C EST L ENFANCE DE FRANÇOIS DE MONTERBIER
Le lendemain, à la première heure, maître Guillaume ouvrit la porte qui donnait sur le jardin. L'aube bien crevée annonçait beau temps. Cela se voyait, cela se humait, cela se disait tout haut à cri d'oiseau. Le jour revêtirait manteau bleu, lessivé, rincé, flambant sans pli, ni gris, ni blanc, et maître Guillaume, sur le seuil, promenait haut et bas son regard, qui s'accrocha aux branches fleuries des cognassiers, se baigna en rosée parmi les cultures, pardelà les haies vives et les murs bas à crêtes herbues, et tomba sur son jardin, rasant la terre. Les limaces avaient bavé partout, dans les choux, les navets et les fèves, et maître Guillaume rentra prendre sel et seau pour les noyer. Puis à l'œuvre, tandis qu'il se baissait et se haussait, les ramassait et jetait, ou faisait pause, il se disait :
— Le petit dort là-haut. Pourquoi n'y dormirait-il pas cette nuit ? la nuit prochaine ? et toutes les nuits ? La mère viendrait le voir tous les jours. On la logerait près d'ici : c'est une bonne femme, qui ne boude pas à la besogne. Ne voulait-elle pas demander à maître Jean Ravy des pierres à tailler ! Je lui trouverai à laver, à peigner la laine, à filer. Le petit sera là. On le laissera les pieds libres deux ans, ou troiâ, et, le temps venu, on l'asseoira. S'il regimbe au Donat, hé quoi! il prendra un métier. Mais non, il est fait pour l'étude ! éveillé, parleur et maigre. Bon, le dernier : il restera
18 LA PASSION DE aiAITRE FRANÇOIS VILLON
maigre, comme le père-grand. Tous les Monterbier sortent du même moule. Les chicherfaces sont, dit-on, moins ouverts que les gens de graisse ? pour le caractère ; mais pour Tesprit, les gens de graisse sont plus fermés que les chiche-faces ! J'aime ce petit. Je le garde. Mais la mère voudra-t-elle?... Il me faudra repiquer ces navets.
Le premier jour, François fut honteux. Il ne sonna mot. Il demeura des heures, ratapiné dans les buissons. Si maître Guillaume, qui, ce jour-là, ne donnait point leçon à l'Université, l'appelait, il faisait oreille sourde, puis basse en le joignant, à pas plombés, par le plus long, doigt en bouche ou d'une main rabattant lés branches qui se redressaient derrière lui. Quand sa mère vint souper, il se jeta à son cou, couvrit son visage de baisers et se blottit contre elle, en bornoyant vers maître Guillaume. Elle dut, l'ayant couché, rester là, et il fut lent à s'endormir.
Le deuxième jour, il clampina et caneta dans les allées et s'accroupit pour voir besogner les fourmis. Il palpa les feuilles, fit le tour des arbres, cherchant des yeux les nids, et le soir, se planta, mains au dos, devant Marthe, qui repiquait les navets. Si on lui parlait, il répondait à mots couverts. Mais quand sa mère rentra, il dégoisa ce qu'il avait vu dans la journée et se colla aux genoux de maître Guillaume, qui savait une histoire.
Le troisième jour, il courut après les papillons, marcha dans les choux, cassa l'arrosoir, déchira ses chausses, cueillit une branche de pommier, tomba du banc, se noya en pleurs, rit aux éclats, parla seul, demanda ce qu'il savait bien, et battit Marthe qui le giffla. Quand ce vint à souper, il s'endormit à table, le nez dans la porée.
Dès lors, sans plus se soucier de personne, ni de chose, il mangea à sa faim, but à sa soif, dormit son saoul, dit le mot pour rire, et vaqua à ses affaires, ce sont jeux, soit chez lui, c'est dans sa chambre, soit dans le monde, c'est le jardin.
En août, il fut cruellement piqué des abeilles, comme il caracolait, jambe de-ci, jambe de-là, en sentier défendu, sur un cheval do bataille, très long, très droit, très ferme, et coupé de frais, avec une touffe de feuilles au bas bout, en manière de queue.
L'hiver fut rude et blanc, et François demeura beaucoup dans la basse chambre, qui était spacieuse et ajourée, grâce aux petites fenêtres de la ruelle, à la grande de la rue. Il regardait Marthe allumer le feu, cuire ou coudre, se cachait derrière un bahut ou le buffet pour lui faire peur, ou la suivait à pas de loup dans la reculée où elle couchait, sous l'escalier, ce qui la mettait en rage. Et souvent il jouait aux billettes avec Régnier, un grand de neuf ans, venu au cloître dans le même temps que lui.
— Maître Guillaume... lui dit un jour François.
