CXXXVIII
— Tu en as eu deux, trois, quatre, de mères? s'écria Geneviève, qui avait tout entendu, en se relevant de nouveau par un élan convulsif et en me regardant d'un regard de triomphe qui me disait : Voyez si le cceur et les yeux m'avaient trompée !
Eh bien! dit-elle après au petit, qu'elle se reprit à interroger avec plus de calme et avec la même tendresse de voix, quelle était donc ta première? Voyons, conte-nous ça.
— Oh! la première, répondit l'enfant, je ne l'ai jamais vue. On dit qu'elle demeure dans un pays bien loin, là-haut, par-dessus les neiges et les étoiles où l'on ne va qu'après sa mort !
— Tenez ! murmura Geneviève, qui buvait ses paroles, je ne lui fais pas dire, sa première est morte.
— Non ! elle n'est pas morte, dit l'enfant, en la reprenant, mais elle ne vit pas dans le même pays que nous autres!
— Allons, bien! comme tu voudras, mon enfant, dit Geneviève ; et la seconde, la connais-tu ?
— Oh! celle-là, répondit l'enfant, je m'en souviens un peu, un peu, mais pas beaucoup, elle était bien méchante, et elle me faisait avoir bien soif et bien froid, je ne sais seulement pas son nom .'
— Et la troisième ?
— Oh ! la troisième, dit-il, en battant joyeusement ses deux petites mains l'une contre l'autre, c'est ma meilleure mère, c'est la vraie mère ! c'est Luce, c'est la femme de mon père le magnien ! Celle-là, nous nous aimons bien, allez! Elle a soin de moi comme vous! et elle a bien pleuré quand je l'ai laissée à la Saint- Jean, après la foire, en accompagnant la première fois mon père pour faire aller le soufflet sur les chemins, pendant qu'il étame les marmites du monde des villages.
— Et où demeure-t-elle, la troisième mère! demanda Geneviève.
— Elle demeure là-bas, bien loin, de l'autre côté des Echelles, dans un pnys qu'on appelle le Gros-Soi/er, où il y a cinq maisons écartées les unes des autres, qui ontchactine un verger et un pré avec des noyers et des sorbiers, et les plus beaux sont à nous.
GENEVIÈVE. loi
— Mais le clocher du pays, couimenl l'appelle-t-on ? dit la sorvanie.
— Ah ! le clocher, on l'appelle la paroisse, dit l'enfant avec assurance.
— Tu ne lui sais pas d'autre nom ?
— Non, dit le petit, mais je sais bien le chemin, allez, et quand on a passé les Echelles, on tourne à gauche, on suit le torrent pendant uno heure, et puis on tourne à droite, on monte, on monte, on moule par le sentier des chèvres, et on arrive, quand le soleil se couche, à la maison de mon père le magnien. S'il plaît à Dieu, et si vous voulez me donner demain, avant le jour, un morceau de pain dans ma poche, j'espère bien que j'y serai le soir, tout petit que je suis ! Mais, mon Dieu ! que ma mère va donc avoir de chagrin quand je lui dirai pourquoi je reviens tout seul, et que mon père m'envoie la chercher pour lui dire adieu avant de partir pour un pays dont on ne revient plus jamais ! jamais ! jamais ! répéta deux ou trois fois l'enfant consterné.
— Oh! tu n'iras pas tout seul, s'écria Geneviève en l'embrassant de nouveau ; j'irai plutôt avec toi, vois-tu ? moi, ou plutôt lu n'iras pas plus loin qu'ici ; j'irai à la place, moi ; je vais partir tout de suite pendant que lu dormiras; je demanderai aux Echelles la paroisse où il 5 a le hameau du Groi-Soyer, et je te ramènerai ta mère Luce demain soir, que lu mèneras à Voiron voir son mari, et il faut espérer qu'il ne lui dira pas adieu pour si longtemps que tu crois, pauvre petit !
