CEST DES SEPT PÉCHÉS VÉNIELS DE MAITRE FRANÇOIS VILLON
François Villon, licencié, préparait sa maîtrise. Il était allongé sur son lit. Et, contre ses reins, et sur le plancher, à portée de la main ballante, se recoquillaient des parchemins. La main se haussa, le bras s'arrondit, un bâillement s'étouffa, et tout le corps, longuement^ s'étira. Un soupir. Et voici François sur son séant, des deux mains se frottant les cheveux. Des index pressant paupières. Et debout, se détendant.
Il s'approcha de la croisée. Le ciel était clos, l'air lourd, et tiède à écœurer. De derrière les nuages, le soleil versait des feux sans joie, en lueur blafarde. Marthe cousait dans le jardin, et maître Guillaume... Maître Guillaume regarde de ce côté. Que dit- il? Ah! si j'ai bien travaillé?
— Oui, oui.
Ce oui, oui, autant valait dire : non. Bien travailler! Si je sortais ? Trop chaud dehors, trop froid en bourse : pas un patard. Au fait, il est tard, et les petits vont venir. Donner leçon ! il ne manquait que cela ! D'un geste las, il ramassa les parchemins et les jeta sur le lutrin, pêle-mêle. Des pas sur l'escalier.
— Bonjour, Girard Gossouyn; bonjour, Jean Marceau ; bonjour. Colin Laurens ; il n'y a plus personne ? Avez-vous bien travaillé? Vous ne dites rien, vous baissez le nez, c'est non, c'est*mal, et de plus, que je
VOUS le glisse à Toreille, mes enfants, c'est comme moi. Tout va bien, tout va bien, laissez faire le temps : c'est lui qui besogne. Vous serez bacheliers, vous serez licenciés, et préparerez votre maîtrise, comme moi. Çà, seyezvous, et au Donat ! non, c'est le jour de Dyonisius Cato ? Ah ! soit. Respice divitias sivis animo esse beatus. Allons, allons, Girard, Quasqui,,. allons!
La leçon fut d'une heure. On soupa, et François ramena les enfants chez leur ménager.
Ensuite il vagua, à corps perdu. Une averse le surprit devant la Pomme de Pin. Il entra. Un clignement d'yeux de Robin Turgis l'adressa au fond de la taverne, dans le reculet. Colin de Cayeux, Régnier de Montigny et deux inconnus jouaient aux dés. Perrenet de la Barre, accoudé, suivait le jeu.
— Je fais le tout! annonçait Montigny.
— Je tope! cria Colin.
— Et moi! dit un des étrangers.
— Vous avez les dés.
— Treize!
— Huit !
— Sept!
— Six!
— Huit, c'est à moi.
Et Colin ramassa : ce n'était que billon.
— Mets le verrou, François ! s'écria Régnier, que nous ne soyons plus dérangés. Je perds par ta faute.
— Il n'y a rien à boire ?
— Demande à Robin deux brocs, et de la chandelle.
— Je vais les prendre.
De retour, il se versa à boire et s'alla seoir dans le fond. Il buvait à petites gorgées, se levait pour rem* plir sa tasse. Les joueurs ne touchaient pas aux brocs : leur regards étaient braqués sur le tablier, suivaient la
main qui hochait, relevaient les points. Les inconnus tournaient le dos, qu'ils avaient large. Nul mot ne sonnait, hors les annonces : quatre, j*ai neuf, sept, onze, hasard, chance ! Hé ! ce Perrenet de la Barre ! sobre en tavernes, il demeurait affalé tout le jour, attendant la venue des dés. En les voyant, son œil mort-né s'allumait, non de plaisir, car il ne visait que le gain modique et sûr, mais d'un effort de volonté. — Joues-tu? — Non, disait-il. Mais il s'approchait et regardait les dés trotter sur la table : s'il croyait voir qu'ils fussent plombés ou de mauvaise carre, il étudiait leur point fort, comme ils roulaient et chaviraient, et le coup de main du lanceur. Et quand il se sentait sûr de lui, il entrait dans le jeu, s'exerçait à petites mises, raflait un bon coup, et dès lors ne pensait qu'à se retirer sans lâcher prise. Depuis six semaines, il s'attachait à Régnier de Montigny, et s'en trouvait bien.
Il y eut une pause.
— Que faisons-nous? demanda Colin.
— Rien, dit un des étrangers.
— Rien ! je perds gros !
— Tu perds gros, Régnier? combien de gros?
— Vingt à trente deniers.
— Oui, peut-être. Et encore !
— Puisque je vous le dis !
— Hé ! François !
r- Perrenet?
— Si tu veux jouer, tu sais. Tiens, prends cela. Tu me devras onzaine.
C'était une façon de lui rappeler une dette ancienne. Et le jeu, dont François fut, mais non Perrenet, reprit. Il s'anima : les saints se mirent de m partie, et les étrangers jurant le ventre et la tête de Dieu, François les reconnut pour des hommes darmes,
des sergents peut-être ; il n'avaient pas d'insignes.
— Huit!
— Saint-Christofle, d'où le sors-tu?
— A toi, François.
— Je ne joue plus.
— A toi, Régnier.
— Chance!
— Tête-Dieu !
— Chez Jaquot de la Mer ! cria Perrenet de la Barre à François, qui se retirait, ayant tout perdu.
Il ne pleuvait plus. Mais le sol était détrempé, et l'eau des gouttières, pissant dru, dévalait à bouillons dans le ruisseau. Chez Jaquot de la Mer, autant là qu'ailleurs.
François traversa le quartier Beaubourg. — St ! St ! Rue Michel-le-Comte, il s'arrêta devant l'huis de la grosse Margot.
Jaquot de la Mer était seul, dans la chambre basse, se traînant parmi les tables, rangeant les bouteilles d'étain et les pintes. C'était un gros homme, avec de grands yeux vides, en boule, affleurant une peau noire, lisse, tendue comme du drap à la poulie.
— Ah! ah! tu tombes bien, petit! Si c'est pour causer. Sinon, tout, mon monde est occupé : c'est la grapde chevauchée ; nous avons l'orfèvre du Boys et sa compagnie. Tu t'en moques? Allons, tant mieux! Assieds-toi là, que prends-tu? Tiens, j'offre, je vas au cellier et je remonte.
De verre en verre, de dit en redite, le vin coulant et l'heure passant, Jaquot de la Mer en vint à conter son bonheur :
— Le croirais-tu, Villon ? s'écria-t-il en mouchant la chandelle. Je ne me sens bien qu'en ce logis! D'autres, en d'autres retraites, cherchent la voie du
Paradis. Ah ! ah ! ah ! Si je ris, c'est que je pense à ma bonne tante qui recousait les pucelages, mon porte-joie d'enfance. Un jour, il m'en souvient, elle me dit : « Paradis, mon enfant, c'est bâfrer à sa faim et laper à sa soif. Enfer, c'est dormir sur la paille et ronger dures croûtes. Fuis enfer. Fais le mal (bien sûr il faut vivre), mais le mal permis, pas d'autre, entends-tu, il en cuirait à ton cul et, pis, à ton col. » Cela dit, elle râla trois fois et cracha son âme. Hélas ! je ne l'ai pas écoutée ! J'ai hanté les foires et marchés. On est jeune, on ne sait pas, on s'accointe de mauvaise gens. Bref, qu'y gagnai-je? d'y laisser mon oreille. Dieu m'aimait de loin. Aujourd'hui je suis mon Dieu, l'hôtel de la grosse Margot est mon Paradis, et les angelots que je retiens en mon escarcelle me baillent tout ce dont j'ai besoin, pitance et bon vin. Je chôme six jours et me délasse le septième, je ferre les oies, je mène les poules pisser, je ventouse les bœufs, je mets le frein aux vaches, je vas, je viens, au logis, au jardin, je dis la gueulée, je me rigole sans cause, je musarde, les bras au dos. Je suis seigneur en ma seigneurie. En lieu d'autours, d'éperviers et de sacres, je tiens en cage des fillettes : Ouvre ton huys^ Guillemette, cela prend les dupes et les pigeons, et cela revient au poing. Ah ! ah ! le boulanger enfourne, le jardinier semence, le bedeau carillonne, les gens de loisir jouent à bague ou quintaine. Oii cela ? dans les quatre chambres bien nattées de Jaquot de la Mer. Pourquoi? pour le farcissement de la panse à Jaquot de la Mer. Et Jaquot de la Mer tend le poignet et empaume. Ainsi va le monde. Fautil que le boulanger enfourne et que le bedeau carillonne, pour qu'un autre Jaquot de la Mer, qui ne serait pas Jaquot de la Mer, m'entends-tu bien, en fasse son profit ? La merdé ! Et puis, vois-tu, Villon, il n'y a pas
de métier sans vice. Et que les hommes maîtrisent ou valètent, chôment ou besognent, mangent ou Sentent, je ne les estime pas plus que puces. Troupt ! Souffle ! c'est le guet !
Ils entendirent un bruit de voix, et qu'on heurtait. Des injures, une poussée contre les contrevents, une batterie.
— C'est la voix de Régnier de Montigny ! s'écria François.
— Ah 1 tu as trouvé ça ! mais chut ! Veux-tu bien rester là ? Je. n'ai plus le droit d'ouvrir. Il est tard.
Mais François était à la porte d'entrée et cherchait à tâtons les verrous. Cependant il entendit le pas de gens qui fuyaient ; d'autres étaient venus, et Ton parlait sur le ton d'amitié. Il revint auprès de Jaquot :
— Rallume !
— C'est ça. C'est toi qui payeras l'amende, peutêtre?
— On frappe !
— Chut ! Je ne suis pas sourd.
— C'est Montigny I
— Montigny ? Montigny !. il heurte : Ta ta ta ta ta, ta ; ta ta ta ta ta, ta.
— Hé bien?
— Tiens, c'est lui tout de même, je vas ouvrir, mais ne rallume pas...
— Que le diable t'emporte, et ton hôtel. On y voit comme dans un four. Je me suis fait une bigne au front. Bon, qui est là ?
— C'est moi, François.
— Ah ! c'est vrai ! tu étais là aussi ! Mais fais donc de la lumière, Jaquot. Le feu Saint-Antoine t'arde, n'as-tu pas de chandelle?
— Si, si.
4t LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON
— Alors, qu'est-ce que tu attends?
— J'y vas, j'y vas.
— Régnier ! dit Villon.
— François ! dit Montigny.
— Qu'y a-t-il donc ?
— Il y a, il y a que je ne trouve pas de chaise, qu'en voici une, que je m'assieds, que Jaquot de la Mer est une lâche béte, et toi une autre. Vous ne m'entendiez donc pas heurter, tout à l'heure ?
— On causait : j'ai cru reconnaître ta voix. Jaquot de la Mer...
— Voici de la lumière, s'écria Jaquot de la Mer en rentrant. Alors, c'était donc toi, Régnier? Pourquoi vous mangiez-vous dans la rue ? Qui était-ce ? Contenous ça.
— Vous êtes de jolis compagnons, tous deux.
— Il n'y a pas de notre faute. Pas vrai, petit ? Estce qu'on savait que c'était toi ! Alors, qu'est-ce qu'il y a eu?
— Je sortais de la Pomme de Pin, avec Perrenet. On avait joué. Deux sergents, dont je connais l'un, Thibaut Sarré, avaient tout perdu. Ils nous ont suivis. Perrenet m'a quitté rue Beaubourg, pour un instant, et j'ai continué mon chemin. Tandis que je heurtais, et que vous faisiez les morts, les sergents se sont jetés sur moi. Thibaut Sarré me voulait frapper de sa dague, je la lui ai enlevée et lui en ai baillé un coup sur la tête; il aura coulé sur le chaperon. Par bonheur, Rosay et Taillelamine, qui n'ont pas froid aux yeux comme vous, passaient par là. Us sont accourus au bruit et m'ont délivré. Et voilà. Sans eux, et grâce à vous, je serais sur les carreaux, Jaquot, à tourner de l'œil...
— Attends. Chut ! on descend, je suis à vous. On y va ! on y va ! (Cest bien le compte, maître du Boys.
Ah! non ! j'oubliais ralicante. L'alicante en plus. C'est cela. Non, non, maître du Boys, ce n'était rien : quelque ivrogne, la rue est si paisible ! Là. C'est défermé. On vous verra la semaine prochaine ? la bonne nuit, Messeigneurs, la bonne nuit ! Qui est là? C'est toi, Perrenet. Passe vite !) Et maintenant, les enfants, heurte qui veut, visage de bois ; à chaque jour suffit sa tâche. Ce n'est pas tout ça. Faut-il faire descendre les petites ? si vous restez! sinon, on prend un broc et on s'en va coucher.
— Oh I moi, je reste.
— Et moi. Si tu veux de l'argent, François, j'en ai.
— Merci, Perrenet, répliqua François, mais il dit à l'oreille de Régnier :
— Si tu pouvais...
— Mais oui, mais oui... Je te donnerai cela demain matin, cela t'est égal?
— Alors, c'est entendu, vous couchez? Margot, Ysabeau, Colette, vous pouvez descendre, on vous épouse ! Qu'est-ce qu'on boit ? Oh non ! vous êtes fou ! à cette heure-ci ? Voulez- vous de l'alicante ? J'en ai percé un fût. Ça va ? Je reviens.
Les fillettes dévalaient les degrés. Colette, une brune aux lèvres de sang, aux dents serrées et menues, maigre comme une chatte, se disait fausse maigre, mais portait surcot haut. Elle alla droit à Perrenet, qui, le dos au mur, allongeait la jambe sur le banc. Ysabeau, svelte, à longue échine, se mouvait lentement, tenant port de reine, la taille enserrée en ceinture ; elle s'assit à côté de Régnier. Quant à Margot, tétonnière aux seins tendus, au museau drôle, à l'œil vif, elle jeta un petit cri de joie en voyant François, se mit sur ses genoux, et Tenlaçant :
— C*est gentil, d'être venu! Houm, c'est mon petit
homme 1 I.e vilain rat ! est-il noir ? mets la main là, sur mon tétin^ pourvoir. Hi, lii» comment cela se fait, que tu sois noir comme cela? Tu as Tair triste, mon balai de four? Tu ne m'aimes pas? Qu'ast-ce que tu as.? je t'ennuie ? c est pas vrai, lié, que je t'ennuie ?
Le fait est que François eût donné gros pour être ailleurs, fût-ce en sa chambre, à préparer sa maîtrise. A tête vide cœur pesant. Qu'était-il venu faire là? et depuis des jours, des semaines, des mois, il faitardait et fainéantait sans plaisir : vicns-tu ici? viens-tu là? il venait, il allait. Cela coûtait. Ki ce peu qu'il devait, à Tun, à Tautre, somme pour lui, cela le tenaillait, maintenant, totit à coup, plus qu'à lordinaire, la raison? 11 regarda Margot, C'était une belle fille. Oublier! ne penser à rien jusqu'au lendemain! il la baisa sur la nuque, Marj^^ot se pelotonna contre lui, et lui rendit, distraite, ce baiser ; elle songeait à autre chose et considéraitj les yeux vagues et la bouche mi-ouverte, Jaquot de la Mer qui versait l'alicante.
Le vin bu, on monta- Quand François pénétra dans la chambre de Margot, un chiennet à poil long, tout blanc, se jeta dans ses jambes, la tête basse, frétillant de grande aise.
— Il t'aime bien, tu vois? il n'est pas ainsi avec tout le monde!
— Oui, Malice, oui, oui, oui, Malice. Il a grandi, sais-tu bien, Margot?
— Grandi ï jamais I ce n'est pas possible. Regarde son pot, lu, sous la table : il n'a jamais bu que dans celui-ci, ainsi je suis sûre..,
— Bon, tu crois à cela?
— Si j y crois ? Mon petit, ça ne trompe pas. C'est la mère à Colette qui nous Ta dit; tu penses si elle s'y connaît : son homme tond les chiens.
— Bon, un chat maintenant?
— Il est beau, hein? Je Tai depuis hier.
— Si tu crois qu'il restera ici, avec Malice. Tieni^, vois-moi cela. Malice ! Malice ! ici, Malice !
— Oh ! il voudrait s'en aller qu'il ne le pourrait pas De la chambre, peut-être bien, mais pas de Thôtel : lu penses ! je lui ai fait faire le tour de la crémaillèreau moins dix fois ce matin, et je lui ai frotté les pattes contre le mur de la cheminée, et il les a léchées. Ainsi !
— Et le corbeau? parle-t-il enfin?
— S'il parle! tu ne viens jamais le jour. C'est vrai que ce n'est pas commode. Oh! mais, écoute donc, qu<i je te dise! Viens un peu. (Parce qu'on entend tout, à côté...) Ce qu'il nous a fait rire, hier soir, Colas ! Figuretoi, Jaquot dé la Mer a trouvé sa cachette. Dans le grenier. Il y avait des épingles, une monnaie neuve, et une bague à Ysabeau, que maître Du Boys, l'orfèvre, qui est encore venu ce soir, lui avait donnée. Elle accusait Colette de la lui avoir prise ! penses-tu ! comme elle irait lui prendre sa bague! Oh! moi qui parle haut: ils sont là, Montigny et Ysabeau. Ch... Tais-toi... Ils causent de la bague... Bon, voilà Ysabeau qui pleure... Faut que je donne son eau à Colas, pour demain. Mets donc tes braies au brayoir, sous le lit !
