‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 6 sur 107 · IL · texte numérisé non relu

IL

JN.e parlons donc pas de ces deux partis qui ne sont pas des partis, mais des fantaisies de l'oisiveté de quelques clubs. Parlons des grands partis sérieux qui composent la masse du pays, et qui ont leur place et leur rôle dans la vaste scène de la République.

Je ne fais que vous les nommer et je vous les peins d'un trait.

C'est le parti répubUcain, divisé d'abord en deux fractions , quelquefois séparées , souvent réunies , et que le moindre danger de la République à laquelle ils sont également attachés réunira toujours. Ce parti se compose non-seulement des anciens républicains actifs, mihtants, conspirateurs de cœur, d'idée ou de mains sous la monarchie pour la cause démocratique ; non-seulement du peuple immense privé de sa part de souveraineté élective dans l'ancienne charte dy-

nastique et qui a embrassé avec passion et avec orgueil l'institution républicaine du suffrage universel comme on embrasse un droit personnel, un titre d'honneur et de citoyen, de noblesse civique retrouvée dans les débris d'un monopole et d'un trône renversé ; mais ce parti se compose encore maintenant de tous les hommes de dix-huit à trente ans élevés dans l'aspiration libérale des progrès illimités à faire accomplir au temps par l'élargissement et par l'élasticité des institutions démocratiques ;

De tous ceux qui consolideraient philosophiquement la démocratie organisée en France comme le dernier mot de la révolution française et du siècle, comme le mot du destin si mal interprété et si mal raturé par îNapoléon et par l'empire, ce dernier et court essai des monarchies héroïques ;

De tous ceux qui sentaient l'esprit d'avenir, le souffle de Dieu dans les hommes, captif, gêné, opprimé dans l'immuabilité des hens de dynastie , de cour, d'église liée au trône ou de parlement lié aux intérêts d'une seule caste;

De tous ceux qui ont lu les choses antiques ou même les récits de nos temps dramatiques du dernier siècle, et qui, en déplorant les convulsions et les crimes d'une révolution (jui commence et qui déborde, ont eu l'imagination remuée néanmoins par la grandeur des courages, des éloquences, des dévouements, des patriotismes, et ont senti que de si grands commencements ne devaient pas aboutir au despotisme d'un homme ou d'une fraction de peuple,

mais à la constitution finale, régulière et universelle d'une paisible et glorieuse démocratie ;

De tout ce qui est juste, impressionnable, sensible dans tous les rangs de la nation;

De tout ce qui a des ailes au cœur pour voler au bien, au beau et au grand;

De tout ce qui a le feu sacré de l'espérance et de l'amélioration indéfinie dans l'àme;

De toute cette classe de lettrés, d'artistes, d'artisans, de prolétaires de l'intelligence ou de prolétaires de la main^ à qui la ilépublique a dit : « Vous n'étiez » que des travailleurs, vous serez des travailleurs en- » core, mais vous serez déplus des citoyens! L'asso- » ciation nationale ne se partageait qu'en deux ou » trois cent mille actions politiques qu'on appelait » les cartes d'électeurs! Vous n'en aviez point, en 3) voila une ; prenez votre coupon de souveraineté ; 3) la République est votre propriété coQime à nous! »

Si vous faites l'addition de tous les éléments du parti républicain actif, et si vousy ajoutez les femmes, dont l'imagination généreuse et passionnée devance l'avenir, 2;randit les horizons et aime les témérités de l'esprit humain, vous compterez des millions d'âmes qui tiennent à la République comme on tient à une idée, à un système, à un droit, à un intérêt, à une esj)érance, à un miracle, à une religion.

Et n'oubliez pas que ces éléments républicains de roi)inion sont ceux où il y a le plus de sève, le plus de mouvement, le [Ans de feu, le plus de puissance, d'activité, de dévouement et de propagation; c'est

le cœur, c'est tout ce qui est chaud dans la nation. Ce cœur est à la République ; il n'y a pas besoin de presser ses battements pour cette cause, il n'y a qu'à le contenir.

Le second des grands partis qui ont un grand rôle à jouer dans nos affaires, c'est le parti légitimiste.

