‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 101 sur 107 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Il y avait dans l'étable avec le cheval que je pansais, deux ou trois breJ)is qui tondaient le pré pendant tout le jour, quand les toiles étaient repUées. Le maître et la dame ne voulaient pas perdre le peu d'herbe qui poussait à moitié pourrie sous le chanvre humide. On les vendait avec leurs petits, à l'entrée de l'hiver, au boucher, après les avoir tondues pour la laine et pour n'avoir pas la dépense de les nourrir dans la morte-saison.

Une de ces brebis mit bas à la Saint-Martin, qui est le 11 novembre, et la mère ayant été vendue huit jours après pour être tuée, on ne put pas vench-e son fruit avec elle, et le petit me resta. Je lui donnai du lait de la vache dans le creux de ma main et je l'élevai comme on élève un enfant dont la nourrice a tari. Ce pauvre petit animal s'attacha à moi. Monsieur, comme une personne. Quand il n'était pas autour de moi, à l'étable, dans la cour ou dans le jardin, il bêlait toujours ; tellement que, pour le faire taire, j'étais obligée de le faire entrer avec moi à la cuisine, où il se couchait à côté du chien, entre ses jambes, au coin du feu; il n'avait de paix qu'auprès de moi et du chien. Le chien s'y était tellement aussi attaché qu'il aboyait dans sa loge jusqu'à ce que je lui eusse mené l'agneau. Il lui faisait place sur la paille dans sa niche en pierre, et ces deux animaux jouaient ou dormaient ensemble, que ça faisait plaisir et compassion à voir.

Faut-il vous l'avouer, Monsieur, quand mon feu était recouvert sous la cendre, et que les maîtres étaient dehors, j'y allais souvent aussi moi-même, dans la niche, assise sur le bord, les pieds au soleil et je tricotais mon bas ou bien j'ourlais mes serviettes, là, avec eux deux. L'homme est si héte,

Monsieur, que je me sentais pour ainsi dire heureuse de me sentir là auprès de deux animaux qui m'aimaient. J'écoutais leur souDle et je sentais leurs têtes chaudes sur mon cou. Enfin, Monsieur, j'en demande bien pardon à Dieu, parce qu'on dit qu'il faut croire que les animaux n'ont pas d'âme (et je crois que ce sont les bouchers et les charretiers qui ont dit ça); mais, en vérité, quand je regardais bien dans leurs yeux, j'y croyais voir derrière, une pensée à la fenêtre, tout comme dans les miens lorsque je me voyais au miroir. Enfin, c'est égal, le bon Dieu sait ce qu'il en est; ça ne me regarde pas. Toujours est-il que ce chien et cet agneau, c'était ma société, ma famille, ma consolation à moi. Que voulez-vous? On prend son bien là où on le trouve.

•— Ah ! mais, dit Geneviève, en se reprenant, je ne vous ai pas dit comment était le chien.

— C'est vrai, répondis-je, dites-le-moi un peu; vous savez combien je les aime.

— Eh bien ! Monsieur, ce n'était pas un chien bourgeois, comme le vôtre, car vous savez bien qu'il y a des chiens de tous les étals, ainsi que des hommes : des chiens mendiants, des chiens ouvriers, des chiens bourgeois, des chiens seigneurs : ça se connaît au poil, chez eux, comme chez nous à l'habit; pourquoi? je ne vous le dirai pas, c'est un mystère, mais c'est comme cela.

— Cela me prouve, Geneviève, que vous avez bien observé les animaux. Dieu en a fait pour toutes les professions. La nourriture et l'habitation n'y changent rien ; ils sont ce qu'ils sont. Vous voyez un chien noble chez un paysan, et un chien paysan chez un noble. Ils ne s'y trompent pas entre eux, allez, ils se reconnaissent bien pour ce qu'ils sont, d'autant mieux qu'ils n'ont pas d'habits pour se déguiser. Ils sont fiers ou humbles selon le rang; ils se portent envie ou respect tout comme entre nous. Toute la nature est faite de la même pâte. ]\Iais dites-moi donc comment était le vôtre.

— C'était un chien, ni grand, ni petit, ni gras, ni maigre, dont le nom était Loulou, parcequ'il venait de cette espèce qu'on appelle les chiensloups ; il avait le museau un peu pointu, l'œil gris et vif, des dents courtes et blanches, les lèvres souriantes, la voix douce et un peu plaintive quand il était à la chaîne, deux petites oreilles droites, aiguës, toujours dressées et qu'il tournait de droite et de gauche, comme les ailes d'un moulin à vent, pour prendre le bruit. Sa queue, fourrée comme celle d'un renard, était

diroiie et relevée à l'extr^miU'», mais lo poids de sa soie longue et {^paisse la courbait vers le milieu. Son poil était long, doux à toucher, comme des étoupes bien peignées par le peigneur de chanvre. Ce poil était si louû'u, que, quand je le caressais, ma main y entrait tout entière, et que, quand je la retirais, la place de mes doigts y restait marquée, comme les pieds restent marqués dans le pré quand l'herbe est haute. Je vous ai dit un chien paysan, mais tirant sur le bourgeois, à peu près comme celui de M. le curé que vous voyez là, sur sa chaise.

ex.