Elle suspendit avec soin sa cotte et son surcot, défaisant, du dos de la main, les plis; puis elle versa d'un vaisseau l'eau dans le bassin, approcha la chandelle, et nue jusqu'aux reins, à croppetons, les cheveux épars, se lava la nuque, les bras, les seins, parlant toujours. François, étendu sur le lit, la regardait faire, sans entendre. Il était retombé en tristesse, et se retournant, le bras levé, tapant* des doigts sur le mur, il songea. La niaiserie de Margot l'agaçait, et les rires, flûte de Colette, gç^s de Perrenet, qui sonnaient derrière la
cloison. 11 jurait muet, en lui, et cela tonnait en sa tête, comme en un bedon. Ah oui! il eût préféré son lit, et se lever, rentrer à la Porte-Rouge. De la Porte-Rouge à cet hôtel, de la paix de là-bas à ce brouhaha de voix en dispute, de rires niais et d'eau flaquée sur une peau de fille, il y avait accolement, par lui, venu de là-bas ici, pour avoir rencontré cette brute de Perrenet. Tout le jour, auprès de maître Guillaume, il avait été le même qu'il était là, travaillé par le dégoût de ces âneries d'Université, les soucis d'argent, la langueur et les songes licencieux forgés à douleur. Le même, dans cette même pose. Puisqu'il était là, et que Margot était là naaintenant, oublier, oublier! Se feignant assoupi, jetant des oui, des non de voix éteinte, pour faire taire Margot, il se vira vers elle. Mais Margot s'entêtait à parler. Elle vint auprès de lui, et il l'attira dans ses bras. Elle se tut enfin, et comme à regret, s' allongeant, les bras repliés sous la nuque, renflant et arrondissant les seins, elle lui sourit, comme on sourit.
Le mur retentit des coups de poing de Perrenet, dont le rire roula en éclats, et Margot, riant aussi, s'écria : « Crois-tu qu'il est bête, hein ? »
Le lendemain, vers quatre heures, François se réveilla. Il se vêtit à la hâte et alla frapper à la porte dTsabeau. Elle poussa une plainte et, revenue à elle, sur un ton colère :
— Hé bien?
— Montigny est-il là ?
— Montigny? il est parti, Montigny!
— 11 n'a rien laissé pour moi?
— Bran!
François revint dans la chambre.
— Hé, Margot!
— Hé?
— Margot! hé! Margot!
— Ah !.,. ah! c'est toi... tu es déjà chaussé, mon loup?
— Dis donc, Margot, Montigny devait me laisser...
— Montigny? ah oui! Montigny devait te laisser...
— De l'argent.
— Il est parti? Montigny? Ça ne fait rien, ne t'inquiète pas. Je donnerai ce qu'il faut.
Elle se leva, et vacillant et chancelant, suivit François, pour bâcler la porte, après lui.
Le jour blanc aveuglait. A la marche, il se sentit gourd ; mais, piqué par l'air vif, il pressa le pas, en sifflotant. Les maisons closes inclinaient leur front Tune vers l'autre, comme chéant de lassitude, et leurs poutres vermoulues et leur bis torchis leur donnaient ce hâle des pauvres qui ne sont jamais à couvert. Hors du lacis aux fillettes^ la vie s'éveilla. Les ouvriers, laboureurs et gens de métiers, se rendaient à leur travail, seuls ou par groupes, le visage clair et reposé ; ils n'avaient pas comme lui aux pieds la boue durcie de la veille. Les coqs s'égosillaient, prenaient leur temps, se défiaient, haussaient cris ; une cloche tinta, et d'autres, proches et lointaines, lui répondirent.
Rue du Cloître, derrière les demeures, les jardins tapageaient. François tourna le coin et pénétra par la porte du pourpris : les arbres, les buissons, les haies, pépiaient et gringottaient avec des gestes furtifs, à fuite d'oiseaux. Et la Porte-Rouge, claire en lumière, semblait somnoler, drapée de linge. A l'entrer, Thuys jeta un cri bref, puis une longue plainte aiguë. François monta les degrés comme s'ils eussent été paniers d'œufs; mais la Porte-Rouge, décidément troublée dans son sommeil, geignait à chacun de ses pas. Une tousserie : Marthe. Le jour filtrait dans le haut, par la
claire-voie de la croisée, mais dans sa chambre, où les contrevents n'avaient pas été mis, il s'irruait, mangeant tout, le lit non défait, mais froissé de la veille, les carreaux, le lutrin avec les parchemins roulés, la table en désordre. Il ferma la fenêtre et se jeta sur son lit. C'est bien fini, cela ! Folier, rire, s'ébattre, franchement repaître au gain d'aventure, soit! mais paresser, prendre le pasdupremier sot qui passe, passer des nuits entre Margot et Perrenet, non, et non, et non, assez 1
Il s'endormit tout vêtu, à poings fermés et se réveilla tard. Il entendit remuer dans la basse chambre, et sonner les cueillers et les écuelles ; le fumet du brouet montait par la porte ouverte. Maître Guillaume était venu ? Non, il eût fermé. C'était Marthe. 11 se lava à grande eau, se changea et descendit. Maître Guillaume était à table; tantquedura le dîner, il parut mal à l'aise, parla peu, évita le regard de>François. Quand ils se levèrent, il s'appuya sur son épaule, disant : « Faisons un tour au jardin .»
Il lui parlerait ? François détourna le propos, et maître Guillaume en parut aise et causa gai. C'était cela : il avait voulu le chapitrer, avait vu qu'il était compris, et cela lui suffisait : « Je vais au cours, lui dit enfin François, et je reviendrai besogner. » A deux pas de Saint-Benoît, comme il venait de tourner la ruelle, il rencontra Colin de Cayeux :
— Ah ah! babouin ! tu fis encore des tiennes, hier? Cela n'a pas de sens ! Voyons ! tu vois que nous plumons des pigeons, Régnier et moi, tu empruntes, tu joues et tu perds. Ce n'est pas pour l'argent ! j'espère que tu ne vas pas le rendre à ce Perrenet, sot comme un tampon, mais qui l'est moins que toi ! il est là qui guigne, et qui gagne, à coup sûr, peu de chose, mais sa dépense du jour, et de la nuit. Et toi ! Mais il y a*
pis. Ah! tues gaillard, pour donner un coup de main aux copains ! Montigny m'a tout conté...
— Ah ! mais ! tu m'ennuies à la fin ! Est-ce que je savais, moi, que c'était Montigny! Quand j'ai reconnu sa voix, j'ai voulu sortir. Si on devait s'émouvoir quand on est à Beaubourg ou Glatigny, à la moindre batterie. Tu penses bien que je ne laisserais pas assommer...
Colin s'arrêta, et le regarda dans le blanc des yeux. Et son regard terne, issu de l'arcade profonde, sous le front bombé, barré, tavelé de roux, s'aviva d'amitié :
— Je te crois, dit-il, en reprenant son pas. Montigny est un fourbe. Mais François, veux-tu ? parlons à cœur ouvert.
— Si tu veux.
Colin, un moment, sembla creuser profond en son esprit, et soudain s'écria :
— Ah! François! François! si tu voulais! Si tu avais ce que j'ai, force et vouloir, si j'avais ce que tu as, ce gentil esprit, qui fait que les g.ens t'aiment et te rient, et tout en riant, t'écoutent ! A nous deux, nous ferions un homme, mais quel homme ! Tu comprends, moi, j'ai ce qu'il faut pour manier le fer; mais, pour manier les gens, ce n'est pas avec le muscle à deux têtes qu'on fait cela ! il en est besoin, bien sûr, mais il faut une troisième tête à ce muscle, celle-là, tiens, sur tes épaules ! Tu n'aurais plus qu'à te laisser vivre, tu pourrais faire le riche, puisque c'est ta fantaisie, au jeu, en repues, avec les fillettes. Tu ris ! Il n'y a pas de quoi ! Oh ! tu sais ! tu finiras bien par venir à moi, un jour ou l'autre, mais il sera trop tard. Ah ! à nous deux, bien unis, bien fermes, avec un groupe de gens n'ayant pas le froid aux yeux, mais la faim chevillée au corps, nous aurions le monde, là, à nos pieds. Voilà ! tu ne
crois pas ! tu ne veux pas ! Tiens, tu m'écœures. Tu es un enfant, le babouin, oui, le babouin. Tu vogues là dans la vie, le nez au vent, et des parchemins sous le bras. Tu en apprends peut-être plus que je ne fis à Técole, mais sur la vie, entends-tu ? autant qu'un bœuf apprend de grammaire, logique et autres foutaises en se léchant les fesses. Adieu.
Mais il revint :
— Tu es tout morne. Qu'est-ce que tu as? Es-tu amoureux ?
— De Margot, n'est-ce pas ?
— Ah! oui, Margot! parlons d'elle ! Une belle oie ! Et Ysabel ! et Colette ! et Guillemette ! Et toi, tu payes encore. Régnier^ me prêteras-tu bien.,. — Tout de suite^ François, tout de suite! 'Et puis^ si Je te donnais cela demain? Mais ces filles-là, babouin, on se sert d'elles, c'est pour gagner. Cela ne se chevauche pas sans éperons, c'est des juments à porter le bât. On dirait qu'il n'y a pas assez de jolies filles en liberté, dans Paris! Dans Paris ! j'en veux trouver en une heure de quoi occuper cent vies. Montigny, c'est autre chose ; je comprends qu'il aille là. Ah ! dis donc, Ysabeau lui a donné une bague, cette nuit. Il Ta fait estimer : les améthystes étaient de verre, sur feuilles vermeilles, un cadeau de l'orfèvre du Boys ! Alors que fait Montigny ? Il va chez du Boys, et, juste sa femme était là. 11 entre, il montre sa bague. « Mais c'est Celle que tu fis pour M^'® de Bruyères ! » s'écrie la femme. Et du Boys de se courroucer. « Les femmes se mêlent de ce qui ne les regarde pas ! » Et voilà du Boys et Montigny tête-à-tête : « Mon ami, lui dit Régnier, je ne viens pas pour cette bague, que j'aurais belle envie de montrer au gardejuré, mais si vous êtes gentil, je n'en ferai rien, et même vous lalaisserai-je en pur don. Donnez-moi seule-
LA PASStON DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 53
ment la valeur des pierres absentes, pour m'acheter un peu de gingembre sarrazinois. L'autre, comme il n'est pas une bête, a compris, et, comme il est une bête, lui a donné Targent. Mais ce n'est pas tout cela. Qu'as-tu ? Est-ce la pénurie? Je pourrais te guérir. J'ai quelque chose en vue. Je te donnerais quelques sols, en attendant mieux. Tu siffles? adieu !
Et le dos.
— Vile ! vite ! Holà ! hé ! holà ! tous ! venez ça ! au mont Saint-Hilaire ! faites-moi braire ces flûtes ! ah ! écoutez-les, les baveresses! il n'est bon hec que de flûtes! Faites sonner ces bedons! quel son! quelle mouture ! •ah ! mes doux amis ! la délectation ! Flûtes, bedons, grelots ! Flûtez, bedonnez, grelottez ! Les bourgeois mourront d'aise ? hé bien, mort aux bourgeois ! Etes-vous prêts ? Il faut partir. Jouez, jouez des flûtes, en cuir bouilli, en cuir non bouilli, en cuir à bouillir par justice, flûtes d'artifices et flûtes de nature ! Avancez, les bedons, les creux bedons en peau d'ànes qui résonnent, les pleins bedons en peau d'hommes qui ne raisonnent pas. S'il en est, toutefois, des bedons pleins ? Ah ! s'il en est ! où ai-je la tête ? Jean Raguier, le videur de brouets, Jacques Raguier, le humeur de pintes, venez, je veux passer ce jour de liesse entre vous, qui êtes frères comme la cuisine et la cave sont sœurs. Vous autres, y êtes-vous? Oui ! Ah ! ces flûtes ! on ne s'entend plus ! Allons, en route ! et chantons en marchant : Faisons bonne chère et buvons bon vin,,,
— Faisons bonne chère ! Pour payer le vin^ torche ton groiny ma commère^ torche ton groin ^ mon copain! Faisons bonne chère et buvons bon vin^ faisons bonne
chère ! Pour payer le vin^ torche ton groin ^ ma commère, torche ton groin^ mon copain,,, — Une autre ! — Faisons bonne chère, . . — Une autre ! — Et buvons bon vin, , . — Non ! — Si ! — Jenin V Avenu, va-C-en aux étuves,,, ' — Faisons bonne chère,., — Et toi là venu, Jenin r Avenu, — Pour payer le vin, — Si te lave nu, — Torche ton groin, ma commère.,. Et te baigne duœ cuves,,, — Torche ton groin, mon copain! — Jenin r Avenu,,, — Jenin V Avenu, va-t-en aux étuves ! Et toi là venu, Jenin t Avenu, si te lave nu, et te baigne aux cuves, Jenin r Avenu! — Jenin V Avenu.,.
Sur leur passage, les femmes se rembûchaient dans les maisons, et les passants pressaient le pas, le nez à l'air, mais Toreille à l'aguet, comme distraits ne Tétant guère, et cherchant à rompre leur voie, rebrousser chemin, enfiler venelle ou gagner du terrain. — Et toi là venu, Jenin VAvenu, si te lave nu, et te baigne aux cuves. Hurlant, hurtant, huchant, la bande ruisselait en ruelles, fluait en rues, et se rua, déferlant en vague, sur la place Saint-Hilaire, où se dressait cette pierre qui avait été, avec Je Pet-au-Diable, prise à la rive droite par ceux d'école, reprise par les sergents, reprise par ceux d'école, enfin, par eux scellée là, à seaux d'eau baptisée : la Vesse.
— Jacques Raguier î Jean Raguier ! mettez-vous, dos baissé, contre cette bonne pierre, que j'atteigne son sommet. Hop ! m'y voici. Passez-moi le romarin. Hé, ne suis-je pas habile à tresser les chapeaux ? le temps de* clore et d'ouvrir la main ; voyez plutôt : je me vante ? non pas ! si fait! harou, m'y voici ? pas encore ! un dernier tour, cette tige en dedans, un nœud, un autre, et je couronne cette vesse royale ; le diable la fît et Villon la sacre ! Maintenant, mes amis, essorillez-moi ce lieu de toutes oreilles oiseuses. Qu'est-ce ? ce lourdaud ne
veut pas s'en aller? Hé, ne le molestez point! ne voyez-vous pas qu'il vient ici faire ses dévotions à madeihoiselle la Vesse? Approchez, bonhomme, approchez, on ne vous veut point de mal. Découvrez-vous? A genoux ? Vous voyez bien ? voilà qui est fait. Qu'on lui rende son chaperon et sa liberté. Fi ! laissez-lui sa ceinture ! il la déposera de lui-même à la croix des Halles, ou rue Beaubourg, chez Macée Cul-d'Oie ou Guillemette Gueule-de-Raie ! en échange il aura caquesangue et bonnet vert. A cette heure, hem, haiem ! je veux, hem, haiem ! vous remercier de célébrer si digneinent la nomination que je reçus de l'Université. Mais ce n'est pas tout! J'entends qu'en ce jour de chômage nous ouvrions bonne œuvre, c'est œuvre des dents ! Ce sera, si vous le voulez, ce soir, à l'heure où la nuit au jour se mêle, auprès du gibet de Montfaucon, dans la prairie, au bas de la butte, regardant Saint-Laurent ; là tous nos moulins pourront moudre ! Mettez à fin vos deniers, mettez vos deniers à faim. Apportez de l'appétit, et ce qui s'ensuit. Comme il est équitable que j'aie la plus grosso part à la dépense, je me charge, entendez-vous ? je me charge ! de l'écot ! de tous ceux ! qui font vœu ! de ne point ! (prenez garde) lâcher mes chausses...
Et maître François coula le long de la pierre, rompit la presse et détala, suivi par la bande qui se jetait en meute sur ses pas. Il descendit vers la Seine, franchit Petit-Pont, gauchit, passa Grand-Pont, disparut sous une voûte, sortit au Châtelet et, virant, crochetant, tirant droit, tournant court, jouant serré des jarrets, sans faillir ni halener, atteignit par les Innocents les Halles. A la Tonnellerie, il aperçut Colin de Cayeux et lui prit le bras.
Jean et Jacques Raguier, dont les panses, bien que
jeunes, dévalaient sur des jambes courtes et fuselées, étaient restés inertes, hagards, sur la place nettoyée, puis s'étaient mis en branle, à Taventure, à petits pas, choppant, festonnant et se heurtant des anses.
D'autres, moins lourds, avaient tenté de suivre, mais s'étaient arrêtés à quelque coin de rue, rendus.
D'autres, avaient renoncé, par honte, à courir ainsi, en plein jour, la traite des larrons.
A Petit-Pont, ils étaient vingt à la poursuite, et dizaine à Grand-Pont, qui persévérèrent et joignirent maître François. Ils le trouvèrent à la Tonnellerie, adossé à un pilier, riant bruyant :
— Avez-vous saisi, becs jaunes, pourquoi cette partie de quilles ? Non ? Je vous le dis à l'oreille, c'est afin d'être entre nous, les maigres ! Je n'ai que faire, à cette heure, des culs pesants.
Il les jaugeait d'œil satisfait :
— Ah ! comme je vous aime mieux, vous autres ! Qu'en dis-tu, Colin ? tous lécheurs de pauvre robe ! leur viande, c'est de l'ail et des oignons, cela se voit. Oh ! oh ! ces larmes de sueur ! C'est bien de la graisse d'orties cuites qui coule sur leurs faces! Girard Gossouyn. Colin Laurens, Jean Marceau, avez-vous faim? avez-vous soif? Vous riez, cela veut dire oui. Allez donc, mes enfants, flâner par ces rues à regarder plumer la volaille et vider le poisson, et ce faisant, gagnez la tour de Billy, passez les fossés, voyez Le Loup et ChoUet, et dites-leur : « Maître François vous enverra ce soir, de quatre à six heures, des vivres que vous porterez au gibet de Montfaucon pour neuf heures. Si vous le pouvez, prenez en outre avec vous des planches et des tonnelets afin de dresser les tables, et les fagots pour les feux ; nous serons là une trentaine de paires, ou environ. » Saurez-vous bien dire cela? Oui, à la
bonne heure ! Et ce soir, vous irez au gibet. Vous le trouverez, mes enfants, vous le trouverez, je n'en suis pas en peine, trop de chemins y conduisent ! Ne pensez à rien ! Je vous saoulerai ce soir, ne craignez rien. Vos cheminées sont petites, mais j'y veux faire un grand feu, que nous éteindrons avec du vin. Allez. Voyezmoi cela ! voyez-moi cela ! si cela ne fait pas plaisir ? ils s'en vont en sautelant, il semble qu'ils prendraient les oiseaux au vol, tant ils sont légers et joyeux! Nous ! aux affaires ! Combien avons-nous de billon ? moi, j'ai un denier. Colin?... Colin n'a rien. 11 fait la moue. 11 m'en veut. Mais vous? Avec ces deux, cela fait trois. Quatre, bon ! cinq, bon ! sept, mieux! Tiens, tiens, j'ai encore un denier, que je ne dois à personne. Cherchez un peu, comme moi. Huit, neuf, vous voyez ? j'en étais sûr. Je reprends mes deux, restent sept. Et c'est tout, c'est peu, c'est assez. Que voulez-vous avoir ?
