocher de l'avoir laissé humilier dans la terre ! Non ! non ! jamais ! j'aime mieux tout prendre sur moi. Eh bien ! je puis supporter les soupçons et le mépris pour elle, moi, parce que j'ai ma conscience qui ne uie reproche rien ! ■«

Elle eut beau faire n beau dire. Monsieur; mon parti était pris; je suis obstinée, c'est mon défaut, comme me disait quelquefois en riant M. le curé; je ne voulais rien entendre, et je sortis de la prison avec plus de hardiesse que je n'y étais eniice.

Le lendemain, à midi, je me fis conduire chez le juge; on me Gt entrer dans son cabinet. C'était un iloiisieur qui avait l'air sévère et soupçonneux en vous regardant. Je perdis un moment la parole devant lui. 11 écrivait.

lia LE CONSEILLER DU PEUPLE.

— Que me voulez-vous, mou enfant? me dit-il d'une voix rude, en relevant îa tète.

— Monsieur le juge, lui dis-je en balbutiant et en tremblant malgré moi, comme quelqu'un qui aurait fait un crime, il y a dans votre prison une femme de Voiron qu'on appelle la mère Bélan. C'est la sage-femme du faubourg de l'endroit; chacun l'estime et l'aime dans le quartier et dans la campagne. On l'a accusée d'avoir porté un enfant légitime au tour, pour épargner la dépense de son entrelien à un père et à une mère mariés, qui voudraient ainsi voler la charité. On lui a dit qu'on la retiendrait dans la prison jusqu'à ce qu'elle eût avoué d'où vient le nourrisson.

— Eh bien ! qu'il me dit en se levant et en me regardant avec des som'cils plus froncés qu'auparavant.

— Eh bien ! Monsieur, puisqu'il faut vous le dire, le nourrisson n'a ni père ni mère légitimes; la sage- femme est innocente, elle punie pour la faute d'autrui! L'enfant vient....

— De chez qui ?

— De chez moi, répondis-je bien bas en baissant la tête et en rougissant jusqu'au blanc des yeux.

— Si jeune, dit-il après un moment de silence, déjà mère dénaturée ! Comment vons avez eu la barbarie d'exposer votre enfant, pour vous éviter un moment de juste honte, et de violer la nature plutôt que de supporter le respect humain ? » Et ceci, et cela. Enfin, il me fit un discours aussi long et aussi menaçant qu'un curé dans sa chaire, quand il parle au nom de la justice de Eicu aux pécheurs !

Je ne répondais rien et je regardais toujours la pointe de mes souliers. Bien que je me sentisse humiliée jusqu'au bout des ongles, j'étais contente, en moi-même, qu'il me crût si bien coupable et qu'il se fâchât si fort contre moi.

Il me demanda ma condition, mon état, mes moyens d'existence. Je ne me Os ni plus riche ni plus pauvre que j'étais.

— Voulez- vous le reprendre, si on le retrouve, ajouta-t-il, votre enfant?

— Ah ! Monsieur le juge, que je lui dis, en me jetant à genoux devant lui, je ne demande pas autre chose. Au nom du ciel ! faites-le moi rendre! je l'ai remarqué d'un bracelet de cheveux. A présent que tout est découver* cl que je n'ai plus de honte à boire, je lui paierai de mon travail les mois de nourrice, et je l'éleverai comme s'il était mon fils... » Je sentis que je me coupais : « Comme s'il était mon fils légitime, » me hâtais-je de reprendre.

— Eh bien! me dit il en se radoucissant, vous n'avez pas l'air d'une

fille perverse ; je vais écrire à Grenoble pour qu'on fasse des recherches pour retrouver votre enfant; on vous le rendra, vous paierez raïuende. En attendant, je vais ordonner qu'on mette en liberté la saje-ferame, et je vais vous faire conduire à sa place, pour quelques jours, en prison. On aura égard à votre repentir et à votre aveu. »

Il écrivit. Il sonna une sonnette qui était là sur ses papiers, comme la sonnette du prêtre sur le coin du marchepied de l'autel. Il entra un homme noir avec une chaîne d'argent sur son gilet. « Huissier, dit-il, conduisez cette fille en prison; voilà son écrou. —Attendez, dit-il encore, voici la mise en liberté de la sage-femme de Voiron. » Le monsieur noir prit les deux papiers, me fit monter dans une voiture qui était sur la place et me conduisit poliaient à la prison.

La pauvre sage-femme, Monsieur, pleura plus en sortant que je ne pleurai en y entrant. Elle avait plus de compassion de moi que d'elle-même.

Je restai environ six semaines en prison. On m'avait rais, au commencement, dans le même dortoir et dans le même préau qu'un tas de mauvaises femmes et de filles perdues qui faisaient horreur à voir et à entendre. Ah ! Monsieur, le fumier de la cour est plus propre que ce préau de prisons! j'en ai mal au cœur rien que d'y penser, quoi !