En se disant cela, Geneviève se mit à ôter ses sabots, à chausser ses souliers. Je l'arrêtai par le bras.
— Non, lui dis-je, Geneviève; vous n'irez pas, ni le petit non plus. Je vais aller réveiller un de vos bons voisins, qui connaît le pays, je lui payerai sa journée et celle de son mulet, pour aller chercher au Gros- Soyer hîemme àamagnien. Il fera monter, en revenant, celle pauvre femme sur sa bête, et ils seront ici avant la fin de la journée de demain. Vous, vous allez faire dormir quelques heures le petit qui succombe de fatigue et de sommeil. Au point du jour, vous monterez tous les deux sur mon cheval, qui est bien doux et que je mènerai moi-même par la bride. Nous descendrons ensemble à Voiron, le petit nous conduira dans la maison où il a laissé son père malade ; je ferai venir un médecin, qui est un de mes amis ; vous soignerez le mari de Luce comme vous avez tant l'habitude d'en soigner d'autres ; sa femme viendra après le consoler de son adieu s'il doit mourir, ou le ramener s'il doit vivre, et vous éclaircirez, avec la pauvre femme, le mystère que la figure de cet enfant a remué dans votre cœur. Qui sait, couune disait Jocelyn, si l'oiseau tombé du nid sur le pas de la porte ne sera pas quelquefois le plus heureux de la couvée ?
im LES FOYERS DU PEUPLE.
— Vous avez raison, iMonsieur, dit Geneviève en remettant ses sabots et en prenant une physionomie un peu contrainte, comme si elle eût senti à regret la justesse de mon observation, tout eu regrettant pourtant bien fort que ces vingt-quatre heures de retard ajournassent d'autant l'impatience qui la dévorait de causer avec Luce de cet enfant qu'elle adorait déjà et qu'elle craignait de perdre encore; vous avez raison, je vais réveiller le vieux père la Cloche. On l'appelle comme cela à cause du collier de clochettes qu'il met au cou de son mulet et qui fait qu'on l'entend de loin à travers les neiges. 11 est justement rentré avant-hier du Grésivaudan, et sa hête sera reposée.
En quelques minutes, l'enfant fut couché et endormi, le père la Cloche éveillé, mon marché fait avec lui pour aller chercher la femme du magnien au Gros-Soyer et le mulet sellé d'un bât recouvert d'un coussinet de laine pour asseoir la pauvre femme au retour. J'entendis bientôt les clochettes de la bête résonner en s'éloignant du côté de la Savoie.
J'allai prendre quelques heures de sommeil. Quant à Geneviève, elle avait une telle fièvre d'émotions, d'incertitudes et d'espérances luttant dans son cœur, qu'elle ne voulut pas quitter la cuisine où dormait l'enfant et qu'elle s'accouda seulement sur le dossier de sa chaise, les yeux tournés vers le lit où il reposait, comme si elle l'avait couvé du regard, de peur qu'il ne disparût pendant son repos. Je crois bien qu'elle entendit sonner ainsi toutes les heures de cette courte nuit.
Avant que le jour dessinât tout à fait nettement les flèches noires des sapins sur le bleu du ciel, Geneviève, qui n'osait pas m'appeler, mais qui désirait pourtant m'avertir, fit tant de mouvement dans la maison et tant de bruit sur les dalles avec ses sabots, que je compris cet appel indirect et que je me levai de mon lit, où j'avais dormi tout habillé. J'allai à l'étable de la petite hôtellerie, où j'avais laissé mon cheval. Je le sellai, je le bridai; j'empruntai une couverture de grosse laine pour l'étendre sur la selle; j'y fis monter Geneviève, qui tenait l'enfant serré dans ses deux bras devant; je pris la tète du cheval de la main droite, mon
GFAEVIÈVE. mi
fusil sous le bras gauche, et nous marchâmes ainsi, tantôt en silence, tantôt en causant, jusqu'à la porte de Voirou, où nous arrivâmes avant midi.