— Du pain !
— Cela va sans dire.
— Des tripes !
— Et puis ?
— Du vin !
— Encore?
— Du poisson !
— Vous aurez cela.
Colin de Cayeux s'était rapproché de François :
— Laissons cela !
— Hé non ! cela m'amuse 1 Tu pars ? Mais tu seras des nôtres, ce soir ?
— Oui.
A peine Colin avait-îl tourné la Cossonnerie que Jacques et Jean Raguier, boutés l'un contre l'autre, en débouchèrent. Maître François, les avisant, se tint les côtes pour déployer gorge et rire à l'aise.
— Ah ! VOUS voilà, VOUS autres? vous n'avez que peu de jambes, mais bien du nez'! Est-ce le fumet du souper que Ton cuit céans qui vous attire ? Vous êtes tard venus, mais venus : vous êtes des nôtres. Seulement, vous serez bons garçons. Vous allez rentrer chez votre père, et détourner de ses devoirs un roncin que vous mènerez vers six heures, à la tour de Billy, chez Le Loup et ChoUet. Ce roncin sera bâté, et son bât flanqué de deux paniers : dans Tun, que nous nommerons Jacques, sera mis notre vin, et dans l'autre, que nous nommerons Jean, la victuaille. Allez.
Jacques et Jean sourirent, béats, et tournèrent les talons. Et bientôt Ton put voir s'engager dans la Cossonnerie leurs dos, deux dos larges, ronds, satisfaits.
— Maintenant, entendons-nous ! Guy Tabarie, Philippe Brunel, Guillaume Charruau, Thomas Tricot, Oscar Vallée, vous demeurez. Et vous autres, vous allez quérir dans les tavernes, clapiers, loquebillets et courquailles (vous m'entendez bien) toutes les fillettes que vous avez à votre commandement. Longues ou courtes, grasses ou sèches, noires ou dorées; peignées, hérissées, chaudes, froides, je n'y trouve à redire, pourvu qu'elles aient les dents blanches et que le rire les découvre. Consultez Perrenet de la Barre; il se connaît en telle chair ; au surplus, c'est un homme de sens et de conseil, et qui prend la vie par le bon bout. Adieu. A ce soir. Nous, à l'œuvre, car le temps presse.
Philippe Brunel, Guillaume Charruau, Thomas Tricot, Oscar Vallée devaient aller se poster à divers endroits, au carrefour Guillori, place de Grève, place Maubert, place Maubuée, attendre Villon, recevoir de lui le pain, le vin, le poisson et les tripes, et les porter à Jean Le Loup et Casin ChoUet. Rien autre. Ceci conclu, on se sépara. Maître François et Tabarie repas-
LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON m
sèrent les ponts, et s*ea furent nu hout de la liucliûMe, chez un ami qu on nommait Ja Taupe, pour la maii^on qu'il habitail ; elle tenait de façade à une rue non passante et par un cagnard cave sous le jardin aune ruelle déserte où seules venaient les herbes.
Les deux compagnons entrèrent par la rue. A quelques instants delà, un homme sortait par le jardin. Enrobé d'une robe de parement, il semblait maître d'hôtel débonnaire et repu, au visage et aux mains brouis à Tune de ces bonnes forges à nourrir. On voyait qu'il portait la faveur d'un riche seigneur. En allant, il se secouait et s'ébrouait à courtes enjambées : il apparaissait que sa panse était, non bourrée de chiffons, mais farcie d'une viande pesante.
Il s'adressa place Baudet chez une boulangère, et à mots brefs et saccadés, tant il était essoufflé, lui commanda de couper incontinent six douzaines de'pains. Quand la moitié fut préparée, il la fit mettre en hotte.
— Auriez- vous ... un varlet... porterait cela... à l'hôtel... en courant... tandis... que vous... chapeleriez... le demeurant?
— Jean! Jean! hottez-vous ! s'exclama la boulangère d'un air content, comptant gagner demi-douzaine sur la chapelure. Jean ! hottez-vous, tôt, tôt, on vous attend.
Jean endossa les trois douzaines et emboîta le pas du gros homme qui, ahannant, tricotant, bouffait de chaleur. 11 prit la rue du roi de Sicile et s'arrêta devant un large portail.
— C'est ici... Laisse ta hotte... et va... Chose!... quérir l'autre... En route!., ne dors pas!
Le varlet s'en retourna, et le maître d'hôtel, se chargeant de main leste, s'en fut par des traverses au carrefour Guillori, où s'étirait, bâillant, Philippe Brunel :
— Ah! enfin! c'est de la part de maître François?
— De sa part, et de sa main.
Et légèrement, malgré sa panse, maître François voleta vers la Seine, prit le bac à Notre-Dame et rentra dans la Taupinière par la grande porte.
Quand maître François ressortit, il avait encore gagné de Tâge, des couleurs et du poids. Il était moins affairé, mais plus important, ne portant plus livrée. On sentait qu'il était son maître, ou près de l'être, libre de ses mouvements, gouvernant son état. La crête de son chaperon était fort blanche et bien lissée. 11 gagna la Poissonnerie et tomba en arrêt devant une pannerée de marée luisante, fraîche et rosée.
— Vous me la ferez?
— Six sous...
— Six sous ! combien y a-t-il là de soles ?
— Trente et cinq.
— Ho ! ho ! c'est trop de moitié, six sous !
— Ma marée est bonne !
— Marchandise est bonne, oui-dà, où Ton gagne moitié !
— Je vous rabattrai de deux blancs, mais c'est là tout. Le client, donnant un coup de rein pour remettre en
branle sa panse, la marchande lui cria :
— De trois blancs ! c'est mon dernier !
— Oh! dit maître François; les six sous ne me gênent pas, mais j'aurai en sus ces truites.
— Ça, je vous les laisse, parce que c'est vous.
— Le varlet me suivra : il sera payé à la maison. Et il partit en trottinant, tandis que la marchande,
qui avait renchéri de trente deniers, pour le moins, sa marée, pressait le porte-panier. Celui-ci, en un tour de reins chargé, fît des pieds et des épaules pour rejoindre son homme.
Comme ils traversaient Téglise Notre-Dame, maître François vit un prêtre qui se préparait à confesser homme, ou bien femme.
— Attends minute, dit-il au porte-panier, et s'avançant vers ce prêtre :
— Monsieur, lui dit-il de voix claire, je vous prierai de remettre au garçon que voici... (à mi-voix)... ses péchés... (à voix basse) c'est mon neveu, il est pris du malin esprit et ne parle de rien que... (à haute voix) d'argent.
— Bien, bien, répliqua l'autre, comptez sur moi. Attendez-^moi un moment, mon ami, je vous dépêcherai dès que j'aurai fait.
Maître François prit le panier, la porte, et la rue et tira place de Grève où l'attendait Guillaume Charruau.
— Ah ! c'est le poisson de maître François ?
— Le poisson et le pêcheur. Prends et démarre. Un jeune homme fin, frisquet, fringant, sortit à ce
coup de la poterne. Gaudisseur dansotant, serré dans un pourpoint à manche, il portait en main deux brocs, qui semblaient vides, bien que l'un fût empli d'eau. Il pausa à une taverne de la Huchette.
— Il me faut du vin. En auriez-vous, je vais vous dire, de net et bien blanc, pour traiter mes amis ? Choisissez-le ; mais, ne me trompez pas au moins, qu'il soit net et blanc. Je m'en remets à vous.
— Ne craignez rien ! ne craignez rien !
Le tavernier descendit au cellier avec le broc vide. Il demeura longtemps ; peut-être, afin que le vin fût plus net, le lavait-il à la fontaine. Enfin il remonta.
— Quel vin est-ce? :
— De Bagneux.
— De Bagneux ! ôtez, ôtez ! ne m'avez-vous pas
compris? De Bagneux! delà rippopée, le Bagneux! De Bagneux! videz-moi ce broc vilement et remplissez-le, puisqu'il faut tout vous dire, de bon vin de Beaune.
Et tout en parlant, maître François lui tendit le broc d'eau plein, le vit descendre et non remonter. Les jambes écartées, le torse roide, il fila, son broc rasant terre, pour ne pas perdre goutte, et le remit, place Maubert, à Thomas Tricot :
— Le vin est tiré. Tire avec lui vers ChoUet. Quand il se fut changé dans la maison de la Taupe,
maître François cria :
— Tabarie! Tabarie! as-tu fait comme j'ai dit? D'en haut, une voix répondit :
— Oui.
— Tu as pris ton bain?
— Oui.
— Tu es propre et net, des racines au tronc ?
— Oui.
— Viens donc !
Et ils sortirent par la rue, vêtus comme de coutume, avec leur pourpoint sans manches.
— As-tu compris?
— Oui.
— Après tu iras rue Saint-Jacques, au coin des Mathurins, et de là place Maubuée, où t'attend Oscar Vallée.
Il le quitta et, d'un bon pas, gagna Petit-Pont, où il halta devant l'étal d'une tripière, qui, les poings sur les hanches, regardait dans la rue. C'était une grosse femme, entassée, aux yeux éraillés, et la lèvre surlignée d'un trait poilu. Elle sourit en voyant maître François :
— On dit comme ça que vous voilà maître ès-arts? Maître Guillaume doit être content. Maître François
Villon, cela sonne bien. Ainsi! c'est donc vrai! vous voilà maître ! d'aujourd'hui !
— Et vous, comment vous va-t-il? Toujours belle ! allons, allons, vous le savez bien que vous êtes belle!
Et la tripière faisait la fâchée ne Tétant pas, et riait pâmée se tortillant en grâces, lorsque Guy Tabarie parut à quelques pas de là, lui cria force injures, et à maître François, qui lui répondit, tant et si bien que l'autre, à bout de mots, détacha ses braies et mit à nu son derrière, pour le leur montrer.
— Que la caquesangue t'enlève ! hurla maître François pris de rage. Et s' armant de pleine poignée de foie, tripes et poumons, il courut sus à Tabarie et l'asséna d'un grand coup dans les reins. Puis, comme soulagé, sans plus crier, il revint à la tripière, et voulut remettre les tripes au baquet.
— Pensez-vous! clama la tripière. Vous pouvez les garder, à cette heure !
Quand il eut donné les tripes à Tabarie qui l'attendait aux Mathurins, maître François compta qu'il avait trois bonnes heures devant lui. Il s'en fut par la Huchette, passa la Bièvre, et le voilà herbe sur la rive, dans une aunaie,sans autre idée que de voir couler l'eau : cela repose.
Son regard errait sur la rive droite; il "discernait au travers des arbres de l'île des Javiaus les tours des Célestins et l'hôtel royal de Saint-Paul ; dans le langage des pierres, palais dit richesses, les aises et tout jpossible, et ces mots, parfois, font songer.
Lui, pour qu'il s'amusât, il fallait que tout le monde s'égayât à l'entour. Il aurait, habitant là, cour de faméliques. Il leur servirait de fins morceaux, à sa table, et rirait de les voir happer et engloutir. Et le rêve se précisa jusqu'au saliver. De belles filles dont je prends la
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gorge, la piscine de pierre, le bain au son des vielles, les tables dressées avec des chemins de fleurs fleurant doux, l'eau de rose à laver les mains tombant des aiguières en des bassins d'argent pris au dressoir flambant, et la procession glorieuse des mets, les paons, les chevreuils, les esturgeons, les brouets, les sauces, les vins ; après les entremets, la desserte ; après la desserte, l'issue ; après l'issue, le boute-hors ; après le boute-hors, le boute-dedans. Où les faméliques en tout cela? Ils n'y seraient pas! Si. De loin en loin, on les inviterait, on en inviterait un ou deux. Non, la pauvreté est envieuse : on ne la contente jamais. Le mieux serait de leur ouvrir à tous, en cohue, les portes,' sous couleur de leur faire voir, et, s'ils enlevaient un lapereau, voire de la vaisselle, on fermerait les yeux. Hoho, ainsi fait le roi. Je ferais comme le roi Tétant, et le roi ferait comme moi, étant moi. Les uns vendangent, les autres grapillent- On s'entresuit, on s'entre vaut. La boulangère voulait gagner sur la chapelure ; la poissonnière m'a bien emblé cinq à six sols, et sûrement ce tavernier me brouilla le vin. Ils voulaient prendre et ce fut moi qui pris. La tripière me laissa ses tripes. Qui en fut cause ? non son bon cœur, mais court esprit. Ne croit-elle pas que j'en tiens pour elle, et lui revaudrai cela ? Dea, seul on s'ennuie. Que viens-je faire là ? J'ai faim au bâiller.
Maître François se leva,- rentra en ville, acheta une saucisse, et s'en fut, pour le pain, jusqu'à la porte Baudet, pour dédommager la boulangère ; la hotte de chapelure attendait, à dos le mur.
Quand il se fut lesté, il repartit plus allègre. Il irait par la rue Saint-Martin, tournerait sur la droite à Saint-Laurent ; de là au gibet, cinq minutes de marche, sans se démener. Au reste, il avait le temps ;
le rendez-vous était pris pour neuf heures, compiles sonnaient à peine et le premier crieur du soir venait de passer.
De fait, quand il arriva à la butte Montfaucon, il n'y avait encore personne de la bande ; il avait bien vu dans une courtille des jeunes gens attablés avec des fillettes, mais ils n'étaient pas d'école.
Il monta vers le gibet. Il était curieux de voir les réparations qu'on venait d'y faire. On en faisait toujours. Ce qu'il mangeait de pierre et de bois, cet hôtel de la mort à tous les vents ouvert de quoi nourrir en vie la chair qui venait mourir et pourrir là.
C'est qu'il est grand, l'hôtel ! il y a, bel et bien, seize à dix-huit pas sur chacun des côtés. Tabarie, qui a pu en faire le tour en dedans du mur d'enceinte, en a compté quatre-vingt. Et trois façades, afin que les habitants, quand ils seraient cent, puissent tous voir, les favorisés la ville, et les autres les champs. Deux étages. Trente croisées. Elles tiendraient bien chacune leurs trois regardants à l'aise. Mais pas de contrevents aux croisées, ni plafond au premier, ni toiture au second, et sur le derrière, quoi? le mur d'assise, une porte, une loge pour le garde, les degrés à monter sur la plate-forme du premier, les degrés à descendre au sous-sol, dans le charnier. Le mobilier ? pour le vivant un lit, une table, deux chaises et, pour les autres, les échelles, les chaînes de fer aux linteaux, et voilà tout. Et. toujours du dégât! une poutre à remplacer, un pilier à relever, des pierres de l'assise à changer. Des dépenses continues. Il serait si simple de pendre aux arbres ; ces corps, affruitant les branches, serviraient d'épouvantail aux bonnes gens, et de plus aux passereaux; ni juges, ni corbeaux n'y perdraient rien. Oui ; mais, l'hiver, on dépouillerait les pendus, à leur, honte
et dommage ; on blâme toujours ainsi à boule-vue et, quand on réfléchit, on voit que tout est pour le mieux.
Personne au premier étage, ni au second vers Paris : les chaînes pendent, dans l'attente. Hoho, vers Saint- Laurent, au premier, deux pendus; au second, deux pendus et un sac de treillis, sans doute un faux monnayeur. Et vers la Courtille, au second, deux pendus. On ne voisine pas. Des solitaires, guettant chacun pour soi, sans s'occuper des autres, comme les chimères à Notre-Dame. On pourrait bien décrocher celui-ci : il est mûr. Pansu, joufflu, avec de la verdure sur la face, plus d'yeux ni de nez, et les vêtements pisseux.
Ce qu'il doit y en avoir, des ossements, là-dedans. Oh ! pas plus qu'aux Innocents. Autant s'enfouir là qu'ailleurs. A tout prendre, Notre-Dame et Saint- Denis ne valent pas mieux. Ces sept corps à la bise et tous ceux qui sont là ne demanderaient pas à changer avec Nicolas Flamel ou Charles Sixième; mêmes hommes, ceux qui descendent en fosses ou ceux qui montent à ces fenêtres ; tout ne relève que de ventres. D'abord, quel porta le vôtre et sur quel lit le mit ? linge de lin, ventre nourri de morceaux friands ; linge de chanvre ou paille, ventre angoisseux...
Maître François en était là, quand «iie lom^de jnain s'abattit sur son épaule :
— Ah ! le brutal ! c'est Colin, je le gage !