Quoique la maison fût bien dure, Monsieur, la dame bien parcimonieuse, le monsieur bien brutal, le gage faible et le travail dur, le chien et l'agneau me tenaient compagnie le jour dans l'étable ou dans la cour, le soir à la veillée dans la cuisine. Cette société m'attachait aux murs. Il me semblait que nous étions parents, eux et moi, et que, si je venais à quitter mes maîtres, ces animaux resteraient sans personne qui les comprît et que moi je resterais sans conversation et sans ami'.ié sur la terre. Ils me paraissaient m'appartenir, à moi, par droit d'habitude et d'attachement ensemble bien plus qu'aux maîtres; je n'aurais pas voulu les voler, pourtant, car ils ne mangeaient pas mon pain, mais celui de la maison. Aussi, quoique je ne fusse pas heureuse là, je ne songeais pas à en sortir. L'idée de dire adieu pour jamais à l'agneau et au chien ne me venait tant seulement pas dans l'esprit. Ça m'aurait paru un désert.

L'agneaîi couchait avec le chien sur le pied de mon lit. Ça me faisait tant de gaieté. Monsieur, de voir le malin, en me réveillant ces quatre yeux qui me regardaient amicalement ! Et puis, quand j'étais levé, le chien allait à son devoir, à la porte de la cour ou dans sa niche, et l'agneau, me suivant de la cuisine à l'étable et de l'étable au bûcher, du bûcher au grenier pour étendre le linge, montait et descendait derrière moi les escaliers et ne me quittait pas plus que mes sabots.

On ne disputait pas trop sa vie au chien, parcequ'il gardait les toiles et qu'il mangeait les os et les restes; mais l'agneau faisait de la peine à Monsieur et à Madame parcequ'il mangeait du foîn, du pain et des herbes. J'avais souvent des raisons à cause de lui : tantôt il avait brouté une salade, tantôt il avait grignoté le sel, tantôt il avait ronge un reste de pain. Madame disait : « Il faut le tondre et le vendre à la Saint-Marlin ; nous ne pouvons pas nourrir pour rien une IxHe qui s'engraisse de nous sans nous rien rapporter. » Ah ! c'est que, savez- vous, l'économie chez ces gens-là, «a n'avait ni égards, ni pilié, ni yeux, ni oreilles, ni si, ni mais; il fallait que tout

rendît quelque chose. Une fois qu'il avait donné sa laine, la pauvre bêie n'avait rien à donner que sa tendresse et son plaisir à moi ; ça n'était pas dans mes cojiditions.

xcl:

« Eh bien ! que je dis un jour à Madame, puisque l'agneau vous fait de la peine pour le pain, je le nourrirai, si vous le permettez, sur mes gages. Rabattez douze francs sur les trente-six francs que vous me donnez par an, et n'en parlons plus. Vous aurez la laine et moi l'amitié ; nous serons tous contents, o Monsieur et Madame calculèrent sur leurs doigts, se mirent à rire et dire : Nous voulons bien. Je n'eus plus que vingt-quatre francs, et l'agneau eut sa nourriture avec moi, au pied du banc, à côté du chien. Tout alla bien jusqu'aux approches de l'autre Saint-Martin.

Mais voilà qu'un soir que j'étais sortie pour traire la vache, et que j'avais laissé le sceau de lait à la porte de l'étable pour faire la litière, ce gourmand d'agneau. Monsieur, voit le lait tout écumant devant lui, trempe la tète dans le sceau et se met à le boire. Il n'en but pas pour un liard, peutêtre. Monsieur, il le flairait plutôt ; mais voilà que la fenêtre de Madame s'ouvre en face et qu'elle jette des cris comme si on lui avait bu l'or dans sa bourse. J'accours, je chasse l'agneau, je demande excuse à mes maîtres pour la bête, je dis que c'est ma faute d'avoir laissé le lait parterre ; rien n'y fait. Le mauvais œil recommence contre l'animal et contre moi. On nous épiait comme deux voleurs, on mesurait le pain, on me demandait compte deséplurhures ; on disait que je donnais à l'agneau des tronçons de salade qui étaient pour la vache ; plus de paix pour moi, enfin ! J'en pleurais quelquefois en caressant la pauvre bête, qui semblait comprendre et qui me regardait toute tiiste, sa tête sur mon tablier et ses beaux yeux si doux sur les miens.

Nous louchions à la Saint-Martin, Madame et Monsieur ne cessaient pas de marmoitei- que je négligeais les intérêts des maîtres pour les intérêts des bêtes, que j'avais le cœur trop bon, que je me laissais conduire par le chien et par l'agneau ; qu'il fallait tenir l'un à la chaîne tout le jour, et vendre l'autre avant que la saison des foires fût passée, après quoi on n'en .trouverait rien, eu l'on perdrait dessus. Je proposai de l'acheter pour moi, et de laisser tout mon gage de l'année pour mon pauvre ami. Mais on dit que ce serait encore un mavais marché, parceque je lui laissais faire du dégât dans

GENEVlT.VE. i^'^

le jardin et dans la cuisine. Alors ils fireni une conspiration. Ça me fait encore un frisson de vous le dije.

