PRIERE DE: LA SERVANTE
« Mon Dieu ! faites-moi la grâce de trouver la servitude douce et de l'ar- » cepter sans murmure, comme la condition que vous nous avez imposée à
» tous en nous envoyant dans ce monde. Si nous ne nous servons pas les » uns les autres nous ne servons pas Dieu, car la vie liumaine n'est qu'un )) service réciproque. Les plus heureux sont ceux qui servent leur prochain » sans gages, pour l'amour de vous. Mais nous autres, pauvres servantes, il » faut bien gagner le pain que vous ne nous avez pas donné en naissant. » Nous sommes peut-être plus agréables encore à vos yeux pour cela, si » nous savons comprendre notre état ; car, outre la peine, nous avons l'hu- » miliation du salaire que nous sommes forcées de recevoir pour servir ') souvent ceux que nous aimons.
» Nous sommes de toutes les maisons, et les maisons peuvent nous fer- » mer leurs portes; nous sommes de toutes les familles, et toutes les fa- » milles peuvent nous rejeter ; nous élevons les enfants comme s'ils étaient " à nous, et, quand nous les avons élevés, ils ne nous reconnaissent plus » pour leurs mères ; nous épargnons le bien des maîtres, et le bien que » nous leur avons épargné s'en va à d'autres qu'à nous ! Nous nous attachons ') au foyer, à l'arbre, au puits, au chien de la cour, et le foyer,, l'arbre, le » puits, le chien nous sont enlevés quant il plaît à nos maîtres ; le maître ') meurt, et nous n'avons pas le droit d'être en deuil ! Parentes sans part rente, familières sans familles, filles sans mères, mères sans enfants, » cœurs qui se donnent sans être reçus; voilà le sort des servantes devant » vous ! Accordez-moi de connaître les devoirs, les peines et les consola- * lions de mon état ; et, après avoir été ici-bas une bonne servante des » hommes, d'être là-haut une heureuse servante du maître parfait ! »
Ici finit le récit de Geneviève.
Elle continua tranquillement son tricot après l'avoir terminé, comme si je n'avais interrompu son travail et le cours ordinaire de ses pensées que pour lui demander un de ces légers services qu'elle me rendait vingt fois dans la journée. Elle ne croyait pas qu'un récit si simple valût la peine de se reposer après l'avoir achevé, encore moins qu'il fiit de nature à produire en moi la moindre admiration. D'ailleurs, elle ne se regardait jamais elle-même; elle ne se croyait pas, dans la pensée. d'autrui et dans la sienne même, plus d'importance qu'un de ses brins de chanvre qu'elle foulait sous ses sabots ou qu'tlle balayait au feu après les avoir lillés. « Je ne suis pas quelqu'un, moi, disait-elle ; je suis quelque chose. Dieu veuille seulement que je sois encore bonne à je ne sais quoi. » Jamais je n'avais vu un si complet désintéressement de soi-même que celui de cette jeune fille.
Je restai longtemps après ce récit à regarder la braise du foxer sans
dire un mot, car je craignais de remuer plus longtemps dans ce cœur simple les souvenirs de Cyprien, de Josette, de Jocelyn, qui devaient en renouveler les émotions. Je me reprochais presque ma curiosité, puisqu'elle lui avait coûté quelques larmes. Pourquoi troubler l'eau qui dort pour prendre dans sa main un peu de sable qui est au fond, et pour le regarder au soleil? Ce sable est fait pour rester sous l'eau. Il en est ainsi du limon pur ou impur d'une vie cachée. Il faut le laisser au fond de son bassin.
Je sifflai mon chien, etj'allai me coucher sansdire adieu à Geneviève, en amortissant le bruit de mes pas dans la cuisine et dans le corridor, de peur de lui laisser prendre garde à moi. Elle tricotait toujours.
Le lendemain, de bonne heure, j'entendis Geneviève aller.venir, appeler les poules, flatter le chien, lâcher la chèvre, siffler les oiseaux, arroser les pots de fleurs, bêcher les laitues, épousseter les tables, cirer l'armoire, répondre à la porte, causer avec les passants, comme à l'ordinaire. C'était le jour de la vente, cependant. Elle avait le cœur bien gros de voir s'en aller ici et là, à l'enchère, dans la petite cour, tous les objets de ce pauvre mobilier qui faisait pour ainsi dire partie de sa vie. Heureusement, cela ne fut pas long. Avant dix heures du matin, tout était enlevé par les voisins, qui voulaient tous avoir à tout prix quelque chose qui eût appartenu à leur ami : l'un le bois de lit, l'autre la table, celui-ci l'écritoire, celui-là le crucifix de cuivre, les femmes une poule, les jeunes filles un chapelet. La mère Cyprien acheta la chèvre, que Geneviève lui recommanda sur son âme. J'achetai pour moi le chien et pour Geneviève les oiseaux. Elle pleura bien à chaque chose qu'on adjugeait et qu'on emportait de la cour. Quand tout fut vide, nous rentrâmes tristement, elle et moi, sans chaises pour nous asseoir. Les murs nous regardaient et nous disaient : Voilà ce que c'est qu'une maison qui contient tant qu'elle est remplie d'amour, de bonheur et de douleurs de l'homme : quatre pierres liées par un peu de chaux et recouvertes de quatre tuiles ! « Ce que c'est que de nous ! » s'écriait Geneviève en touchant ces murs nus et couverts, derrière les meubles absents, de pous^ sière noirâtre et de toiles d'araignées. « Est-ce la peine de s'enraciner » à cela ? Autant ne vaut-il pas quatre pelletées de terre sur son corps ! » Je n'en ai point, de maison ; mais il y aura bien toujours pour moi » un coin quelconque sous les pierres et sous la tuile des autres I »
Nous avions gardé un morceau de pain (pie nous mangeâmes au bord
de la fontaine en émiettant le reste pour les hirondelles de Jocelyn et pour les passereaux et les rouges-gorges que nous allions laisser après nous.
