‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 102 sur 107 · CM · texte numérisé non relu

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Pendant que la bergère travail la seconde vache, puis la troisième, puis la quatrième, puis la cinquième, en s'apprccbant toujours plus de l'endroit où j'étais comme une condamnée, sans mouvements, je regardais de temps à autre à la dérobée la figure de la jeune femme enceinte pour voir si sa physionomie promettait de la méchanceté ou de la compassion. Le soleil qui se levait, et dont un rayon, frappant sur la porte, rejaillissait sur sa tête, éclairait de mieux en mieux son charmant visage, un peu languissant. J'ouvrais ûes yeux aussi larges que ]cs pensées doubles de mon pot de fleurs. Il me semblait, plus je regardais, que j'avais déjà vu quelque part ces beaux traits, ces cheveux châtains, ces épaules souples et détachées, ce cou long et penché, cette bouche souriante, ces yeux, couleur de peau de prune, \ifs et tendres comme du feu à travers un tamis mouillé. Je me disais : « Pourtant, c'est impossible; tu n'es jamais de ta vie venue dans ce pays perdu, avant cette nuit terrible où l'orage t'y a jetée comme un brin de paille. » Mais j'avais beau me dire ça, mes yeux en savaient plus que mon raisonnement, et me disaient toujours : « Tu l'as vue. Cherche bien dans ta mémoire, ce n'est pas la première fois que cette ligure entre dans ton regard ; voyons, ressouviens-toi bien. ->

« Juste ciel ! que je m'écriai tout à coup tou: bas eu moi-même en faisant un mouvement en arrière comme si on m'avait donné un coup de poing dans la poitrine et en me sentant un frisson entre les épaules, comme s'il m'était tombé une gouttière sur le corps; juste ciel! mes yeux n'avaient que trop raison. Malheureuse! où te cacher? C'est la figure de la jeune fille qui est venue une fois dans la boutique à Voiron pour se faire faire ses robes de noce avant de se iiancer avec. . . avec Cyprien ! Monsieur!.'. . Oui, et même cette robe qu'elle porte encore aujourd'hui, c'est moi qui l'a* faite. . . je la reconnais, quoiqu'usée. . . Miséricorde! où la colère du Seignem- m'a-t-elle jetée ? 0 mon bon ange ! couvrez- moi de vos ailes, rendezmoi invisible, et dérobez ma misère et mon humiliation à celle qui jouit justement de la richesse, de la bonne renommée et du bonheur que j'ai eus sous la main, et que j'ai perdu en trahissant Cyprien!... »

GENKVIÈVE 187

Je dis tout cela et mille autres choses. Monsieur, plus vite que les paroles n'auraient pu le dire sur mes lèvres. C'était un assaut de pensées qui se renversaient les unes les autres dans ma tête, et qui me donnaient le vertige comme au bord du grand abîme en montant ici. Je rougissais, je pâlissais, je me mordais les lèvres, je me pinçais les bras pour me faire souvenir de ne pas crier. J'étais pétrifiée comme la statue de sel de ma Bible, ou plutôt je ne savais ce que j'étais; mon cœur battait et ne battait plus; j'étais une morte debout, quoi !

— Ah ! pauvre Geneviève ! quelle situation affreuse, en effet, lui dis-je, en passant le revers de ma main sur mes yeux.