Nous fûmes guidés par l'enfant, dont la mémoire semblait avoir retenu toutes les pierres du chemin et toutes les portes, jusque dans une misérable hôtellerie du faubourg de Lyon. Nous entrâmes dans une vaste cour remplie d'équipages de rouliers, de chaînes jonchant la terre devant les timons de leurs guimbardes, de chevaux que l'on menait boire, et de tout le tumulte d'une cour d'auberge, où l'on entendait sortir des salles basses les chocsdes verres et les jurements cyniquesdes charretiers. L'enfant courait devant nous. Il s'arrêta au fond de la cour à droite, sous un hangar obscur d'où partait une espèce d'escalier ou plutôt d'échelle de bois sale et vermoulu 'qui montait au logement des colporteurs, des remouleurs et des magniens, quand ils s'arrêtaient pour une nuit à Voiron. L'enfant paraissait bien impatient de revoir son père. Cependant, avant de monter la première marche de l'escalier, il s'arrêta; et, se retournant, avec un air de mystère qui contrastait avec la gracieuse naïveté de sa figure, du côté de Geneviève : « Mademoiselle, lui dit-il tout bas, » ne parlez pas de ce que je vous ai dit de ma première mère, de ma se- » conde mère et de ma troisième mère devant mon père ; Luce ne veut » pas. Elle m'a dit qu'elle m'abandonnerait dans le chemin si je parlais » jamais de cela à son mari, parce qu'il ne faut pas que lui sache que j'ai » plusieurs mères. Elle dit que cela lui ferait du chagrin et que cela la » ferait gronder. »
Nous nous regardâmes, étonnés de la précaution de Luce et de la prudence de l'enfant, Geneviève et moi. Nous promîmes au petit de ne point parler de ses confidences, surprises la veille h sa naïveté, et nous montâmes l'escalier.
Nous trouvâmes en haut, dans une espèce de grenier formé de planches de sapin mal jointes, une grande chambre empruntée sur le fenil, et ineubléede cinq à six bois de lit couverts de leurs paillasses et de quelques chaises. La porte seule donnait de l'air à ce logement brûlant, échauffé par les vapeurs acres de l'écurie qui était au-dessous. Une lanterne de
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rouiier suspendue au plancher par une corde et où brûlait un morceau de suif, éclairait les grabats. Ils étaient tous vides, à l'exception du dernier contre la cloison du fenil. La lueur de la lanterne éclairait sur ce lit les formes d'un corps sous la couverture, et la tête pâle du pauvre malade sur le traversin.
— C'est moi, père ! cria l'enfant en se précipitant vers le lit et en jetant ses petits bras au cou du mourant.
— Ah ! c'est toi, répondit-il d'une voix éteinte par le mal et qui semblait se réveiller du fond d'un rêve de fièvre; et où est Luce ? Est-ce que tu n'as pas su retrouver ton chemin ?
— Luce vient demain sur un mulet, avec un homme de Valneige, qui est allé la chercher de la part d'un monsieur et d'une demoiselle qui sont bien bons pour le pauvre monde et qui m'ont ramené sur un beau cheval à Voiron,pour avoir soin de toi.