« — Qu'est-ce que tu as fait, toi ? qu'elles se disaient les unes aux autres. — Moi, j'ai pris des enfants égarés et je Its ai fait pâtir de faim, transir de froid, et je les ai torturés sous leurs habits nour les faire crier et pour exciter l'aumône des passants. — l\Ioi, j'ai fuit ceci. — Moi, j'ai fait cela. — Moi, j'en ferais bien davantage si j'étais dehors. » Toutes à l'enchère les unes des autres par'aient du libertinage et du crime. Puis des éclats de rire qui auraient fait pleurer les anges dans le paradis. « Et toi, qu'as-tu fait pour mériter d'être en noire compagnie? me disaient-elles. — Moi! je n'ai rien fait, grâce à Dieu! — Oh! la niaise ou l'hypocrite ! qu'elles disaient en me montrant au doigt; va, tu en sais plus long que nous toutes, avec ton air de sainte dans sa niche, ou bien si tu es aussi innocente que tu le dis, nous t'aurons bientôt déniaisée ! »

Je me mettais à pleurer. Monsieur, de honte, et j'allais m'asseoir toute seule, sur les marches du cloître, qui descendaient dans le préau, sous le mur delà chapelle; priant dans mon cœur le bon Dieu, mais sans remuer les lèvres, de peur qu'elles ne me dissent trop d'injures. Ah ! qu'elle écume, Monsieur, il y a dans ces grandes villes. Toute la boue ne va pas dans les égouts , allez !

Quand le concierge et sa femme virent cela, au bout de deux ou trois jours, celte brave femme, ayant besoin d'un aide pour tirer de Teau, pour balayer et faire les lits dans les dortoirs, me prit chez elle, le jour, et me fit coucher, la nuit, dans une soupente, au-dessus de sa loge. Ah ! que je fus contente et que je servis bien ! J'avais l'habitude, ça ne me coûtait rien. Je soignais aussi ses enfants tout petits ; ça me faisait repenser à celui de ma sœur. Cette brave femme s'accoutuma si bien à mon service, qu'elle me dit : « Quand vous sortirez de prison, si vous voulez rester, je vous donnerai des gages.

— Ce n'est pas de refus, lui répondis-je; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Après deux mois passés dans la prison, mais prison adoucie par l'humanité de la geôlière, le magistrat me fit appeler flans son cabinet, où je fus conduite par le même homme noir qui m'avait consignée dans le guichet.

— Vous êtes libre, que me dit sévèrement le juge, allez où vous voudrez, et ne retombez plus dans de pareils égarements. La loi sera inflexible contre ces expositions,

Je ne m'en allais toujours pas.

— Qu'attendez- vous donc? reprit-il avec|uQ air d'impatience et de rudesse.

— Et l'enfant? Monsieur, lui demandai-je timidement, parce que je croyais qu'on allait me le rendre.

— Votre enfant, malheureuse! s'écria-t-il en colère, est-ce que vous croyez qu'on vous le rendrait si on l'avait afin que toutes les mères coupables et dénaturées comme vous se donnassent le plaisir de faire nourrir les fruits de leurs vices par le pays, pour n'avoir que la peine de les reprendre après, bien élevés et bien portants? Non, non; la loi doit prévenir à tous prix de pareils abus, qui ruineraient le département. D'aillcura, ajouta -t-il, c'est inutile h disaiter dans le cas présent; on n'a pu le retrouver voire enfant! En les recevant dans les hospices de Grenoble, les religieuses ont ordre de leur enlever les marques de reconnaissance qu'on poiu-rait leur avoir attachées au cou ou au bras.*.

— Ah! est-il bien possible! m'écriai-je, en levant les deux mains vers lui comme si je l'avais supplié, on lui a ôté son bracelet! l'enfant est [perdu! Oh! mon Dieu' qu'ai-je fait? Et je fondis en larmes.

Mon geste, mon désespoir, mes larmes et mes cris ne servirent qu'à confirmer le magistrat dans la conviction que j'étais bien véritablement la mère.

— Oui, dit-il, perdu! perdu pour jamais! C'est votre punition. Celles qui exposent ne méritent pas qu'on leur restitue leur crime ! Allez, vous dis-je, et lâchez d'être honnête; la police aura les yeux sur votre conduite.

Je sortis comme une malheureuse que la police vient de relâcher après sa peine accomplie, que les passants regardent sortir avec dégoût du tribunal, et que sa honte suit dans la rue.

Je pris machinalement le quai qui mène à la place où j'étais descendue de la carriole de Voiron. Je montai pour mes trente sous, avec mon paquet sous le bras, dans la même voiture, qui allait justement partir. Le conducteur, qui avait été humain en m'amenant, me fit mauvaise mine en me ramenant. Il parla tout bas, tout le long de la route, avec les gens du pays ou (les enviions qu'il avait sur son siège et dans sa voiture. On me regardai de mauvais œil avec des airs moqueurs; personne ne me parlait. J'entendis deux ou trois fois mon nom suivi d'éclats de rire et d'expressions de lèvres méprisantes : « Elle vient d'une auberge où on loge et on nourrit gratis, disait le conducteur ; demandez-lui voir si la table est aussi bonne que le lil.