— Affreuse situation, en effet, Monsieur, reprit-elle. Figurez- vous bien ça. Me voilà, moi, Geneviève, jeune encore, assez jolie, disait-on, bonne et honnête ouvrière, passant pour une talUeuse achevée et pour une marchande à son aise, recevant cette jeune fille chez moi à la ville, lui vendant comme à une enfant tout ce qu'elle veut, la'déshabillant, rhabillant dans ma chambre, lui passant ses boucles d'oreilles et ses colliers, la faisant plus belle qu'une reine pour qu'elle aille épouser mon propre fiancé et me faire oublier de lui, en lui plaisant davantage! Voilà cette fille qui rit, qui jase, qui est fière d'être entrée seulement chez moi, d'avoir été habillée et parée par moi, qui me croit une fille riche et rangée, quasi une dame!... qui épouse mon amour de jeunesse, mon fiancé, veux-je dire ; qui est fière, et riche, et heureuse avec lui dans sa maison, devenue la sienne, dans cette maison où j'ai fait le festin des fiançailles ; car à présent je reconnais bien les vaches que Cyprien m'avait nommées dans le pré!... Et puis, me voilà, à présent, une vile mendiante, déshonorée, sortant des prisons, courant les chemins, ayant vendu mes effets, sans toit et sans pain, sans robe, sans coiffe et sans sabots seulement, trouvée par cette même jeune fille, aujourd'hui sa femme à lui!... où? dans la litière des vaches de l'écurie de son mari!... Oh! c'est trop fort! Jamais, non, jamais la disgrâce humaine n'a été jusque là!...

Voilà donc ce que je me disais. Monsieur, et j'aurais voulu que la puissance de Dieu me transformât en un de ces animaux méprisés qui broutent la terre et qui mangent dans la crèche et qui labourent la friche sous l'ai-

guillon du bouvier, plutôt que de paraître dans la place et dans le costume

ou j'étais devant les regards de celle qui avait été ma rivalev

ex.

Mais le temps courait, hélas ! et la muraille du fond contre laquelle j'étais appuyée ne reculait pas. Pendant que je restais ainsi anéantie et indécise dans ces pensées, la bergère, prenant son escabeau de la main gauche et son seau de lait de la main droite, passait lentement d'une vache à l'autre, et approchait de ravant-dernière. Je dis lentement. Monsieur; ce n'est pas que cela me parût lent, à moi, car il me semblait toujours qu'elle allait comme le vent, et j'espérais toujours qu'il y avait encore et encore des vaches entre celle qu'elle venait de traire et la génisse noire, pour me donner le temps de penser et de me décider! Peut-être aussi, me disais-je,que la maîtresse s'en ira, ou qu'elle oubliera de traire la génisse noire, ou qu'elle n'a pas fait le veau, et qu'elle n'a pas de lait. Enfin, Monsieur, on se racci oche à tout dans de pareils moments !

Mais toutes les branches cassent les unes après les autres quand le bois est mûr, disent les bûcherons. Au moment où la huitième vache donnait le pis et où la bergère prenait son escabeau pour tomner le pilier de sapiu de la loge de la génisse noire, elle m'aperçut encore immobile et hésitante, poussa un cri, laissa tomber le sceau rempli de lait, qui coula à terre et se sauva vers sa maîtresse en disant : « Une fille mendiante là ! • montrant d'un geste elfrayé le fond de l'étable à sa maîtresse, et se sauvant jusque dans la cour pour appeler les gens de la maison.

Je profitai instinctivement du moment où la petite fille épouvantée s'était précipitée hors de l'étable, pour sortir de ma cachette, la tète basse et les mains jointes, bien doucement, bien lentement, et pour m'avancer vers la jeune femme qui était restée contre la porte. Elle fit un cri d'attendrissement, et un gc'ste de pitié en voyant ma nudité et mon attitude humble, et mes vêtements. Je tombai à genoux devant elle, le visage quasi à ses pieds, espérant au moins qu'elle ne me reconnaîtrait pas.

« Pardonnez- moi ma faute, lui dis-je; si j'ai osé entrer dans votre étable sans permission, c'est que la tempête et le froid m'y ont jetée malgré moi ; mais je vais m'en aller, et vous voyez que je n'ai rien pris que le chaud, « ajoutai-je en lui montrant mes mains et mes poches vides.

GENEVIÈVE. î;î9

En disant cela, je me relevais toujours la tête basse, et je tis un mouvement comme de quelqu'un qui se sauve pour passer entre elle et la porte et pour m'écliapper, en fuyant de celte maison, aux regards des autres habitants.

