‹ La passion de maître François VillonChapitre 6 sur 28 · VI · texte numérisé non relu

VI

La fin de cet hiver, et le printemps, maître François se laissa vivre en paix. Nullement soucieux de voir pardessus le mur qui barrait sa voie, il le longeait à petits pas ou s'asseyait à son ombre, dans Taltente, sans curiosité folle.

Régnier de Montigny, dont il avait des nouvelles par Colin, battait les buissons de province, et Colin, de plus en plus confiant dans sa Coquille, lui disait à chaque rencontre :

— Sois sans crainte, babouin, sois sans crainte. Avant peu, nous mangerons du pain blanc. » Et certain jour d'été, il ajouta : (c Deux de nos Coquillards dijonnais, Petit-Jean maître de l'Epée et Johannès,lecordelier apostat, sont ici. J'ai rendez- vous avec eux à l'église Notre-Dame, ce soir, et après, nous irons nous ébattre en société de Philippe Brunel, d'un certain Baude Le Maistre et de deux prêtres, Pierre Marchant, de Parayle-Monial, et Philippe Chermoye. Il y aura, de plus, une femme qui brûle de te voir de près. Veux-tu venir?

— Si l'on doit bien souper...

— A la Pomme de Pin.

— Soit!

Maître François, vers le soir, se mit en point, alla prendre Colin de Cayèux rue des Porées et raccompagna à Notre-Dame.

Deux hommes attendaient Colin auprès de Saint- Christophe. Le plus petit, en le voyant venir, s'écria:

— Ah ! le voici ! » puis, jetant un coup d'œil de biais sur maître François, dit à Colin : « Parlerons-nous de Tabbesse ?

Mais maître François, peu soucieux d'être mêlé à une affaire qui s'entamait en jargon, s'écarta. La conversation dura longtemps et, quand les trois compagnons le rejoignirent, l'heure fixée pour le souper était arrivée.

^- On doit nous attendre, dit Colin, pressons.

Petit-Jean et Johannès prirent les devants, et maître François, en cheminant au bras de Colin, lui demanda :

— Que signifie u parler de l'abbesse? », c'est un mot nouveau ?

— Oui, c'est de dérober.

— Et d'où vient ?

— Ah ! voilà. Le diable le sait : mais tu ne le sauras pas.

— Dans le reculet ! cria Robin Turgis en les voyant entrer. La nappe est mise !

Colin de Cayeux poussa maître François dans la salle du fond.

— Voyez-ci, ma dame, et vous, maîtres, mon ami maître François Villon.

On échangea des saints; mais maître François ne vit tranchément qu'une personne, la femme, qui lui tendit la main et lui dit en souriant :

— Je suis aise de vous rencontrer. Soyez le bienvenu, et seyez vous là, nous mangerons ensemble.

Robin Turgis apportait le potage. Tous prirent place, riant et causant, hormis maître François, qui de

roreille et dés yeux guettait sa voisine. Sa voix douce, pénétrante, un peu impérieuse^ avait d'entrée, par de brèves paroles, jeté pâture aux esprits des autres, et s'était tue. Mais tout en cette femme témoignait de l'attention qu'elle donnait au débat. La main même, semblait-il, cette main longue, blanche, polie, aux doigts bagués de pierres jetant feux, aux ongles roses taillés avec amour, avait de loin en loin, pour approuver ou dénier, de menus gestes, fuyants et gracieux, qui mettaient à fleur de peau des fossettes vite effacées. Maître François leva les yeux, à la dérobée, sur le visage- ; ' la joue colorée, avec, peut-être, une pointe légère de fard, s'arrondissait en croissant de lune; issus du hennin sans guimpe, finement lignés sous le voile de tête transparent et bien serré, deux mèches à reluis d'or se plaquaient en crochets à la tempe et sur le front ; la gorge ronde, pleine, unie, l'arc de la nuque longuet, les épaules s'amenuisant au dévaler mettaient des lignes de nudité sous la collerette blanche très empesée. Elle se tourna vers maître François et lia son regard au sien, gentiment, sans gêne, avec un sourire. Et lui fut saisi : dans ce jet d'intérêt qui jaillissait soudain vers lui, les yeux éclairaient la fièvre, et les lèvres étaient sensuelles.