Ce parti a'est pas précisément un parti, c'est plutôt une époque de notre histoire, une époque passée, mais toujours vivante, qui tient sa place, qui assiste, qui regarde, qui blâme ou qui applaudit aux gouvernements venus après lui sur la scène de la France; il proteste de temps en temps pour empocher la prescription de son droit, qu'il croit divin et imprescriptible, et enfm il se môle quand il lui plaît aux événements, pour les incliner de tout son poids vers ses idées.

11 ne faut pas vous imaginer que ce parti légitimiste , parce qu'il est trop faible et trop suspect à la démocratie pour lever son drapeau et pour y rallier une armée, ne soit pas assez important comme influence pour être compté et pour que l'on compte avec lui sous la République. Ce serait une grande erreur.

C'est un parti qui n'a pas de personnel, si vous voulez, pour son armée d'opinion, mais (jui a un matériel inmiense dans le pays. C'est le parti de la terre, du sol, de la grande propriété, et même au-

jourd'hui des grandes industries, comme les forges y les usines, les canaux, les mines, les houilles ; il tient par là des masses considérables de clients dans le peuple, non sous la dépendance, mais sous le vent de ses opinions. Le suifrage universel, quand il saura s'en servir, sera pour lui un levier puissant, jusqu'ici brisé dans ses mains, et que la République lui a rendu généreusement et sans arrière-pensée. C'est le droit commun ! qu'il s'en serve ! Le droit commun n'a peur de personne, hommes ou partis . De plus, c'est un parti charitable, qui jouit au lieu d'amasser , qui donne au lieu de rogner sur le pain du peuple, qui a la prodigahté noble des vieilles existences, qui a pour vassaux tous les malheureux : le patronage des misères est toujours immense dans une nation industrielle.

De plus, ce parti, par une communauté de chute en 89 et de détrônement , est lié forcém.ent avec le parti du clergé ; le clergé est le ministre de ses bonnes œuvres ; il habite avec lui dans les campagnes ; le château donne le village autant qu'il le peut au curé, comme gardien du respect et des mœurs ; le curé rend le village au château comme gardien des vieilles traditions et de l'ancien culte. Tout ce qui est légitimiste estreligieux, d'attitude au moins; une partie de ce qui est rehgieux a une propension au légitimisme. 11 y a là deux puissances inaperçues dans les villes, mais qui retracent vivement dans les campagnes l'ancien pacte, tout romanesque aujourd'hui, du trône et de l'autel.

Enfin, ce parti a des salons, et les premiers salons de l'Europe; il a des journaux, et il peut les multiplier, sans s'obérer, sous toutes les formes gratuites; il a des écrivains distingués; il a le luxe des arts , les élégances et les modes de l'esprit ; il a l'aristocratie des noms, des souvenirs, des manières, de la langue, qu'aucune révolution ne peut ni enlever ni donner, et le peuple est très-arislocrate au fond, très-impressionnable au nom, témoin le président de la République, nommé d'enthousiasme comme le plus grand aristocrate de gloire de nos jours; enfm, le parti légitimiste, s'il n'est pas assez fort pour faire jamais un gouvernement à lui seul, est assez fort pour empêcher toujours un gouvernement de bien exister et de durer longtemps malgré lui, témoin Napoléon et Louis-Philippe, qui ne seraient jamais tombés s'ils avaient eu les légitimistes avec eux! Le premier disait : « Que ne suis-je mon petitfils? » c'est-à-dire, que ne suis-je légitimé par le temps! Le second disait : « 11 me manque quelque chose, » c'est-à-dire un droit légitime au trône. La République n'a point de pareil souhait ou de pareille confession à faire au parti légitimiste, et elle peut, quand il lui plaît, retirer à elle son propre gouvernement.

§ IV

De plus, enfin, ce parti est le seul qui ait à lui des provinces compactes, presque entières, et pouvant.

daûs l'occasion, se lever àsavoix^ comme la Vendée et le Midi.

La République, si elle veut durer, se nationaliser et prospérer, a donc de très-grands ménagements à garder envers le parti légitimiste.

Comment, me diront les républicains acerbes, des ménagements envers les légitimistes ! En doit-on à ses ennemis? C'est de la faiblesse. — iNon, c'est de la sagesse et de la prévision.