— Vous allez descendre avec moi chez ma mère, dis-je à Geneviève ; vous coucherez avec une des servantes de la maison et vous mangerei notre pain pendant tout le temps qui vous sera nécessaire pour retrouver une bonne place dans le pays. Ma mère vous ressemble, par le cœur elle a l'âme douce et tendre comme vous, elle s'est faite la servante volontaire de toute la contrée : on la dérange tout le jour et on la réveille toutes les nuits pour celle-ci et pour celui-là ; elle n'est pas riche d'argent, mais elle est riche de cœur comme vous ; aussi c'est quasi la même chose, Geneviève, car, on a beau dire, allez ! il y a plus d'amitié et de service dans un cœur que dans un écu.
— C'est vrai pourtant, dit-elle en souriant, je n'y avais jamais pensé ; mais pourquoi? reprit-elle en m'interrogeantdu regard.
— Pourquoi ? lui dis-je. Mais, c'est tout simple ; c'est qu'un écu n'est jamais qu'un écu, et qu'un cœur, ça se multiplie ! Et puis, l'un vit et l'autre est mort ! ajoutai-je encore.
— Et puis, l'un est chaud et l'autre est froid, me dit- elle finement. Nous finîmes par rire tout eu pleurant.
— Eh bien ! Monsieur, partons donc quand vous voudrez, vint-elle me dire un moment après, en tenant sous son bras, dans un tablier, toute sa petite fortune, composée du peu de linge et des petits objets qui étaient dans l'armoire.
— Allons ! lui dis-je. Et nous partîmes, non sans nous retourner bien des fois pour revoir les murs gris couleur de rocher et les tuiles rougeâ- Ires du presbytère, qui se dessinaient derrière nous, sur le bleu du ciel, au milieu des flèches noires de sapins. On voyait des hirondelles raser ïe toit où il n'y avait plus d'amis pour elles. Allez, allez, pauvres petites, disait Geneviève en sanglotant, je n'y suis plus pour recevoir vos petits dans mon étoupe, et pour vous les rendre quand ils tomberont du nid !
— Allons, Geneviève, faites- vous une raison, lui disais-je; le bon Dieu y sera toujours.
— C'est vrai, Monsieur, me répondit-elle en s'essuyant les yeux.
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mais, que voulez-vous? c'est plus fort que moi. Je ne puis voir souffrir les bêles. Encore bien heureux, ajouta -t~elie, qu'il n'y ait personne pour me voir passer devant les portes des maisons, parce qu'il fait beau et que tout chacun est à son ouvrage '
Tout en devisant ainsi nous descendions les rampes rocailleuses du village, dont les cailloux brûlaient les pattes des deux chiens, et nous étions déjà à un tournant du sentier qui débouche sur le torrent de la cascade, et où un gros rocher surmonté d'une croix à notre gauche nous dérobait la vue du pont Rouge.
Voilà la limite de la paroisse, me dit tristement Geneviève ; ça me coupe les jambes pourtant, de la traverser ! Et dire que je ne la repasserai jamais plus! et dire, ajoota-t-elle en rougissant un peu comme d'orgueil involontaire, dire que moi qui m'en vas comme ça, à pied, mon paquet sous le bras, recevoir asile par charité de votre mère, on m'a vue là, sur ce même pont, à cheval sur un mulet, endimanchée, au milieu du monde qui me complimentait comme une vraie dame, et qui jetait des coquelicots sous les pas de la bête ! Ah ! c'en était un triomphe, ça, Monsieur, comme on n'en reverra plus ! Et puis il y en avait bien un autre dans mon cœur en ces temps-là ; car Cyprien vivait, et je pouvais être sa femme !...