L'enfant raconta alors en peu de mots tout ce qui s'était passé à l'hospice de Valneige, la veille et la nuit dernière, sans parler néanmoins de ia découverte de ses cheveux et de l'effet de sa ressemblance avec la sœur de la servante. Puis il fit signe à Geneviève et à moi de s'approcher du lit, et il dit h son père: « Voilà la dame et voilà le monsieur. »
Le malade chercha à se soulever sur son coude affaibli, et se confondit en remerciements et en étonnements sur tant de bontés que des personnes étrangères avaient pour son enfant, pour sa femme et pour un pauvre homme comme lui. Nous lui défendîmes déparier de reconnaissance avant qu'il fût bien guéri. Geneviève, après avoir fait rafraîchir l'enfant, se mit à balayer et à laver le plancher de la chambre, à allumer un petit feu dans un fourneau sur le palier pour faire de la tisane, à casser du sucre, à changer les draps trempés de sueur du malade d'une main si douce et si exercée, qu'il s'aperçut à peine qu'on l'avait remué ; l'enfant l'aidait avec un zèle et une intelligence au-dessus de son âge. Je descendis dans la salle basse de l'hôtellerie; je payai à l'hôte le prix de tous les lits de son grenier pour qu'on n'y logeât aucun étranger jusqu'à la guérison ou jusqu'à la mort du magnien. Je dis que cet homme était un des métayers de ma famille, auquel je prenais un intérêt particulier. Je donnai une étrenne au garçon d'écurie pour qu'il empêchât autant que possible les rixes et les vociférations sous le hangar, et j'allai moi-même chercher le jeune médecin, mon ami de collège, excellent homme, qui mettait plus de cœur encore que do science dans sa pratique. Mais c'est ce qui me donnait confiance en lui, car la médecine, selon moi, est surtout une intention plus qu'un art de guérir. La science du médecin n'a que des axiomes ; son cœur a des divinations. La volonté de soulager fst
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par elle-même une puissance qui soulage. Un médecin doit être bon ; c'est plus de la moitié de son génie.
Je le trouvai sortant de sa visite de l'hôpital. Il me suivit à l'auberge et lûta le pouls du malade. Il affecta un air de satisfaction et de confiance dans ses paroles et dans sa physionomie devant lui. Il savait que l'espérance est une grande force vitale et qu'il faut encourager la vie surtout pendant qu'elle lutte avec la mort. Il ordonna à Geneviève, qu'il connaissait, le traitement simple, doux et cordial, convenable à ces natures où les maladies mêmes sont simples comme les professions.
Après avoir ainsi rassuré l'homme soulïraiit et consolé l'enfant qui regardait le visage du médecin comme les anges regarderaient celui d'un prophète, il nous prit à part sur le palier de l'escalier, Geneviève et moi, et nous dit avec une expression de doute et d'inquiétude : « C'est une pleurésie à son cinquième jour, le neuvième décidera. Le cas est grave, mais pas désespéré. Les boissons, la sueur et la tranquillité d'àmc sont le seul traitement à observer. Je viendrai plusieurs fois tous les jours diriger Geneviève. Elle y peut plus que moi. Je ne suis que l'œil qui voit le mal, elle est la main qui le touche et qui le combat à tous li's moments. »
Geneviève retourna à son poste auprès du lit; l'enfant se mit à netloyer les outils de son père et à raccommoder le soufflet dans la cour, au pied de l'escalier, allant et venant sans cesse de son ouvrage à Geneviève et de Geneviève à son ouvrage, les pieds nus pour ne point faire de bruit. Je pris une chambre dans l'auberge en face du hangar. Je voyais de ma fenêtre tout le petit tracas que Geneviève et l'enfant faisaient sur l'escalier de l'écurie. Toutes les fois qu'elle sortait pour respirer ou pour aller chercher une chose ou l'autre à la cuisine de l'hôtellerie, la pauvre fille passait la main dans les cheveux blonds de ce bel enfant, les effilait entre ses doigts comme des soies, les regardait reluire au soleil, et lui baisait le front en cachette, croyant que personne ne la voyait.
CXLIU.
Trente-six lieuresse passèrent ainsi sans apporter aucun changement à l'état du malade. Le troisième jour, qui était le neuvième de la maladie, le médecin fit, en s'en allant, un geste de découragement.
— Nous n'avons plus que les miracles pour nous, me dit-il, en descendant l'escalier, et la nature ne les multiplie pas; si je le touve aussi
I6fi LES FOYERS DU PEUPLE.
mal ce soir, il sera temps de dire à ce pauvre jeune homme de songer à ses dernières disposilions.
