LUI
Voilà qu'un jour, en revenant de la manœuvre (pn a bien raison de dire, cette foi, que faute d'un clou le monde serait boiteux)... voilà donc qu'un jour, en revenant de la manœuvre, passe un jeune maréchaldes-logis à la tête de son peloton au grand trot, le sabre à la main. Le clou d'un des fers de devant de son cheval s'en va je ne sais comment, le fer se tourne sens dessus-dessous; le cheval, embarrassé par son for, qui lui pend au pied, fait un faux pas sur le pavé; il s'abat, il jette le cavalier à dix pas devant lui contre le banc de pierre de notre boutique, il lui roule sur le corps; nous jetons un cri. Le peloton, lancé à grande course, ne peut pas s'arrêter court, les chevaux sautent par-dessus leur chef renversé; on le relève, i^
9i LE CONSEILLER DU PEUPLE,
était tout en sang, il ne donnait plus de signe de vie, on le croit mort, on rétend sur le banc de pierre. Josette et moi, IMonsieur, nous en avions pitié que nous en pleurions, bien que nous ne le connussions pas; c'était un si beau jeune ;honime; il ne paraissait pas avoir vingt ans; les yeux fermés, le front coupé en deux endroits par deux cicatrices d'où le sang coulait sur ses joues blanches, des cheveux noirs comme la crinière de son casque, mais plus fins; des traits délicats comme une jeune fille, un cnfat de famille, quoi! qui servait pour son agrément, et qu'on avait fait maréchal des logis tout de suite pour le faire officier en quelques mois. Ah! il fallait voir comme ses soldats l'aimaient. Ils pleuraient tous! ils lui déboutonnaient sa veste;, ils lui enlevaient son casque' tout bossue, ils lui étaient sa cravate, ils lui ouvraient sa chemise sur la poitrine, du linge superbe, Monsieur; ils lui jettaient de l'eau sur son visage pâle, ils couraient chercher le chirurgien-major, que ça faisait la chair de poule à Josette et à moi. Le chirurgien-major accourut, il lui tâta le pouls, il dit : « Ça n'est rien, portez le maréchal des logis bien doucement dans cette maison, sur un lit, je vais le panser. «
Je n'osais pas le dire, de peur de faire affront aux soldats, mais j'en fus bien aise, et Josette aussi; c'aurait été notre frère que nous n'aurions pas été plus triste de la chute, de l'évanouissement, de la pâleur et du sang de ce beau jeune militaire. Kous ouvrîmes la porte de notre chambre, et deux cavaliers le portèrent sur le lit. Ça ne sera qu'une paire de di-aps à changer, dis-je à Josette. Nous nous retirâmes toutes tremblantes dans la boutique pendant le pansement. Nous écoutions pourtant à la porte, et quand 150US l'entendîmes respirer et dire au chirurgien -major : « Où suis-je? » nous entendîmes aussi le chirurgien-major lui répondre : « Chez de braves femmes, mon cher Seplime ! (Il s'appelait Septime de ***.) Restez-y quelques jours; vous avez l'épaule démise et quelques égratignures à la tête, iivec un pou d'ébranlement qu'il faut calmer par une immobilité complète,
« Il y aurait danger à vous transporter en ce moment; mais dans quinze jou.s vous serez à cheval. Je vais faire mon rapport. Adieu! »
Il vint me prier d'éviter tout bruit au malade et me défendre de lui donner autre chose que de l'eau, avec quelques gouttes d'ime liqueur qu'il me laissa. Je me sentais portée de cœur à soigner ce jeune homme que la Providence m'avait envoyé. Je dis à Josette : « Tu iras coucher chez ta tante Mariette avec ta cousine; moi, je resterai à veiller avec la garde et le planton. « Ce fut fait comme j'avais dit. Je servis pendant huit jours avec plaisir de garde au pauvre blessé; il était si doux et si reconnaissant!
Josette revenait de grand matin de chez sa tante travailler avec moi à la maison et tenir le comptoir. De temps en temps elle demandait au maréchal-des-logis la permission de traverser sa chambre pour aller prendre son linge, son fil, ses ciseaux, son dé dans son armoire. Le jeune homme la regardait et lui demandait bien pardon de la déranger ainsi de son logement; elle baissait les yeux et elle lui disait : « Du tout, Monsieur, nous sommes trop contentes que vous vous trouviez bien chez nous; guérissez- Tous tranquillement, à Aotre loisir; nous voutU-ions seulement que la chambre fût plus propre et le lit meilleur! Puis elle ressortait toute rouge et toute tremblante, et elle me disait : « Il est bien, M. Seplime, il a repris ses couleurs. — Tu l'as donc regardé? que je lui disais. — Non, répondait-elle; mais je l'ai vu. Et à chaque instant, elle avait oublié quelque chose qu'il fallait qu'elle allât de nouveau chercher dans l'armoire. C'était un sort quoi ! Je lui disais \ » Que tu es donc étourdie! Josette; tu 7ois bien que tu déranges pour rien le blessé ! — Oh! non, disait-elle, ça n'a pas l'air de lui faire de la peine ; il ne s'est pas plaint une seule fois; il a l'air si bon, même qu'il m'a dit tout-à-1 'heure : Mademoiselle, j'ai une sœur qui vous ressemble; quand vous passez ça me fait illusion, je me crois chez ma mère! Pourtant, qu'il a ajouté, elle n'est pas encore aussi belle que vous! »
Ça commençait à m'inquiéter, mais je me disais : Ça va finir; dans dix jours le malade sera guéri ; le régime i va fpartir, elle n'y pensera plus. Un officier! ça n'est pas fait pour elle; ' le, c'est trop petit pour l'épée, ça ne va pas de pair. Tout de raêine, j'aurais autant aimé que le cheval se fût abattu devant une autre porte.