Un samedi soir. Monsieur, que j'étais tranquillement, après mon ménage fait, occupée à raccommoder mes bas dans ma chambre haute et que j'avais laissé l'agneau et le chien couchés ensemble dans la niche, au soleil, ne se doutant de rien, voilà que j'entends un grand bruit sous ma fenêtre, des pas qui courent, l'agneau qui bêle, le chien qui aboie et grince des dents. Je laisse tomber mon ourrage, j'ouvre la fenêtre; qu'est-ce que je vois?... Je vois un homme, les bras nus, avec un tablier retroussé à sa ceinture et un grand couteau dans la main droite, tirant de la main gauche l'agneau par le cou pour l'arracher de la loge du chien qui défendait de la voix et des dents son ami ! Je pousse un cri pour arrêter le garçon boucher ; mais il ne m'écoute seulement pas; et furieux d'avoir été mordu par le chien, il plonge son couteau dans le cou de l'agneau, sous mes yeux et malgré mes gestes et mes cris. Ah! Monsieur, came fit l'effet d'un crime et je crus voir immoler un chrétien.

Cependant, l'homme ayant été jeté à la renverse et ayant laissé le couteau dans le cou du pauvre animal, le chien et l'agneau lui avaient passé pardessus le corps et s'étaient précipités par instinct dans la cuisine dont la porte était toute grande ouverte, pour venir se réfugier naturellement près de moi. Ils montèrent tous deux, l'un jappant, l'autre râlant, l'escalier de bois et se jetèrent sous le lit, à mes pieds, comme pour se sauver de leur assassin. Pauvres bêtes ! Il fallait voir comme ils me gardaient et comme ils semblaient implorer ma protection ! Je me jetai sous le lit moi-même pour arracher le couteau du cou de l'agneau : il me lendit la tête de lui-même et me laissa faire, comme s'il avait compris que je voulais le soulager et non le perdre. Mais à peine eus-je arraché la lame, que le sang coula à gros bouillons sur mes mains et qu'il expira dans mes bras ! Le chien tremblait de douleur comme s'il avait frémi de voir égorger son compagnon et comme s'il avait eu la même horreur que moi de la mort et du sang ! Je pleurais moi-même comme lui, l'agneau mort sur mes genoux, le chien hurlant à mes pieds, mêlant mes hurlements aux siens et mes larmes au sang de l'agneau. Ah ! Monsieur, je n'avais jamais vu de crimes, mais celui-là me lit comprendre les autres et ne put jamais s'effacer de moi.

Je ne fis pas de reproche au maître. Je me dis : « Ils sont maîtres de ce qui leur appartient; le cadavre de l'animal est bien à eux, mais enfin son amitié était à moi. Pourquoi me l'enlever en trahison ? Àllons-nous-en. •

J'embrassai 1<* chien ; je le plaignis de rester, lui, dans une condition si dure, mais je ne pouvais plus y rester, moi, d'abord parceque j'aurais toujours eu celte scène d'horreur, ce meurtre et ce sang dans les yeux, dans ma chambre, ensuite parceque l'assassinat de mon pauvre compagnon de lit et de jardin m'avait tellement bouleversée que je n'aurais pas pu de longtemps faire la cuisine et toucher à un morceau de viande crue sans m'évanouir. De ce coup j'avais perdu mon état. Je pris mes gages de trois ans, mon paquet sous le bras, et je partis de Tarare sans trop savoir où j'irais reposer ma tête. Je ne pouvais plus me présenter dans aucune maison bouigeoise pour servir à tout, puisque la cuisine me répugnait jusqu'à me faire évanouir. Je me dis : « Je vais revenir en Dauphiné et tâcher de gagner ma vie comme ouvrière ici ou là dans les alentours de Voiron. Peut-être que la faute qu'on y a mise sur moi sera oubliée, que de braves gcDS me prendront pour soigner les enfants, pour soigner les cocons de vers-à-6oie, ou pour étirer et blanchir les toiles. »

Après mon entrelien payé, il ne me restait de mes gages de trois ans qu'une bourse de douze écus dans un bas et quelques nippes. Une voiture de coquetier qui menait des châtaignes à Lyon, et dont je connaissais le maître, me ramassa sur la route et me permit de monter et de m'asseoir sur ses sacs pour une pièce de vingt-quatre sous que je lui donnai. La neige me mouilla, le froid me saisit, et, en arrivant à Lyon, il fallut me descendre à la porte de l'hôpital. Les sœurs m'y reçurent; elles eurent bien soin de moi. Je fis amiiié avec deux d'entre elles qui servaient dans la salle des femmes. Cela me paraissait si beau et si bon. Monsieur, de servir ainsi tout le monde, connu ou inconnu, propre ou répugnant, sans leur rien demander, en leur obéissant au contraire, et pour un gage qu'on ne recevrait que du maître de tous dans le Paradis! Dieu, que je les enviais! Je leur demandai si je ne pourrais pas faire comme elles, puisque j'étais servante aussi. Elles me dirent que oui, mais qu'il ftillait avoir de bons renseignements, av ec une petite dot et entrer dans un couvent, d'où on m'enveirait ensuite comme elles dans un hôpital. Des renseignements? Ils n'auraient pas été bons. Un couvent? On m'aurait dit : D'où venez-vous? et qu'apportez-vous ? Une dot ? Je n'avais que mes trente-trois francs et mon tablier où étaient roulées mes chemises.