Je fis quelques pas avec mon ami dans la rue, et je rentrai triste, pour Geneviève et pour l'enfant, du pronostic du médecin.
A peine étais-je rentré dans la cour de l'auberge que les grelots d'un mulet des montagnes se firent entendre derrière moi. En me retournant, je vis un vieillard encore vert, un long bâton avec le pommeau garni de lanières tressées de cuir à la main, qui menait' par la bride un petit mulet sur le bât duquel était assise une jeune paysanne d'environ vingt-six ans. Geneviève avait reconnu avant moi le son des grelots et pressenti le père La Cloche. Elle était déjà sur l'escalier, se précipitant au-devant de lui avec l'enfant. Elle dit bonjour au vieillard, pendant que l'enfant, qui la devançait et qui avait reconnu sa mère, se jetait en fondant en larmes dans les bras de la jeune paysanne.
C'était une charmante tête de Greuze, ce peintre qui, né sous la chaumière, a surpris le mieux, après Raphaël, la Vénus rustique, la beauté champêtre, la simplicité, la grâce et la candeur de visage des jeunes filles et des enfants des hameaux. Le frère de Greuze était curé d'une des terres de mon grand-père ; quand le Raphaël des paysans venait passer des jours d'été dans sa famille, le curé amenait le peintre au château. En s'en allant, il laissait toujours quelque ébauche de son pinceau à mon grand-père, une figure, une tête, un trait de mœurs esquissé sur un lambeau de toile. On encadrait, après le départ du peintre, ces jeux négligés de son génie. Ces figures de Greuze ont été les premiers tableaux sur lesquels mes regards d'enfant se soient reposés ; c'est de là, je pense, que m'est venu ce sentiment de la beauté villageoise, beauté douce à l'œil, qui n'éblouit pas, mais qui touche, et dont l'expression uniforme et paisible rappelle la pénétrante mélancolie de ces notes simples que ^es flûtes des bergers font retentir toujours les mêmes, dans le lointain du fond de nos vallons boisés.
Telle était la figure de Luce, la jeune femme du magnien. Les pervenches qui croissaient à l'ombre, au bord de la source, n'étaient pas
d'un bleu plus pâle et plus nuancé de reflets d'eau courante que ses yeux. Ses traits étaient calmes comme des lignes que la passion n'a jamais altérées ; sa bouche, même dans l'inquiétude et dans le chagrin qui pâlissaient et qui faisaient palpiter ses lèvres, avait ce pli de tendresse et ce sourire vague de bonté qui reste, pour ainsi dire, sculpté sur les bouches toujours entr' ouvertes des jeunes paysannes. De belles dents courtes et rangées comme des dents de brebis éclataient sous ses lèvres. Un chapeau rond, à forme tout à fait plate et à larges bords, relevés d'un galon de fil noir, couvrait sa coiffe blanche. Il en sortait à peine quelques nattes de cheveux noirs. Un fichu de laine rouge était croisé sur sa poitrine ; une robe de laine verte, très-courte, des bas gris et de gros souliers ferrés recouverts sur le coude-pied d'une agrafe d'argent, formaient tout son costume.
A peine eut-elle embrassé le petit, en l'élevant de ses deux bras vigoureux jusqu'à son visage, comme s'il eût été un nourrissonde dix-huit mois,'qu'elIe monta l'escalier en l'emportant suspendu à son cou. L'enfant lui montra la porte, puis le lit; elle s'approcha à pas muets, et, tombant à genoux au chevet, elle entoura le corps du malade de son bras droit, et baisa son front moite à plusieurs reprises, tout en serrant encore de son bras gauche le pauvre petit. Geneviève et moi, nous l'avions suivie sans qu'elle eût fait grande attention à nous, et nous assistions, émus et muets, à ce triste embrassement.
— O mon Jean! dit-elle, me reconnais-tu?