— Hé oui. Je suis content de te voir là. Regarde, babouin, regarde. Mets-toi ces piliers, ces poutres, et ces chaînes qui pendent, et ces hommes qui pendent, dans l'œil. Quel attrape-mouches, hé? Et tu en es, de ces mouches. Oui, oui, tu en es. Si je te le dis, c'est que j'y ai pensé tout le jour. C'est que je t'aime. Si tu continues à t'ébattre comme aujourd'hui, cela te pend au nez, et quand cela pend au nez, il ne faut qu'un faux
mouvement pour que cela tombe un peu plus bas, à Taffourchoir. Non, non, prenons par ici. François Perdrier nous attend là-bas ; il n'a pas voulu monter jusqu'ici; il n'aime pas à voir cela. Je te le demande, qu'est-ce qu'ils te font, ces peu de deniers, ces par trop niais, et qu'est-ce que cela peut bien te faire, qu'ils broutent ou pas? Non, il faut que tu montres ce que tu sais faire. Cela se sait, cela se dit, on en rit, on en fait rire les voisins, et les voisins en rient et en font rire, et le jour où cent hommes en rient (ce n'est pas beaucoup?) hé bien, tu peux dire que l'échelle se dresse. Mais je suis là, moi. J'ai des vues sur toi...
— Hoho ! Colin, rabats tes vues. Je veux bien être des vôtres, comme tout le monde, pour folier étant jeune, mais quant à...
— Connu, mon petit. Tu as de l'appétit comme les autres, et d'herbes en herbes, tu viendras aux miennes. Seulement tu prends le chemin des bêtes, qui n'est pas plus fait pour toi, voyons, François ? que pour moi.
— Je ne suis pas le daim que tu penses, dea! Je veux être pendu si nul de ces pigeons qui vont venir sait cela, tu m'entends, cela de ce que je fis cet aprèsmidi. Je n'ai pris que Guy Tabarie — tu ne le connais pas? peu importe — chez la Taupe. Encore n'a-t-il pas vu les robes et pourpoints que je mettais, et ne lui ai-je rien dit, pas un mot, de la façon dont j'ouvrai. Et pourtant, il en fut de bonnes! Par* Saint-Jacques, j'eusse voulu ouïr la confession du porte-panier...
— Tiens, je n'aurais qu'à vouloir, d'A tu irais à B, et de B au demeurant. Moi, cela n'importe, de par Dieu ! mais aussi bien tu te vanterais à Perdrier, ce laid petit bougre, qui t'aime comme Dieu le lombard.
— Assez ! assez ! Ohé ! Perdrier, tu ne montes pas au gibet ? Sautons-nous là, Colin? Ah ! le lourd ! il fait
le tour. Hé bien, Perdrier, mon doux ami, ne sera-t-on pas bien, là, pour souper?
Le soleil se couchait, teignait de rouge, à Thorizon, un nuage, le seul qui fût, menu, long et droit, comme un dais. Au ras du sol, sur la prairie en pente, les premières ombres se levaient, légères, en flottant.
— Écoutez, écoutez, ce sont eux ! dit maître François.
Des voix montaient, par les champs : Jenin V Avenu, va- t'en aux éluves.
Maître François siffla en paume.
— Ohé ! ohé ! répondirent les voix.
Et le chant cessa, on entendit un bruit de paroles, croisées mêlées et le timbre perçant de femmes en gaîté, un cri : « Par ici ! » puis les pas. On vit les silhouettes, les corps. Perrenet de la Barre ouvrait la marche. C*était lui qui avait crié : « Par ici ! » Et la bande en gambades se poussaen avant, se haussa, fut là, entoura les trois amis et, faisant chaîne et cercle, tournoya en dansant et chantant. Brisant la chaîne, soudain, à grands cris, les groupes se dispersèrent dans la prairie» Beaucoup de jeunes gens portaient des fagots : ils les disposèrent pour les feux. D'autres défaisaient les paniers, d'autres se trémoussaient aux sons d'une flûte ou d'une cornemuse. Les femmes s*échappaient en courses folles, s'allongeaient sur l'herbe, riaient, criaient, niais et gai, quelques-unes en surcot, les seins à l'air, les cheveux au vent. Margot se colla à maître François, serrant son bras, une main sur les reins, troussant sa cotte. Elle regardait un feu qui commençait à flamber, et ses yeux grands ouverts brasillaient en joie. Il arrivait qu'elle se virât vers François et, se haussant sur les pointes, mit sur sa joue un baiser sonore ; mais lui ne se laissait distraire :
— Hé! là-bas! pas de feu de ce côté! ménagez la place pour toutes les tables. Xous serons bieri trente de plus- Dès femmes sautèrent, battant des mains*
— Ohé!
— On a cTÏé sur la droite-
— Ohé!
— Ohé ! ohé ! une charrette ? c*est Chollet. Un cheval : Jacques et Jean,
La charrette était tirée par un âne, que bourrait Girard Gossouyn, et poussée à cul par Jean Marceau et Colin ï.aurens. A quelques pas derrière, pi-înaitune jument pleine, bâtée, portant paniers et sur la croupe un ballot; Jacques et Jean suivaient, rendus, rendant sueur.
— Et Le Loup ? Et ChoUetV s'étonna maître François, quand le convoi fut à portée de la voix.
— Courbatus et moulus, déclara Philippe BruneLLe Loup garde le lit, et Chollet l'huys ; ils se sont battus à Tenchère, étant ivres,
— Avec qui?
— Hé, Tue Dieu, tout seuls [ mais les corps seuls en portent trace. Les âmes sont amies comme devant. Ctiollet nous a prôté Tàne et la charrette, et Le Lou^ï ce qu'elle charrie, les planches, les tuunelei.s et les fugols.
— Des fagots ! il y en a plus qu il n en faut; laissezles dans la charrette. Maïs, pour Dieu, Jacques et Jean, mes enfants, que porte votre jument, non dessous, je le vois, mais dessus?
Les deux frères, écroulés à terre, avaient prié Culin Laurcns et Jean Marceau de coucher une planche sur deux barils, d'y déposer le ballot et les paniers, et d'en vider le eontenu, A mesure qu ils tiraient la vietuaille, eux annoncèrent, sur un ton détaché, même dégoûté d'abord, l'un :
— Ton pain.
L'autre :
— Ton vin, mais il est puant.
— Ton poisson et tes tripes.
Dès lors, sur un ton de gravité :
— Du vin clairet, de Lyon.
— Trois lapereaux.
— Du vindeSarnt-Pourçain.
— Un jambon.
— Du vin d^Auxerre.
— Des chapons.
— Du vin de Beaune.
— Des fromages»
— Du vîu de Romanie.
— Un pâté.
— Du vin d'Alicanle.
— Des dragées.
— Des vins de Malvoisie et Muscat.
— Tant blanches que vermeilles, les dragées. Des massepains, des darioles, des petits choux, des gaufres et des oublies.
— Hé mais! s'écria maître François, d'où tirâtesvous ces richesses?
^^ Moi, de la cuisine du père, qui donne à dîner demain, en graissnnl la patte du maître d'hôtel.
— Moi, du cellier du père qui donne à boire demain, en rinçant lagnpge au sommelier.
— Disons du bien le bien, c'est du bien dérobé ?
— Tu vois, babouin, que tu pouvais rester chez toi, souflla Colin à Toreilie de François. Penh ! ton vin ! il est puant !
Cependant les enfants, sur un geste de Jacques, défaisaient le ballot.
— Venez ! venez voir ! crièrent les femmes. Et elles
firent cercle, se tenant par les bras ou la cotte, quelquesunes à l'écart, doigt aux lèvres.
— Ah!
— Oh!
— Ah!
— O mon Dieu !
— Ah ! Jésus !
— Une aiguière d'argent, Margot !
— Le plat Test aussi.
— Une cuiller d'argent, Guillemette !
— C'est de Tétain.
— Veux-tu te taire !
— Des coupes ! il y en aura pour tout le monde !
— Un hanap ! il n'y en a qu'un !
— Je le connais, dit Macée, il est à Jacques.
— Holà ! vous autres ! cria Jacques, Ne touchez pas ! ce n'est pas pour votre bec!
— Le viderais-tu bien d'un coup, Jacques ?
— Emplis-le pour voir. A ce baril. Non, l'autre, à ta gauche.
Mais un cri de joie. Un groupe d'écoliers mettait des gélines à la broche, et les femmes s'élancèrent de ce côté, la cotte écourcie.
Quatre feux dressaient flammes. Jean Raguier fit effort pour se lever et se diriger vers le plus proche, suivi de deux compagnons, dont Tun portait les chapons et l'autre une marmite. Quand il fut devant le foyer, Jean mit la main au menton, la lèvre aux narines, et mué en statue, se pourpensant, laissa tomber, pesants et soupesés, ces mots :
— Prenez des tisons, faites le brasier; déposez la broche, les chapons, la marmite, ilà près.
Et sans quitter la pose, il se tut. A nouveau des mots effleurèrent ses lèvres, mots mi-formés, mort-nés en
bouche, moins des paroles que le ramage de sa pensée en travail :
— Sauce au vin ? sauce à Tail ? Sauce à Tail, hum ! dans cette saison? Pourtant... Hé oui, pourquoi pas? Sauce à Tail. La nuit, cela remontera.
Il parut aise comme une femme délivrée. Les fillettes s'étaient approchées et le considéraient, curieuses, avec respect. Cependant le brasier rougeoyait et les chapons tournaient en broche.
— Versez Teau dans la marmite, dit Jean, en s'asseyant à terre. C'est fait? Colette, dis-moi, Colette! pèle et pile les aulx qui sont là.
— Penses-tu? piler des aulx ! Je pilerai de l'eau, si ça te va, mais c'est tout !
— Alors, voici les amandes. Le mortier est à portée de ta main. Fais-moi du lait.
— Ah ! qu'il est jeune ! Pour faire du lait, mon veau, le mortier ne suffit pas ; il faut le pilon, et neuf mois.
— Alors, si personne ne m'aide, je remballe, tout et m'en retourne.
— Moi, dit Macée, je t'aiderai.
Jean coula vers elle un regard attendri :
— Tu mangeras dans m'écuelle, toi !
Maître François et Girard Gossouyn, d'autre part, avaient dételé Tâne qui paissait, torchonné la jument, dressé tables et bancs, aligné les barils et ordonné sur un tréteau les mets froids, les gelées, les fromages, les pâtisseries.
Deux groupes venaient d'arriver, et il y avait bien sur l'herbe cinquante estomacs, pleins de faim, tubes de gosiers assoiffés. Colin de Cayeux soulevait une planche à bras tendu; d'autres soufflaient en instruments, et Perrenet de la Barre faisait rire une femme, qui éclatait, se tordait et roulait à chaque grimace.
Quand les aulx furent piles, Jean Ragufer les versa dans la marmite, en y ajoutant de la cannelle et du gingembre.
— Tu vas, m'amie, couver des yeux cette sauce, et quand elle sera réduite, tu me bûcheras pour que je la détrempe du lait d'amandes que tu vas me faire. Mais ne le verse pas sans moi !
Et, plantant sa panse sur ses jambes redressées, il se panada, suivi des femmes, vers un autre feu où il comptait cuire une soupe dorée. Il jeta un regard satisfait sur les feux et s'approcha du tréteau à victuaille pour prendre les épices.
— Qui a apporté ce fromage? interrogea-t-il.
— Martin Bellefaye.
— Enlevez cela ! Qui le mangerait ? il a plus d'yeux qu'Argus et pleure comme une Madeleine. Les autres; peuvent aller. Qui s'occupe des lapereaux, pour la nuit ? Jacques ? c'est bien. Et du poisson ? Villon, c'est bon \
A l'horizon, le dais s'était assombri, et les ombres s'étendaient sur la plaine en un voile léger, immobile, où transparaissait clair le ciel bleu, cloué d'or.
Les ventres grondaient de faim, et beaucoup envoyaient à tous les diables Jean Raguier et sa cuisine. Ce fut encore long.
Enfin on entendit un bedon sonner avec frénésie, et maitre François crier, sur une table juché. Et tous, et toutes accoururent.
— Or tôt ! le bedon ! frappe deux coups encore ! Un de plus ! Par ici, tous ! Je suis le porte-paroles de Jacques Raguier qui n'ouvre grande la bouche que pour boire, mais s'entend à ordonner les repas. Un coup de main, vous autres ; hissez-le à mon côté, que je puisse l'ouïr. Ahîhiss! Ah! ah! t'es-tu fait mal? Non. Il y est, cette fois. Un coup de bedon ! Jacques Raguiei:
me dit que vous passiez de l'autre côté, vers le tréteau, et vous laviez les mains.
Il y eut une rumeur et des cris de colère.
— Ceux qui veulent, bien sûr, et les autres, non. La nuit, toutes les mains sont noires. Je me mettrai, Jacques le veut, au chef de la table...
— Oui ! oui ! nous le voulons !
— Margot mangera dans mon écuelle. Laissez quatre places auprès de la mienne, deux pour Jean Raguier et Macée Cul d'Oie, et deux pour Jacques Raguier et Marion la Peautarde. Colin de Cayeux mange avec Huguette la Tondue, Philippe Brunel avec Perrette la Moussée, Jean Perdrier avec Margot la Potelée, Perrenet de la Barre avec Jeanneton la Dorée, Denisot le Clerc avec Colette Savary, Guillaume Charruau avec Ysabel la Géante, Oscar Vallée avec Jeanr neton de Millières. Et puis, Jacques, qu'ils s'arrangent comme ils veulent. Vite donc ! asseyez-vous ! On crève de faim ! Sur m'âme, quel bruit ils font pour s'asseoir. Avalez votre langue! Girard Gossouyn, Colin Laurens, Jean Marceau, vous êtes les plus jeunes ; donnez les couteaux, les croûtes de pain pour le sel, le pain et le vin. Puis, s'ils sont appointés, apportez les rôts, les lapereaux, les chapons à Jean Raguier, Jacques Raguier, Colin de Cayeux, Guillaume Charruau, Oscar Vallée, Thomas Tricot, qui détrancheront. Voilà. Appuie-toi sur moi, Jacques, et descends. Que dis-tu ?
— Rien. J*ai soif.
— Que dis-tu, Jean ? fit maître François en prenant place à son côté.
— Rien. J'ai faim.
Il découpait : Tœil était éveillé, et la main alerte. Au-dessus de la table, les mots et les rires volaient. Des torches de paille et d'osier ardaient. Les femmes
avaient jeté sur leurs épaules, agrafées au cou, des capes. Bientôt les plats circulèrent et le bruit désenffa, s'alentit, s'amortit, pour rénaître, rapide et tenace, en odeur de graisse et de vin. Une lumière pointa près du gibet, en haut de la butte et voleta au ras du sol. Le gardien sans doute.
— Le pendu fait sa ronde.
— Ohé ! les guetteurs I Je bois à vous !
— On ne les voit pas bien, ce soir, t— J'en vois deux."
— Deux ! il y en a cinq !
— Y aura-t-il lune ? On les verrait bien ?
— Du lapereau, Marion?
— Il est bon, ce vin-là.
— Tu penses. C'est aux Raguier.
— Passez-nous le chapon.
— C'est vrai que leur père est conseiller du roi ?
— Le sel ! où est le sel ?
— Je t'aime ! déclara Margot.
— Jacques! interrogea Vallée, que feras-tu, toi, quand tu seras maître es arts ?
— S'il est homme de guerre, répondit maître François, il fera la guerre aux pintes ; homme d'église, il dira versets; homme de robe, il liquidera. Quoi qu'il fasse, Oscar, Jacques boira.
— A boire !
— Tu l'entends?
Un coup de bedon.
— Silence ! — Ecoutez !
— Jacques Raguier vous fait dire que les flûtes, cymbales, musettes, peuvent jouer. Girard, Jean, Colin, renouvelez les viandes et les vins. Donnez le poisson.
— Ici! par ici le broc !
Les sons, les chants, les rires, les cris sourdirent des
tables, prirent vol, fendirent Tair, tombèrent et se relevèrent, se heurtant, se fondant, se brisant; on bâfrait, on lapait, assis, debout.
— On né s'entend plus, Margot ! Héhé, qu'est-ce à dire, Jacques, tu bois à petit gué ?
— Il est bon, François, il est bon. Sain et net, j'en réponds. Et, vois.... tu m'écoutes ? c'est vrai, on ne s'entend plus. Quand le vin, François, est bon, sain et nçt, comme ce vin dont je réponds,, bois-le non en hanap d'une lampée, mais en verres, à petits traits et claque de la langue ainsi ou soupire, fort, comme cela. Sens-tu? Il est suave? Oh! j'en réponds. Il est bon, sain et net. Voilà : sain et net, c'est le mot. Verse.
— Hé, là-bas, toi, frappe du bedon !
— Hein ? quoi ? je n'entends rien. Ah ! compris. Ouat ! c'est comme si je gifflais dans le vide !
— Monte sur la table !
— Quoi?
— Trut! Monte sur la table, te dis-je! Sur... la... table !
— Ah!
— Bon. Cela s'apaise.
— Chchch ! Silence ! écoutez !
— • Apportez le fromage, les fruits, les dragées, les darioles, les choux, les massepains^ les gaufres et les vins fins !
Pour beaucoup, ces mets étaient nouveaux : ils ne frayaient qu'en peu d'estomacs là présents. La curiosité fit taire. Les femmes, heureuses, guignaient les plats, les dévoraient du regard et quand ils venaient à elles, aveignaient du bout des doigts les friandises, avec des récris si le voisin chargeait l'écuelle. Elles dégustaient à lèvres mouvantes et savoureuses. Quelquesunes, faisant les sucrées, redressaient leur taille, raidie
a dignité, pour marquer qu'elles étaient habituées à de S ralias. — Quel vin, Ysabel ! — C'est du muscat* J'en ai bu de meilleur.
Les instruments s'étaient tus. On causa.
— Ah ! ah ! est-ce vrai ?
— Je te le dis.
— Quoi, Villon...
— Et la tripière... •
— Il y a mieux.
— - Notre-Dame...
— Oui. Alors la boulangère...
— Il a fait cela ?
— Il vient de le raconter lui-même.
— Et le porte-panier criait : « Mais payez-moi mon dû, bon gré Saint-Pierre de Rome ! mais payez-moi mon dû ! Confesser ! Je fus absous à Pâques ! confesser ! ce qu'il me faut, c'est de l'argent ! » Lors le pénitencier...