Mais cette femme, qui était humaine, me dit avec douceur et en se mettant devant moi pour m'empécher de sortir : « Non, pauvre fille, vous ne vous en irez pas dans cet état ; il ne sera pas dit que vous serez sortie de notre maison sans avoir goûté le pain et sans avoir pris un air de feu. Le bon Dieu ferait fondre notre sel et maigrir nos vaches. Venez là-haut, vous mangerez la soupe avec nous. »

Tout en parlant ainsi, elle regardait attentivement mon visage que je ne pouvais ni baisser ni détourner assez devant la lumière pour lui dérober ma figure. Tout à coup elle poussa un cri comme j'avais fait, et elle me dit « Est-ce bien possible ?... Mam'selle Geneviève ici,... dans cette misère demandant son pain !... »

Je vis que tout était perdu, et n'ayant plus d'espoir que dans sa compassion pour me laisser échaper : « Oui, Catherine, lui dis -je à demi- voix, c'est moi, c'est la tailleuse de Voiron qui vous a cousu de ses doigts cette robe qui vous a fait belle pour vos fiançailles quand elle était elle-même riche et honorée de tous dans son état ! La misère est tombée sur moi. » Et prenant le bas de sa robe dans mes deux mains : « Au nom de cette robe de noces que je vous ai faite dans le temps, lui dis-je, et au nom de l'enfan que vous portez, laissez-moi sortir sans boire ni manger; que Cyprient votre mari, ne voie pas ma honte et ma pauvreté ! »

La belle femme portait la main à ses yeux, comme si mes paroles lui eussent été au cœur, tant elle paraissait pitoyable pour le pauvre monde, quand un grand bruit de gens qui descendaient l'escalier de bois se fit entendre à la voix de la bergère qui criait toujours. Cyprien, sa vieille mèie boiteuse, le père et la gardeuse de vaches entrèrent à la fois dans l'étable. Je restai comme frappée du tonnerre, à genoux, la tête inclinée et tenant encore des deux mains le bas de la robe de la femme de Cyprien. Ln grand rayon du soleil du matin donnait malheureusement en plein sur ma tête comme si le bon Dieu eût voulu me faire rougir jusque devant le feu du c iel.

i^O LES FOYERS DU PEUPLE.

CXIiï.

« C'est Geneviève, la marchande tailleiise de Voiron, dit la jeune femme à ceux qui entraient. Auriez-vous jamais cru voir une demoiselle si riche et si estimée comme vous la voyez-là ? » ajouta-t-elle en leur montrant du geste ma robe en pièces, mes épaules découvertes, mes cheveux remplis d'herbe sèche et mes pieds nus. « Ce que c'est que de nous ! »

A ce nom de Geneviève, tous les visages prirent une expression sévère et rude, personne ne dit rien ni ne fit un mouvement, excepté Cyprien, qui se retourna comme si on l'avait tiré par son habit et qui se mit le visage contre le mur, les deux mains sur ses joues, pour cacher la douleur qu'il ressentait en me voyant ainsi.

« Oui, ce que c'est que de nous ! reprit enfin la vieille femme, répondant longtemps après à l'exclamation de sa belle-fille : ce que c'est que de noits quand Dieu nous abandonne, et qu'après avoir trompé longtemps le prochain, on découvre que nous ne sommes pas ce que nous paiaissions, et on nous jette sur le mépris comme une fleur de "mauvaise odeur sur le fumier! D

Je ne répondis rien.

a — Dire, s'écria le vieux, qu'une fille qui était assez honnête pour ne pas vouloir voler douze sous à un pauvre homme a bien voulu vendre son honneur pour rien à des militaires, et le nom et la vie à son enfant ! Car nous savons tout, allez ! La renommée a des pas de mulet pour monter aiu montagnes.