— Ton oncle ?
— Il n'est pas mon oncle, maître Guillaume!
— Qu'est-il donc ? repartit l'autre en ramenant en un tournemain huit billes qu'il avait gagnées, car il gagnait toujours. Qu'est-il donc, s'il n'est pas ton oncle ? maître Etienne de Montigny n'est-il pas mon oncle? .
Et comme François écarquillait sur lui les yeux : — Sept billes et trois font huit : maître Guillaume est ton oncle.
Cequi lui fît gain, non de huit billes, mais de dix-huit.
Cependant' maître Guillaume était devenu l'oncle Guillaume, et François n'avait vu que cela.
Les sofrs, après souper, on restait dans la basse chambre, au coin du feu. Marthe et la mère, quenouille en main, faisaient courir le fuseau; l'oncle lisait à la lueur d'une chandelle; le chat, assis près du landier, surveillait le feu d'œil clignant, et François se tenait près de sa mère pour avoir une chanson, ou de l'oncle Guillaume pour avoir un conte. Et souvent il chantait ou narrait lui-même, mais il eût voulu faire comme l'oncle. « Vous savez, quand vous dites: — Qui pendra la sonnette au chat? et encore : Qui pendra la sonnette au chat ? c'est si joli ! »
— Ah! s'écria niaître Guillaume, qui s'énamourait de son gentil esprit toujours en quête, ce n'est pas moi qui dis ainsi, je l'ai appris d'autres ; quand tu seras plus grand, tu pourras comme moi l'apprendre.
Pâques fleuries. Et les beaux jours parurent avec le nouvel an, qui, en joie de la résurrection, tendit ses tapis d'herbes et de fleurs.
François eut licence de sortir du jardin pour jouer dans la cour avec les enfants du voisinage. Il y avait là Perrenet de la Barre, Martin Bellefaye, Philippe Brunel, Jean Perdrier, François Perdrier, Jean Raguier, Jacques Raguier, et le grand Colin, Colin de Cayeux, dont le père était serrurier, rue des Porées. Colin était adroit à faire les écus et les targes avec de l'osier et du parchemin, les buccins avec du sureau, et si fort qu'il eût pu, disait Régnier, abattre d'un coup de poing n'importe quel gars de son âge et d'un jet de pierre homme ou bête, quelle qu'elle fût. Jean et Jacques Raguyer venaient de loin en loin, avec de pleins paniers de tartelettes et du vin de cerises ou de grenades pour tout le monde ; ils n'aimaient pas à courir, et si l'on guerroyait, tournoyait ou luttait, ils se tenaient à l'écart, à l'ombre de l'église, ou au fond de la cour,
yers la prison ; mais ils défilaient avec les vainqueurs, portaient bannière ou gonfanon et chantaient les cantiques. S'ils ne venaient point, on faisait la collation chez Régnier, dont Toncle habitait la maison du coin, vers le puits, à l'enseigne de l'Image Saint-Etienne.
Et l'on avait de la place, pour jouer ! La cour, la rue du Cloître en sa longueur, des Mathurins aux Charniers, et la ruelle qui longeait l'église jusqu'à la rue Saint- Jacques. Il était défendu de sortir des deux grilles ; mais les grands ne se gênaient point.
Puis on obtint d'aller au dehors, dans d'autres cours, proches des logis d'autres enfants. Puis dans la ville, parles rues, les ruettes, sur les ponts, les berges. Ah ! la joie de vaguer, rompues les lisières, dans la bonne enfance, à l'aventure, quand le nouveau partout flambe, odore et bruit et se savoure en volupté, à fleur de peau, mais à tous pores ! On se rendait en bande à Notre- Dame jouer dans les tours, pu aux Charniers des Innocents courir sous les voûtes, avec les tourelles et les piliers pour se cacher. On faisait enrager Temmurée, mais il fallait avoir l'œil aux passants, surtout aux moines qui avaient tôt fait de vous pincer les oreilles. On se rabattait sur les commères, qui se chaufl'aient l'hiver à feu de chènevottes, au Marché-au-Fil, le long du Charnier vers les Halles, ou bien on allait rue Saint-Denis, devant la fenêtre de ce drapier qui suspendait des serpillières pour qu'on ne vît pas ses draps. On les tirait et faisait choir, on se sauvait à toutes jambes en tous sens, et de loin, prêts à Tenvol, on épiait. Le drapier sortait, l'aune levée. Il était gros et court, et si rond qu'on n'eût pu connaître sa longueur de sa rondeur, sans sa tête rouge. Il boulait dix pas, s'arrêtait, brandissait l'aune, criait et jurait. Et Ton riait !