Le malade ne lui répondit qu'en lui serrant la main avec tout ce qui lui restait de forces et en tournant vers elle ses yeux où l'on vit monter deux dernières grosses larmes. Elle les essuya avec ses doigts et baisa après sur ses yeux celte impuissante expression de la tendresse du mourant.
— Ah ! tu me reconnais ! Eh bien ! c'est bon, dit-elle, je t'empêcherai bien de mourir, puisque ton cœur parle encore en loi pour moi ; car qu'est-ce que je deviendrais sans toi, moi qui n'ai plus ni père, ni mère, ni frère au monde ? Et qui est-ce qui couperait le bois ? Et qui est-ce qui faucherait le coteau? El qui est-ce qui travaillerait l'hiver pour reporter en été du pain et des liards à la maison? Et qui est-ce qui élèverait l'enfant, et qui lui apprendrait l'état? Et qui est-ce qui aimerait autant sa pauvre Luce?... Enfin, elle se mit à lui dire toutes les raisons pour les-
quelles il lui était interdit de mourir, comme si elle avait cru que mourir était un acte de volonté ou de découragement de sa part, et que la maladie était un caprice qu'on écartait à force de bonnes raisons.
Mais le pauvre malade, un moment réveillé de son assoupissement par le son de voix et l'embrassement de sa femme, ne l'entendait déjà plus. Ses yeux s'étaient refermés, sa poitrine respirait péniblement, ses balbutiements inarticulés annonçaient ses derniers rêves. Sa femme, le visage caché dans ses couvertures, relevait de temps en temps son visage pour le regarder. L'enfant cherchait à la consoler en lui parlant de Geneviève, dont les soins l'avaient sauvé jusque-là, du médecin qui venait le visiter deux ou trois fois par jour comme si c'était un monsieur, et de moi qui les avais menés, lui et Geneviève, en tenant leur monture par la bride et qui ne les laissais manquer de rien dans la maison.
Ces mots paraissaient ranimer l'espérance et le courage dans le cœur de la pauvre femme. Elle parut s'apercevoir seulement alors qu'elle n'était pas seule dans la chambre avec son enfant et le malade. Elle s'approcha timidement de Geneviève, qu'elle connaissait parfaitement de nom et de caractère par les récits que le père la Cloche lui avait faits en chemin des services et de la bonté de la servante de leur hospice.
— Je vous remercie bien, lui dit-elle en lui prenant la main. On dit que vous m'avez remplacée avec tant d'obligeance auprès de mon pauvre Jean, que s'il revient de cette maladie, c'est bien à vous que je devrai son salut en ce monde. Qu'est-ce que je pourrai jamais faire pour me reconnaître envers vous. Mademoiselle? Hélas! je n'ai rien à vous donner.
— Qui sait, ma pauvre femme? répondit Geneviève. Peut-être, si Dieu conserve la vie à votre mari, aurez-vous à me donner autant que je vous donne!
Elle pensait à l'enfant en parlant ainsi, mais Luce n'y comprenait rien.
—Et vous, Monsieur, dit Luce en se tournant vers moi, que pourronsnous jamais faire pour vous rendre la grande complaisance que vous avez eue pour des pauvres gens comme nous?
— Le cœur est la monnaie de ceux qui n'en ont point d'autre, lui répondis-je avec un sourire attendri, par lequel je voulais lui cacher
mon inquiétude sur l'état de son mari, et c'est la meilleure, comme dit l'Evangile. Je serai assez payé de mes pas en descendant la montagne de quelques jours perdus à Voiron, si Dieu vous rend votre mari.
Mais, hélas lia Providence ne paraissait pas vouloir exaucer nos souhaits pour le rétablissement de Jean. Le soir du neuvième jour il fut à l'agonie. On appela un prêtre pour bénir son départ de la terre. Le médecin vint essayer en vain les derniers cordiaux sur sa faiblesse croissante. Il s'approcha de Geneviève et de Luce qui pleuraient autant l'une que l'autre au pied du lit, Luce à cause de son mari, Geneviève à cause de Luce, car elle commençait à l'aimer comme une sœur.