— Et dire, reprit la vieille, en l'interrompant, qu'une pareille créature a bien pu être la femme de notre Cyprien, et qu'elle a été assise là-haut en robe de soie et en coiffe de dentelle, sur le banc, à la table des fiançailles, à côté du père et de moi !...

— Ah! mon père et ma mère, s'écria Cyprien, en laissant tomber ses bras de son visage et en se retournant les yeux tout rouges et tout mouillés, ne lui faites pas de reproches ; elle m'a trahi, c'est vrai, ajouta-t-il en sanglottant, mais je suis si heureux avec la Catherine que voilà, et elle est si malheureuse qu'il ne faut pas l'injurier...

— Oh! oui. Monsieur Cyprien, dis-je en me retournant, toujours à genoux, du côté de sa voix, mais sans oser lever les yeux; oh ! oui, j'ai été bien traîtresse vis-à-vis de vous; vous devriez m'en vouloir, mais vous êtes V)ujours bon, je vois bien ; et puisque vous êtes bien heureux avec celte autre femme qui est bien meilleure et plus belle que moi, pardonnez-moi

GFAEVIÈVE. lU

le passé et iaissez-inoL aller chercher mon pain ailleurs, je ne savais pas être chez vous, allez ! Je serais plutôt entrée dans la porte du Purgatoire ! Mais la nuit et le bon Dieu m'ont jetée dans la seule grange où je ne voulais jamais aller 1

Pendant que je disais ça à Cyprien en regardant le plancher et pleurant à chaudes larmes, j'entendis les pas d'autres sabots qui descendaient précipitamment l'escalier du grenier à foin où il y avait la chambre que Cyprien m'avait autrefois montrée pour moi, et je vis l'ombre d'une quatrième femme se dessiner sur la place éclairée du soleil où j'étais à genoux, et se joindre au groupe des trois autres femmes qui me regardaient, à côté de la porte.

— Oh! non, que nous ne vous en voulons pas, allez! reprit le vieillard, de ne pas avoir été notre bru : nous en remercions Dieu tous les jours, au contraire. Quelle renommée auriez-vous apportée dans un pays de braves gens comme le nôtre !

— Oh non! que Cyprien, ni nous, ne vous en voulons pas! répéta la vieille femme. Le bon Dieu nous a bien protégés, au contraire, en vous perdant comme il l'a fait avant que notre nom fût mêlé avec le vôtre» comme de l'eau de roche avec l'eau du ruisseau ! Allez, Mam'selle Geneviève, allez, mauvaise lille et mauvaise mère, allez manger ailleurs le morceau de pain qu'on va vous jeter, et remarquez bien le chemin pour n'y pas repasser. Il y a des gens qui ne peuvent jamais aller là où ils peuvent êtie reconnus !

— Geneviève ! s'écria une voix qui me tinta dans les oreilles comme si c'avait été celle de mon baptême ou de ma première communion, Geneviève? Quoi ! cette fille nue et mendiante que vous insultez ainsi depuis une heure et qui grelotte à vos genoux, c'est Geneviève?... Ah! vous devriez être aux siens ! »

En disant cela elle fendit précipitamment le groupe des trois femmes, du vieillard et de Cyprien, pour me prendre dans ses bras. « Ah ! bien, je n'eu rougis pas, d'elle, moi ! » qu'elle ajouta.

Je levai la tète, j'ouvris les yeux à cette voix et à ce mouvement, et à Iravers mes larmes qui m'aveuglaient presque, je -reconnus, qui?... Vous ne le diriez pas en cent mille 1

La sage femme, la mère Bélan de Voiron ! celle que j'avais retirée de prison eu y entrant à sa place!

l/»2 LES FOVEHS DU PELPLF.

La mère Bélan me releva et m'embrassa au moins vingt fois devant tout ce monde étonné, comme si j'avais été quelque chose. Je lui fls signe de se taire et de me laisser passer pour ce que je n'étais pas.