Maître François prêta Toreille aux discours. Tous« devisaient avec feu, hormis Petit-Jean et le Cordelier apostat, qui, au bas bout de la table, parlaient à voix basse, sans mot sonner hors de barbe, car il était créable que leurs esprits s'étrangeaient fort de ce qui démenait les autres.

On parlait de la domination, et que chacun s'y efforce et en fait sa vie, mais que la plupart des hommes la bornent au fait du ménage et tendent le col au licol des agissants, muels obéissant au verbe comme lea

troupeaux à l'aboi m^rdace des chiens et qu'il n'y a qu'à les circonvenir et aboyer pour qu'ils obéissent à la voix.

— Mais il faut savoir en donner ! s'écria Colin, et il s'y connaît le babouin, qui est là, oui, oui, ma dame, votre voisin.

— Bahl s'écria Philippe Brunel, il n'est besoin de voix à paroles, mais à bons cris et forts jurons, appuyés du geste. C'est ayecdes Tue-Dieu! qu'on jette les hommes contre les hommes et qu'on les acharne à leur chair, seul et sûr moyen de conquérir.

— Je ne suis pas de votre avis », dit maître Baude Le Maîstre, un gros à face réjouie, « et, grâce à Diou, les hommes ne guçrroyent pas seulement tirées les dagues. Les guerres, croyez-moi, dérangent de la vraie lutte qui se fait à paroles, en petit sur les marchés, en grand sur la foire du monde par les gens de justice et d'église.

— Mais quelle force n'aurait-on pas, reprit Colin, si l'on pouvait allier au miel des paroles l'élan et la violence de l'homme de guerre ?

— C'est là beaucoup de vertus., s'écria la femme, et je me figure qu'un simple gouvernement, soutenu par les lois en toute paix et tranquillité, de haut magistrat, ou d'abbé, est encore œuvre assez âpre pour y employer toute sa vie.

— Et, dit maître François, le bonheur n'est pas dans la domination, quelle qu'elle soit.

Il y eut un gros rire, niais etfuicé, de Philippe Chermoye, le prêtre, son voisin. Mais la femme, levant les yeux sur maître François, l'encouragea à dire : puisqu'il parlait du bonheur, c'est qu'il l'avait entrevu et en connaissait les voies, et elle était fort en peine de savoir où il le plaçait.

— Oh! je ne suis pas si grand clerc, ma dame, et quoiqu'ait dit Colin à mon sujet, je ne me mêle guère de mener les hommes. C'est un soin que j'abandonne aux planètes. Quant au bonheur, je ne sais où il est, mais je sais où il n'est pas, c'est dans la quête de la puissance, ou de l'or, qui la donne. Et par quelques moyens que ce soit ! Je vous avouerai même que, si j'avais à choisir, je priserais aussi cher que les vôtres ceux de l'alchimiste en quête de panacée, ou des. bonnes femmes, qui mêlent en un coquemar le poil

. d'un œuf, le son d'une cloche et la virginité d'une nourrice. Pour ma part, je ne demande rien autre que le brouet assuré. Et la nature me le donnerait, n'était cette misérable inquiétude de quelques-uns, dont apparemment vous êtes, affamés de puissance et altérés de richesses. Qu'est-il besoin de mener les hommes aux abattoirs ou de les décharger de leur toison ? Nous avons pour cela les bœufs et les moutons. Abattonsles, taillons-les, et entre nous jouons et foliôns, dansons et faisons ripailles. C'est le mieux, que je crois!

La mélodie delà voix fut si douce que tous oreillaient, le regardaient surpris, même Petit-Jean et le Cordelier. Seul, Philippe Chermoye, à plusieurs reprises, l'avait rompu. Mais maître François ne s'en était pas aperçu, car la femme, accoudée, l'écoutait, faisant mine fâchée aux interruptions. Elle prenait joie, semblait-il, plus à le voir encore qu'à l'entendre. Aussi fut-il étonné, comme s'il eût reçu un choc en poitrine, quand Philippe Chermoye s'écria :

— Ah ! le beau prêcheur ! Dites-moi, maître François, teniez- vous ces discours à la grosse Margot, trois mois en-çà ?

A ce mot, maître François rougit. Il se tournait vers Philippe Chermoye, quand il sentit sur sa main une

pression douce de main aimante, celle de cette femme qui lui souriait, et ce fut comme un baiser après morsure. Il la remercia du regard.