— En plein, le paquet de tripes !
-^ Ah ! si j'avais su !
— Quel vin !
— C'est du Romanie.
— Alors le tavernier lui dit...
— Le bedon ! chut ! écoutez !
— Nous avons encore, cria maître François, une tonne de vin dans la voiture, et ce qui reste de provisions, — et il y en a, — sera mis sur la table que voici. Levez-vous, couchez-vous, jouez, dansez, buvez, mangez...
— Hé I Guillemelte !
— Avez-vous des torches ?
— Une chandelle, Jeanneton, si tu veux !
— A qui le broc ?
— Qu'est cela?
— La flûte de Perdrier.
— Viens-lu, Colette?
— Holà, Guillemetle?
— Çà, de vous deux, qui se mesure à moi?
— Nous le verrons aux dés.
— Hé, qu'y a-t-il?
— Rien, rien, Denis et Firmin se coUètent à qui Taura.
— Colin de Cayeux râfle tout.
— Je lève!
— Toujours à lui !
— Il a du jeu.
— As-tu vu Villon? interrogea Margot en se penchant sur Colin.
— Non.
— Qui ? Villon ? il était là avec les Raguier. Tiens ! il n'y est plus !
— Demande-leur, Margot !
— ils dorment.
— Sept!
— Colin gagne.
— Hél Margot! tu demandais Villon?
— Oui.
— Il est parti, avec Gossouyn et la charrette.
— Il ne reviendra pas ?
— Si, non, je ne sais pas, il n'a rien dit.
— Rallumez donc ! on n'y voit plus. A ce jeu, il fa,ut voir clair.
Cependant le ciel s'était enténébré, envahi par les nuages : seule une étoile luisait, apâlie. A la clarté vacillante des torches, assis, accroupis, sur le ventre allongés, des joueurs et des buveurs se tenaient près des tisons. Il semblait qu'il y eût moins de monde, car la plupart s'étaient enfoncés dans le noir ; de loin en
LA PASSlOiN DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 79
loin, des voix, des rires, un appel s'élevaient de la nuit.
Soudain, au sommet de la butte, trois fanaux flambèrent en fumée, et joueurs, buveurs et devisants levèrent la tête, le bras, le corps, s'interrogeant. Et les fahaux se muèrent en foyers ardents, jetant des tons de brique et d'or sur le sable, empourprant le gibet et son mur d'enceinte. Un vol de corbeaux bruissa sur la plaine, d'où se levaient, surpris par la lumière, des couples.
Et compagnons et fillettes, se hélant, accourant, se massèrent près des tables. Les quatre pendus et le sac de treillis apparaissaient dans Tauréole des flammèches, confus dans un faux jour et par instants illuminés; la charrette et Tâne, à l'écart, se teintaient de reflets.
Et devant les feux, maître François parut, brandissant trois torches à chaque bras. Il se cloua au centre en pleine lumière, le dos au gibet, agita les torches comme des ailes et poussa à longue haleine un crir
Et la rumeur de la plaine s'enfla en une clameur joyeuse,qui bientôt s'amollit et tomba. Coude à coude, enlacés, accollés, tous regardaient, s'égayant :
— Les voit-on bien, les pendus !
— C'est joli ! pépiaient les femmes.
Et des trois foyers fondus en un, les flammes montaient, montaient, mettaient des étincelles dans tous les yeux.
Maître François, sentant l'air frais d'automne, se réveilla. La fenêtre était grande ouverte, et quelqu'un, qu'il ne reconnut pas d'abord, regardait au dehors.
— François Perdrierl que fais-tu là? tu m'enrhumes!
— Tu en as un sommeil ! Je t'ai secoué comme un pommier.
— Sans fruit ? Je dors bien. Hé mais, quelle heure est-il? Tu devrais être au lit, toi.
— Je n'ai pas fermé Tœil de la nuit.
— Tu as bu?
— Je ne bois jamais.
— Voyez-vous cela ! Mais tout le monde boit en ce monde ; si ce n'est du lait, c'est du vin, car le propre de l'homme est de quitter le sein pour la pinte. Et la pinte pour le sein. Tu fis l'amour?
— Il s'agit de cela ! Je suis furieux.
François Perdrier s'assit au pied du lit, les jambes croisées et les niains jointes, à doigts enlacés, sur le genou. Il avait les yeux fiévreux, et sa lèvre torse, à <îhaque parole, découvrait des crocs.
— Tu ne sais pas ce que père veut faire ?
— Un enfant ?
-1- Emanciper Jean.
— C'est donc qu'il fera un homme. Hé bien, mais Jean sera bientôt d'âge à Têlre. Je ne vois pas... Tu n'espérais pas être émancipé avant lui? 11 est l'aîné.
— L'aîné! l'aîné! un bâtard.
— Qu'est-ce que tu mâches là ?
— Je le sais, j'en suis sûr.
— Après ? il porte votre nom,
— Je le hais.
— Je ne te comprends pas.
— Ah ! tu ne me comprends pas ! Tu ne comprends pas qu'il est odieux, honteux, et moquable, d'avoir toujours ce gars-là sous mes yeux, devant mes pieds, barrant ma route et ma vie?
— Tu es envieux de lui, sur toutes choses. Veux-tu que je te parle franc? Mais ferme donc cette fenêtre, on gèle ici. Vous vous gâtez la vie, Tun et Tautre. Vous avez la chance d'avoir un père riche, point avare du bien à venir, et vous ne savez être heureux, ni lui, ni toi. Il calcule et tu rages. Moi ! je n'ai ni devant ni derrière âme qui vive en bourse qui sonne, et je ne m'en porte pas plus mal. A moins que tu ne t'entêtes à laisser cette fenêtre ouverte.
— Tu as ton oncle d'Angers.
— Mon oncle d'Angers! Il est des miens, je suis des siens ; mais le sien et le mien ne se joindront, non plus que le vide et le plein. Mon oncle! il m'est autant que mon trisaïeul, qui ne me vit depuis cent ans. Vivant, mon oncle ne me donnera rien, car il est chiche et n'entend point que je le devienne. Mort, il a des neveux et des nièces, et autre parentèle, d'Anjou à Bourbonnais, tout le long du chemin.
— Tu as l'oncle Guillaume.
— Tu sais bien qu'il n'est pas mon oncle ! et qu il a de la famille. Et puis, je ne le mets pas en terre !
— Oui, mais toi, ce n'est pas la même chose! Si j'étais à ta place! Je serais maître es arts, déjà, tandis qu'ils me font attendre cette nomination depuis trois mois. Alors que, sans me flatter, j'en sais plus que toi. Demain, licencié en décrets : tu n'as qu'à vouloir ; tu es de ceux qui n'ont qu'à vouloir. Je happerais quelque bénéfice, je vivrais bien ne rien faisant, et sans famille ! Seul. Ta mère? ta mère ne compte pas. Elle vit d'air, et de te voir. Et moi ? Quoi ! mon père n'est pas si riche. Pour un changeur ! Ah ! j'aurais voulu... mais je n'aurai jamais de quoi prendre la suite ! Jean aura le meilleur. Que me restera-t-il ? Tu sais ce qu'il va faire? il quittera le pot et le pain, et demeurera seul ;
père lui donnera notre hôtel de la Cité. Moi, comme cadet...
— Tiens! tu m'ennuies, Jérémie. Attends-moi, je me lève, et nous ferons un tour.
— Non ! je ne sais pas ce que je suis venu faire céans. Personne ne m'aime. Tu aimes mieux Jean. Je le sais bien, va. Oui, je le sais ! Adieu !
11 sortit, fermant la porte avec bruit.
C'est merveillable ! tu es heureux! tu es heureux! c'est leur refrain à tous. A l'oncle Guillaume, à Colin de Cayeux, à Régnier de Montigny, à François Perdrier ! et tant d'autres ! Au fond, l'oncle Guillaume a, sans doute, des soucis. Colin de Cayeux en prison pour une piperie ; cela s'arrangera : il vient d'être rendu à l'évêque. Et Régnier pour cette batterie avec les sergents: Thibaut Sarré s'avoue "content; il sera relâché. Mais François Perdrier? celui-ci c'est trop fort! Oh ! le laid petit bougre, comme dit Colin ! Avec son nez de furet, qui renifle en garenne ! Jean, sur mon âme, vaut mieux. Il faudra que j'aille le voir, au fait. Plus tard. J'attendrai qu'il vienne à moi. Ne m'a-t-il pas toujours dit que son bien serait le mien ? Hoho, maître François, c'est pour cela que vous tranchiez du sage, devant le petit. Mais non ! mais si ! mais non, mais non, mais non.
Heureux ! tu es heureux ! en fait de bonheur, il en avait peut-être, mais de celui qui se débourse, pas un patard. Et juste, il ne voulait ni dîner ni souper à la maison ; il avait eu querelle, la veille, avec maître Guillaume au sujet de l'inscription à la Faculté des Décrets i qu'il ne voulait pas prendre. Ah non ! assez de l'Université ! Il sortirait sans être vu et réviendrait à la nuit. Cependant la colère de maître Guillaume tomberait. Vite ! il trouverait de quoi emprunter pour la journée. Il esquiva Marthe et sortit.
Il ventait à sa porte. Il ventait à la porte de Thiver. Et cette aigre bise matinale le suivit dans ses courses. Il erra, attendant Tlieure d'emprunter. Et quand il heurta chez ses amis, les uns étaient partis du logis, les autres n'avaient pas maille à partir. « Si cela avait été aussi bien la veille, mais aujourd'hui, impossible, en toute bonne volonté. » Les marchands avaient à débourser gros, les autres avaient tout dépensé la nuit, en taverne, ou auxétuves. 11 fut, vers onze heures, prié de dîner chez l'orfèvre du Boys, et refusa tout à plat, par mauvaise humeur. , En allant, il se disait : « On prête a qui a », et « Je ne sais pas quémander ». La faim le piqua ; il regretta le dîner offert, d'autant qu'il passait devant la Machecroue, où il vit par la fenêtre poulaille tournant au feu. Il enviait les vendeurs, les chalands, les porte-paniers et ceux qui venaient et ceux qui allaient : ils venaient de manger, ils allaient manger. Jaquot de la Mer ! oui, il irait chez lui. Sorti. Il trouva Margot, qui, devinant à sa mine qu'il venait emprunter, lui offrit; cela, ferait, avec la dette du printemps, une somme ronde, qu'il lui rendrait quand il pourrait ; entre eux il n'importait, cela ne pressait pas : « Tu m'as assez donné ! — Tu le diras à Jaquot : il te remboursera? » Elle rit: « Oui, oui, ne sois pas en peine. Tu ne restes pas un peu? » « Ah non ! » Il s'en fut manger à la Pomme de Pin.
Robin Turgis vint à sa table, et, discret, à l'oreille, lui dit : « Je te sers, mais contre sec argent, sinon, mon cher, je regrette, mais le compte est long. » Et François lui montra la piécette. Il y avait là des bourgeois. Trois. Ils avaient bon appétit. Et de plus, appétit de gagner.
Il fredonna ;
— « En bourgeois est un bourgeon qui a nom prendre et lui apprend qu'il n'est pas bourgeois qui ne prend de franc homme ce qu'on peut prendre. »
Lequel était, pour Theure, des trois le franc homme? L'un, de basse mine, se servait par honte des plus mauvais morceaux, et des moins fournis, comme s'il eût eu à tâche de quitter la table avec la faim ; il souriait et s'inclinait ; il était au service de Tun ou de Tautre et ne comptait point au marché. Un gros, réjoui, les joues dévalant en panse de poire, branlait à chaque bouchée trois mentons et riait gras. Et le tiers, petit et maigre, aux yeux luisant malice, avait . les mains courtes, les doigts remuant et palpant sans cesser, comme si pain, cuiller, écuelle, pinte, tout ce qu'il maniait fût monnaie. C'était cela : il faisait tomber le blé sous la meule, le blé du gros sous la meule de ses doigts ; et le gros n'en serait pas moins riche et se revancherait sur d'autres. On apporta les vins, tant qu'ils en vinrent à l'affaire, et ce fut le gros qui eut le maigre, car il paya le Remanie, pour liquider, et le maigre ne parla plus, ou peu, et sa voix était étranglée.
Nulle chose n'amusait maître François comme ces débats d'argent. Cette fois, il en fut outré. Avec quelques deniers en poche, il voyait tout de doux œil, mais faute de billon brouillait son luminaire. Il n'était pas d'humeur à rire, ou aimer gens ! il dévisageait ces hommes, et sentait sa narine se plisser de dégoût. Riches comme ils Tétaient, repus, replets, tout en ventre, gavés et se gavant encore, ils jouaient, par habitude et pour le plaisir, la partie : à qui le pied de nez ? à toi ? à moi ? non , c'est à toi! Le gras le regarda, l'œil assoupi semblant
dire : « Hé quoi, maître François, vous feriez de même, à notre place, » Et l'œil le quitta et se posa souriant et béat sur le maigre.
— « Bourgeois n'aime homme s'il ne l'robe, car tel bourgeon ont les bourgeois. »
— L'hôte! appela maître François, comptez céans!
Tant, le jambon ; tant, le hareng; tant la rippopée, et le tout vidait sa ceinture. Il paya et s'en fut.
Quelle foule! qu'y a-t-il? Une montre du Châtelet? en cette saison, pourquoi ? Andelis donne des truites et Bordeaux des aloses, et Paris les musards, La rue les porte et chaque ruelle en dégorge de nouveaux, qui se calent parmi les autres, et vont. Dea ! ces fourrés tiennent chaud ! Du menu vair, de l'écureuil, de l'agneau, du chat, de la chèvre, des bêtes de tous états ! Un peu d'air! Et que de femmes! Damoiselles, dames et fillettes. Hoho, voisine, jusque dans cette presse vous frétillez du cul? péchez ^par devant, péchez par devant, c'est assez. La dodue! hé, c'est Marotte, l'ancienne à Ambroise de Loré. Elle fait la belle! Hé là, portez vos tétasses à la mode de Périgord, sur les épaules, elles vous tiendront moins chaud, et à moi l — Le brutal! Faites donc attention ! — Vous me saboulez. — Excusez, sire; je vais là, dans la ruette. Ouf, on respire!
Y en a-t-il! des bêtes à cornes et à toison, à toison rase et à long poil. Oh ! les cris I Les voilà! et les maisons sont donc bondées que les gens vont sur les toits?
On ne voit rien d'ici. Ah ! les têtes des sergents à cheval. La main de justice. Elle a deux doigts levés : pensez à Dieu, et les autres serrés en paume : baillez Targent. Ah ! trut ! voilà que je me dresse aussi pour
voir, et quoi? allons-nous-en. « Mais où courez-vous si vite, bon homme, il n'y a rien ! — Comment ! il n'y a rien! mais c'est la montre du Châtelet! »
C'est une pitié ! Ah ! le beau spectacle I Tous ces grobis à la queue leu-leu ! Et que font-ils? tout le long du jour, moins les heures du repas, de la sieste et du somme, saisir et mettre en geôle, accuser, juger, condamner ceux qui n'ont rien, prendre épices aux autres, et les mettre en balances. Cela se dit, cela se crie. Et l'on en sait assez, sur leurs mangeries. Ce lieutenant criminel qu'on acclame ne fît-il pas donner le geôlage à son frère pour prélever indûment? et tous ces sergents ne font-ils pas métier d'enlever leurs ceintures aux fillettes, avec obligation de les racheter à date nommée, sous menace d'être prises et jugées ? Mais on dit : Bah ! une fois n'est pas coutume, pour une béte galeuse le troupeau n'est pas perdu, et la bonne renommée des compères n'en souffre guère. Justice! os à ronger, il y a de la moelle. Eglise! meilleur encore. On regarde passer ceux qui rongent tels os, car il y a de bonne viande après. Moi, quand j'ai le mien en paume, il n'y a que les chiens qui soient là. Laissez faire, les agneaux, je vous tondrai. D'ici quelques ans, je serai de robe ou d'Eglise et brouterai tout mon saoul.
Oh ! tout cela! s'il n'y avait pour s'enrober qu'à baisser la nuque et tendre les bras, mais quêter, flatter^ sourire, niaiser des ans, comme je le fis pour cette nomination de maître es arts, cela m'est refusé. La chèvre broute où on l'attache ; ainsi font le cheval, l'âne, et qui encore ? l'homme, et ainsi ferai-je. Mais mon herbe est courte, et je n'y trouverai ma vie.
Maître François, de ruelle en rue, avait gagné la place de Grève. Des déchargeurs rangeaient bûches,
roulaient tonneaux, sous les yeux des marchands. Et tout en cheminant, longeant la Seine, il songeait à la mêlée des hommes, mordant léchés, mordus léchant, et rués à cris et morsures, jouant du coude et du dentier, surTécuelle dénature. Et il lui semblait qu'il fût à l'écart, à les considérer.