« — Eh bien ! c'est trop fort ! » qu'elle s'écria en frappant du pied sur le plancher des vaches et en mettant ses deux mains sur ses hanches pour regarder la mère et le père, qui faisaient avec les lèvres des airs de dégoût. » ^on, c'est plus fort que moi ! J'aime mieux manquer à ma parole pour sauver une bonne fille, qne de la tenir pour laisser condamner et avilir un innocent! »

Je lui mis la main sur la bouche en lui faisant un clignement suppliant des yeux.

Elle écarta ma main de ses lèvres, et se tournant malgré moi vers le père, la mère, la bergère, Cyprien et sa jeune femme :

« — Je dirai tout, une fois dans ma vie, qu'elle lit comme en s'impatientant. Eh bien ! vous autres, leur dit elle, savez-voiis qui vous injuriez, qui vous méprisez, qui vous traitez ainsi comme la balayeuse des rues? » lis se turent.

<i — Non!... Eh bien! je vas vous le dire, cl ça vous apprendra à ne pas parler sans savoir.

" — Eh bien ! qui ? demanda le vieux père, pins hardi que les autres. « — La plus honnête fille de Voiron et la victime volontaire qui pâtit pour le mal qu'elle n'a pos fait ! »

Elle dit ça, Monsieur, en frappant tellement du pied, en regardant tous les visoges avec un air si sûr de ce qu'elle disait, en élevant tellement la voix et en appuyant tellement sur les mots, comme si elle avait défié Dieu lui-même de la démentir, que toute l'écurie en trembla, et que le père, la mère, Cyprien, sa femme, la bergère, changèrent de figure et approchèrent » leurs visages du sien pour mieux l'écouter.

Alors, malgré tout ce que je pus faire, elle leur raconta tout ! tout. Monsieur ! Mou attachement surnaturel pour Josette^ ma promesse de lui tenir X lien de mère, mon chagrin d'avoir été obligée de renoncer à Cyprien pour

ne pas la quitter, le mariage secret de celte enfant imprudente avec le maréchal-des-logis, son enfant, sa mort, l'accusation contre la sage-femme, la faute prise sm* moi pour couvrir la mémoire et la croix de vierge de ma sœur, ma générosité (elle appela cela ainsi. Monsieur) de venir la délivrer (le prison et de m'y faire recevoir à sa place en me laissant croire fautive de ce qui n'était pas ; enfin, tout, quoi !

GENLVIilM'. ]'i:\

« Et voyez, ajoiit;t-t rlle encore en me f;iis:iiit lai)C !nrcén!eiit quand je voulais l'arrêter ou la contredire, voyez! la voilà encore qui voudrait être avilie et méprisée de\ant vous, et qui soutire la misère, la honte, la faim et le froid plutôt que de réclamer ce qui lui revient : sa réputation et sa vertu !. . .

« Ce que j'ai dit est dit, » ajouta -t-elle en finissant; puis elle m'embrassa encore en pleurant, et elle me dit : « Mam'selle Geneviève, pardonnez-moi ici-bas; je suis sûre que votre pauvre sœur défunte me pardonne dans le Paradis. Si ces gens-là ne veulent pas vous rendre justice, venez chez moi moi je vous prendrai comme ma fille, et je me giorilierai devant tout Voiron de partager mon lit et mon pain avec la plus honnête et la plus puie fille du pays ! »

