‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 97 sur 107 · XLVI · texte numérisé non relu

XLVI

Nous restâmes deux ans et demi comme cela sons entendre pins parler l'un de l'autre que si nous étions morts tous les deux. S'il m'avait revue il ne m'aurait pas reconnue, car ma beauté d'un printemps n'avait pas tenu à mon chjigrin, mes couleurs avaient passé comme une teinture de mauvais teint sur une étoffe; je travaillais tard, je me levais matin, je pleurais la nuit, je me nourrissais pauvrement pour gagner le trousseau de Josette et pour payer ses apprentissages, je n'allais plus dans les prés, je ne voyais plus le soleil que contre le mur de la chambre un moment le soir, j'avais maigri que mes robes me tombaient des épaules et que ma bague me glissait du doigt; je m'étais voûtée, comme vous le voyez, à force de coudre ; je pensais toujours à Cyprien en cousant, et je me disais malgré moi : « Qu'est-ce qu'il fait à présent ? Hélas! s'il me rencontrait, que dirait-il? croirait-il bien qu'il a jamais pu être amoureux de cette pauvre fille qui tiendrait tout entière dans l'écorce d'un sapin de douze ans ? »

Les voisines me disaient : » Tu te fonds, Geneviève, comme un cierge qui brûle la nuit ; ne travaille donc pas tant, mon enfant ! » Mais ce n'était pas tant le travail, c'est que la j®ie n'y était pas.

Je croyais bien pourtant que je n'aimais plus M. Cyprien, parccque jo n'entendais plus personne me dire son nom. Mon polit commerce de mercerie, auquel j'avais ajosté l'étal de taillcnse en gros, n'allait pas mal pour-

tant. Les jours de foire et de marché, il y avait bien des poysannes de la montagne qui se servaient chez nous. Je leur vendais des rubans de fil, des dentelles pour les coiffes^ je leur coupais des robes à la mode de leur pays, je leur détaillais des rubans, des collerettes, des boucles d'oreilles de pierres fassses, des bagues de laiton, des chaînes d'acier luisant pour pendre leurs ciseaux sur leur tablier, un peu de mille choses, quoi ! Elles disaient : 0 Allons chez Geneviève ; elle n'est pas chère et elle a de tout. Et puis on n'a pas honte chez elle comme chez ces riches marchandes de la Grande- Rue; elle nestpas fière; elle accommode le pauvre monde. » Voilà ce qu'on disait, et c'était vrai.

Un samedij Monsieur, un samedi matin, de la dernière semaine du mois <lc novembre, que j'étais seule à la maison à finir une robe pour Josette, qui devait danser le lendemain aux noces d'une de ses amies, voilà que je vois entrer une jeune fille de la montagne, si belle, si belle, qu'excepté Josette, je n'en avais jamais vu de si avenante. Deux vieilles femmes avec un garron de quinze ans, qui paraissaient sa mère, sa tante et son frère, étaient restés dehors sur le pas de la porte ou assis sur le banc, pendant que la jeune fille marchandait ceci et cela. Ils avaient deux mulets avec des paniers, d'où le garçon avait tiré du pain, du vin, des châtaignes, que les pa}'sannes et lai mangeaient dans la rue.

La jeune fille regardait, touchait, essayait tout dans la boutique : bagues, pendants d'oreilles, chaînes de cuivre doré, dentelles, fichus, soierie, souliers de peau de chèvre, il n'y avait rien de trop beau pour elle, qu'on aulait dit : « Combien ceci? combien cela? Je prends tant d'aunes de l'une, tant d'aunes de l'auti-e; et puis ces joyaux ! et puis ces boucles ! et puis ces rubans! et encore ceci, et encore cela! » Et, la bourse sur le comptoir, pleine de pièces de tiois francs et de trente ïous ; je croyais rju'elle allait acheter tous les cartons.

El le frère venait, et il emportait et rangeait tout à mesure, bien proprement, dans le panier d'un de ses mulets.

« — Ce n'est pas tout, me dit en rougissant gracieusement la belle paysanne, Mam'selle Geneviève; on nous a dit que vous étiez tailleuse pour ipmme, il faut encore que vous me preniez mesure de ti'ois robes, de six collcretlcs, de deux coiffes en dentelle, d'un tabler, d'une demi-douzaine (!e ceintures et que vous m'essayiez mes boucles d'oreilles et mes colliers.

