XI
— Il y a huit jours que je lus dans le journal de Marseille des vers superbes de M. Joseph Autran adressés à M. de Lamartine. Ces vers m'inspirèrent le désir passionné de voir la personne qui avait inspiré de si belles choses au poète de notre province. Je demandai s'il était bien vrai que vous fussiez en ce moment à Marseille; on me dit que vous y étiez en effet. Je n'eus plus de cesse ni de repos que je n'eusse accompli mon désir. Je suis venue sans penser seulement que je n'avais ni une robe neuve, ni une coiffure décente, ni rien du costume qu'il m'aurait fallu pour me présenter chez des personnes d'une condition au-dessus de la mienne; et maintenant que me voilà, je ne sais plus que dire, et je reste là devant vous comme une aventurière qui vient pour duper d'honnêtes gens. Je ne suis pas cela, cependant, Monsieur, soyez-en bien sûr, et la preuve, c'est qu'à présent que je vous ai vu et que vous m'avez reçue avec tant de politesse et de prévenance, je m'en vais contente sans rien vouloir déplus de vous que votre réception,
— Oh! soyez bien tranquille, Mademoiselle, lui dis-je, je ne vous ai pas prise une seule minute pour ce que vous n'êtes pas; votre physionomie est la meilleure des recommandations. Les oreilles se laissent duper quelquefois, c'est vrai, mais les yeux ne trompent jamais; votre visage est trop transparent de candeur et de bonté pour servir de masque à une intrigante, La nature ne fait pas de si gros mensonges sur les traits. Je me sens aussi confiant avec vous, que si je vous connaissais depuis votre berceau, ftlais je ne permettrai pas que vous vous en alliez ainsi sans avoir causé un peu plus amicalement avec vous, et même sans vous avoir donné un petit moment d'hospitalité à notre table de campagne. Ma femme qui s'habille pour dîner sera aussi enchantée que moi de vous accueillir. Restez la soirée avec nous, et en attendant l'heure du dîner, racontez-moi un peu comment est né en vous ce goût pour la lecture, ce sentiment de la poésie et cette passion de connaître les hommes dont vous avez entrelu les ouvrages.
— Je le veux bien. Monsieur, dit-elle, mais ça ne sera pas long. Ma vie se compose de deux mots : Travailler et sentir.
— Je m'appelle Reine Garde ; je suis née dans un village des environs d'Aix en Provence. Je suis entrée toute jeune en condition chez Madame de ***, qui avait des jeunes demoiselles. J'ai été bonne d'enfants dans le château; j'ai grandi avec les jeunes personnes et je les ai vues grandir. Elles me traitaient plutôt comme leur sœur que comme leur servante ; le père et la mère me traitaient presque aussi, à cause d'elles, comme un de leurs enfants. Je n'ai jamais voulu me marier pour ne pas quitter la famille. Pendant que les demoiselles faisaient leur éducation, en allant et venant dans la salle, j'attrapais un bout de leurs leçons. Je lisais dans leurs livres, enfin j'étais comme la muraille qui entend tout et qui ne dit rien. Cela lit que j'appris de moi-même à lire, à écrire, à compter, a coudre, à broder, à blanchir, à couper des robes, enfin tout ce qu'une fille apprend dans un cher apprentissage. Je leur taillais moimême leurs habits, je les coiffais à Aix pour les soirées ou pour les bals ; elles ne trouvaient rien de bien fait que ce que j'avais fait, et, en récompense, quand elles sortaient bien belles et bien parées pour le bal, et que j'étais obligée de les attendre souvent jusqu'à des deux ou trois heures du matin dans leurs chambres pour les déshabiller à leur retour, elles me disaient : « Reine, tiens, voilà un de nos » livres qui t'amusera pendant que nous danserons. » Je le prenais, je m'asseyais toute seule au coin de leur feu et je lisais le livre toute la nuit, et puis quand j'avais lini, je le relisais encore jusqu'à ce que je l'eusse bien compris ; et quand je n'avais pas bien compris tout, à cause de ma simplicité et de mon état, je leur demandais de m'expliquer la chose, et elles se faisaient un plaisir de me satisfaire. C'est comme cela. Monsieur, que j'ai lu l'histoire de la pauvre Laurence dans votre poëme de Jocelyn. M'a-t-il fait pleurer, une nuit ([ue ces demoiselles l'avaient laissé tout ouvert sur leur table ! Ah! je disais en moi-même : Je voudrais bien connaître celui qui la écrit ! Vous savez. Monsieur, comme dit la complainte :
Qui est-ce (;iii a fait celle chanson?