Être riche, voilà ! Oui, voilà ! Mais pour le devenir, le secret? Mordre. Chair d'homme ne se nourrit que de chair d'homme. Pas si lunatique, Colin, avec son idée : s'unir larronneaux comme font les gros larrons pour pâturer à leur manière. Les pauvres, le plus de pauvres, de toutes terres et de tous états, écoliers, laboureurs, faillis, prêtres, moines, à la dent longue, à la main pr-ompte, forts des membres et sains d'esprit, prêts à tout, n'ayant qu'un but, mettre sous la dent, tous se tenant comme les doigts à la main : les doigts avancent un àun, pour tâter le gâteau, et se replient ou, s'il faut, se ferment, et le poing frappe. Pour se reconnaître, le jargon, déjà formé, et les signes. Quand on se rencontre, on se flaire ; tu en es ? j'en suis. On s'entraide, on butine, on partage, on se sépare. Tel a tel talent, et tel tel autre. Les uns, bien nippés et le parler haut, fréquentent tavernes, étuves et bordeaux, allègent au jeu les niais qui s'attardent ; d'autres, à mine de marchands, s'arrêtent en de bonnes auberges, prennent couche en bon lit, et la nuit venue, quand tout dort, jettent les ballots des voyageurs aux compagnons qui guettent et détalent, tandis qu'eux demeurent pour crier de grand matin, aii jour pointant, les premiers et le plus fort: Au larron ! D'autres vont par les foires et les marchés et coupent les bourses. Ceux qui savent des métiers œuvrent des mains : orfèvres, les fausses pierreries; monnayeurs, l'or et l'argent; serruriers, les pinces et crochets et les baillent à ceux qui peuvent
s'en servir. S'il en est qui n'aient ni tète ni doigté, ils déplacent les montjoies pour la nuit, dévoient les bonnes gens et les détroussent : le diable a bon dos. Les uns sont experts à une seule science, d'autres en deux, en trois, d'autres en toutes : Régnier d'enfance pipait au jeu, et le voici qui coupe les bourses, tire le billon des troncs d'église, dépouille les fillettes et passe les faux joyaux. Oui, certes. Mais Colin et Régnier qui sassent et resassent : seul, on est chétif; ralliés, on aurait le monde. Que font-ils? ils raccolent au petit bonheur, de-ci, de-là, des gens, donnent un nom à la Compagnie, la Coquille, imaginent un jargon. Et le résultat? en cage l'un et l'autre, l'un pour une piperie, l'autre pour une batterie. Tout cela est si vague, si embrumé daiis ces mauvaises têtes. Non, ce qu'il faudrait, le voici. Un roi : c'est Colin. Être non ce qu'ils sont, cent, mais mille, disséminés dans tout le royaume. Et viser non le grapillage, mais la vendange. Si l'un a en vue quelque grand œuvre, il en fait part au roi, et le roi, l'heure venue, appelle à lui tout son monde, s'il est besoin, et tout son monde vient, à petites journées, de toutes les parts du royaume, sur un point. Si l'on trahit, une seule peine, la mort. Quelle force ! Hé quoi! n'a-t-on pas vu ce qu'on pouvait faire, avec de la volonté, en se tenant serré? N'a-t-on pas pris le Pet-au-Diable, puis la Vesse, à cette rassot tie de M"® de Bruyères, qui en pleure encore? N'a-t-on pas, tous écoliers embatonnés, assailli le Palais, rompu et rossé les sergents, et repris de force ce Pet-au-Diable, qu'ils avaient enlevé? Ne l'a-t-on pas encloué en pleine terre d'Université? N'a-t-on pas contraint les bourgeois à l'honorer tête nue, et aussi la Vesse ? je l'ai couronnée, moi, la Vesse, et j'ai agenouillé les passants devant! Ah! certes, on pourrait! Et tous les grobîs d'Eglise, de magistrature, de guerre et de négoce, un
jour; compteraient avec cette Coquille-là ! Ouais ! c'est qu'ils se tiennent tous entre eux. Bah ! ils bataillent ! Ouais, ce n'est pas même bataille. Ils se montrent les dents comme des chiens devant un os, mais ils courraient sur les Coquillards comme une meute forçant un loup. Bon ! de voir ces bourgeois larrons, et ces mâtins de gens du Châtelet, et cette gent moutonnière qui bêle de plaisir quand on lui fait le poil... Tiens, François Perdrier, que fais-tu là?
Il était adossé à an orme et rongeait ses ongles.
Maître François le prit sous le bras, et, tout en l'entraînant, lui conta, sans nommer ni Colin ni Coquille, la rêverie qu'il venait de faire.
Mais François Perdrier n'était pas d'humeur à bourder, et le quitta à la porte de Billy. Il n'avait nul argent à lui prêter :
— Demande à Jean, ton ami.
Maître François poursuivit sa route ; il irait chez ChoUet et Le Loup; ces .compagnons-là n'étaient pas riches, mais ils lui bailleraient à souper, et s'ils n'avaient pas de quoi souper, on attendrait la nuit, pour chasser les canards du roi, dans les fossés ou sur la Bièvre.
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— Toi? toi? babouin ? tu es une poule laitée. Quand tes sœurs auront des dents, je ne dis pas, mais d'ici-là ! Tiens, vois-tu ces pommiers qui boutonnent? Ils ont des branches à portée de la main. Eh bien ! si leurs fruits étaient aussi bien sols d'or d'aloi, la saison venue, tu ferais cueillette là, dans la ruelle, mais pour sauter le mur et grimpera l'arbre? jamais! Tu n'es pas une bête, sang Dieu! ce ne serait pas par conscience, mais
par lâcheté, vilenie, vilanie, vilonie. Je te connais, loi, tu vois un cerisier portant gomme, tu lui prendras bien la larme qui tombe, mais pour y bouter la tarière et en tirer d'autre, ce n'est pas vrai, entends-tu, ce n'est pas vrai! Et que penses-tu? que sur un geste de toi, avec quelques bonnes paroles, ils marcheront tous à la suite? en troupeau ? Ah là ! le beau chien de berger ! hau ! hau ! suivez, moutons, c'est la houlette. Non, va, tu n'as pas ce que je croyais. Tu n'as pas ce qu'il faut. J'en suis revenu.
— Tu verras.
— On dit : Vois. Et non ! on ne dit rien, et on fait. Quand verrai-je ?... quand les poules... Hein? quand les poules...
— Ce soir.
— Ce soir?
— Viens, si tu veux, après Complies, vers les Augustins, sur la berge. Il y aura du monde,
— Tu ne m'en disais rien?
— Faut-il crier à son de trompe?
— A coup de langue écu d'oreille : tu n'avais qu'à sonner quelques mots là, ce n'était ni haut ni loin.
— Pourquoi ? Et même, Colin, je te prierai de ne pas montrer ta vilaine moue, ce soir. Embronche, si tu viens, ta tète en un chaperon bien clos, et mets dessus le voile de nuit ; depuis la prison, il m'est avis que tu fais peur à plus d'un.
— François?
^ Colin ?
— Tu te moques ?
— Et que fais-tu, toi, depuis des mois ?
— Je te poins, je t^éperonne pour te faire aller devant, puisque je ne pouvais t'engager à me suivre par invites et flatteries.
— Hé bien, Colin, du pas que je vais, nous verrons si tu suivras.
— Ah! François, si tu disais vrai! il y aurait de beaux jours pour nous ! A ce soir. •
Mditre François était aise. Il ne se pouvait manier en carré, comme les oies, les gens de loi, et les bourgeois, n'étant en tout plus gros qu'un clou. Au reste, il ne Teût pu, ni voulu, eût-il été ossu, joufflu, mamelu, pansu, comme maître Martin Bellefaye, son ancien camarade, qui venait de tourner la rue, grâces à Dieu rendues, sans l'avoir vu. Mais quoi ! il était content de lui et se redressait un tantet, de rien, d'un pouce, — mais au dedans? d'une coudée! Ah! Colin verrait!
Et de fait, quand la nuit tomba, par la rive, les chemins couverts et détournés, les rues, les ruelles, en essaims, les écoliers allèrent au rendez-vous de maître François, et le voyant, s'attachèrent à lui, à tas, comme des mouches à leur roi.
Et Colin, à l'écart, regardait : il songeait qu'un jour ce monceau de mouches à butin peuplerait sa ruche et lui donnerait miel et cire. Cependant maître François parmi les autres se dressant, Colin, la paume à l'oreille, écouta.
La voix de maître François, nette, incisive et mordante, jetait une note claire dans la nuit, et parfois se couvrait, à son gré, de cris de rage ou d'aise, de murmures ou de rires. Et maître François jouait de la langue, hardiment et en joie, et il lui semblait vraiment qu'elle fût un battant de cloche à la volée, prenant à la gorge les écoutants, ébranlant les poitrines à telles vigueur et justesse qu'elles rendaient sons.
Il disait que depuis quatre ans ou environ le prévôt, le lieutenant criminel, les sergents, les auditeurs, les
enquêteurs, les commissaireg, les , examinateurs donnaient la chasse à ceux d'école, sous l'œil bénévole des suppôts. Quant aux écoliers, ils ne se montraient plus dans les rues que par petits groupes, n'osant élever la voix, rire ou chanter ; mais ils demeuraient le plus souvent dans leurs maisons, sous Taile des parents et des ménagers. Sans doute, cela était imputable à l'hiver, où l'on se tient volontiers près des tisons. Mais les beaux jours étaient venus. Il leur fallait sortir et prouver à ceux du Châtelet que leurs dagues, bonnes à écorcher les grenouilles, l'étaient aussi à défendre leurs droits et à venger leurs compagnons, et leurs aînés, que depuis des mois sans raison plausible on encageait en trappes volières, comme des tarins. « Ainsi, pour ^une querelle avec des sergents, Régnier de Montigny... »
— C'est un pipeur I jeta un écolier. Alors il y eut un tumulte et des cris, et un corps au-dessus des têtes sourdit, tenu à bras.
— Laissez-le, cria maître François. Qu'il vienne ici, à mon côté ! Qu'il s'explique !
— A l'eau ! A l'eau !
Mais de solides gars ouvrant tranchée portèrent l'écolier auprès de maître François, qui lui dit: « Parle ! On t'écoute. » L'écolier, plus mort que vif, interdit et sans voix, se taisait, frileux et mat, sans plus d'assurance qu'un chat baigné. Maître François, en souriant, fit mine de l'entendre, et levant les bras pour avoir du silence :
— Vous voyez! je le savais! il dit qu'il ne parlait pas de Régnier de Montigny, mais des sergents...
— Haa!
— Du sergent Thibaut Sarré, et il est vrai, et il est avéré que Thibaut Sarré est un pipeur...
— Oui ! oui! c'est vrai ! A mort Sarré ! A mort Thibaut !
— Je poursuis, reprit maître François. Toutes ces injustices dont nous souffrons ne seraient pas si les bourgeois, et par bourgeois j'entends les bouchers eux-mêmes, ne tenaient, comme il est visible, pour le Châtelet contre TUniversité. Toyez-les à la montre du Châtelet ! ils crient, ils clament : Vivat ! ils se dressent, ils démènent les bras et les huques. Et quand l'Université en corps passe par leurs rues? Oh! alors ils tournent en dérision vos étoffes rongées des teignes, vx)S dents longues et votre trotter menu. Et pourtant, je vous le dis pour vérité, par tous, par eux comme par nous, la nation des Gaules doit être honorée, honoranda Gallorum natiof.,,
— Oui ! oui ! Vivat Gallia ! Gaul#s ! Gaules I
— Par eux comme par nous, par tous, la nation des Picards doit être tenue pour très fidèle, fidelissima Picardorumnatio !,,,
— Oui ! oui ! Vivat Picardia! Picardie ! Picardie !
— Et la nation des Normands, ne doit-elle pas être vénérée par eux, comme par le roi lui-même ? Veneranda Normandorum natio !„.
— Vivat François Villon ! Vivat Normandia !
— El celle des Germains tenue pour très constante, constantissima Germanorum natio!
— Ja ! Si ! Yes ! Hoh ! hoh ! Hurrah ! Favete !
— Hé bien, mes amis, vous tous, et vou^ êtes nombreux, et de toutes les nations, allez un peu, Français, Normands, Picards, Bourguignons, Bretons, Anglais, Flamands, Brabançons, Lombards, Romains, Siciliens, allez un peu dans la partie haute de la ville et même dans la cité, et écoutez ce que les bourgeois disent de vous- A les entendre, les Français sont des ivrognes et des maquereaux !
— A mort !
— Les Normands des glorieux !
— A mort !
— Les Picards des traîtres...
— A mort !
— Les Bourguignons des sots...
— A mort !
— Les Bretons des menteurs...
— A mort !
— Les Lombards des avares...
— A mort!
— Les Romains des émeutiers...
-- A mort!
— Les Siciliens sont cruels, les Brabançons rageurs, les Flamands gloutons...
— A mort ! A mort ! A mort !
— Les Anglais ont le vin méchant...
— A mort !
— Les Teutons la gueule pavée et toujours l'ordure aux lèvres...
— Oh ! A mort î A mort ! Tue ! Tue !
— Que nous nous disions entre nous ces choses, pour nous rigoler, mon Dieu, c'est excusable... Mais que ces traîtres chiens mâtins se permettent tels abois à nos chausses, et que nous le tolérions davantage, cela ne sera pas! 11 ne sera pas dit...
— Non! Non! Tue! Tue! A mort! A mort les bourgeois! On les aura ! A mort ! Tous, tous !
— Et, mes amis, ce n'est pas tout ! Il y a des motifs d'un autre ordre qui nous incitent à agir. Vous êtes bien oublieux! Mais peut-être vous souviendra-t-il de cette illustre enseigne, la Truie-qui-flle^ que nous prîmes Tan dernier, à mort d'homme, à mort d'un des nôtres, pour la loger en notre terre d'Université, en la
maison Saint-Etienne ? Hé bien ! je Fai vue ce matin ! Abîmes enfants, qu'ai-jevu! Elle file toujours, mais quoi! Je n'en croyais pas mes yeux^ en croirez-vous mes lèvres? elle file des toiles d'araignées. Et si ce n'était que cela ! mais bien qu'elle soit encore jeune, comme vous savez, sa peau rose se décolore. Notre truie dépérit à la pensée de se ternir ainsi, en recluse, sans plus jamais brimballer à crampon ; au vrai, sans plus, je puis vous le dire entre nous, ses jambons la travaillent...
— Marions-la!
— Ah I que vous avez le nez fin ! Vous l'avez dit : Marions-la ! Pourquoi crier : A mort ! Tue ! alors que nous ne sommes pas pour l'heure en volonté de meurtrir! Non ! Ce que nous voulons, et ceci fermement...
— Il a raison ! Ecoutez-le ! Silence !
— Ce que nous voulons, c'est nous venger de ces bourgeois, tant de la Cité que de la partie haute de la ville, les mater et tenir en nos^ mains, et les forcer à la vénération qu'ils nous doivent. Hé bien, pour ce, il n'est qu'une chose à faire. Nous voici en nombre, résolus, embâtonnés, pourvus de torches et d'échelles, je les vois dressées. Allons, non dans un mois, non dans huit jours, non demain, mais cette nuit, au nez des guetteurs, pour que de peur ils en conchient leurs chausses, enlever les enseignes des fenêtres et des maisons et les rapporter en nos domaines. Oui ! nous marierons la Truie-qui-file ! Et à qui ? A Y Ours de la Porte-Baudet 1 Et pour yoiturer ces amoureux, nous irons quérir le Chariot de la Porte Sairit-Honoré, auquel nous attellerons, je le veux, le Cheval-Blanc^ le Cheval'Roicge et la Mule,.,
— L'Ane rayé!
— Non! Il recule. ^
Les Brides et Freins sont à la rue Saint-Denis : prenons-les. Pour le banquet, nous dresserons la Tahie de la Saunerie sur les Tréteaux de la rue Saint- Jacques. Et comme victuailles...
— ^ Le Veau de Saint-Merry !
— Les Moutons de l'Hirondelle !
— Les Saumons de la Porte Montmartre !
— Le Turbot de Saint- Julien !
— Le Coq de la rue aux Lavandières !
— Je vois que vous m'avez compris. En route!...
— Allumez les torches ! Jenin V Avenu ^ va-Ven aux étuves^ et toi là venu^ Jenin V Avenu, si te baigne nu et te lave aux cuves! Pas si vite, la tête! attendez ! hé ! attendez! Maître François veut* parler!
— Par Saint-Christophe ! cria maître François, vous tairez-vous? Voyez ces lumières au couvent! Vous allez réveiller toute la ville. Il nous faut passer les ponts en silence, tourner le Châtelet, gagner la Porte Baudet, et là, aux abords, allumer toutes les torches, et nous ruer sur la place pour surprendre le guet bourgeois. Là, mais là seulement, semez la peur...
— Va-fen aux étuves, et toi là venu !
— Te tairas-tu, Girard ? Eteignez les torches !
Et la bande s'écoula dans la nuit. Maître François et Colin de Cayeux suivaient à distance : — Bien ouvré, babouin, bien ouvré ; mais, si tu ne les piques, ils vont lâcher pied au pont Saint-Michel.
— Bah ? nous verrons!
Pas un' ne mollit au tournant, et maître François^ en grand aise d'esprit et de corps se délectant en force, s'égaya de voir, parmi les ombres épaisses du pont, dans Tentre-deux des maisons, s'allonger cette nuée, au vent de parole assemblée, qui allait éclairer et tonner plus loin, crevant en rage.
Près de la Porte Baudet, comme on se pausait pour allumer les torches, il y eut des cris d'impatience et de la rumeur. Un contrevent s'étant ouvert à un premier étage : — Tue! tueî cria quelqu'un. Et la colère dégorgea à bâtons levés et torches flambant à reflets d'incendie. Rués et ruant et poussant huées, les écoliers envahirent la place et se massèrent devant la maison de Y Ours ^ où le guet,, s'abritait : le guet avait fui.
— Fuyez après! Non! Non ! Y Ours! Y Ours! nous voulons YOurs, » Une échelle se dressa, et l'Owrs, détaché de son crampon, chut à bruit de ferraille. Cependant les fenêtres s'ouvraient, montrant des tètes effarées d'hommes et de femmes mi-vôtus : « Tuez ! tuez ! » Et tandis que les maisons apeurées battaient des paupières et refermaient les yeux, les écoliers assénèrent les huis de leurs bâtons, échellèrent les façades et ruèrent à bas les enseignes et tout ce qu'ils pouvaient atteindre sur le rebord des fenêtres^ pots, écuelles, bouteilles à vinaigre. Et quand le sol fut si jonché de débris, ais, ferrures et tessons, qu'on avait peine à courir j la bande prit son vol et, chantant et criant, gagna les abords du Châtelet, d'où les sergents n'osèrent sortir, arracha les crochets des bouchers, s'empara des éviers, et, chargée de butin, regagna la rive gauche.