« — Bien volontiers, que je lui dis, Mam'selle; venez avec moi dans la {jiiaralMC, pour que le monde nç vous vxm'c pas déshabiller à travers la viire. »

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Et elle vint avec moi dans la chambre, où je la déchaussai pour lui essayer SCS souliers, et où je la déshabillai pour lui approprier ses collerettes, ses fichus et ses robes neuves. Ah ! Monsieur, la belle créature que ça faisait-"! Comme elle avait de beaux pieds, de belles mains, de l)elles épaules, un cou comme du salin blanc, de cheveux qui lui tombaient jusqu'aux genoux. Ua visage plein, rouge, velouté comme la pèche ; des yeux, une bouche, des dents, et avec cela un air si doux, si modeste, un son de voix qui remuait tout le cœur. Je ne me lassais pas de la regarder pendant qu'elle baissait les yeux, et je disais en moi-même : » En voilà un d'heureux ! Elle doit en avoir eu des prétendanis, celle-là I Mais, qui sait? C'est peut-être un vieux qui est riche, un veuf qui regrettera sa première femme avec elle;? Ou bien un parent, un cousin , jeune, mais laid et indifférent, qui ne l'aime pas ? Le monde est si hasard, que l'envers et l'endroit ça ne se rencontre jamais bien ! C'est dommage tout de même ! ><

Puis, pendant que j'étais à genoux pour lui aiîachcr ses boucles d'argent sur le cou-de-pied: « — Vous allez donc vous marier, Mam'cielle, sans être trop curieuse ? » que je lui dis. — Oui, me répondit-elle, avec un son de voix fler et empressé, comme si elle avait attendu ma question, impatiente d*y répondre. « Je suis fiancée du printemps dernier et je 'me marie la semaine qui vient.

— Ah! repris-je, en continuant et en la flattant de la voix, comme vraiment je la flattais du cœur, en moi-même, tant je la trouvais prévenante ; ah! et en êtes-vous contente de vous marier ?

— Je crois bien, dit-elle, que je suis contente ! Demandez plutôt à toute la montagne, si mon liancé n'est pas le plus honnête garçon du pays.

J'avais fini d'attacher les boucles, je me relevai toute rouge et toute heureuse de servir cette belle enfant; je la fis asseoir sur mon lit, je lui agrafai son collier, je lui relevai ses longs cheveux sous sa coifle, je lui passai ses boucles d'oreille, je lui épinglai la plus fine do ses collerettes sur la poitrine, je pris le miroir à la fenêtre, je le lui mis dons la main, et je lui dis :

— Regardez-vous, maintenant, et voyez si voire fiancé serait content.

— Oh! ce n'est pas pour lui, dit-elle, il m'ijme tant! il n'a pas besoin <de tous ces attifemeuls pour être bien aise! C'est pnm le monde à l'église, voyez-vous; c'est pour faire honneur au pays, c'est pour qu'on ne dise pas que les filles de Montagnols ne soûl pas aussi reluisantes le jour de Icui-s noces que celles de Valueige,

— Vous êleii donc de Montagnol, lui demaudai-je. sans vous oflênser?

— Oui, et j'épouse un garçon de Valneige; il est bien connu de tout Voiron, allez ! je parie que vous le connaissez de vue et de nom, car c'est lij: ;fni mus a dit d'aller ftiire nos emplettes cliez vou"...

ÎK) LE CO.NSEILLER DU PEUPLE.

— Le fils du père Cyprien, dis-jc.

Je tremblai tellement des doigls à ce nom que je lui piquai sa belle poitrine jusqu'au sang avec la pointe de Taiguille de la collerette, en essaj-ant de la fauCler. Je devins plus rouge qu'elle et puis plus pâle, aussitôt après, qne mon drap.

— Qu'avez-vous, mam'selle Geneviève, que vous tremblez tant, me ditelle en essuyant sa goutte de sang, mais sans se fâcher.

— Rien, mam'selle, que je lui dis; mais c'est que, voyez-vous, je suis, si honteuse de vous avoir piquée ainsi sans le vouloir...

Oh! Dieu, disais-je en moi-même, en continuant de l'attirer, mais d'une main maladroite et avec un brouillard sur les yeux, qui aurait dit jamais que ce serait moi qui parerais la fiancée de mon amant pour son jour de noces, et que quand il déferait ses boucles d'oreille et son agrafe de collier après la messe ce serait l'ouvrage de ma main qu'il toucherait sur le ^cou de son épousée !