— Il faut que cet homme fasse appeler le notaire, dit-il à voix basse aux femmes, s'il ne sait pas écrire, il n'a point laissé chez lui de testament, et il a des dispositions à faire.
Jean avait, outre son état et ses outils, un petit bien comme tous les montagnards, consistant dans sa chaumière, un jardin, un coin de broussailles sur la colline, un ou deux petits prés et une steppe dans le creux du rocher. Il n'avait jamais pensé, si jeune qu'il était, à en disposer après lui. Il croyait que ce petit patrimoine passerait tout naturellement à sa femme et à son enfant. Il ne s'en était jamais inquiété. Cependant, quand le médecin lui eut expliqué que l'enfant posséderait tout quand il aurait vingt-un ans, et que sa pauvre Luce serait peut-être à la merci d'une belle-lille dans son propre foyer, il consentit à laisser venir un notaire et des témoins pour partager le bien entre sa femme et son fds. Je fus un des témoins tout prêts pour cet acte suprême qui unit le mort aux survivants par l'héritage. Le notaire logeait à deux pas de l'auberge.
Jean, comme il arrive toujours au dernier moment, avait repris toute la lucidité de son intelligence.
CXLÏX.
II dicta à voix haute son testament au notaire, qui écrivit sous sa die tée ces mots : «. Je lègue la jouissance de mon bien au Gros-Soyer à Luce, ma femme, et la propriété, après elle, à mon fils. »
— Est-ce toulî dit le notaire au mourant.
— Oui, reprit le pauvre homme . Puisque la femme est si bonne mèrej elle aura soin de l'enfant pendant sa vie, et, après elle, l'enfant trouvera tout ce que je laisse. . . N'est-ce pas, Luce î dit-il en regardant sa femme , cela ne va-t-il pas bien à ton idée comme cela ?
Luce ne répondit pas et se retourna contre le mur avec un geste de désespoir que la douceur habituelle de son caractère et le calme mélancolique de son attitude me firent trouver étrange. Depuis qu'on avait parlé de notaire et de testament, et que l'officier public était entré avec les témoins dans la chambre, elle paraissait en proie à une agitation qui n'avait pas seulement l'expression de la douleur, mais qui avait tous les symptômes de l'angoisse et delà convulsion de l'âme.
— Eh bien ! signons, Messieurs, dit le notaire après avoir revêtu ce court testament des formalités d'usage.
Je m'avançai pour signer. Tout le monde était dans ce silence qui suit un grand acte su^ rême accompli. Je tenais la plume dans mes doigts et j'avais déjà écrit les premières lettres de mon nom de baptême. Un cri terrible fit tomber la plume de ma main.
— Arrêtez, Monsieur, arrêtez ! ne signez pas, cria-t-elle en se retournant tout à coup, le visage en feu, les mains suppliantes tournées vers son mari, en se jetant convulsivement à genoux devant le lit, et en se frappant la poitrine du poing comme quelqu'un qui se confesse, et qui bc punit soi-même d'un crime ! Arrêtez, Messieurs, je suis une misérable.'je ne suis pas digne d'un si bon mari que le bon Dieu m'avait donné dans Jean, que voilà ! Je l'ai trompé ! J'ai menti huit ans de suite pour ne pas lui faire de la peine, et j'allais faire mentir à son insu la mort dans sa bouche pour ne pas déshériter un enfant que j'aime trop !
— Un enfant que tu aimes trop, Luce? dit le mari, étonné du geste et du cri de sa femme; et pourquoi donc que tu l'aimes trop, notre petit? Est-ce qu'il n'est pas le tien comme le mien ?
