‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 104 sur 107 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Deux ans plus tard, une longue chasse aux ours, qui dura plusieurs semaines, me ramena dans les forêts voisines de Valneige. Je voulus savoir ce qu'était devenue la pauvre Geneviève. Je laissai mes camarades de chasse à l'auberge des Abîmes, et je montai seul au village par le pont Rouge.

« — Oh ! Geneviève, me dit le premier enfant que je rencontrai ; elle

» ne loge plus chez l'ua et chez l'autre comme avant. On lui a bâti une >• petite maison à elle entre l'église et la cure, où il y a deux lits pour les » malades de la paroisse qui n'ont personne pour les soigner chez eux, » et c'est elle qui tient l'inûrmerie. »

Je m'y fis conduire. Elle était seule. Il n'y avait point de malade en ce moment dans le village. Elle me reconnut et m'embrassa comme sur le pont. « Oh ! je suis bien heureuse, Monsieur, me dit-elle ; je ne suis » plus servante de personne, mais je suis la servante de tous ceux qui » n'en ont point. Quelquefois, comme aujourd'hui, je n'ai que le bon » Dieu à servir ! et vous, si vous voulez, ajouta-t-elle avec grâce, car la » chambre des pauvres est vide et le lit est bien propre, acceptez donc » d'y passer la nuit. Nous ne manquerons ni d'œufs, ni de miel, ni de » pain de seigle quand on saura dans le village que c'est vous. Et puis, » le chien ! Ah ! va-t-il être aise de vous revoir, lui ! Car il vous con- » naissait bien pour l'ami de son maître, et quand je dis votre nom par » badinage, il branle la queue comme s'il voyait dans sa mémoire. »

J'acceptai avec joie l'hospitalité de Geneviève, et toutes les voisines, sachant par elle qu'elle avait le monsieur à nourrir, apportèrent plus qu'il ne fallait pour un souper de chasseur.

Nous soupâmes ensemble comme à la table de la cure, en causant du vieux temps de deux ans. Après souper, elle jeta une brassée d'éclats de sapin au feu, et nous continuâmes à parler de choses et d'autres jusqu'à onze heures de nuit, au bruit du tonnerre qui grondait bien fort et de la pluie à torrents qui tombait contre les vitres de la chambre.

CXXXUL

En ce moment, trois petits coups de marteau, frappés d'une main évidemment timide, à la porte delà cour, interrompirent les réflexions que je voulais lui faire sur son récit si simple, et les questions que je voulais encore lui adresser. Mais, bien qu'il fût tard et que la nuit fût sombre, Geneviève courut ouvrir sans manifester le moindre hésitation et la moindre terreur. Je mis la tête machinalement à la fenêtre qui donnait sur le chemin, pour savoir qui pouvait frapper à une porte isolée à une pareille heure, et j'entendis le dialogue suivant :

GENEVIÈ\TÏ. loi

—Ouvrez, pour la grâce de Dieu, et donnez-moi une'place au grenier à foin ou dans une grange pour passer la nuit !

— Qui êtes-vous ?

— Je suis un petit garçon magnien qui a perdu sa route, et qui va chercher au pays la femme de son maître.

La voix disait assez d'elle-même que c'était un enfant en bas âge ; car cette voix était claire, douce et timbrée comme celle d'une jeune fille.

— Et où est-il votre maître ?

— Il est à Voiron, resté malade à l'hôpital.

— Entrez, mon pauvre petit, dit Geneviève. Et je l'entendis tourner le verrou et faire tourner le battant de la porte de chêne à gros clous sur le gond criard de la porte.

Elle remonta bientôt l'escalier de la galerie et rentra dans la cuisine, accompagnée d'un enfant de dix ou douze ans qui s'appuyait sur un bâton de bois blanc, plus haut que lui, et qui pliait sous un gros sac de toile de chanvre attaché sur ses épaules par deux bretelles de cuir.

Il y avait eu un grand orage dans la soirée. Le sac, les habits, le chapeau de feutre blanc et les cheveux pendants de l'enfant ruisselaient comme s'il était sorti de la fontaine.