J'essayai bien de reparler encore une fois ou l'autre; je ne pus rien dire que oui et non; pourtant, je pris plaisir et peine à garder long-temits cette belle enfant dans ma chambre, pour une raison ou pour une autre, €t à la faire aussi belle que je pouvais pour Cyprien : « Tu souffres, que je pensais tout bas en moi-même; eh bien! tant mieux! pourquoi l'as-tii trompé? Il est juste qu'il en aime à présent une plus belle que toi, et que tu contribues de tes propres mains à le venger de toi !

Quand tout fut fini, elle partit en disant à son frère de revenir chercher les robes et les tabliers le samedi suivant, et je me mis à y travailleinuit et jour, en pensant, à chaque point de fil, que c'était pour Cyprien.

Pour le moment. Monsieur, je n'en sus pas davantage de lui; mais c'était bien dur. Qu'en pensez-vous^ n'est-ce pas, Monsieur ?

XLVin.

Cependant il faut être juste; la petite, qui voyait bien mon chagrin sans que je lui disse jamais un mot plus haut que l'autre sur Cyprien, me reconsolait tous les jours davantage par sa gentillesse, par sa tendresse pour moi et par sa beauté. J'étais comme sa mère; elle était comme ma lilic, si ce n'est qu'elle n'avait pas vis-à-vis de moi ce respect pour l'autorité d'une mère qui impose toujours un peu à l'amitié. J'étais pour Josette comme une mère qu'elle aurait choisie volontairement, et vis à vb de laquelle elle n'aurait eu aucune réserve, ancune froideur de respect : sa inère, sa sœur et son amie tout à la fois : voilà. Vous jugez si c'était doux

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pour moi, Monsieur, qui avais élevé celte eufant depuis le maillot; c'était mon nourrisson, c'était mon caprice, c'était ma vanité, c'était ma poupée, c'était mon idole, quoi ! Et puis, si vous saviez. Monsieur, combien on s'attache par les sacriflces que Ton a faits à quelqu'un ! On s'y attache, Monsieur, comme un avare s'attaclie à rintérèt de son argent. On se dit : « J'ai mis là mon trésor; il faut qu'il me rende tout ce qu'il m'a coûté. » C'est comme ça que l'homme est fait, c'est comme ça que j'étais. Allons, il faut Tavouer, j'étais l'avare du cœur de Josette.

Quelle philosophie, me disais-je en moi même, en écoutant Geneviève, il y a dans le cœur simple et même danr les expressions de cette pauvre fille! La Bruyère ou Pascal n'aurait pas senti plus juste et n'aurait pas dit mieux.

L'intervalle qu'elle laissa écouler entre la'fin de son récit et le commencement du récit qu'elle allait reprendre me permit de faire cette réflexion, car elle s'arrêta longtemps comme incertaine si elle continuerait, et elle respira deux ou trois fois plus fortement qu'à l'ordinaire, comme si elle eiit remué avec efl"ort dans sa mémoire un poids qui retomljait toujours sur son cœur.

A la fin, elle dit : Bah! je vous ai promis de tout dire; je vous dirai tout^ vjuand même ça me ferait pleurer,

Le temps avait coulé; elle allait avoir seize ans à la Saint-Martin. Elle était mûre pour son âge comme une plante qui n'a jamais souflert, et qu'on a toujours tenue au chaud sur une cheminée, avec de la mousse sur le pot de fleurs. Vons ne lui auriez donné guère moins de dix-huit ans. Son âme !>'étaii développée comme son visage; elle savait lire, écrire, calculer, chanter, danser, coudre, broder, faire des dentelles, comme la première demoiselle du pays; elle se mettait ;comme une petite reine. Les bourgeoises en étaient jalouses, elles disaient : « Voyez donc cette petite Josette! ça est pimpant parce que ça se sait jolie; ça a l'insolence de se coiffer en cheveux, d'avoir un peigne d'écaille, des boucles d'oreilles en perles fausses, un collier de corail et des gants longs sur les bras! ne diricz-vous l>as que c'est la fille d'un confiseur ou d'un drapier pour le moins? Vous «rrez ce que c'est, ce sont les filles d'une vitrière, ça n'a pas de pain tout «on s'jùl à h iu?.ison, et ça fait des insolences au soleil ea L'iubillant du

jaune et de vert, et en portant la tète droite comme un tournesol! Qu'estce donc que nous mettrons à nos filles, si les mercières portent leurs propres boutiques sur leurs épaules ?