Si ron avait assez de billon, on prenait le bac sur la rive gauche pour aller, dans l'île Notre-Dame, voir les bourgeois s'exercer à la lutte, tirer de l'arbalète dans les berceaux, ou jouer à la paume sur le pré ; on pouvait ramasser les balles, on restait dans un camp, on était du jeu. Et la partie finie ^ on s'asseyait sur la rive, près des femmes qui détordaient et herbaient le linge, à voir passer les trains de bois et les nefs chargées de vins, et, un jour, ce furent les Anglais, qui venaient de Montereau, et le rivage était plein de peuple qui les huait, levant les poings et jetant des pierres.
Cependant beaucoup de compagnons, avec le temps s'évincèrent, retenus en pédagogie ou même àrUniversité. Lors François, le plus souvent, vagua seul. Il se fût promené dans Paris les yeux bandés, car il connaissait les rues à leur senteur, où l'on écorchait, où l'on vendait le poisson, les légumes, et comment fleurent peau qu'on corroie et peau qu'on tanne, la toile, le drap, le linge, bois en bûches et bois qu'on scie et bois qu'on œuvre.
Il se posait devant les ouvroirs, regardant chez l'orfèvre trier les pierres, les bleues, les vertes, les roses, battre les lames d'or sur les enclumes près des fourneaux, manier et ciseler les fermaux ethanaps. Ou bien il errait au Palais, dans la grande salle où, parmi les fripiers et merciers, les potiers d'étain tenaient fenêtres et vendaient de ces rossignols chantant en hiver, comme Jean Raguyer en avait un; il fallait une coupe d'eau et souffler dans un tube. Il eut des amis. Le barbier de la rue Saint-Jacques l'attendait le lundi matin pour pendre ses rideaux blancs, et l'enlumineur de la rue de Sorbonne lui montrait les lettres, les notes et à faire l'encre ; parfois il l'envoyait en ville chercher les enfants les plus sales qu'il pût trouver
pour leur tirer des oreilles la cire, dont il faisait son jaune.
Et François rapportait les nouvelles. Il sut le premier, lors de Tépidémie, que les cloches ne sonneraient point, tant il y avait de morts, et Tan suivant qu'on avait pris le loup Courtaut et qu'on le promènerait parmi les rues dans une brouette.
Et Marthe se récriait, telle, heure gaie : « Où cet enfant va-t-il prendre cela ?» telle heure courroucée : « Cet enfant croit tout savoir !
— Mais, voyons, Marthe, j'en suis sûr, vous dis-je ! Vous pouvez m'en croire ! Je le tiens de Tassin, l'écrivain de Saint-Jacques ! C'est toujours plein de gens chez lui, qui le requièrent d'écrire ou lui demandent s'ils hériteront, et ce qu'il y a à faire, et il n'est pas gêné pour leur répondre I Et si vous ne me croyez point, Marthe, c'est affaire, à vous.
— Tu mens !
— Oh! mais, Marthe! puisque je vous dis...
11 venait de lui conter comme un vieux, habitant l'une de ces masures ordes et puantes avoisinant le Châtelet, avait dans sa basse chambre creusé un trou, et par le trou galerie, à fin d'arriver jusque sous les étaux, dans les prisons, pour délivrer son fils. Et maître Guillaume survint au plus vif du débat, et dit que la chose était vraie : — Ah ! voyez-vous, Marthe ?
Un jour François rentra comme un fou ; il avait le visage en feu et le corps tremblant.
— Qu'as-tu ? lui demanda maître Guillaume. Et François se serrait contre lui, s'agrippait à sa robe, pleurait à chaudes larmes, disant: « Je ne le ferai plus ! Je ne le ferai plus !»
— Mon enfant! mon enfant! mais qu'y a-t-il, parle ! on te pardonnera, on verra...
Par lambeaux, à mots rompus par les hoquets, la vérité, sortit. Il avait suivi un convoi de condamné jusqu'au gibet de Montfaucon ; il avait vu pendre.
L'oncle Guillaume le prit dans ses bras, le baisa, murmurant : « Mon pauvre enfant ! mon pauvre enfant ! » et remporta dans sa chambre. Il le coucha, le couvrit, essuya ses larmes et ferma les contrevents. François s*endormit. Quand il se réveilla, il faisait noir. Il ne comprenait plus où il était ; puis il se rappela tout, la grande maison à deux étages, sans toit, et ses fenêtres, et Téchelle, les deux hommes montant, et comme l'un se jeta sur l'autre... Quelque chose remua dans la chambre, il se dressa, crispé d*effroi, et appela, de voix altérée: — Mon oncle... — Ah! ah! (c'était Marthe), le messire qui va voir pendre les gens! il en fera son profit ! voilà ce qui advient quand on ne fait que fou, et que mal! peut-être bien que tu iras un jour...