— Oh! pardonne-moi, pardonne-moi, mon pauvre Jean! dit Luce, en lui prenant les deux mains froides dans les siennes et en y collant son front comme pour l'enfoncer dans l'ombre de la mort. Non, ce n'est pas le mien, non, ce n'est pas le tien ! Le nôtre est mort à deux mois ! Je n'ai pas voulu t'aflliger à ton retour en te l'avouant, j'ai menti, j'ai menti, par amour pour toi d'abord et puis par amour pour le petit après ! Mais je rie veux pas m(;suir à Dieu jusqu'à la mort, ni charger ma conscience du vol que je te ferais faire à nos parents en te faisant donner tout ton pauvre bien à uu enfant qui n'est pas le nôtre ! Ce testament serait un
larcin, Jean ! Ecrivez, Monsieur le notaire, ce qu'il vous dira maintenant !
Luce, après avoir arraché ces aveux de sa conscience, attendit, comme frappée de la foudre, la réponse du mourant.
— Eh bien ! dit Jean, après un long intervalle de silence pendant lequel il semblait rechercher péniblement dans sa mémoire les fils embrouillés de sa pensée ; tu ne m'as trompé que pour ma tranquillité, dit-il à sa femme ; je te pardonne et je te bénis pour ton mensonge à l'article de la mort, Luce ! J'aimais ce petit comme s'il était le tien et le mien; mais je ne dois pas priver mes parents. Ecrivez, Monsieur le notaire, que je laisse mon bien en jouissance à ma femme, et après elle à mes parents.
Le notaire écrivit, les témoins signèrent et se retirèrent. Le malade, épuisé d'émotions, retomba dans les sommeils et dans les délires d'où l'arrivée du notaire l'avait momentanément tiré.
Luce fut prise d'une légère fièvre à force de trouble d'âme, et couchée sur un des lits de la même chambre où Jean luttait contre la mort. Geneviève eut deux personnes à soigner au lieu d'une. Elle suffisait à tout, passant du chevet de Jean au chevet de Luce, avec l'enfant qui l'aidait et qui s'attachait d'heure en heure à elle de toute la tendresse qu'il avait pour Luce et pour Jean. Il n'avait rien compris à la scène du notaire et du testament. On lui aurait dit mille fois que Luce et Jean n'étaient pas son père et sa mère, que son cœur lui aurait toujours dit plus fort qu'il était leur enfant.
Trois jours se passèrent ainsi sans qu'il y eût aucun changement dans l'état du pauvre magnien. Sa femme, soulagée du poids de sa conscience, ne tarda pas à se rétablir. La lenteur du mal commençait à lui rendre l'espérance de voir .son mari rendu par Dieu à son amour. Le médecin lui-même trouvait les symptômes plus rassurants. Il y avait dans la chambre habitée par les quatre pauvres gens des heures de silence et de calme pondant lesquelles on n'entendait que la respiration plus douce et plus régulière de Jean assoupi. Les deux femmr's, qui ne .se quittaient plus, causaient alors à voix basse auprès de la fenêtre. L'enfant jouait ou travaillait avec les outils du Jean sur le palier. Geneviève s'iuirudui'
sait déplus ea plus dans le cœur et dans la confiance de Luce. Depuis que cette jeune femme avait jeté le cri de sa conscience devant le notaire, Geneviève semblait l'aimer davantage. Elle ne la perdait pas un moment de vue, comme on surveille de l'œil un trésor ou un mystère qu'on craint de voir disparaître avec la personne qui en est dépositaire et qui emporterait tout en disparaissant. Luce rendait cœur pour cœur à Geneviève. Dans ces cœurs simples, l'amitié n'a pas les réserves et les prudences qui la rendent lente et soupçonneuse dans les classes où les sentiments sont plus compliqués. Se rendre service, c'est se connaître ; se plaire, c'est s'attacher. La nature ne réfléchit pas, elle sent : ces deux femmes s'aimaient.