J'entendais redire tout cela. Monsieur, par des voisines qui me le rapportaient; et pourtant cela n'était pas ju<;te, car ce n'était pas ses robes ni ses fichus qui la faisaient regarder; c'étaient ses agréments. Elle était bien habillée, mais sans luxe et sans effronterie. Mais elle avait tant d'éclat qu'elle éclairait vraiment toutes ses robes; vous l'auriez mise en noir que voi:f n'auriez pas pu éteindre la lumière qui sortait d'elle. C'était dans ses yeux» c'était dans sa bouche, c'était dans sa peau, c'était dans sa taille, dans sa démart he, dans sa pose, dans tout ! C'était comme le ver luisant : tant plus que vous mettiez ça à l'ombre, tant plus ça se voyait. Que voulez-vous? elle ■n'y pouvait rien, la pauvre enfant, ni moi non plus. Quelquefois elle rentrait de la promenade dans les prés où elle allait avec ses cousines, toute confuse, et elle ne voulait plus ressoiiir de la soirée. Elle me disait en boudant :

— Ca m'ennuie.

— Eh quoi! que je lui disais, Josette?

— Que tout le monde me suit comme si j'étais une bête curieuse, et que tout le monde se retourne en chuchotant quand j'ai passé.

Moi, Monsieur, ça ne me fâchait pas, et au fond, j'en tirais vanité. Le bon Dieu m'a bien punie de celte complaisance que je mettais dans cette jolie enfant! Nous y voilà !

Elle était bien sage et bien modeste cependant. Seulement elle aimait un peu la danse, et quand ses cousines venaient la chercher les dimanches soir ou les jours de noces dans le voisinage, elle ne se contenait pas de joie. Elle n'y entendait pas de malice, mais le mouvement, la musique, lu chaleur", la valse, le tourbillon, ça l'enivrait. Quand elle revenait de là, à minuit, ramenée par ses tantes ou par ses cousines, je ne pouvais pas l'endormir; elle valsait en rêve à côté de moi. Voilà tout son défaut; je ne lui en ai jamais connu d'autre. C'était bien innocent. Monsieur, n'est-ce pas? Car enfin, quand le eœur est vide, les pieds sont légers, et quand le vent souille, la poussièi-e s'élève.

E\\ bien! Monsieur, c'est pourtant ça qui l'a perdue!

— Comment! perdue? m'écriai-je.

— Hélas! oui, vous allez voir, et moi aussi, reprit-elle. J'écoulai plus atieniivement.

C'était au printemps de 18.. , Monsieur, un escadron de chasseurs était en cantonnement à Voiion pour surveiller la frontière. Ah! le beau corps que ça faisait donc! C'étaient tous des jeunes gens comme vous êtes à présent, Monsieur, grands, élancés, bien pris dans leur taille, des couleurs fraîches, des moustaches noires, avec des ceintures de cuir verni, des chaînes de fer sous les pieds; des vestes galonnées de noir, des casfiues luisant au soleil comme le coq du clocher de Voiron; des crinières qui leur pendaient sur le cou et que le vent faisait flotter en les soutenant, quand ils couraient, comme les queues de leurs chevaux blancs. C'était superbe de les voir manœuvrer les jours de revue dans les prés, allant, venant, courant, galopant le sabre à la main, au bruit des trompettes, à la voix de lem- commandant. On aurait dit une rivière d'acier fondu qui aurait débordé dans les prés. Tout le monde y allait pour les voir. On les aimait dans la ville, parce que les militaires, c'est bon pour l'habitant, quoique ca ' soit terrible contre l'ennemi; ils étaient logés chez les ,'ariisans et chez les bourgeois, qui ne s'en plaignaient pas; au contraire, chacun se disait : « Mon enfant est peut-être comme ça chez de pauvres gens d'une autre frontière. II faut avoir bien soin de mon soldat, pour que les autres aient bien soin de mon Ois aussi; » c'est juste. Le logement, le feu, la chandelle et le vin blanc, et l'amitié par dessus, on leur donnait tout de bonne grâce.

Nous, Monsieur, on ne nous en avait pas donné, parce que, disait-on, nous n'étions que deux jeunes filles, et que nous n'avions qu'une chambre derrière la boutique. La mairie avait des égards, quoi !

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