Mais je me trompe, Monsieur, je croyais les avoir; je ne les avais plus. Une mauvaise femme qui était en convalescence de la maladie des prisons,

dans le lit à coté du mien, voviuii que je regardais souvent mon paquet sur ma chaise, m'avait dit : u Défiez-vous ; on ne sait pas à côté de qui ou courlu» dans ces auberges du bon Dieu. Je ne sais pas si vous avez une bourse; mais, si vous en avez une, cachez-la bien. •• Je croyais. Monsieur, qu'elle parlait par intérêt pour moi, mais c'était à mauvaise intention ; elle voulait savoir si j'avais de l'argent. Je retirai de mon paquet le bas dans lequel j'avais mis mes trente-trois francs, et je le cachai devant elle, sons mon traversin ; mais la fièvre me prit si fort que je ne pensai plus à mon pauvre butin.

Cette femme quitta l'hospice pendant ma maladie, et quand je sortis moimême, je n'avais plus rien ! Elle m'avait volé pendant ma fièvre. Je n'avais plus que deux pièces de douze sous dans la poche de mon tablier! Quel désespoir de rentrer ainsi dans mon pays après une absence de plusieurs années, et de faire un tel aflront à ma famille ! Je ne pus pas m'y résoudre et j'achetai du pain,; je demandai ma route aux passants et je m'acheminai lentement, par les villages, vers Crémieux, Bourgoing, la Tour-du-Pin. Partout j'oflïis mes services, et partout je fus refusée. Je vécus environ quinze jours sur les grands chemins, vendant tous mes pauvres ellets un à un pour payer mon lit et mon pain dans les auberges des faubourgs ou des paroisses ; mais c'était la morte-saison : il n'y avait ni cocons à soigner, ni foin à faner, ni soie à dévider, ni blé à sarcler pour une pauvre fille comme moi dans la contrée. J'avais beau rôder de porte en porte, autour du pays de mon père, on disait : « Nous n'avons pas d'ouvrage, « ou bien : « Celte fille n'a pas de papiers, » ou bien : « Elle a l'air maladif, nous avons bien assez de nos enfants et de nos vieux. » La neige et la glace couvraient les (hemins.

A la fin, Monsieur, il ne me resta rien que les habits que j'avais sur le corps et qui tombaient déjà de fatigue et de reprises. Mes souliers ne me tenaient plus aux pieds, mes bas laissaient voir mes talons ; j'avais l'apparence d'une de ces vagabondes qui sont entrées dans les prisons ou dans les hospices dans leurs habits d'été et qui en sortent au mois de décembre avec une robe d'indienne, un chapeau de paille contre le soleil, et des souliers fins, noués par des rubans, pour marcher sur l'herbe ou sur la poussière. Quand je me voyais en passant devant les vitres des fenêtres basses des maisons, je me faisais peur et pitié à moi-même. Je me disais : « Qui est-ce qui voudra jamais faire asseoir à son feu une pareille mendiante? » Hélas! Monsieur, il fallut bien le devenir, mendiante. Oui, Monsieur, je

ne rougis pas de le dire, j'ai tendu la main ; pas pour longtemps, par exem- J)le ; mais j'ai tendu la main.

— Pauvre Geneviève, m'écriai-je, roniment ! vous en avez été réduite à frapper aux portes et à demander du pain et un abri pour la nuit, pai' charité? Ah ! vous l'avez bien rendue depuis !

— Oui, Monsieur, me dit-elle en relevant la ' tête avec plus de fierté qu'elle n'en avait eu jusque là dans sou attitude, je me résolus, plutôt que «le rentrer dans Voiron et d'humilier ma sœur aînée, mes nièces et mes neveux, riches, à demander la charité. J'aimai mieux encore cette honte pour mol que l'autre honte pour toute la famille. Par exemple, ime fois que je n'eus plus rien sur moi et plus d'espoir de trouver une place, j'évitai les villes, les gros bourgs, les grandes routes, et je me dis : <> 11 vaut mieux aller par les chemins de traverse; ou ne le verra pas, et il vaut mieux demander ta vie aux pauvres gens de la campagne, aux portes des maisons isolées, qu'au riches ou aux marchancis des villes. Là, où il y a plus de misère, il y a plus de pitié et moins d'aQVont. »

C'est singulier, pourtant; mais c'est comme cela. On dirait que les riches pensent : « Bah ! nous ne tomberons jamais si bas, » et que les pauvres pensent : « Ah ! nous pourrions bien être comme cela demain. » Cela leur fait mieux comprendre la parole de Dieu, vous savez : « Faisons aux autres ce que nous voudrions qui nous fut fait. » Et puis, j'ai toujours vu que la misère ouvrait le cœur et que la richesse le durcissait. Cela n'est pas vra ' pour tous, par exemple; car il y a les riches du bon Dieu comme les pauvres du bon Dieu; ceux-là ont autant de plaisir à donner que les pauvres à recevoir. Mais on ne tombe pas toujours à la porte du Samaritain. Il vaut mieux, quand on baisse la tète, passer sous les petites portes que sous les glandes. Et puis les misérables n'ont pas honte de la misère. Chez eux il n'y a pas de pain quelquefois, mais il n'y a pas d'affront. Je me dis donc : « Ne va ([ue par les champs et jie l'arrête qu'aux portes des chaumières; » el je m'en trouvai mieux.