Et François avait peur de Marthe, et se tenait coi, lorsque maître Guillaume appela la servante ; il y eut en bas une discussion violente, et François tendait l'oreille ; jamais il n'avait entendu maître Guillaume crier de la sorte. Marthe pleura. Il y eut des pas dans l'escalier, et François fléchit sur les genoux, rentra les jambes sous la courte-pointe, fit la dormeveille. L'oncle Guillaume tenait un flambeau, dont il abattait le jour de la main. Il le posa près de la porte, se pencha sur le lit, baisa François au front et le signa.
Le lendemain, ils gardèrent la maison et s'amusèrent à compter au jardin les mottes des taupes ; elles ravageaient tout cette année-là.
Le soir, ils s'assirent sur le pas de la porte, dans la rue, et regardèrent les étoiles, au-dessus de l'église. Et il en fut de même toute la semaine. François ne
pensa plus à tout cela. Toutefois, rencontrant dans le cloître Colin de Cayeux, qui était entré à TUniversité, il ne put se tenir de lui dire, d'un ton grave : . — J'ai vu pendre un larron à Montfaucon.
— Après ? fit Colin.
D'un mois, il ne put sortir dans les rues. Il maugréait : — Je m'ennuie ! — Va voir la maison qu'on répare, dit maître Guillaume.
Maître Guillaume possédait, au-dessus de Tlmage Saint-Etienne, une petite maison ruineuse, chétive, mal assise, qu'il appelait la maison de la pluie et du vent. Ils entraient par une crevasse du toit, seuls ou de compagnie; lui s'écoulait sans séjourner par cent fissures, muet ou sifflant ; elle restait à pleurer sur les murs, tout le temps, par tous les temps, si bien que le parement de bois de la façade, vermoulu, maintenait à peine les moellons; et, comme on ne faisait plus de feu depuis des années, la cheminée, devenue inutile, s'était affalée, déposant ses briques en deux tas. Maître Guillaume n'avait pas assez d'argent pour remettre à neuf cette maison; mais, sur les plaintes des voisins, il s'était décidé à la rappareiller, de crainte d'un accident. François passa dès lors les journées avec les ouvriers, faisant mine de les servir et chantant leurs chansons.
Un soir que maître Guillaume venait voir où en était la besogne, et la qualité des ais fournis, il avisa sur une planche une inscription en lettres moulées :
François Villon Et plus haut :
François Villon
Et sur d'autres, et sur les murs, ces noms accolés, nouveauté pour lui, s'étalaient :
François Villon François Villon François Villon
François, sur les talons de maître Guillaume, demeurait coi, rouge de plaisir.
— C'est toi qui as écrit cela ?
Le lendemain, un huchier apportait à la Porte-Rouge et montait dans la chambre de François, qui donnait sur le jardin, une table et un banc qui furent placés devant la fenêtre. L'heure était venue de l'asseoir.
Il lui fallut tracer des barres, des croix, des ronds, et retenir des'phrases :
Sire, bonjour vous soit donné.
Dame, comment vous est-il?
Sire, il m'est bien que bien m'ayez.
Dame, où avez été si longuement?
Enfin savoir grammaire, et les étrangetés du langage. 11 fut mis chez le chantre de l'église, qui tenait pédagogie.
Il connut le Donat et la syntaxe, la prosodie, le vieux langage, un peu de latin, de logique, de rhétorique, et un secret, qui lui pesa.
Il se rendit souvent, en ses sorties, une angoisse au cœur, vers Notre-Dame à Glatigny ou rue Beaubourg, et dans le cloître Saint-Merry, afin de surprendre aux fenêtres, sur le pas des portes ou dans la rue, les fillettes montrant tétins, lançant œillades, huchant des lèvres « st ! st ! », à tous, fors aux moucherons.
LA PASKION DE JMAITHE FRANÇOIS VILLON 27
ïl passait et repassait devant elles, ou se plantait au milieu de la ruelle. Une rappellerait, lui sourirait, M parlerait; il irait et saurait lout.
Un jour, une vieille, montrant des dents dérivées, hoqueta de son côté, en hochant tête : il prit peur et s'enfuit.
Une autre fois, une jeune, fraisée, rieuse, les cheveux à Tair, le moqua d'un geste : il eut honte et s'en fut.
Enfin, roncle Guillaume lui ayant donné pour sa fête une boursette à reliques, il se décida à l'aller offrir à une grosse femme qu'il avait souvent remarquée pour' son ton engageant, surtout l'hiver, quand elle disait aux gens : « Il y a bon feu chez moi. » Elle rit aux larmes et courut conter la nouvelle aux voisines.
Il eut treize ans et entra à l'Université.