Le jeune homme guérit au bout de quelques semaines pendant lesquelles ce manège d'aller et de venir, de se regarder, de se parler, avait toujours duré entre la petite et le blessé. A la (in il fut ass( z remis peur qu'on pût le transporter à l'hôpital. Nous le vîmes partir avec peine, nous nous étions habituées à lui comme des sœurs. Il nous remercia bien; il avait des larmes dans !cs yeux on nous disant adieu; il nous promit de venir nous revoir de temps en temps, des qu'il pourrait uiarchei' sur dis alines. Je m'en doutais bien; j'aurais bien autant voulu qu'il ne rcvlufi
pas; mais je n'osai pas le lui dire, ce qui n'est pas honnête, et puis cela aurait trop fait pleurer^ Josette.
Il ne fut pas plus tôt sorti de la maison que je ne reconnus plus cette paurre enfant. C'était comme un corps sans âme. On aurait dit que son visage était là et que sa pensée était ailleurs. Elle ne faisait qu'entrer et sortir, qu'aller chez sa cousine et en revenir, |pour avoir l'occasion de passer vingt fois par jour devant le jardin de l'hôpital, où l'on voyait les malades assis sur des chaises au soleil, par-dessus le mur. Quand elle était à la boutique, elle regardait plus souvent à la vitre que son ouvrage, et elle devenait toute rouge ou toute pâle quand elle entendait seulement les bottes éperonnées d'un militaire sur le pavé. Elle rêvait, elle laissait â chaque instant efliler sa dentelle sur ses genoux; elle oubliait d'épingler son coussinet; elle se levait comme pour aller chercher quelque chose dans notre chambre; elle rentrait sans )rien apporter. Elle ne mangeait guère, elle ne dormait pas, elle soupirait la nuit. Je lui disais : « Qu'as-tu donc? — Rien, qu'elle me répondait. — Je vois bien que si, peut-être! Ah! que tu es bête de pensera celui-là ! Est-ce que c'est fait pour des pauvres filles comme nous? Est-ce que ce n'est pas un enfant de famille, qui n'épousera jamais qu'une demoiselle de sa condition? est-ce qu'il t'emportera de garnison en garnison et à la guerre, derrière son cheval dans son porte-manteau? Allons donc ! sois donc raisonnable et pense à tes dentelles ! — Estce qu'on pense à ce qu'on veut, me répondait-elle avec humeur. Je voyais bien que ces jeunesses, ça s'était parlé sans se rien dire comme moi et Cyprien. Mais je pensais : « Bah! c'est une idée folle, c'est une fleur d'flvril; ça gcle sur pied, ça partira avec le régiment !
M. Seplime, ie maréchal-des logis, était guéri, il venait de temps en teujps à la maison pour remercier ses hôtesses. Il fallait voir alors comme Josette était contente. Il semblait vraiment que le soleil était entré dans la boutique avec lui. Il s'asseyait devant le comptoir; il jouait avec la poignée de son sabre; il posait son casque sur la chaise; elle peignait sa crinière elle; raccommodait ses aiguillettes; il lui ramassait ses écheveaux de fil à denteiles, il lui tenait sa pelotle d'épingles, pendant qu'elle marquait son dessin ffur le coussinet; et puis, M. Septime par-ci, mademoiselle Jcseiie ou ma- Êviilûisellii Josépkin* par-là, car elle comirençail à mieux aimer qu'où
l'appelât Joséphine; et puis on riait, et puis les dem'.-inots, les soupirs, I.'s silences, et puis les conversations tout bas. Je ne pouvais pas nie fàciicr. Monsieur, parceque le maréchal-des -logis était si réservé, si honnête! el que Josette était si heureuse, si tendre, et de plus en plus si affable et si obéissante pour moi ! Mais quand est-ce donc que le régiment partira? di* sais-je au bon Dieu.
Il ne partait toujours paç. Le monde n'entendait pas malice aux visites fréquentes du maréchal-des-logis chez nous, parceque, quoique pauvres, nous avions une bonne réputation dans l'endroit, et puis, vous ne le diriez pas, Monsieur, on croyait dans le quartier que c'était à moi que le marécbal-des-lo5;is faisait la cour. On disait : « La cadette est trop jeune, c'est une enfant, ça ne pense à rien ; c'est Geneviève qui est en âge, et c'est une fille avenante sans être belle, tout de même. Eh bien ! tant mieux, elle aura un gentil mari, ma foi ! »
Voilà ce qui donnait lieu à cette méprise; les amoureux, c'est si fin, Toyez-vous ! Le maréchal-des-logis ne parlait jamais qu'à moi dans la rue ; il ne parlait jamais que de moi aux voisines et aux camarades ; quand ii frappait à la vitre, il n'appelait jamais que Mam'selle Geneviève; quand il venait nous chercher, les jours de congé, pour nous mener ici ou là, il ne donnait jamais le bras qu'à moi; il était plein d'égards, d'attentions et de respect pour moi, comme s'il avait voulu me flatter et me prendre par l'amour- propre. Je me doutais bien pour quoi : pour que je fusse mieux disposée en sa faveur et plus indulgente pour ses visites; ça. ne me trompai? pas; mais j'étais bien bonne. Monsieur; il n'y avait pas de mal, ça me faisait de la peine d'en faire à ces jeunesses; je laissais aller. Je pensais toujours: « Un bon coup de trompette, un soir ou un malin, ça me délivrera de ces politesses ! » Mais les voisines prenaient ça pour tout de bon.