Vous me direz : « Mais où alliez-vous '? Geneviève. » Ah ! Monsieur, je m'attends bien à la question. Eh bien! sur ma part en Paradis! cette question, je me la faisais à moi-même et je ne my répondais pas clairement.

Quoi qu'il en soit, je me rapprochais toujours davantage de ce pâté de montagnes de la Cfiaî'heuse, entre Voiron et Saint-Laurent; soit que l'instinct qui ramène le lièvre au gîte d'où il est parti me fît tourner à mon insu autour du pays de ma jeunesse et de mon amour; soit que j'eusse le pressentiment confus que je trouverais plus de charité en montant plus haut sur les montagnes qui sont plus près du ciel, voyez-vous ; soit que mon bou ange me menât par la main, sans que je le visse, vers l'asile de mon salut.

Je faisais peine et horreur à voir, tant ma robe, mes bas, mon flchu, mes souliers retenus à mes pieds par des ficelles, étaient souillés par la boue des chemins, mouillés de pluie et de neige, déchirés par les cailloux et les épines des sentiers et des champs. Mnlgré cela, Monsieur, je trouvai asspz bon visage dans tous les chalets que je voyais fumer le soir, et où je me présentais pour demander les restes du pain de seigle et un peu de paille ou de foin dans un coin pour la nuit. On me faisait approcher du feu ; on mêlait souvent à mon pain un peu de lait, de beurre ou de miel. On me mettait ordinairement dans l'écurie des vaches, où il fait si chaud, qui sent si bon et où on est distrait par le ruminement paisible des bêtes. Quand j'étais trop mouillée encore ou trop fatiguée pour repartir, on me disait : « Restez tant que vous voudrez, pauvre femme, vous porterez bonheur au bétail ; nous n'avons jamais fermé la porte à la misère. On ne sait pas si ce n'est pas sa providence et son salut à qui on refuserait l'entrée de sa maison.»

Mais je n'abusais pas. Monsieur, et toutes les fois que mes pauvres jambes pouvaient me porter, je remerciais bien la maîtresse, j'apprenais une prière ou l'autre aux petits enfants, et je m'en allais ailleurs pour ne pas être à charge trop longtemps au même foyer. On disait : « C'est une pèlerine qui aura fait un vœu à S. Bruno, et qui l'accomplit dans la rude saison. » Mais on ne m'en disait pas plus haut que cela. Le paysan n'est pas curieux, Monsieur. Chacun a son idée, dit-on, et les secrets des autres ne sont pas les miens.

Enfin, Monsieur, la vie n'aurait pas été trop pénible s'il navait pas fallu changer tous les jours de visage et si la saison n'arait pas été si dure. Mais nous étions déjà entre la Noël et les Rois; plus je montais, plus la glare, la neige et les brouillards se figeaient comme une huile blanche sur les branches des sapins. Ils couvraient la terre d'un linceul qui faisait que touies les

vallées, toutes les montagnes, tous les champs et tous les chemins se ressemblaieni. Je ne reconnaissais les champs qu'aux traces que les peiits oiseaux, les chevreuils et les lièvres dessinent avec leurs pattes sur le manteau (les blés verts ; je ne retrouvais les sentiers qu'aux creux inégaux et profonds que le pied sûr des mulets laisse, dans la neige, tant que le vent qui la herse pendant la nuit ne les a pas tout à fait effacés. Quelquefois je me trompais et je m'engloutissais à moitié dans cette poussière blanche qui comblait les ravins; mais les branches de houx et d'épines-vinettes qui s'élevaient au dessus me retenaient, et, grâce à Dieu, il ne m'arriva pas d'autre malheur que de perdre mes deux souliers. - Eh bien ! que je me dis en me ramassant, tu es bien née les pieds nus, n'est-ce pas ? lu peux bien vivre de même. » Et je reprenais courage, en me disant : « La neige fondra, et après avoir marché pieds nus sur la glace, tu marcheras pieds nus sur l'herbe tendre et sur les fleurs du printemps. La vie est comme ça; il faut la prendre comme le bon Dieu l'a faite ; de la critiquer, ça ne sert à rien qu'à vous faire du mauvais sang ; il vaut mieux regarder en haut qu'à ses pieds ; au moins quelquefois on voit le soleil ou une étoile. Allons ! » Et j'allais. Monsieur.

— Bonne Geneviève, lui dls-je, que vous aviez de résignation et de courage ! Et je m'arrêtai pour la regarder avec admiration, tout ému des paroles de cette sainte fille. Elle baissa les yeux et garda le silence; et elle ne reprit que le lendemain, à YAngelus du soir, la fin de son récit.