Geneviève jeta au feu, qui allait s'éteindre, une brassée de branches de pin, d'où jaillit à l'instant une grande flammme résineuse ; elle coupa une tranche de pain sur le bout de la table, tira du buffet le reste de la salade du soir, et versa dans un verre un doigt de vin. Pendant ce tempslà, l'enfant défaisait ses bretelles, ôtait sa veste, secouait son chapeau et retournait son sac sur une chaise de bois, devant la flamme du foyer pour faire sécher la toile.

Je le regardais en souriant, ce petit voyageur, qui faisait déjà seul le tour de ces sauvages montagnes, et qui aurait été obligé de faire deux ou trois de ses petits pas pour franchir une des grosses fourmilières que l'on rencontre dans ces bois de sapin.

C'était une des plus charmantes et des^plus touchantes figures féminines d'enfant que j'eusse jamais vues dans ma vie. De grands yeux noirs avec des cils qui faisaient ombre sur sa paupière inférieure, semblable à cette ombre arlificielle dont les femmes d'Orient en bordent l'ovale pour en relever l'éclat; une bouche entr'ouverte comme celle de

■l.)6 LES FOYER? DU PEUPLE.

tous les enfants qui semblent avoir à aspirer toute une longue vie, et qui n'ont rien encore à retenir dans leur cœur ; des dents petites et rangées comme des grains de grenade dans leurs alvéoles de chair rose ; un petit nez dont les narines transparentes palpitaient comme les ailes d'un petit oiseau qui s'efforce d'entr'ouvrir ses ailes avant qu'elles aient les plumes; un front arrondi, blanc sur les yeux, marqué de rose sous les cheveux parla trace du lourd chapeau qui en avait pressé la peau trop tendre; des cheveux d'un blond foncé approchant du noir, longs, ondes, vernissés et séparés, par l'eau qui en coulait, en nattes fines et humides, comme ceux d'une femme peignant le matin ses tresses sortant du réseau qui leur a donné ses plis nocturnes. Avec tout cela quelque chose dans le regard, dans la physionomie, dans l'attitude, dans les mouvements, de sérieux, de réfléchi, d'attentif à ce qu'il faisait, au-dessus de son âge. Je ne me lassais pas de le voir ôter sa veste, l'étendre sur ses genoux pour la faire égoutter, vider ses poches, retourner son sac sur la chaise, ranger son bâton derrière la porte, aller, venir dans la cuisine, en prenant garde de ne rien déranger et de ne pas marcher avec ses gros souliers ferrés sur les pattes du chien ou du chat. Geneviève ne le contemplait pas avec moins d'attention et ne l'admirait pas avec moins d'étonnement que moi ; elle semblait même l'étudier d'un œil plus fixe et plus attendri, comme s'il y avait eu dans ce visage et dans ce caractère je ne sais quel souvenir ou quelle ressemblance qui reportait sa pensée au loin et où elle ne voulait pas aller.

Quand l'enfant eut fini de souper sur le bout du banc et qu'il nous crut occupés à causer auprès du feu sans faire attention à lui, il vint doucement prendre son sac séché au feu sur la chaise ; il le porta sur la table, où il venait de manger son pain ; il le dénoua, et il étala un à un devant lui, sur la nappe, tous les petits objets contenus dans sa valise d'enfant. Il les touchait, les examinait, les essuyait, les rangeait pour s'assurer que la pluie n'avait rien gâté de ce qu'il portait avec tant de soin à la femme ou aux filles de son maître le magnien. C'étaient des étuis de bois peints à grosses fleurs rouges et jaunes, des aiguilles et des épingles dans de petits carrés de papier bleu, des jouets d'enfants, des chapelets de petits grains noirs et rouges pour coUiers, des bagues de laiton et enfin une lettre enveloppée d'un double de gros papier gris dans lequel les épiciers enveloppent leurs pains de sucre. Il regardait, tou-

GENEVIÈYE. I5T

chait, tournait, retournait, essuyait, polissait tout cela comme aurait pu faire une personne raisonnable et soigneuse, comme s'il eût senti, par un isolement précoce, l'importance du dépôt dont il était chargé par son maître, ne s'apercevant seulement pas que Geneviève et moi nous le regardions du coin de l'œil.