Personne ne disait rien, et tout le monde pleurait, Monsieur ; Cyprien se mit à genoux avec sa femme à ma place. « Pardonnez-nous, me dit>il, de vous avoir méconnue, Mam'selle Geneviève. C'est vous qui l'avez voulu. Quelque chose me disait 1 ien toujours là qu'il devait y avoir un mystère là-dessous, et qu'en me disant adieu sur le pont, vous n'aviez pas l'intention de vous moquer de mon amitié et de me trahir. Mais, que voulez-vous? il faut pardonner à mon père et à ma mère d'avoir été trompés. Quand il y y a des brouillards sur la plaine, ça devient des nuages sur la montagne. Nous n'y avons pas vu clair avant le jour d'aujourd'hui. Mais v'ià ma femme qui vous aimera bien, et ma mère et mon père qui vous traiteront comme une fille retrouvée; moi, je serai pour vous comme votre frère le soldat, s'il était rentré au pays. J'ai déjà deux enfants, je vais eu avoir un troisième peut-être cette nuit, c'est pour cela que la sage-femme est ici; ca s'est trouvé comme par miracle! Dieu est Dieu, voyez vous : ce que les gens d'en-bas appellent des rencontres, nous autres d'en-haut nous l'appelons la Providence! Ma mère est âgée, mon père est las, Catherine a trop de ses trois enfants à soigner, sans compter ceux qui pourront venir: nous avons besoin d'une servante à la maison.

« — Oui, dit Catherine en l'interrompant, j'allais le dire.

« — Oui, dit le vieillaid, ça me rappellera Ihistoire des douze sous. Je n'aurais pas peur qu'elle nous vole, celle-là !

« — Oui, dit la mère, ça me fera penser au festin des fiançailles. Elle servait bien à table, tout de même, celle-là!

« — Oui, oui, oui, dit la sage-femme en nous faisant embrasser, Catherine et moi ; venez, Geneviève, que je vous prête du linge, une coilTe, une robe

l'i^ LLS FÛIKRS L»r PEipu:.

et <k'h soulii'is pour qiio \ou.s nVntiiez pas, avec vos liahits ilo mendlanto, dans la maison où vous êtes eiitrée auircfois avec vos babils tie fiancée. Après ça, nous irons manger la soupe. »

Et c'est ainsi que je devins servante, et servante de bon cœur, c^ans la maison oii j'avais dû être maîiressc ; nsais sans rancime, Monsieur, en me souvenant avec plaisir que j'a\ais aimé f.yprion et en aimant encore mieux sa femme à cause de lui.

Ça dura comme ça trois ans et deux mois. J'aimais la maison, j'aimais mon état, j'aimais les enfants, j'aimais les vaches, j'aimais l'étable, où je couchais maintenant dans un bon lit de planches de sapin, au bruit des clochettes du bétail. Je passais la plus grande partie du jour, pendant les mois d'été, à garder les génisses dans les prés d'en- haut, au bord des sapins, en tricottant mon bas ou en faisant mes prières. Je me disais, en voyant des tourbillons de neige folillrer sur les tètes des arbres et poudrer les prés : « Voilà pouitant ce qui devait être ton linceul et ce qui t'a conduite dans une bonne maison où tu ne crains plus ni honte, ni froid, ni faim !» Ah ! la grâce de Dieu, Monsieur, on ne sais jamais par où elle passe I on n'y croit amais assez, voyez-vous ! Aussi je ne m'inquiétais quasi plus de rien.

Eh bien ! j'avais tort, pourtant : il ne faut jamais tenter Dieu, ni par un excès de défiance, ni par un excès de présomption. Souvent le bonheur est là, qu'on le croit bien loin, et le malheur est derrière la porte !

Le malheur! ah! quel malheur! Il arriva comme personne n'y

pensait.

Vous savez ce que je veux dire, Monsieuj- ; vous êtes jeune, mais il n'y a de cela que dix ans. Vous avez entendu parler de la maladie qu'on appelle l'épidémie et qui a tant fait mourir de pauvre monde pendant trois mois qu'elle a passés, d'abord dans la plaine, et puis sur ces montagnes, où l'on dit que les aigles ont été la prendre pour la donner aux oiseaux, les oiseaux aux poules, les poules aux insectes, les insectes aux hommes. Elle monta jusqu'à chez nous, Moiisieur ; elle emporta d'abord le curé comme pour être

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plus libiT de ravager le Iroupeau ; puis elle frappa de maison en maison à presque toutes les poi tes, comme le marguillier quand il va faire la qnrie des Rogations. Le charpentier et ses deux fils ne pouvaient pas suffire h faire les cercueils. Bientôt un dos fils mourut, puis Tautre, puis le père. 11 fallut enterrer le dernier sans bière, dans son linceul.