Pourtant un jour ça tourna mal. Je me trompe quand je dis cela; mais ça faillit tourner mal. Pourtant si j'étais morte là, j'aurais eu tout de même un beau drap de cercueil. Voici, Monsieur :

J'étais partie par un beau soleil d'hiver d'une grange bien haut, bien haut, dans les montagnes, et je montais encore, sans savoir où, entie dos gorges séparées par des torrents que je traversais sans les voir, parcequ'ils étaient recouverts d'une croûte de glace, et que les avalanches en tombant étaient venues se coucher sur la croûte de glace. On m'avait dit qu'il y avait beaucoup de chalets dispersés du côté de la Savoie, et que le monde y était doux et humain. Je pensais que je pourrais y gagner mon pain à fder de la laine noire ou à tillcr du chanvre pendant l'hiver. Je marchais donc pieds nus avec confiance en Dieu, et avec espérance que ma vie de mendiante pourrait s'arrêter là ; car j'avais toujoui^ bien honte de manger comme un chien sans maître le pain d'autrui sans le gagner.

Il était déjà trois ou quatre heures après midi; je le connaissais au so-

leil que j'entrevoyais par moments à travers des nuages bas, lourds et gris, qui courraient, comme des troupeaux efiiU'ouclu'S, cliassés par un grand vent. Les montagnes craquaient comme un pain cliaud dont on brise la croûte; les sapins sifflaient, pliaient, cassaient par instants, et roulaient, les racines en l'air, la tète en bas, avec les avalanches de neige et de pierres dans les profondeurs des ravins, dont je n'osais pas seulement regarder le fond. Je montais toujours sur le bord des abîmes, me retenant aux branches glacées, contre le vent qui m'avait emporté mon chapeau, ma coiffe, mon peigne, qui me faisait fouetter mes cheveux sur le visage tout en sang et qui semblait vouloir m'arracher ma robe et me jeter, nue comme la main, dans cette mer de neige en écume. Je criais, mais je n'entendais pas ma propre voix, tant la rafale emportait le son à mesure qu'il sortait des lèvres; c'était si fort. Monsieur, qu'elle me faisait retourner les cils dans les yeux.

En même temps ce vent enlevait de tels tourbillons de neige en la laissant retomber ensuite, que le ciel, la terre, l'air, la lumière, la neige, étaient confondus, et ne formaient plus qu'un seul élément, moitié transparent, moitié ténébreux, moitié étouffant, moitié respirable à travers lequel je m'avançais les bras tendus en avant comme quand je vais au grenier ou à la cave sans lumière, à tâtons! De moments en moments, la nuit était plus sombre; je n'osais plus faire un pas, de peur des précipices; je m'assis sur la neige que le vent entassait, de minute en minute, plus haut autour de moi, comme on dit que la marée monte insensiblement sur le sable de la mer pour ensevelir les hommes qui n'ont pas regagné la terre à temps. J'attendais ma dernière heure, en priant tout bas le bon Dieu. Je n'avais pas peur de la mort. Monsieur, mais j'avais peur d'être détérce là, le lendemain par les loups, qu'ils ne déchirassent ma robe et qu'ils ne dispersassent mes pauvres membres nus sur les sentiers, aux regards des passants! Et cependant, au milieu de ma peur, de mes frissons, je me sentais sommeil, et je laissais rouler par moments ma tête sur la neige comme sur l'oreiller. Le froid de la pluie mêlée à la neige, et qui me tembait sur le front, me réveillait ; je me niellais sur mon séant en me disant : « Où es-tu ? »

Hélas ! Monsieur, je n'étais pas bien loin du secours ; mais le vent, la poussière, le bruit étaient si forts et la nuit si épaisse (|u'on ne pouvait ni me voir ni m'entendre. D'ailleurs il y avait déjà long-temps que je ne criais plus. Le vent du midi était tombé, la neige était tiède et fondait sous

moi, les nuages ne couraient plus si bas ni si vite, ils laissaient de grands intervalles bleus et noirs dans le ciel, où j'apercevais des étoiles qui paraissaient courir comme si Dieu les eût appelées, de même que j'appelle mes poules à l'heure où je leur jette le grain. La nuit devait être atancée; Je crois que c'était bien deux heures du matin. J'avais transi, prié ou rêvé, sans m'en douter, près de la moitié de cette nuit. Ah ! quelle nuit ! Mais ne vous tourmentez pas, Monsieur, je vais vous dire la lin de tout.

eu.

Je me levai sur mes jambes engourdies ; je ne me sentais plus mes pieds tant ils étaient gelés. Je ne vis rien, il faisait trop sombre ; mais voilà qu'en écoutant comme une âme qui aurait entendu la chute d"un flocon de neige sur ce tapis muet des montagnes, j'entendis tout à coup et près de moi le mugissement lent et sourd d'une vache à laquelle répondit le chant d'un coq endormi qui chantait sans doute en rêve, ou bien qui prenait la lueur d'une étoile pour un premier rayon du matin.