Quand il eut fini sa revue, il replia tout, rangea tout dans diiïérents papiers et remit tout dans le sac qu'il noua avec soin par la gueule. Puis, ôtant de nouveau sa veste, il ouvrit sa chemise de grosse toile dont la rudesse et la couleur faisaient ressortir la finesse et la délicate blancheur de sa peau d'enfant. Il prit des deux mains et enleva de son cou un long collier de crin noir, au bout duquel était suspendu sur son sein un objet apparemment plus précieux et plus personnel qu'il posa sur la table, qu'il retourna avec des doigts encore plus soigneux et qu'il examina avec des yeux encore plus attentifs. C'était une large boîte ronde et plate en étain ou en fer-blanc battu comme celles où les pèlerins portent leurs reliques, et les matelots leurs papiers.

L'enfant, après l'avoir bien soufflée de sa petite haleine et bien polie de sa petite main, finit par l'ouvrir pour s'assurer mieux sans doute que la pluie n'y avait pas pénétré. Il en tira quelque chose qui était roulé dedans la boîte en sept à huit cercles, entouré de papier, comme les anneaux d'un serpent apprivoisé qui dort dans le creux de la main d'un psylle arabe. Il déroula les anneaux, déplia le papier, et nous en vîmes lentement sortir une longue tresse de cheveux châtain .sombre, aussi souples, aussi ondoyants, aussi vivants de teinte et de vernis naturel, que s'ils venaient de tomber sous les ciseaux de sa sœur ou de sa mère, du front d'une jeune fille de seize ans. A la vue de cette boucle de cheveux, Geneviève, qui s'était levée de sa chaise pour se glisser derrière l'enfant, poussa un cri, arracha les cheveux de ses petits mains, les prit dans les siennes, toute tremblante, les approcha de la lampe, les regarda, les toucha, en pâlissant toujours davantage, puis s'écria en regardant le petit garçon :

— De qui tenez-vous ces cheveux ?

— De la religieuse, répondit l'enfant.

— Quelle religieuse î dit Geneviève.

— De la religieuse de l'hospice de Grenoble.

— Vous êtes donc un enfant de l'hospice ?

— Oui, dit l'enfant en baissaut la tête et en rougissant comme s'il eût déjà compris qu'il y avait de la honte dans sa misère,

^Etde qui vous a-t-clle dit que venaient ces cheveux ? ajouta-t-eile avec une telle précipitation de paroles et une telle palpitation du cœur,

que les mots semblaient s'entrechoquer sur ses lèvres, et que la boude tremblait comme la feuille au vent dans ses doigts.

— De ma mère ! répondit l'enfant.

— De votre mère ! s'écria Geneviève, et elle tomba évanouie, les bras passés autour du coa de l'enfant.

J'entrevis qu'un grand mystère allait se poser de nouveau, insoluble peut-être, devant le cœur de la pauvre fille ; mais je dis comme elle : Dieu est Dieu, et ce que les hommes appellent rencontre, les anges l'appellent Providence !