Depuis le commencement de la maladie, j'avais laissé les vaches seules au pré et je ne soignais plus que les pauvres malades. Comme j'étais de la ville, et plus entendue aux remèdes et aux soins que les paysannes du village, Cyprien et sa femme m'avaient cédée aux deux sœurs de Thospices qui étaient montées de Grenoble pour assister les mourants. Je les aidais dans leurs fonctions pour l'amour de Dieu, et j'appris d'elles ainsi toutes les tisanes qu'on fait dans les liôpiiaux. Quand elles eurent gagné l'une er l'autre la mort à cette bonne œuvie, ce fut moi qui les remplaçai seule pour tout le pays.

Mais, hélas ! bien que la maison de Cyprien fût écartée et exposée au courant d'air sain et rafraîchissant qui descend de la gorge de l'avalanche, la mort trouva la porte. Elle emporta dans mes bras d'abord le père, puis la jeune mère avec ses trois petits enfants en trois jours, comme la grappe avec les graines ; puis le pauvre Cyprien lui-même, moitié de chagrin, moitié de maladie. Ce fut moi qui le veillai la nuit de sa mort et qui lui ôtai son anneau de mariage du doi5;t pour le porter au moins après sa fin, en mémoire de nos fiançailles. (Que Dieu me le pardonne!) Hélas! je croyais que je ne pensais ;)lus au passé ; mais je vis bien que je l'aimais toujours sans m'en douter. Les yeux sont comme ces oranges que je pressais pour faire sa tisane. Monsieur ; quand on les a pressées une fois, on croit qu'il n'y a plus d'eau amère dedans, mais, quand on les presse davantage, il y en a toujours ; elles ne coulent pas, voilà tout ! La vieille mère fut la seule qui résista, w La mort ne veut pas de moi à cause de mes péchés envers vous, Geneviève, me dit-elle ; j'ai été trop dure dans le temps du mariage. Le lion Dieu me punit. Je vais me retirer chez des parents. »

Ce fut à ce moment. Monsieur, que le nouveau curé, mon pauvre ami, fut envoyé dans la paroisse pour remplacer le curé défunt, comme un enl'uni perdu qu'on envoie à la brèche pour combler le fossé de son corps ou pour tenir le drapeau debout un moment de plus. Aucune servante d'en-bas n'avait voulu le suivre; il n'avait point de gages à donner que la peine de secourir los agonisants et de donr.cr le lait ('e sa chèvre aux petits orphelins

iliê LES FOYERS DU PEUPLE,

ttont l'épidémie avail culevé les mères. Ce pauvre jeune homme, tout liumaiu et tout miséricordieux qu'il était, il ne pouvait pas tout faire; il n'avait pas les mains adroites et douces pour ces créatures comme une femme accoutumée aux malades et aux enfants. Je lui demandai s'il voulait m'accepter comme servante, connaissant l'endroit et sachant faire un peu de tout. ( Nous ne parlerons pas de gages, monsieur le curé, que je lui dis ; vous me nourrirez, vous m'habillerez, j'aurai mes soirées à moi pour tiller du chanvre, liler de la laine, ou faire des bas; ça me suffira. Je n'étais pas si riche quand je suis montée ici ; je peux bien en redescendre pauvre si jamais vous me renvoyez de chez vous. »

Les gages furent convenus ainsi, et j'entrai dans ma dernière place.