— On n'y reçoit pas les enfants de deux mois, disait un autre en ricannanl.

— Est-elle hypocrite ! disait une vieille femme ; qui est-ce qui ne lui aui'ait pas donné le bon Dieu sans confession ?» Et puis on riait, on riait tout antour de moi, comme si on avait parlé de quelqu'un qui n'était pas là. Moi, Monsieur, je comprenais bien la malice; je baissais les yeux, je faisais semblant de tricoter, je brouillais mes mailles, la confusion m'aveuglait les yeux ©t me mêlait les doigts. J'aurai voulu être dans un cachot pour le reste de ma vie, à vingt pieds sous terre. Les mars, voyez-vous, c'est moins froid, moins dur et moins offensant que les hommes ! Je me disais : « Que vas-tu devenir dans la rue et sur la grande place de Voiron ? Les enfants vont te *uivie comme un carnaval! Tu n'oseras pas seulement aller le jour prier le bon Dieu sur la fosse de ta sœur, et lui demander d'incercéder là-haut pour reufani! » Ah! Seigneur Dieu! que la journée fut longue! J'atais peur d'entendre ma propre respiration.

LXXYIII.

Henrcaseracnt qu'il y a une Providence, Monsieur ; la carriole cassa à quelques lieues de Voiron ; chacun continua, de son c/^té, ce bout de chemin à pied. La nuit tomba, je me glissai seule par le derrière de la ville, mon petit paquet à la main, jusqu'à la porte de ma maison. J'entrai; per-

nu LE CONSEILLER DU PEUPLE.

soDiie ne me vit; j'avais un morceau de paiu dans ma poche. Oh ! j'aurais voulu qu'il ne fît plus jamais jour !

— :Mais, ma pauvre Geneviève, lui dis-je là, en l'interrompant, c'était de l'enfantillage ; car enfin vous pouviez lever le front devant les hommes, devant les femmes et même devant les anges !

— C'est vrai, Monsieur; mais j'avais tellement pris le malheur et la honte pour moi qu'il me semblait véritablement que j'étais la coupable de tout ce que les autres avaient le droit de penser de moL

Et le jour d'après, que fîtes-vous? voj-ons !

Le jour d'après, Monsieur, je n'osai jamais ouvrir les volets de la boutique, de peur que les voisines et les passants ne vinssent me regarder aux vitres. Je restai tout le jour dans l'obscurité à prier Dieu et à penser à Josette. Quand la nuit fut venue, j'ouvris la porte avec tremblement, je sortis pour acheter ma nourriture. « Ah! vous voilà donc sortie de prison!» que me dit la marchande.

— Oui ! que je lui répondis. Je vis que tout le monde savait d'où je venais, et croyait à ma faute. On me regardait avec répugnance, mais sans offense pourtant; on me plaignait des yeux. J'allai, en mangeant mon pain, au cimetière ; je m'assis sur la terre de ma sœur, auprès de la croix encore tout ornée de fleurs renouvelées du dimanche d'avant; j'y fis ma prière, et j'y mangeai mon pain dans les larmes.

Âpres cela, je rentrai chez moi, et le lendemain, voyant qu'il n'y avait plus que quelques pauvres liards dans le tiroir, je me dis : Tu dois pourtant gagner ton pain ; tu ne peux pas mendier, à ton âge. Allons, coûte que coûte, il faut rouvrir la boutique, chercher de l'ouvrage, travailler et vendre pour vivre !

J'eus le courage d'ouvrir. Monsieur, d'étaler mes petites marchandises et de m'asseoir au comptoir, comme à l'ordinaire, de supporter les regards, les sourires et les chuchotements des passants, comme si rien n'était arrivé à la maison ; mais personne n'entra plus, Monsieur, excepté un ou deux mendiants pour me demander l'aumône. J'entendis ces méchantes langues dans la rue qui disaient : « Faut-il avoir du front ! Ah ! si sa pauvre belle petite Josette avait vécu, aurait-elle été humiliée de voir la honte de

sa sœur aînée! Elle était jolie, au moins, celle-là. Le bon Dieu a bien fait de la prendre pour lui ! »

Et puis il y avait dans la rue en face une mauvaise femme qui, me voyant partie, et me croyant hors du pays ou en piùson pour longtemps, s'était dépêchée de prendre ma place, avait ouvert une boutique des mêmes merceries que moi, m'avait soutiré toutes mes pratiques, et ne cessait pas de me montrer au doigt, en disant aux unes et aux autres : « Qui est-ce qui oserait maintenant acheter pour deux liards de savon seulement daus une pareille boutique ? Ça tacherait les doigts au lieu de les laver. »

Dieu! en ai-je souffert, pendant cette malheureuse semaine! Mes sœm"S de père et mes cousines me reniaient les premières et ne mettaient plus les pieds à la maison.

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