Le lendemain, vers midi, comme maître François dormait à poings fermés, maître Guillaume se jeta dans sa chambre : « F'rançois ! Ah ! il est là. Dieu soit loué ! J'avais peur, mon enfant. On s'est battu dans les rues. Le prévôt est venu avec ses gens enlever vos pierres; les sergents ont pillé la maison de maître Andry Besquier et quelques autres; ils ont arrêté un grand nombre des vôtres. Mais tout est apaisé. Lève-
loi vite, fainéant I il est tard, et nous allons dîner : j'ai grand'faim. Allons ! allons ! je t'attends en bas ! »
Maître François se vêtit à la hâte, et descendit. Marthe ne servant pas, il cria à maître Guillaume : « Je reviens! » et s'en fut aux nouvelles. Rue Saint-Jacques, sur le pas des portes et le long du ruisseau, il n'y avait que parlements de femmes, et cela caquetait, el cela claque tait. Il s'approcha dhm groupe et s'enquit, mais il n en apprit guère plusen un million neuf cent quatrevingt-dix-neui' mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf paroles ou environ que ce que maître Guillaume lui avait dît en dix.
D'oreille lasse, il gagna la maison Saint-Etienne où du populaire était réuni et causait de sens plus rassis. L'huis et les fenêtres étaient rompus. Et maître FraïH'ûis connut que les sergents, commandés par le lieutenant criminel, avaient fait maison rase, rafle du linge, des lits, de la vaisselle, des livres, et saisie, ce qui était grave pour l'Université, d'enseignes, de crochets et d'éviers tout sanglants, de couteaux et de dagues à foison, et d'un petit canon.
— Maître Andry Besquier était-il présent? demanda maître François,
— Non, dit un écolier.
— Si! s'interposa un gros homme, mais que pouvaitil faire contre ces forcenés ?
— Qu est-ce que vous nous chantez là ? reprit un tiers. Maître Andry Besquier était absent. Il était à Saînt-Julien-le-Pauvre, à la messe de sa nation.
— Qu en savez-vous? il y a des gens...
— 11 y a des gens ! il y a des gens ! p uisque je vous le dis, c'est que je le sais. Je l'ai rencontré, ah ! et je lui ai parlé, ah! et je lui ai dit : «Maître Andry Besquier... »
Maître François s'écarta; il sut d'ailleurs que les
sergents s'étaient rendus à renseigne de Saint-Nicolas, avaient pris un valet et une chambrière et les avaient conduits prisonniers au Châtelet, en une charrette. Il y avait bien cent écoliers sous les verrous. Les sergents avaient défoncé les barriques, volé des vivres et de Fargent, prélevé des gages; cela n'en demeurerait pas là.
— Tu sais la nouvelle? dit un écolier à maître François.
— Laquelle ?
— Le recteur s'est rendu chez le prévôt ce matin : il n'a pas été reçu. Il y retourne cette après-midi, avec tous les suppôts, et nous tous. As-tu dîné? Non, va vite, et nous rejoins.
Maître François, mi-courant à cœur sursautant, regagna le Cloître. Ah ! ah ! les gens du Châtelet auraient sur les doigts ! on les verrait sous peu, cierge en main et corps en chemise, manger de l'amande. Et grâce à quoi ? Et grâce à moi ! quelques mots en l'air, et que le vent n'emporta pas. C'est sûr, si l'on voulait, on ferait bien des choses, turelu, on ferait bien les choses. Il ralentit le pas, et il lui sembla, tout en allant, qu'il souriait aux gens et que son sourire passait au-dessus d'eux, tant ils étaient ravalés auprès de lui.
Maître François dîna vite, et reprit sa course, passant les ponts, vers la rue de Jouy. La riie. était encombrée par ceux d'école ; il eut peine à se frayer passage et arriva devant l'hôtel du prévôt, au moment où le recteur et maître Jean Hue, le théologien, en sortaient.
Maître Jean Hue harangua les écoliers , les exhortant au calme, les assurant que leurs compagnons seraient mis en liberté, et les sergents qui avaient méfait arrêtés et poursuivis. On acclama maître Jean Hue, le recteur, les
suppôts, et le cortège se reforma pour gagner TUniversité. Maître François marchait des derniers. Il y eut un arrêt, des «ris ; maître François s'engagea plus avant.
Au détour de la rue, les écoliers se refoulaient ou prenaient champ, affolés, courant en tous sens ; des sergents, à dagues, épées et haches sorties, chargeaient, criant : « A l'aide ! A l'arme ! Au roi ! Tuez ! Tuez ! » Maître François, le long des maisons, gagna la grande rue et d'un élan courut au travers, se fiant à ses bons jarrets ; mais il connut, aux groupes qui se battaient sur la droite et la gauche, que la rue était des deux parts barrée, et les chaînes mises ; il n'y avait pas à songer à rentrer dans la rue de Jouy, où les sergents étaient en nombre. Il en avisa soudain un gros, en cotte violette, la face rouge, les yeux flambants, la hache levée, qui se détachait de leur groupe, et venait à lui. Il l'attendit de pied ferme, et, au moment où l'autre pensait le tenir, baissa le corps et coula sous son bras, joua des pieds et atteignit un mur, s'agrippa et sauta de l'autre part. Il se trouvait dans un jardin, auprès de pommiers de bonne taille. Il monta sur l'un et affourcha la seconde branche, le dos calé, les yeux plongeant dans la rue. Ah! les chiens! ils donnaient la chasse à ceux d'école, qui se heurtaient, tombaient à terre, se rejetaient vers les maisons, frappaient aux portes qui demeuraient closes. Un prêtre gisait dans le ruisseau, le visage en sang ; au fond de la rue, vers l'Université, le recteur et les docteurs levaient la main, demandant issue : on finit par les laisser passer. Et les sergents se replièrent pour courir sus aux écoliers restés en dedans des chaînes. Ils fonçaient à deux, à trois, à quatre sur un seul, l'empoignaient, le frappaient du poing au visage et dans les côtes le jetaient sur le sol et l'assé-
naient des pieds ou de bâtons. Enfin la place fut désertée, les fenêtres s'ouvrirent, et maître François descendit de son arbre ; mais, comme il était au bas, frottant les taches de mousse qui verdissaient ses braies et ses manches, il se sentit regarder et leva les yeux vers la maison là près assise ; oh ! oh ! il s'était, sans savoir, réfugié chez M"® de Bruyères, qui le guignait de son hôtel, et d'un œil point amène. Alors, à bonne contenance, maître François se rapprocha du mur, et, faisant Taraignée, se hissa dessus. Il joignit les doigts et envoya un baisera la demoiselle. Ah! que sa peau ridée exprimait de colère ! Certes, elle haïssait Técole, les écoliers et les suppôts de maie rage depuis qu'on lui avait enlevé ce Pet-au-Diable et cette Vesse, auxquels elle tenait comme si elle les eût faits, et qu'elle en fûtfière.
La batterie à laquelle avait assisté de haut et de loin maître François avait été plus chaude qu'il ne l'avait pensé d'abord : un jeune écolier, Mauregard, qu'il connaissait de vue, un petit malingre qui n'eût pas fait tort à une puce, avait été tué. 11 apprit cela le soir, après souper, rue Saint- Jacques, où il y avait grand monde. Maître François était très entouré, et il s'aperçut que les jeunes gens qui lui emboîtaient le pas ou l'écoutaient dire étaient bien plus nombreux que d'habitude. Un barbier lui demanda :
— Est-il vrai que c'est toi qui voulais marier la Truie k Y Ours ^
Mais Colin de Cayeux, l'arrachant aux gens, l'emmena dans une ruelle :
— Tout va bien, babouin.
— Il y a Mauregard...
— Oui, oui, sans doute ; mais, dis-moi, que va-^t-t)n faira?
— Le recteur ira jusqu'au bout. Il ne faiblira pas, c'est Tavis de maître Guillaume, qui le connaît. Il est outré. Il est résolu à demander amende honorable du prévôt, du lieutenant criminel et des sergents. Et tant qu'il n'aura pas gain de cause, les cours des quatre facultés seront suspendus. Ce n'est pas tout...
— Hé ! je m'en bats l'œil et la croupe de tout cela ! Qu'est-ce qu'on va faire, nous?
— Quoi ! tu trouves que ce n'est pas assez I
— Pas assez! mais sais-tu bien, babouin, ce que nous fîmes hier pendant la nuit, et ce matin et cet après-midi, tandis qu'on vous rossait? quatre ceintures et rien dedans, dix dagues et une robe. Cela ne nous paye pas ce qui fut perdu à Saint-Etienne. Et, s'il te plaît, ajoute à cela la prise de deux bons delà Coquille, un laboureur et un autre, dont je ne sais encore les noms. Non, non, il faut se réunir ce soir à la nuit, et recommencer...
— Jamais! je ne veux pas! ce serait tout perdre. Tu comprends, moi, je ne fais pas cela pour...
— Tu besognes pour ta gloire ! Ah ! le babouin ! le babouin !
— Et toi? s'écria maître François, tu n'es qu'un fou! Oui, un fou. Que penses-tu? Mettre Paris, la tête du royaume, la ville du roi, à feu et à sang pour débourser quelques bourgeois! Ah! si c'est comme cela que tu comptes mener ta Coquille ! Vous n'irez pas loin, au gibet de Montfaucon, il y a place pour vous héberger tous. Tu me fais rire ! Entends-moi bien, je ne nie pas qu'on puisse semer de la zizanie et récolter du blé, émouvoir les gens et, à la faveur du bruit, les dîmer. Mais ce n'est ni ici, ni comme ceci...
— Comment alors ?
— Comment ! Comment! Est-ce que je sais, moi? Il
faut du temps devant soi. On choisit. une ville moins importante, assez peuplée toutefois pour qu'on puisse y arriver par petites bandes, sans éveiller l'attention. On envoie là un groupe de Coquillards, qui s*y installent, connaissent les gens, s'accointent de Tun, de l'autre, s'inquiètent de savoir où gisent les écus. D'autres viennent les voir de loin en loin, prendre les nouvelles. Pour vivre, les uns et les autres peuvent user de leurs métiers, mais à grande prudence... Et puis, tout cela, ce sont baguenaudes, allons rue Saint- Jacques : entends-tu ? qu'est-ce qu'il y a?
— Rien, rien. Dis toujours.
— Mais il n'y a rien à dire : cela va de soi. On attend que le fruit mûrisse six mois, un an, trois ans, s'il faut, et, l'heure venue, on fait vendange. Mais que pouvez- vous, vous autres, à deux ou trois cents que vous êtes, disséminés par tout le royaume? Rien! il faudrait être mille, pour en réunir quatre à cinq cents, à jour fixe, sur le même point. Et alors ? Alors on bâillonne sergents et le reste, on lève l'impôt, et on se rabat sur les champs. Hé quoi, tu me quittes. Colin?
— Oui, je n'ai rien à faire là-bas. Adieu !
A quelques jours de là, maître François, en rentrant à la maison, entendit des voix dans la basse chambre. Maître Guillaume et maître Martin Bellefaye étaient en conférence. Il alla vers eux et tendit la main à maître Martin :hoho ! qu'il était engoncé! « L'avocasserievous enfle le jabot, maître Martin ! »
— J'ai de mauvaises nouvelles.
— J'en connais le remède; garde-les pour toi.
— Voilà! vous l'entendez, maître Guillaume? Mais sans moi, F'rançois, sans moi, tu serais en de beaux linges ! sous les étaux !
— Que dis-tu là ? contez-moi donc, oncle Guillaume...
— Où étais-tu? demanda maître Martin, d'une voix de fausset, tout en. tournant vue sur maître Guillaume. Où étais-tu, le jour du tumulte ?
— En mes braies et pourpoint, et, si tu veux en savoir plus, dans ma chemise.
— Étais-tu dans le jardin de M"" de Bruyères ?
— Quand nous fûmes attaqués par les sergents, sans doute ; je m'y sauvai.
— Ah ! il avoue ! Et que faisais-tu ?
— Je regardais.
— Et la veille, qui de vous, des écoliers, de tes amis, ou de toi, imagina ce mariage d'enseignes ?
— Hé, mais ! maître Martin ! êtes-vous avocat au Châtelet, ou examinateur?
Maître Martin Bellefaye, qui bouffait, et bouillait de colère, s'épancha en doléances, disant que François, qui avait été son ami, ne l'était plus, qu'il voulait le faire sortir de son calme et n'y parviendrait pas, que, s'il entendait être examinateur un jour, il le serait, et 'plus même, et que cela ne regardait que lui, et qu'au lieu de le traiter de la sorte François ferait mieux de tenir ses yeux sur son propre fait, de songer à l'avenir et au travail, et de rentrer dans la bonne voie qu'il quittait.
— A bref mot, François, interrompit maître Guillaume impatienté, voici ce dont il s'agit. M"* de Bruyères et ses servantes t'ont reconnu et dénoncé au prévôt. D'autre part, il est revenu à celui-ci que, la veille de l'émeute (qui, à mon sentiment, maître Martin, est bien plus le fait des gens du Châtelet que celui des écoliers) tu aurais tenu des propos à quelques-uns de ceux-ci...
— Quelques-uns! toutes les nations étaient représentées ! s'écria maître Martin.
— Mais, grâce à maître Martin Bellefaye, le prévôt consent à fermer les yeux sur tout cela. Toutefois, comme les bourgeois à qui on a pris les enseignes, réclament le prix du dommage, j*irai les voir et règle* rai cette affaire. Ainsi, mon enfant, sois tranquille, mais laisse à Tavenir toutes ces folies. Tu sais que je ne suis pas riche...
— Il ne lui en chaut guère ! grommela maître Martin.
— Allons, Martin, ne fais pas le baudet, et tôpe-là. Tu vas boire avec nous...
Mais maître Martin était accablé d'affaires, et ne pouvait. Maître François l'accompagna jusqu'à l'huisset du jardin, où il trouva Colin.
— Entre, lui dit maître François.
— Non, non, un mot seulement. Adieu, adieu, maître Martin. Viens ça, toi. Tu sais, notre affaire..*
— Quelle affaire ?
— De Dijon.
— De Dijon?
— Oui. C'est fait. Jaquot de la Mer est parti avec Ysabel ^t Colette. Il loue VEcu de France, Et nos Coquillards sont prévenus. J'en envoie cinq sonder le terrain.
— Mais... quoi!... Colin! es-tu fou! tu as pris cela au sérieux ?
— Ah! ah! babouin, cela ne l'était pas? Mais cela l'est devenu, voilà tout. A la revoyance. Si nous réussissons, tu auras ta part, tu l'as gagnée.
— Colin I Colin !
Colin était déjà loin. Maître François alla le soir rue des Porées, mais Colin n'avait pas reparu.
Les jours, les semaines, les mois, Tété, Tautomne coulèrent comme le sable en sablier, monotones et ternes, lents en allant, en allés fugaces. Au Châlelet se grossoyaient papiers; TUniversité vaquait encore. L'affaire de maître François, mort-née, avait été enfouie sans bruit par le prévôt ; et maître Guillaume ne parlait plus de rinscription à la Faculté des décrets. Mais maître François n'était pas heureux. Il allait dans le temps, gagnant du temps, à Taventure, sans savoir où porteur ses pas, où ses pas le porteraient, car il ne voyait devant lui nulle de ces routes à montjoies bien assises telles qu'il s'en allonge devant la plupart des hommes, qui discernent au bout le but, et y tendent, butant et se butant sans se rebuter. La sienne était barrée par un mur, avec l'inconnu par-delà, et il lui semblait qu'il était au pied de ce mur, et qu'il le lui faudrait bientôt franchir, ou mourir là, et qu'il se cognait la tête contre, criant : « Que faire? » et encore, çn cri plus aigu de désespoir : « Que faire ? »
Maître Guillaume avait payé ses dettes. Maître Guillaume s'était vu contraint de bailler, à titre de croît de cens, une maison qu'il avait dans la rue du Cloître, la Cuiller^ puis la maison du Vent et de la Pluie, enfin, à l'aboi de nouveaux créanciers, de les vendre. Et maître Guillaume n'avait plus, pour tous biens au soleil, que la Porte-Rouge et son jardin, et en bourse, n'y séjournant pas, les maigres revenus de sa chapelle. Nul élève, hormis les trois orphelins, Girard Gossouyn, Colin Laurens, Jean Marceau, dont il payait la pension au ménager, bien qu'ils mangeassent le plus souvent à
son pot. Mais résigné, gardant ses soucis en son for, maître Guillaume ne soufflait pas un mot de plainte. Ah ! ses parents, autre chose. Ils guignaient Fhéritage, le voyaient se morceler à grand deuil, et parlaient bas, à mi-voix ou très haut (selon) de maître François Villon comme d'un écornifleur du bien des autres.