L'évanouissement de Geneviève ne fut que d'une seconde ; elle se releva à l'insianl du banc sur lequel elle s'était assise en sentant fléchir .ses genoux, et se précipita, les deux bras j«tés au cou de l'enfant, eu criant : Josette, Josette ! L'enfant, effrayé de ce geste et de ces cris, et ne comprenant rien à celte violence de l'émotion de Geneviève, croyait qu'elle voulait lui dérober les lettres, la boîte et les cheveux qu'il avait étalés sur la table ; il les couvrait de ses deux petites mains comme pour les retenir de toutes ses forces; il criait en regardant vers moi, tout éploré, me demandant secours de la voix et des yeux. Geneviève, sans s'apercevoir de l'effroi qu'elle causait à l'enfant, tenait à deux mains sa tête, l'approchait, la repoussait, la rapprochait tour à tour de son sein et de la lampe pour s'assurer qu'une illusion ne trompait pas ses sens» et que les traits de l'enfant qu'elle examinait ainsi et qu'elle comparait dans sa pensée avec des traits qu'elle avait dans la mémoire, étaient bien ceux de sa pauvre sœur. Elle ne jetait çà et là que des exclamations rapides et entrecoupées qu'elle s'adressait à elle-même. Est-ce bien son front un peu bombé ainsi et séparé au milieu par ce petit pli que ma mère appelait le nid de mes lèvres? — Oui ! et elle embrassait le front lisse et blanc de l'enfant à la même place où elle avait embrassé tant de fois celui de Josette, — Est-ce bien son nez un peu relevé par le bout avec deuxbelles petites narines fines à travers lesquelles on voyait transpercer le soir la clarté rose de notre lampe ? — Oh ! oui, c'est bien cette forme et cette transparence, et elle collait le visage du petit contre son sein. — Estce bien cette bouche, dont les deux coins, noyés dans ses joues, se relevaient quand elle était gaie, et fléchissaient comme cela quand elle avait envie de pleurer ? — Oh ! oui ! oui ! Tenez, il me semble qu'elle va me parler et me dire mon nom,— Et elle joignait ses mains devant les lèvres

tremblanteset prêtes à pleurer de l'enfani ! — Soat-ce bien ses yeux du même bleu que le ciel d'hiver ? Est-ce bien son menton creusé de ( ette même fossette ? ce cou rond, blanc, un peu incliné, où le poil follet des cheveux descendait en serpentantjusque entre les épaules? — Oh ! oui! oui! Et en disant cela elle ôtait délicatement la cravate de l'enfant, examinait atteiitivement le cou du petit, devant, derrière, des deux côtés, et l'embrassait à toutes les places! Puis tout à coup jetant un cri plus fort, et se tournant vers moi en me montrant du doigt quelque chose ; Oh ! tenez ! voyez donc, Monsieur, tout! tout ! jusqu'au signe que nous appehons le grain de beauté que Josette avait juste à l'endroit où son cou s'emmanchait avec sa poitrine, comme si les anges lui avaient attaché en venant au monde une belle épingle de jais à la naissance du sein ! Tenez ! le voilà! le voilà ! Monsieur ! Qu'on me dise maintenant que ce n'est pas elle! En poussant ces cris de surprise et de joie, elle entr'ouvrait un peu la grosse chemise de toile écrue de l'enfant et me montrait, en effet, un large signe déjà couvert d'un duvet blond ; elle l'embrassa avec plus de transport encore qu'elle n'avait embrassé le front, les cheveux, le menton, les joues!

Ce signe, posé à la même place que sur la poitrine de Josette, paraissait à Geneviève l'acte de naissance, signé par Dieu lui-même, de l'enfant que le hasard remettait ainsi dans ses bras.

Elle se cacha un peu et retomba assise sur le banc en regardant toujours le charmant visage étonné du pauvre magnxen et en s'essuyantles yeux, d'où coulèrent à la fin deux flots de douces larmes.

— Pourquoi donc que cette dame me déshabille comme ça et qu'elle pleure ? dit le pauvre enfant tout tremblant et me regardant comme pour m'interroger, car il voyait bien que la servante sanglotait trop fort pour lui répondre.

— C'est qu'elle a connu votre mère, luidis-je, etquevousiui ressemblez tant, qu'elle croit la revoir après sa mort et l'embrasser en vous.

— . Ma mère ? dit le petit, elle n'est pas morte. Dieu merci ! Elle se porte bien, au contraire ; elle est bien plus jeune et bien plus rouge sur les joues que celle-là; et puis, tout le monde dit que je ne lui ressemble pas du tout, pas plus qu'un agneau blanc ne ressembleà une brebis noire. Elle a les cheveux comme la plaque de la cheminée, et moi je les ai comme les sarments de notre treille. Après cela, ajouta-t-il, c'est possible

pourtant, attendu que raoi j'en ai eu (il compta sur ses doigts) 5 nui, j'en ai eu une, deux, trois, peut-être bien quatre, de mères. On dit au pays que les autres n'en ont qu'une; c'est peut-être ce qui fait la raison de cette demoiselle.

Page 1