Je ne puis pas vous dire ce je sentis en entendant la vache et le coq, Monsieur; je me dis : « L'homme est là! » Il me sembla qu'on me tirait du fond d'une rivière où j'étais noyée et qu'on me mettait dans le palais et dans le lit d'une reine. Je tombal d'émotion à la renverse, puis je me relevai pour me mettre à genoux et remercier Dieu, et j'écoutai de nouveau. Le coq chanta encore comme s'il eût voulu m'appeler, et la génisse fit entendre un second mugissement plus faible du fond de sa crèche. J'avançai au son avec précaution ; j'aperçus bientôt une noire tache de sapins sur le Hanc en pente d'une colline, et l'ombre d'une maison ou d'une grange sur la blanche toile de neige qui couvrait tout le reste de la terre. En peu de minutes, je me trouvai dans une cour un peu éclairée par les étoiles, où il y avait un puits, un fumier, des chars, des jougs de bœufs, des herses dressées contre le mur et un escalier de bois de sapin montant de la cour vers la chambre. Je ne voyais aucun feu à la vitre ; je n'entendais ni voix, ni souffle, ni sabot dans la maison ; je n'osais pas appeler de peur qu'on ne me prît pour un revenant ou pour une voleuse. Je ne pouvais rester dehors sans mourir de froid et de peur le reste de la nuit. Je fus bien hardie, Monsiem', je me doutais qu'il y avait une écurie, puisque j'avais entendu une vache ; je tâtai avec mes mains le mur de la maison jusqu'à ce que je trouvai une porte ; elle n'était fermée, comme dans la montagne, que d'une cheville de bois retenue par une ficelle et qu'on faisait entrer dans un auUe morceau de bois percé, comme un bouchon de liège dans le

goulot d'une bouteille. Je levai la cheville; j« poussai la porte; je la refermai sans bruit derrière moi, et je me trouvai dans une étable où je reconnus au biiiit qu'il y avait plusieurs bêtes, et où il faisait aussi chaud que dans la salle de M. le curé quand j'allumai son poêle pour qu'il dit en paix son bréviaire.

Les vaches ne se levèrent seulement pas ; j'entendis seu/eraent le son de deux ou trois clochettes qu'elles avaient au cou et qu'elles firent tinter eu relevant la tète pour savoir qui est-ce qui entrait si matin dans l'étable.

cm.

L'abri, la chaleur et la bonne odeur de l'élable des vaches couchées sur un plancher de bois bien lavé et bien balayé tous les jours dans ces montagnes, comme dans celles de la Suisse et du mont Jura, me ranimèrent en peu d'instants mieux que n'aurait fait un feu de bois clair comme le nôtre, et me rendirent le sentiment et la pensée. Je m'avançai à tâtons, éclairée seulement par le pou de jour qui tombait de la lune par une lucarne, et par les yeux des vaches inquiètes qui brillaient dans l'obscurité comme des étoiles. J'allai ensuite jusqu'au fond de l'écurie, où il faisait encore plus chaud que vers la porte, je pris une brassée de foin sec dans le râtelier, et je me couchai dessus, toute tremblante et toute trempée de neige fondue, à côté d'une superbe génisse noire, qui se rangea pour me faire place dans sa case, et qui me réchauffait de son souffle en llairani d'ellroi l'inconnue qui venait partager sa litière. Je la flattai tout bas de la voix et de la main ; au bout d'un moment elle était déjà apprivoisée avec moi, et elle ruminait aussi paisiblement que si j'avais été la laitière ou la servante de l'étable. Le foin dans lequel je plongeai mes pieds, mes mains, ma tète, comme dans une serviette de chanvre rude sortant du métier du tisserand avant d'avoir été blanchie, l'air tiède, la respiration des vaches, ne tardèrent pas à m'essuyer de l'humidité de la tempête. Mon corps se réchauffa près de la génisse comme auprès d'un bon poêle qu'on entend respirer son souflle de feu. Je me sentis comme dans une crèche que le bon Dieu m'aurait bâtie sur les cimes des montagnes, comme celle où la sainte Vierge s'était réfugiée dans son temps en allant en Egypte. Cette mémoire, qui me revint à l'esprit dans ce moment, m'enleva toute l'humiliation de mendier la moitié de sa place à une béte. Je me dis : « Tiens ! puisque la servante de Dieu n'a pas eu honte d'une étable, de quoi donc aurais- tu honte, toi ?» Et je finis par m'endormir tranquillement aux derniers coups du vent qui faisait battre les volets de l'écurie et du grésil qui tintait contre les vitres.

nu LES FOYERS DU PEUPLE.