Maître François sortait peu. L'argent ne lui démangeait plus. Mais les doigts, de n'en point avoir. Il entendait mieux la vie, les choses et les gens. Le mot de la bonne tante de Jaquot de la Mer : « Fais le mal (bien sûr il faut vivre), mais le mal permis », tintait à son oreille, sur tous les tons, clamé ou susurré, et il le retrouvait, lui semblait-il, en toutes lèvres un petit décloses. Il cherchait à ses pieds le chemin qu'il lui fallait prendre pour gagner le Paradis où l'on broute et lampe, plus ou moins, mais en toute sérénité. D'église, de magistrature, d'avocasserie, il n'en voulait entendre parler. D'ouvrer, il n'en pouvait être question, car il avait passé l'âge de tous les apprentissages. Restait le négoce. Marier le sou avec la livre pour en faire naître l'écu. Hé quoi ! avec de l'ordre, du temps, du vouloir, il pouvait amasser le numéraire qui le mettrait un jour^ ainsi que sa mère, à l'abri du besoin ; il soulagerait d'autant l'oncle Guillaume, qui n'en pouvait mais. Il épargna sur ce qu'on lui donnait pour sa dépense. Avec beaucoup de peine, d'attente et de privations, il réunit un peu de billon. A ce train, il lui faudrait dix ans pour avoir de quoi se procurer charrette et tréteaux, ou même âne et corbillon, et se fournir en mercerie. Car, ceci résolu : il serait mercier , il pérégrinerait par les foires et les marchés, et grâce à la joie qu'il portait en lui, à la dépense qu'il se plaisait à en faire, à son adresse à colorer, il gagnerait tôt clientèle en tous pays, tant du royaume que d'ailleurs. Mais où trouver
les quelques écus du départ. S'en ouvrir à maître Guillaume? maître Guillaume jetterait les hauts cris. 11 avait un oncle à Angers, il avait des parents en Bourbonnais ; il leur fit tenir des lettres, et attendit.
Cependant, rasséréné, il vit l'un et l'autre, en fréquentant les tavernes. Colin de Cayeux l'inquiétait. Nul doute que ses vaines paroles en vanité proférées, le soir des troubles, dans cette ruelle, ne fussent tombées en l'esprit de Colin comme semence en terre ; or il n'était pas homme à reculer, son parti pris, et rebuffait maître François toutes les fois que celui-ci lui montrait le néant de ce rêve, le sac d'une ville comme Dijon par un peu de menu gibier de prison.
— Ah ! babouin ! babouin ! mais tu auras ta part, je te dis que tu auras ta part. Ne t'inquiète pas. Tu as la tête, et j'ai les bras. Au reste, j'ai des nouvelles par Régnier. Oh ! tu ne sais pas ?» 11 était à son établi et s'arrêtant de travailler, poussa un gros rire. <» Mais non, tu ne peux pas savoir. Jaquot de la Mer, tu m'entends bien, Jaquot, maître du bordeau de ÏEcu de France^ est fort bien vu du majeur. Si bien vu qu'il a obtenu de lui, devine ? Une commission de sergent ! Oui, de sergent. Jaquot de la Mer sergent ! Je te dis que nous irons loin : il n'y a qu'à marcher. Moi, je me vois roi, un jour, non plus de la Coquille, mais de quelque plate et grasse région, à manants taillables et corvéables. Nous sommes venus un peu tard en ce monde, et toutes les couronnes sont ceintes ; mais laisse-moi faire, maît' François, laisse-moi faire. Je serai pour le moins trésorier des guerres, ou receveur des finances, et je te baillerai, pour me tailler des ballades et tenir en joie, huit mille livres à dépenser, bon an mal an, du i®** octobre au 30 septembre. Non, mais crois-tu I Jaquot de la Mer sergent ! Je
pensai en prever, quand Régnier me narra cela. Et soudain, fronçant le sourcil, il examina à la loupe une petite pièce de serrurerie, la tourna et retourna en tous sens, et la posant :
— J'arriverai, babouin, j'arriverai. Au fait, il faut que je te montre...
11 s'en fut chercher une cassette, dans un bahut, et l'ouvrant, en tira un papier qu'il déplia avec soin, et mit sous les yeux de François deux scies, une vrille el un foret, si ténus, si menus qu'ils semblaient sortis de main d'orfèvre.
— Cela, c'est trop petit, bien sûr. Mais qui peut le moins, avec ces lourdes et gourdes mains que voilà, peut le plus, et je suis sûr de mon fait, désormais. Le couteau me coûte du mal, mais je l'aurai. L'étui n'est rien; regarde ces dessins, tu vois que le tout s'emboî** tera. Et j'aurai, moi, le grand Colin, la brute de Colin^ trouvé le moyen, n'étant point alchimiste, de me rendre non point non visible, ni même non prenable, mais non gardable, ce qui équivaut. Et bien malin le geôlier qui trouvera mon attirail, car je le logerai au lieu le plus secret démon corps, dont je me tais. Et lors, babouin, j'estime qu'il n'y aura cage, de quelques grilles ou barreaux qu'elle soit close, pour me retenir. Allons, rends-moi cela, et à la besogne ! Jaquot de la Mer sergent ! Tu pars? adieu, adieu...
Et il se replongeait en ses études et maniements.
Maître François regagnait le logis, morne et assombri. Au fait, Colin, oui, si fort empêtré dans la nasse qu'il n'avait plus, comme il le disait lui-même, pour en sortir qu'à tenter d'en tailler les mailles !
L'oncle d'Angers ne répondit pas. Ni les autres. Et toujours, en l'esprit de maître François, le martel
enfonçait ce clou : « Que faire »? Et le martel faisait écho, sans que nulle idée se levât.
Hi ! ce n*est pas ainsi qu'on agit ! D'autres que moi sortirent nus qui rentrèrent bien vêtus. Sautons le pas, franchissons le mur, et, une fois de l'autre côté, il faudra bien trouver voie, et la tenir* Il se pourpensa de quitter maître Guillaume sans le prévenir, rejeta cette idée, qui lui revint, et tant de fois qu'elle se logea en lui à demeure et qu'un beau jour il s'avisa que la chose était résolue, et qu'il ne restait plus qu'à oser.
Il n'avait pas un denier. Tant mieux. Il n'en aurait que plus de force à l'action ; il irait trouver Jean Perdrier, qui habitait seul l'hôtel de la Cité, lui narrerait tout et le prierait de lui donner de quoi gagner Angers. Là, il tomberait chez son oncle, et de vive voix le persuaderait mieux que par écrit, et l'oncle bon gré mal gré le monterait en corbillon et mercerie, dans la crainte de le voir demeurer à sa charge. « Mais il faut partir ! sans quoi, vivant comme je vis, au jour le jour et le lendemain assuré, j"e ne saurai jamais quémander. »
Il écrivit à maître Guillaume et mit la lettre en évidence sur le lutrin, rassembla ses nippes, attendit la nuit, et sortit. Il s'alla coucher en une auberge de la porte Saint-Denis, et partagea le lit d'un laboureur. Il ne dormit pas, se sentant, avec le cœur gros, l'esprit travaillé, et surpris ,de se trouver là. Le lendemain, à la première heure, il irait voir Jean Perdrier.
Il y alla. Le valet Simon, qu'il connaissait d'enfance, le fit entrer dans une basse chambre, disant que sire Jean se levait et ne serait pas long à venir, fit de sarments et bûches un bon feu, disposa les écrans d'osier pour la commodité de maître François et sortit. La chambre était spacieuse, haute, fort aérée, très ajourée.
LA PASSIOiN DE MAITRE FRANÇOIS VILLON IH
11 y avait là, chargés de livres, des pupitres et des lutrins, qu'on pouvait manier à volonté, les haussant et baissant, ramenant ou éloignant, pour lire assis, debout, ou en écrivant : « Que peut-il bien faire de tout cela? 11 ne fui jamais grand liseur.» Simon rentra, regarda le feu, et marcha par la chambre, faisant mine d'essuyer la poussière :
— Sire Jean étudie donc maintenant ?
— Oh r non, maît' François. » Et, se penchant à son oreille : « C'est la collection. »
Jean parut. Maître François ne l'avait pas vu depuis longtemps ; il ne l'eût pas reconnu. 11 avait les traits tirés, et des rides de vieux sur le front ; il se voûtait en marchant, et son regard, chargé d'inquiétude, fît le tour de la chambre avant de venir à maître François :
— Quel bon vent t'amène? Tu vas manger avec moi. J'ai peu de temps, nous pourrons causer. Allez, Simon, dépéchez-vous. Tu ne connaissais pas cet hôtel ? Père me le donne, en m'émancipant ; ce n'est pas encore fait, mais cela ne tardera pas. Monte. Ah! là, j'aurai ma collection de monnaies, mais elle n'est pas installée. Plus haut, plus haut. Il ne fait pas froid, aujourd'hui? Je ne sais pas pourquoi Simon fît telle flambée en bas. Monte encore. C'est ici. Je ne fais pas allumer, n'est-ce pas ? J'aime bien à manger en salle fraîche. C'est plus sain.
Le couvert était mis. La salle, de forme ronde, était bien fenestrée, baignée de lumière, de toutes parts, et si haut juchée qu'on découvrait de là, par les verrières, les champs à perte de vue et les plus lointaines collines. Un timbre sonna.
— Voici notre dîner.
Et Jean s'en fut prendre à une armoire le couvert de maître François, une platée d'œufs et de fromage :
— Cela. t'amuse ?Tu comprends, grâce à ces poulies, Simon n'a pas besoin de monter. Et quand je serai marié...
— Ah bah ! lu penses au mariage ?
— Sieds-toi là. Mais, sans doute, je pense au mariage. C'est presque fait.
— Qui épouses-tu ?
— Ah ! voilà ! c'est presque fait, mais rien n'est décidé. J'hésite même...
— Comment! tu hésites?...
— Entre une veuve et une fille. Ou plutôt, ce n'est pas tout à fait cela. C'est elles qui hésitent. Moi, je me déciderai pour la première qui voudra. Les deux partis sont sortables. Tout pesé, cela se vaut. Si c'est la veuve, nos biens seront au ponant, en Picardie; si c'est la fille, au levant, en Bourgogne. De toutes façons, il y a quelques bonnes maisons à Paris, et si la guerre nous épargne, ce sera de belles rentes. Enfin, belles I façon de dire, tu saisis ? Toutes réflexions faites, je préférerais la veuve. Qu'est-ce que j'ai ?» Il se palpait les cheveux.
— Rien. Pourquoi ?
— Non, non, rien, c'est que tu me regardais. Je pensais... Que veux-tu dire ?
— En tous les cas, ce n'est pas la femme que tu épouses, mais ses prés, ses champs, ses vaches, et ses maisons dans Paris ?
— Bien sûr! Pour le reste, il y a les fillettes. Et puis, moi, tu sais... C'est que je ne suis pas riche, moi ! Il faut penser au lendemain. Voyons, François, entre nous, n'est-ce pas une grande grâce de Dieu de nous avoir permis de tirer argent de notre corps et de le vendre à l'enchère, sans honte, sous le couvert de l'Eglise? Ce serait grande niaiserie de ne le point
faire, et de pourrir sur la paille, comme une nèfle, quand on peut faire bon lit. Et toi, tu ne penses pas à te marier ?
— Hé là ! moi ! me marier ! qui voudrait de moi?
— Ah ! tu es heureux, toi ! tu n'as besoin de rien.
— De rien ? De rien, Jean, n'est pas le mot, et puisque tu en viens...
— Veux-tu un œuf?
— Merci. Je voulais te dire...
— Ne sont-ils pas à ton goût ?
— Si fait. Que je suis dans un grand embarras...
— Mais prends donc...
— Non. Non. Je voulais même te demander si tu ne pourrais pas...
— Tu auras faim, François.
— Mais non, te dis-je ! M'entends-tu ? Je te demande si tu ne pourrais pas m'avancer quelque argent...
— De Targent ! Ah ! mon ami ! à qui t'adresses-tu ! De l'argent! Mais c'est que je n'ai rien, rien, moi. Je te le disais justement, à propos de ce mariage... Ecoute, quand il sera fait, heurte à ma porte, et je te l'ouvre grande, nous sommes d'anciens amis, mes biens sont les liens. Ah oui! d'anciens amis! sais-tu qu'il y a beau temps que nous nous connaissons ! Te rappelles-tu, comme on jouait, chez vous, au cloître...
— Ecoute, Jean. Je ne te demande pas un sac, mais une bourse. Ne me remets pas à ton mariage. Non, donne-moi le denier sur la vente de ce gentil corps...
— Tu as l'air courroucé. • Tu as tort. Je t'assure... Voyons, combien te faudrait-il ?
— Combien il me faudrait?
— Oui. Non. De combien aurais-tu besoin tout de suite ?
— De dix écus.
— Dix écus ! mais où los prendrais-je ! Après mon mariage, oui, dix écus, je te promets, je pourrai peutêtre. Attends, pourtant, que je pense. J'ai à payer ce soir... Tu te lèves? attends, mais attends donc... Je cherche le moyen... Je voudrais bien, tu conçois... Celui-là patienterait. Mais il y a encore... François, attends donc ! tu me fais de la peine ! Attends, attends î
— Adieu, Jean.
— Quoi ! tu t'en vas ?
— Oui, je suis pressé.
— Mais non, mais non. Tiens, prends toujours cela.
— Hé, que veux-tu que je fasse d'un sol ? Et puis, je n'ai besoin de rien.
Il faisait un froid mordant. Au coin de la rue, maître François entendit une femme dire :
— Les loups sont dans Paris, ma commère.
— Oui ! lui cria-t-il, et pour longtemps !
Il avait la tête vide, et les jambes molles, et vagua. Il n'osait rentrer dans son logis ; Thôte lui demanderait de l'argent. Et chez l'oncle Guillaume? Non. Il irait droit devant lui, tant que ses jambes le porteraient. Il verrait, plus tard. S'il fallait, il mourrait comme un chien, dans la rue. Alors les gens viendraient le voir et geindraient : Quel malheur ! mais pourquoi ? 11 n'avait qu'à dire... à demander...
Le froid le transissait. En errant, il frôlait les gens qui s'abordaient et sa parlaient, bonnetant ou se serrant main. Us se sourient, et demain s'arracheront le morceau de viande, en se' souriant. Mais moi, à qui et comment l'arracherai-je ? Les mots pour cela? 11 se sentait les dents longues, et désir de mordre. Et tout le jour il fut ainsi, et la nuit et la faim vinrent, et il neigea à gros flocons. Alors il s'adossa à un mur, et il eut comme une volupté à souffrir; l'eau coulait sur sa
figure, et de là dans son cou, sous ses vêtements. Le vent s'éleva, corna, fouaillant, la neige, branlant les enseignes. Il avait l'onglée, et ne bougeait ; il souffla dans ses mains, les cacha sous les aisselles. Une lumière parut à une fenêtre, dans la maison d'en face. Des gens mangeaient là ; le lendemain, en sortant, ils verraient son corps gelé. Une froide rage le possédait, qui glaçait et anéantissait sa volonté et son esprit. Un bourgeois passa. Il se jeta vers lui, s'arrêta net, bégaya une excuse, s'enfuit dans une rue voisine, et se ressaisit, à la marche. La fièvre battait ses tempes, et ses dents claquaient. Alors quoi? Sans courage! sans courage! ni pour vivre, ni pour mourir? C'était par trop bête, de souffrir ainsi. Il rentrerait chez maître Guillaume. Mais cette lettre ! Non, il ne pouvait pas. 11 irait chez un ami, il souperait, se chaufferait, dormirait, et, le lendemain, il réfléchirait et prendrait un parti. Chez qui ? le hasard l'avait mené à deux pas de la rue Michel-le-Comte. Il frappa à l'hôtel de la grosse Margot. On ne répondit pas. Il frappa encore. Il entendit des pas, et la voix de Margot qui demandait :
— Qui est là?
— Moi, François.
La bâcle joua, et la porte s'ouvrit :
— Qu'est-ce qui t'arrive ? mon loup ! de quoi as-tu l'air?
— Je suis transi. J'ai faim.
— Tu as faim? bon, je n'ai rien, ou presque. Entre, chauffe-toi. Voici toujours du pain et du fromage.
Et tandis qu'il mangeait en regardant le feu, elle s'épancha. Le départ de Jaquot de la Mer avait été le coup de mort pour l'hôtel. Guillemette et elle, restées seules, ne faisaient plus rien. On leur devait de tous côtés. Elles ne savaient plus comment payer le loyer à l'église Saint-Merry.
— Vois-tu, mon petit, il faudrait un homme ici.
A quelques jours de là, à trop de jours de là, Colin de Cayeux et maître François piétonnaient sur la chaussée, sonore en gel, dans le trouble d'une nuit sans lune.
— Ah ! babouin ! qui m'eût dit que je te ramènerais dans la bonne voie, un jour. Viens-tu chez moi ? Tu verras mon étui.
— Non, non. J'irai tout droit chez maître iGuillaume.
— La porte du cloître est close. As-tu la clef? -— Non.
— Veux-tu que je Touvre ? j'ai ce qu'il faut.
— Non. Je ne suis pas en peine.
Et maître François, le cœur battant, atteignit le mur du cloît^e. Il grimpa, et de jardins en vignes, de vignes en champs et de champs en jardins, sautant les clôtures, il arriva devant la Porte-Rouge. Il y avait de la lumière dans sa chambre, et maître François, s'écartant un peu, appela à mi-voix : « Maître Guillaume ! » et plus fort : « Maître Guillaume ! » Rien ne bougeant, il s'approcha de la porte, et heurta, tout doux d'abord, puis à grand bruit, prêtant l'oreille, à chaque coup. Enfin il entendit le pas de maître Guillaume, grincer la serrure, et la porte s*ouvrit.
Et maître Guillaume le serrait contre sa poitrine, Tembrassait :
— Mon enfant ! mon pauvre enfant ! qu'est-il arrivé ? qu'es-tu devenu ? Calme-toi, calme-toi ; je ne te demande rien. Demain, si tu veux, tu me diras. Je savais bien que tu reviendrais. Je t'attendais.
Et le quittant et le regardant de vif amour, en souriant et haussant la lampe :
— As-tu vu la lumière, là-haut? je la mettais tous
les soirs. Allons, François, embrasse-moi, mon garçon, et va te coucher. Calme-toi, dors bien.
Maître François monta le premier ; il embrassa maître Guillaume à sa porte et entra dans sa chambre. Il vit, contre la fenêtre, sa table, et le cierge allumé, mis là pour lui dire de sa douce clarté : « Entre, François. » Et le lutrin, et son lit bien blanc. Il se jeta sur le lit, étouffant ses sanglots. C'est bon ! c'est bon !