Mais Philippe Brunel, pris de vin et de rage, s'était dressé et voulait quitter sa place pour assommer Chermoye. Johannès et Petit-Jean avaient peine aie maintenir;

— Ah ! la carognel hur! ait-il ^ la carogne! chien de prêtre ! laissez-moi, Tue Dieu, me laisserez-vous ! je les connais. Ils me veulent manger tout mon bien, mais ils ne Taurontpas, Kt celui-ci, je sais trop, François, ce qu'il veut dire. Laissez-moi. Il te veut du mal? parce que lu as pris sa place auprès de ma demoiselle. Il ramasse toutes les saletés qu'on te jette au dos, Laisse/.-mol, par la mort Dieu, laisse/- moi. Carogne ! oui ! la carogne î je parlerai ! Il veut dire, oh ! la carogne ! tu as beau rouler tes yeux, si on ne me retenait, je t'expédierais dans Tenfer, et ce serait bien fait, car où meurt un prêtre, entends-tu, Dieu y œuvre. Dieu y œuvre! Il veut dire, François, que lu as vécu avec Margot, aubordeau de Jaquot de la Mer, pour en tirer ta vie. Voilà ce qu'il veut dire* Mais il ne remportera pas au Paradis, oh non ! Tue Dieu, laissez-moi!

La femme avait disparu avec maître Baude Ije Maistre et Tautre prêtre, Pierre Marchand ; en vain Petit- Jean et le Cordelier tentaient de retenir Ptiilippe Brunel qui se jetait sur Chermoyc et lui prenant la têie entre les mains la mantait et cognait sur la table : tt Salue! carogne! salue! » Quand on dégagea le prêtre, il se jeta vers la porte et montrant le poing à maitre François :

— Je vous retrouverai I cria-t-iL

Maître François et Colin de Cayeux calmèrent Philippe Brunel et le laissèrent en compagnie de Petit-

Jean, de Johannès et des chopines, contant sa haine pour les prêtres et qu il les voulait massacrer tous.

— Eh bien! François, comment trouves-tu cette demoiselle ? demanda Colin dès qu'ils furent dans la rue.

: — Elle est Tamie de maître Baude, ou de Philippe Chermoye !

— Mais non. Elle n*a pas d'ami, pour Tinstant.

— Mais, dis-moi, quel âge a-t-elle ?

— Est-ce que je sais ? Trente ans ou environ. Elle te plaît?

— Mais quelle est donc cette femme ?

— Une femme. Elle t'aime. Elle te désire, et elle t'aura.

— Ah ! que tu es bête ! Bonne nuit. Colin.

— Bonne nuit, François.

Il faisait une chaleur lourde, et par la fenêtre ouverte, nul souffle n'halenait. Dans le jardin, pas une feuille ne bougeait; rien au reste, aussi loin que découvrait la vue, si ce n'était au ciel bleu les feux des étoiles.

Maître François agitait un manuscrit devant ses lèvres. Il avait trop bu à ce repas. Non, pourtant. Il avait la fièvre ; il la devait sans doute à cette sortie de Philippe Chermoye contre lui. Il ne le connaissait pas. Pourquoi cet homme lui en voulait-il V Maître François ne pouvait tenir en place ; il allait de son lit à la fenêtre, de la fenêtre au lit, s'asseyait, s'accoudait, s'étendait, sans trouver le repos. Il éteignit la lumière, voulut dormir et ne put, la ralluma pour l'éteindre encore, caries papillons se venaient brûler à la flamme.

Il pensa à cette femme. Il la revit telle qu'elle était, là bas, à ses côtés, penchée vers lui. Il chassa cette vision. Elle revint, et il s'y abandonna, rêvassant. Hé !

qu'importe ! Je ne faisais chez Turgis si grande attention à elle, et je la reverrai, si je la revois jamais, de sang-froid. Etrange sort et ressort de Tesprit qui repousse ce qui Tattire et se tend vers ce qu'il ne peut atteindre. Les papillons et la lumière ! Quand le jour est là, ils se cachent, cherchent les ténèbres, et que dans la nuit un cierge s'allume, ils volent à la flamme ; est-ce pour l'éteindre, ou l'étreindre, qu'ils battent des ailes et qu'ils se brûlent ? il avait en la tète tels papillons, voletant, se heurtant aux parois, et s'acharnant à cette vision.