Onand je m'éveillai, il me sembla que j'avais dormi ma pleine nuitée, tant je me sentais fraîche, souple et reposée de tous mes membres. Cependant un faible petit filet de lumière du matin commençait à peine à entrer dans l'écurie, à travers les ti ous des volets et par les fentes entre le seuil pt la porte ; j'entrevoyais une belle élable, dont les murailles étaient blanches comme l'eau de chaux, et dont le plancher était formé de grands troncs de sapins non écorcés, enti-e lesquels l'herbe et la paille du grenier à foin, bien chargé, passaient et pendaient comme des lustres. On voyait sur des planches de hêtre bien luisantes, contre la muraille, des seaux de sapin aussi jaunes que de l'or, des puits, des beurrières pour battre le beurre, du même bois, et des rangées de vases enterre cuite \ernissée, les uns profonds, les autres larges et à grands bords, comme des feuilles étendues à terre, pour laisser s'étendre et reposer le lait après qu'on l'a tiré et pour écumer plus aisément la crème avec une écumoire d'érable. 11 y avait neuf belles vaches, tant petites que grandes et de tous les poils, dans leurs cases. Elles étaient blondes, noires, l)Ianches, bariolées, toutes grasses, le poil luisant et la queue aussi bien peignée que si elles sortaient des hautes gerbes en fleurs. Même on leur avait laissé leur collier de cuir et leur clochette au cou, parceque le bruit les désennuie l'hiver à la maison, en leur rappelant les prés.

Tout en regardant les vaches, les vases, la paille, le foin, les seaux, avec admiration, je me sentais dévorée par la faim et par la soif. Il y avait bien de la crème qui reposait dans un grand bassin plat, cie terre, tout près de moi : mais je n'osais pas y tremper mes lèvres ou seulement le bout de mon doigt sans en avoir demandé la permission aux maîtres. « C'est bien assez, me disais je, de leur avoir emprunté une place auprès de leurs vaches et la chaleur de leurs murs, sans que je leur vole encore la crème de leur laiterie. ') Je serais morte, je crois, plutôt que d'y toucher, même d'une convoitise. Je tournais la tête d'un autre côté pour ne pas voir la tentation. Je me disais : « Quand ils seront levés, ils tae donneront bien un morceau de pain et de l'eau de leur puits avant de ra'enseigner le chemin d'un village ou d'un autre chalet. » Cependant, Monsieur, en pensant tout à coup que je n'avais plus de fichu sur le cou, ni coiffe sur mes cheveux, ni souliers aux pieds, et en regardant ma robe déchirée et souillée de boue, dont les bords resseni-

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blaient à un balai fie chemin, j'avais si lionie, si hontp, si pour, fi peur de l'idée qu'on aurait de moi en me vojant ainsi, que j'étais prête à me sauver sans boire ni manger pour qu'on ne me vît pas.

Mais, au moment où Je délibérais avec moi-même et oui je me levais déjà de la litière pour fuir, j'entendis des pas de sabots qui descendaient, les uns lourds, les autres légers, l'escalier extérieisr de la maison. La porte de l'étable s'ouvrit, et deux femmes y entrèrent en causant ensemble. L'une était une toute petite paysanne d'environ au plus seize ans; l'autre était une belle jeune femme qui paraissait la maîtresse de l'autre, et qui montrait à peu près vingt-trois ou vingt-quatre ans. Quoiqu'elle se tînt droite et qu'elle marchât encore lestement, elle était enceinte; sa robe lui remontait par devant bien au dessus du coude-pied, et on voyait par là qu'elle était bien dans la fln du neuvième mois de sa portée.

En voyant paraître ces deux visages dans la lumière auprès de la porte, au moment même où je venais de prendie la résolution de me sauver, je n'eus que le lemps de baisser un peu la tête et de me cacher dans le fond de l'étable, derrière la génisse noire. Je pensais qu'elle était la dernière que les femmes viendraient traire, et que j'aurais le temps, avant de me montrer à elles, de m'arranger les cheveux et de cacher mes pieds nus dans la litière en leur parlant. « Claudine, dit la maîtresse d'une voix claire, douce et un peu lassée, comme la voix des femmes qui portent enfant, tu n'as donc pas mis la cheville dans la clavette, hier, en rentrant de faire la litière aux vaches, qu'elle pendait à la ficelle en dehors, quand nous sommes descendues? — Si fait, notre maîtresse, répondit la jeune fille, mais c'est le grand vent de cette nuit qui aura secoué la porte et fait tomber le loquet. »

Jugez si j'étais à mon aise, si près d'être découverte pour avoir forcé une porte ! Je ne soufflai pas.

Elles causèrent encore un moment de choses et d'autres en appropriant la litière et en écrémant le lait. Puis, !a bergère, approchant un escabeau à trois pieds de la première vache, se mit à la traire dans un seau de bois blanc pendant que la belle jeune ménagère, qui ne pouvait pas se courber à cause de son état, était adossée contre le battant de la porte, les deux mains croisées sur son tablier, causant et riant avec la petite fdle.

J'aurais donné la moitié de ma vie pour rentrer sous terre. L'idée me vint de me cacher dans la paille sous la mangeoire, mais je me dis : <> Ca fera du bruit, et la fourche de bois te découvrira. » Je suais de peur. Monsieur, moi qui avais tant grelotté la veille. Eh bien! Monsieur, tout cela n'était encore rien. Faites attention, je vais vous dire une chose pire que tout ce que je vous ai dit, et qui ne s'est peut-être pas vue depuis que le monde est monde.

Je redoublai d'intérêt en voyant l'intérêt que celte pauvre fille attachait elleménie à ce qu'elle allait me raconter. Elle reprit :

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