— Allons, allons, n'y pensons plus, Geneviève ; je me repens de vous en avoir fait souvenir. Le soleil baisse et il nous faut sortir des gorges avant la nuit, et si nos pensées font un retour en arrière chaque fois que nos pieds font un pas en avant, quand arriverons-nous? Et je l'engageai à presser le pas.
niais au moment où nous tournions l'angle du rocher pour nous engager sur la culée du pont de Bois-Rouge, Geneviève s'arrêta en poussant une exclamation de surprise et en laissant tomber son paquet, qui roula dans la poussière. « Tiens ! qu'est-ce que je vois, mon Dieu ! « s'écria-t-elle. Je m'avançai, et je vis une quarantaine d'hommes, de femmes, de vieillards, de jeunes filles et de petits enfants, groupés au milieu du pont, tous tenant quelque rhose à la main et regardant du cfité où nous descendions, comme pour arrêter quelqu'un au passage.
En apercevant Geneviève, tout ce monde s'ébranla, les enfants les premiers, les filles après, puis les hommes, puis les femmes, puis les vieillards, comme dans une procession des Rogations dans ces chemins jonchés de branchages de sapin. — La voilà ! la voilà ! criaient les petits enfants en battant des mains. — Oui c'est elle et le Monsieur, disaient les jeunes filles. — Elle croit partir tout de bon, disaient les femmes; mais elle n'aura pas le cœur de quitter ainsi le pays, peut-être! — Nous saurons bien l'en empêcher, disaient les hommes en étendant les deux bras vers les balustrades rouges du pont, comme pour le barrer; la rivière est au bon Dieu, mais le pont est à nous? Les chiens, effrayés, s'étaient réfugiés entre nos jambes, Geneviève restait changée en statue au bout du pont.
— Eh bien ! Geneviève, lui dis-je tout bas en souriant, avant que le groupe nous eût tout à fait abordés, vous disiez qu'on ne reverrait plus jamais un triomphe comme celui du jour où vous fûtes arrêtée sur ces mêmes planches avec le mulet ! En voilà un autre pourtant, de triomphe ! Si ce n'est que le pont était jonché de coquelicots et qu'aujourd'hui il est jonché de tous ces cœurs qui vous aiment!
— Ah ! oui, Monsieur, répliqua-t-elle avec un gros soupir ; mais il y en avait un alors, de cœur, qui m'aimait pour tous ! Et elle sanglota d'émotion.
Le groupe s'arrêta, se débrouilla, fit place à un bon vieillard qui déplia une écharpe et qui s'en décora gravement comme pour une cérémonie publique, puis il s'avança vers Geneviève, tira un papier de la poche de si veste, et il lut ce petit discours :
« Mademoiselle Geneviève, vous voyez ici devant vous les magistrats, » les habitants, les femmes et les enfants de la paroisse de Valneige, » que vous avez sauvés de l'épidémie et secourus dans toutes leurs ma- » ladies, misères ou afflictions, pendant l'année où ils étaient aban- « donnés de tout le monde et pendant sept années consécutives après. « Ça suffit pour que nous ne vous laissions pas comme des ingrats et mal ■> appris aller gagner votre pain ailleurs dans vos vieux jours. On dirait » dans le canton : Regardez donc les habitants de cette commune, ils » n'ont pas même la mémoire des animaux, car les animaux, ça connaît
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» les personnes qui leur ont fait du bien et ça s'y attache pour la vie. '> De même nous, Mademoiselle Geneviève, nous nous sommes attachés » à vous, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards, pauvres ou riches, » jusqu'à la mort, et nous avons décidé entre nous que nous ne vous » laisserions jamais partir et passer ce pont de notre gré, mais que cha- » cun de nous, suivant ses moyens, vous garderait qui six mois, qui )> trois mois, qui un mois, qui huit jours, dans sa maison, dans son » étable, à sa soupe, jusqu'à votre vieillesse, passé laquelle la paroisse » se cotisera volontairement et sans permission de l'autorité, ni besoin » du collecteur, pour vous payer un lit et une chambre à l'hospice des » sœurs hospitalières de Grenoble, qui sont venues nous assister avec » vous et qui vous connaissent. En foi de quoi, moi, adjoint au maire » de la commune, en l'absence du maire décédé, je vous défends de » passer ce pont, et je vous commande de me suivre, le premier, dans j> ma maison, où ma femme et mes filles vous ont fait un lit ! »
Après ce beau discours, l'adjoint remit son papier dans sa poche, et ayant donné le signal et l'exemple en embrassant Geneviève, tout le monde se précipita à son cou pour l'embrasser; puis les enfants ramassèrent son paquet et le portèrent en poussant des cris de joie devant elle, et on la força à reprendre le chemin du village. Je lui dis adieu en l'embrassant à mon tour, les yeux mouillés, le cœur attendri. Elle sanglotait si fort, qu'elle ne pouvait presque me parler... — Ah ! oui. cependant, dit-elle, vous aviez raison, en voilà un de triomphe ! bien sûr que je ne m'y attendais pas ! — Ni moi non plus, lui dis-je, mais il ne faut jamais désespérer des bons sentiments. L'ingratitude a son jour, mais la reconnaissance a son lendemain. Adieu, Geneviève, et soyez heureuse avec celte famille, elle vaut bien celle que vous a refusée le bon Dieu.
Le chien de Jocelyn la suivit.