' Or çà, aimerait-il? Cette idée l'amusa, et.il prit plaisir à forger dans son cœur un poids, qui le grevât, et à se donner la sensation d'aimer, et à se voir aimant, et le disant. Il l'adorerait comme une vierge, il serait son esclave, et leurs regards se chercheraient, et se lieraient, comme cela advint une fois là-bas. Il songeait à la nudité vue du visage et des mains, et à l'autre devinée, des chairs voilées. Il goûtait une volupté active et mouvante, cuisante et mordante, avec un besoin de calme, d'apaisement, qu'eût pu lui donner seule, il le sentait, la présence. Il la voyait lors étendue, se livrant, avec cette fièvre dans les yeux, et les lèvres entrouvertes appelant le baiser ; et ses désirs se forcen aient comme des chiens ameutés ou s'étiraient alanguis vers cette chair rêvée. Folie! folie! songes qui s'évanouiraient au jour. Il balbutia une prière et s'endormit.

Le lendemain, après souper, maître François prenait l'air, en compagnie d'un prêtre et d'une voisine, sur le banc de la rue Saint-Jacques, contre l'église Saint-Benoît-le-Bétourné. Ils causaient de choses indifférentes, pour la joie des paroles jetées au vent, dans

la nuit bleue. Deux hommes vinrent à passer, dont l'un s'arrêta net, à un mot dit par maître François :

-r- Je renie Dieu! cria-t-il, je vous ai trouvé! et il s'élança sur lui.

Maître François, reconnaissant Philippe Chermoye, lui dit :

— Beau frère, de quoi vous courroucez-vous ? Seyezvous là.

Et il lui .fit place. Mais Philippe Chermoye le saisit à la gorge et fit mine de chercher sa dague. Ce voyant, son compagnon, le prêtre et la femme s'enfuirent. Philippe Chermoye, de main armée, frappa en plein visage maître François, qui, pour se dégager, tira dague, lui en bailla un coup dans l'aine et prit la fuite. Mais l'autre le poursuivait, criant : au meurtre ! et maître François, dont le sang coulait en noyant sa bouche, se baissa pour ramasser une pierre, et de rage la lança, visant la tête. Philippe Chermoye s'abattit.

Maître François courut chez un barbier, qui le pansa et lui demanda le nom de celui qui l'avait ainsi blessé :

— Je ne sais, dit maître François, le mien est Michel Mouton.

Le barbier le regarda, surpris, prit son argent, et ferma la porte sur lui, disant en riant :

— La bonne nuit, maître François Mouton !

Le prêtre, la femme' et d'autres gens, devant Saint- Benoît, s'étaient groupés à l'endroit où Philippe Chermoye était tombé, et maître François, ce voyant, rebroussa et gagna la porte des Mathurins en faisant le grand tour.

Il conta l'affaire à maître Guillaume, et s'en fut se coucher. Maître Guillaume sortit aux nouvelles, et revint lui dire qu'il avait grièvement blessé le prêtre à

Tainfe, de sa dague, et au front, du jet de pierre, mais que les témoins avaient conté, comme il le faisait luimême, l'agression, et que Philippe Chermoye venait d*être transporté dans la prison du cloître.

— Mais pourquoi t'a-t-il attaqué ainsi? on le dit homme paisible.

— Je ne comprends pas. Il m'aura pris pour un autre.

Il délira toute la nuit, et maître Guillaume vint le veiller.

Enfin, vers le matin, il s'endormit d'un bon sommeil et se réveilla tard, la tête lourde. Et le souvenir de la veille le tortura. Il appela maître Guillaume. Ce fut Marthe qui vint. Elle resta à la porte, sans franchir le seuil. ,

— Marthe ! est-ce vous?

— Oui.

— Mais entrez, Marthe !

Elle fit quelques pas en avant, évitant de s'approcher du lit.

— Marthe! qu'avez-vous ? Je vous fais peur, avec ce linge plein de sang ?

Marthe sanglotait.

— Ce n'est rien, Marthe, ce n'est rien.

— Maître François, gémit-elle, maître François, vous ne savez donc pas ? c'est horrible ! maître François ! ^

— Quoi, Marthe? qu'y ^-t-il?