Ua marin sous sa toile, Pendant qu'il larguait la voile En revoyanl sa maison. Etc., elc.
— Oui, lui dis-je, je connais cette complainte du matelot qui signe en action sa poésie, et qui met son nom dans son dernier vers^ comme Phidias l'écrivait sous la plante du pied de sa statue, ou comme Yan-Dick l'écrit au pinceau sur le collier du chien de tous ses tahleaux, afin que le nom de l'artiste vive autant que l'œuvre, n'est-ce pas? Mais, continuez; comment ètes-vous sortie de cette bonne maison et que faites-vous maintenant?
tllc reprit :
— Quand les demoiselles se marièrent et (pie leur mère vint à mourir, il fallut bien me déplacer faute de place. Je ne voulus pas rentrer en condition ; j'avais été trop heureuse dans colle-là, toutes les autres m'auraient paru dures : mon cœur n'y était plus. Le monsieur me fit une petite pension de cinquante écus en mémoire de sa femme ; les jeunes dames me dirent : « Sois tranquille, nous ne te D laisserons pas mendier Ion pain.. » J'avais du courage, j'étais connue et je puis bien dire estimée dans toutes les bonnes maisons d'Aix; je louai une chambre avec une petite boutique au-dessous dans une petite rue écartée où les loyers ne sont pas chers, et je me lis couturière. Je gagne ma vie avec mon aiguille; on m'aime bien dans l'endroit ; on me donne autant d'ouvrage que j'en peux faire ; je n'ai pas d'ambition ; je vis petitement; je ne demande que ma nourriture ei à épargner quelque petite chose pour le temps où mes yeux s'affaibliront et où je ne pourrai plus coudre aussi vite. Je vends aussi quelque petite mercerie à bon compte aux gens du quartier. J'ai mon oiseau qui me tient compagnie, ou plutôt, reprit-elle, je l'avais, car il est mort ; mais on m'en a donné un autre que j'aimerai peut-être aussi, pas tant que l'autre pourtant. Le dimanche et les jours de fêle, je lis; enfin, Monsieur, le temps ne me dure pas. Et puis on est très-bon pour moi à Aix. Croiriez-vous que des messieurs comme vous, des messieurs du quartier d'en haut, des hommes nstniits, des personnes de l'Académie même, qui savent que j'aime a lecture et que j'ai même écrit dans l'occasion quelques bêtises, quelques vers pour des fêtes, pour celle-ci, ou celui-là, croiriezvous qu'ils ne rougissent pas de s'arrêter quelquefois en passant devant ma portt% d'entrer dans ma boutique, de m'apporter tantôt un livre qu'ils me prêtent, tantôt un journal, et de causer familière-
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ment avec moi comme si j'étais quelqu'un ? Ah ! c'est'un bon pays pour le monde que notre pays d'Aix ! Je ne crois pas qu'il y en ait deux comme celui-là.
— Ali ! vous ccrivez des vers, mademoiselle Keine, lui dis-je en souriant; je m'en serais douté rien qu'à vos beaux veux rôveurs. 11 n'y a, jamais de ciel sans nuages; les rêves et les vers sont les nna;,'es colorés de ces beaux yeux. Eh bien ! voyons; je n'en écris plus, moi, )nais je les aime toujours, le.i vers, c'est le bon lemps de la pensée; on aime toujours à y revenir. Vous souviendriez -vous par liasard de quelques-uns de ceux que vous avez composés, et seriez-vous assez coinplaisantc pour me les réciter en attendant le dîner? Voyez, la place est belle pour cela : le soleil qui se couche, la mer qui résonne dans l'oreille en roulant et en remportant à ciiaque vague ses coquillages bruissant comme une jeune bile qui chante en s'accompagnant de ses castagnettes, ces orangers qui laissent tomber sous la brise leurs gouttes de fleurs blanches sur vos cheveux noirs et un étranger qui fut autrefois poëte, seul avec vous et assis devant vous pour vous écouler et qui aime d'avance voire voix; cela ne vaut il pas tout un auditoire d'académie à Aix ou à Marseille ou même à Paris?