Le parti légitimiste, comme je vous l'ai dit en commençant , est moins un parti (ju'une époque. C'est un élément historique plus qu'un élément actif des affaires du moment. Sa vie est dans un souvenir et dans une espérance , c'est-à-dire dans un passé et dans un avenir, plus que dans le présent. Il faut donc traiter ce parti selon sa nature, comme un élément historique, comme un souvenir qu'on respecte, et comme une espérance qu'on laisse hbre tant qu'elle est individuelle et inoffensive dans le cœur et dans les arrière - pensées d'un parti national du reste autant que tous les autres partis.

Ce parti, au fond, ne s'est nullement déclaré en hostiUté ou même en inimitié et en antipathie avec la République. Au contraire, il a élevé la voix dans la tempête du 24 février, à la Chambre des députés, par la bouche de ses deux orateurs, M. Rerryer et M. de Larochejaquelein , pour presser le dénouement monarchique et pour créer le gouvernement provisoire ; ses membres les plus énergiques sont venus à ril6tel-de-Ville offrir leur concours, leur or,

leur épée à la République d'ordre et de salut commun ; ils ont adopté les premiers, et de cœur, l'épreuve nationale de la République ; ils ont voté et fait voter pour elle tant qu'on ne les a ni insultés, ni n enacés par de mauvaises paroles; ils ont conttMiu leurs départements, leurs communes, les populations qu'ils guident , dans une expectative favorable au nouvel ordre de choses et d'idées; ils ont empêché toute fédération funeste à la patrie pendant l'interrègne et pendant la dictature du gouvernement provisoire; ils ont prévenu toute insurrection des j)rovinces où ils ont de l'ascendant au nom de Henri V; ils ont voté et fait voter, aux premières élections, pour des républicains modérés et amis de l'ordre ; ils ont dit avec un bon sens et une loyauté au moins temporaire : «Faisons sincèrement l'épreuve démocratique. » Dans l'usurpation nous sommes des vaincus ; dans » la démocratie véritable, c'est-à-dire dans le gou- » vernement de la nation tout entière, nous sommes •n des citoyens ! des citoyens actifs , consultés , inî> fluents, puissants, occupant une place au niveau w de toutes, une haute et large place dans notre pays. 5) Réhabilités par la République, nous pouvons avec » dignité accepter le rôle qu'elle nous restitue. Nous, >> nos familles, nos terres, nos fortunes, notre reli- » gion, nos traditions, nos supériorités de souvenirs, » nos ambitions honorables même ont leur sécurité, » leur liberté, leur jeu, leur grandeur, dans une » forme de gouvernement (jui n'IuimlHe personne, » puisqu'il est l'élévation de tous, qui ne proscrit

3) personne, puisqu'il est la propriété de tous ! Es-

5) sayons ! Prêtons-nous de bonne grâce à la volonté

» de la Providence qui paraît se déclarer de dix ans

» en dix ans, par des coups d'Etat du ciel, pour la

3) démocratie ! Mélons-nous à ce grand mouvement

» des choses ; jetons-nous dans ce grand courant

» des esprits qui nous laisse depuis soixante ans sur

» ses bords et qui nous laissera tout à fait si nous

» persistons plus longtemps à attendre ces Messies

i) monarchiques, pendant que les religions nouvelles

» de gentils se fondent autour de nous et sur notre

y) propre sol 1 Nous étions un parti exclusivement

» dynastique ; ayons le bon sens et le courage de

» nous faire un parti national, et pour cela faisons-

» nous d'abord un élément répubhcain! »

Ce qu'ils ont dit ainsi, la plupart l'ont fait; les jeunes du moins ont hardiment déplacé leur tente du camp des vieilles antipathies monarchiques^ et l'ont plantée dans le camp de la République.

— Est-ce bien sincère? dit-on. N'y a-t-il pas une arrière-pensée, une secrète espérance au fond de ces cœurs légitimistes.^ Ne prévoient-ils pas que l'heure du dégoût et de la mobilité arrivera dans une nation qui s'engoue et qui se dégoûte si vite, et que la démocratie^ s' arrêtant à moitié chemin, leur dira un jour : «Tenez, nous sommes trop jeunes ou trop vieux, ou » trop lâches ou trop vicieux pour pratiquer ce su-

» blime gouvernement républicain,'! l'utopie des » grandes âmes; donnez-nous un maître, et délivrezy> nous à la fois de notre République, de notre lion- » neur et de notre liberté ? »

Page 1