Ah ! Monsieur, que j'ai donc été heureuse, et que le bon Dieu m'avait bien ménagé après tant d'ennui la compensadon de mes peines! Pensez donc, un homme si bon, si charitable, si aumônier, qu'il ne se gardait pas seulement une once de sel ou une salade du jardin, si je n'y avais pas pensé pour lui ! Jamais un mot plus haut que l'autre. Toujours triste, mais toujours résigné. Une cuisine à faire comme pour une mouche ! Du pain sur la table pour quiconque frappait à la porte. Une vache, une chèvre, un chien, des oiseaux à soigner. Des ruches entourées de giroflées sous la fenêtres ; des pots de fleurs sur la galerie. La paix, tout le jour assise, là ou les pieds au soleil sur le pas de la porte; les enfants à faire épeler leur croix-de-par-Dieu et de pauvres femmes venant causer avec leurs rouets, Thiver sous la voûte chaude du four! Rien à faire que les cierges à allumer aux baptême et les dragées à recevoir des parrains et des marraines en sortant de l'église. Tous les malins et tous les soirs la prière, tant que cela me plaisait dans le chœur. J'étais heureuse. Monsieur, cela ne pouvait pas durer !

— Mais, mu pauvre Geneviève, lui dis-je, qu'ailez-vous devenir à présent ?

— Ah ! Monsieur, je ne m"en inquiète pas, répondit-elle. Celui qui m'a menée, par la main, de mon cercueil dans la neige à l'étable chaude de la mère Cyprien saura bien me conduire encore où il fera bon pour moi. N'y a-t-il pas encore des étables dans la montagne ? Et n'y suis-je pas connue 8t m^me aimée ? Je puis m'en vanter. Il y a bien des braves gens qui me

garclfiiont et me nourriront pour mes sarclages au printemps, pour mes glanes l'été, pour «les quenouilles filées l'hiver. Je ne demande que mon nécessaire, voyez-vous ; ça n'est pas beaucoup, et le monde en ce pays est généreux. Ne pensez pas à moi. Et puis, si je deviens infirme, je connais les sœurs de Grenoble ; elles me feront bien avoir un lit à l'hospice. En fautil plus pour mourir?

Oh ! lui dis-je, j'espère bien que, toutes les petites dettes payées, il restera pour vous un petit pécule sur le prix du mobilier de mon pauvre ami, et je vous prierai de l'accepter en mémoire de lui et en souvenir de moi.

Ah ! Monsieur, me répondit-elle, ne pensez donc pas à moi ! le bon Dieu n'y a-t-il pas toujoiu-s pensé, et n'y pensera-t-il pas bien encore jusqu'à ce qu'on me couche ici sous l'herbe de Cyprien et de sa femme, aux pieds de mon pauvre maître, dans le cimetière? Il y a des lits faits pour tout le monde dans la dernière hôtellerie du bon Dieu ! Le tout est d'y arriver avec une bonne conscience et sans regrets.

Et puis, tenez, Monsieur, ajouta- elle en se levant vivement de sa chaise et en tirant de la caisse noire du tournebroche un livre de messe froissé, usé et enfumé, qu'elle ouvrit à une page marquée par un morceau de papier plié en quatre, tenez, je vais vous dire une chose encore qui m'a tou- I jours soutenue dans ma condition.

Ln soir du dernier hiver, il vint ici un vieillard en habit d'ermite demander à passer la nuit au presbytère. M. le curé était descendu à Grenoble ; tout de même je reçus bien le pauvre pèlerin. Je lui fis la soupe, je lui préparai des œufs, je lui donnai un lit, je mis de la braise au feu, nous passâmes la soirée à causer ensemble, comme nous voilà, jusqu'à près de minuit. Ah ! Monsieur, excepté M. le curé lui-même quand il parlait de Dieu en chaire, je n'ai jamais entendu un homme parler comme celui-là. Je le regardais quelquefois en dessous pour voir si ce n'éiait pas un ange déguisé ! Je lui demandai de m'apprendre une prière de mon rang et de mon état.

En s'en allant, le lendemain matin, il me laissa ce morceau de papier qu'il avait écrit avec la plume de M. le curé, et il me dit de la lire quelquefois en me souvenant de lui. La voilà, Monsieur, lisez-la. Et je lus :

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