— Je n'oser.ii jamais, dit Reine en levant le globe de ses yeux vers les feuilles sombres de l'oranger, conomc si elle eût cherché son oiseau dans les branches. Ah ! non, jamais je n'oserai ! Mais, tenez. Monsieur, j'en ai apporté là quelques-uns cpie j'ai écrits dans différents temps à mon loisir, pour les montrer à M. Autran, s'il m'en demande. J'aime mieux que vous les lisiez vous-même que si je les disais de vive voix; cela me fera moins honte : le papier ne rougit pas.
Et elle tira de sa poche trois ou quatre petites pièces de vers alignés sur du gros papier et froissés par son étui, son dé et ses ciseaux dans le voyage. Pendant que je les lisais tout bas, elle s'essuyait le front avec son tablier et détournait la tête en regardant b^ fond de lorangerie, de crainte de lire quelque impression défavorable sur ma ligure.
XT.
J'étais étonné et louché de ce que je lisais, tl'était naïf, c'était gracieux, c'était senti, c'était la palpitation tranquille du cœur, devenue harmonie dans l'oreille ; cela ressemblait à son visage modeste, pieux, tendre et doux ; vraie poésie de femme, dont l'âme cherche à tâtons, sur les cordes les plus suaves d'un instrument qu'elle ignore, l'expression de ses sentiments. Cela n'était ni déchirant, ni métallique, comme les vers de Reboul; ni épique, ni élincelant tour-à-lour de paillettes et de larmes, comme Jasmin ; ni mignardé comme les strophes de quelques jeunes filles, prodiges gâtés en germe par l'imitation, ce MépJiistophélès du génie naissant et avorté. C'était elle; c'était l'air monotone et plaintif qu'une pauvre ouvrière se chante à demi-voix à elle-même en travaillant des doigts auprès de sa fenêtre pour s'encourager à l'aiguille et au fil. 11 y avait des noies qui pinçaient le cœur et d'autres qui ne disaient que des airs vagues et inarticulés. L'haleine s'arrêtait à la moitié de l'aspiration, mais l'aspiration était forte, juste et pénétrante jusque dans l'âme et jusqu'au ciel. On était plus ému encore qu'étonné. C'était la poésie à l'état de premier instinct, la poésie populaire telle qu'elle est partout où elle commence dans le peuple, même quand on ne lui prête pas encore la voix de l'art. Une monotonie triste, une romance à trois notes, sept ou huit images pour ex[)rimer l'infini.
Je remis h's papiers à Heine eu lui disant la simple vérité pour toute flatterie; c'est-à-dire qu'il y avait des choses charmantes dans ses vers, et qu'elle avait reçu véritablement de Dieu deux dons excellents : le don de sentir juste et d'exprimer gracieusement, et puis le don des dons, le don des larmes dans la voix; mais que j'étais bien loin de lui conseiller d'imprimer encore un recueil de ses poésies, qui n'étaient, comme certaines eaux, bonnes à boire qu'à la source.
^ Ail ! Monsieur, s'écria-t-elle, que me dites-vous là? Je n'y ai jamais pensé. Moi, taire des livres! Mon bon ange lui-même se mo-
GENEVIEVE querait de moi, Je n'ai écrit cela que le dimanche pour me désennuyer, au lieu d'aller à la promenade. Ces messieurs d'Aix ne le savent seulement pas. Qnand on vit toute seule comme moi dans sa chambre, on a quelquefois besoin de se parler tout haut pour se convaincre qu'on vit- Eh bien ! Monsieur, ces vers, c'est mon parler tout haut à moi seule. Lorsque je suis trop friste, je me rcconsole un moment ainsi.