— Mais ce prêtre, vous l'avez tué !

On heurta à la porte du bas, à hoquets, à coups secs.

— Mon Dieu, murmura Marthe, mon Dieu! qui est-ce ? Je ne descends pas ! mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de nous. Et elle restait courbée, aux écoutes, tordant les mains. Les heurts se précipitaient, des voix

appelaient, il y avait une rumeur de foule. Maître François se leva, mit braies et pourpoint en hâte, descendit et ouvrit.

— Prenez-le et le menez, dit quelqu'un. Et maître François fut empoigné.

— Quoi! mais pourquoi? laissez-moi me vêtir, pour le moins !

— Maugré Dieu ! le prendrez-vous ?

La rue du Cloître était pleine de gens qui s'écartèrent. Maître François, affolé, necomprenant plus, alla devant lui comme une bête, sans voir ; les poignets, serrés en chaînettes, lui faisaient mal. Il courait presque, voûté, transi, aveuglé par le soleil, n'ayant qu'une idée, échapper aux yeux, se blottir en un coin. Ses oreilles cornaient d'un brouhaha. Les sergents le retenaient :

— Mais pas si vite ! avez-vous le feu aux fesses ? Il leva la tête, et dit :

— Où me menez-vous ?

— Au Châtelet.

Au bout du pont, ils eurent peine à se frayer voie dans un gros de foule, et maître François entendit prononcer son nom, et aussi : meurtrier.

Enfin, ils atteignirent la voûte, et pénétrèrent dans la geôle. Maître François se laissa choir sur une chaise; il y avait là trois à quatre personnes; il faisait obscur; un clerc écrivait à la lueur d'une lampe. On lui fit des questions; il répondit; on le fouilla; il signa sur le registre ; il reconnut celui qui l'avait arrêté, Jean Mautain, l'examinateur. Puis deux hommes le prirent sous les bras, le menèrent par des galeries, dans la nuit, ouvrirent une lourde porte, le poussèrent, et refermèrent ; il entendit des toux, choppa contre un corps étendu : « Sang Dieu ! êtes-vous aveugle ! » Il s'appuya au mur, qui suintait, et s'affaissa sur les dalles. Puis,

128 LA PASSION DE MAITRE FRAiS'ÇOlS VILLON

à la lumière sourde d'une lampe qui charbonnait, il distingua cinq à six hommes, maigres, velus, serrés Tun contre l'autre, qui le regardaient. Il grelottait et vit qu'ils avaient de la paille et se leva :

— Vous me ferez bien une place, j'ai froid. Ils ne répondirent point, mais se serrèrent; l'un, à ce remuement, fut pris d'une quinte de toux; un autre jura.

— Sang Dieu! cria son voisin, tu as chaud, compagnon. Il fait bon dehors ?

Maître François regardait dans le vide, abattu ; le sang figé sous le linge tirait sa peau. Enfin la serrure grinça et la porte s'ouvrit : « François Villon ! »

Il se leva, et le geôlier lui dit : « Suivez-moi. » Il lui fit monter quelques degrés, et le conduisit dans une chambre plus spacieuse, mieux éclairée ; il y avait des nattes sur le sol, trois lits, et personne.

— Je laisse la porte ouverte ; vous pourrez vous promener dans le couloir, jusqu'à sept heures, ce soir; on donnera le pain sur les carreaux, dans un instant, vous entendrez appeler ; et vous trouverez l'eau, là-bas, aussi, dans la grande pierre. Vous prendrez l'un de ces pots.

Maître François en prit un aussitôt et s'en fut l'emplir, déchira un peu de sa chemise et revint laver sa plaie. Tandis qu'il était occupé à retirer les linges, qui se collaient à sa chair, une femme entra, rebondie, au parler gai. Ah ! il serait bien mieux là. On n'eût pas dû laisser sa porte défermée, son cas étant criminel; mais on savait reconnaître les gens, et son affaire était bonne. Une manquerait de rien :

— Vous irez au pain, mais vous me le baillerez. Je vous en donnerai de meilleur. Maître Guillaume, votre oncle, est venu, mais n'a pas eu permission de vous voir ; c'est un nouveau, savez-vous bien, à la geôle, et

il est encore novice. Mais votre oncle a promis de bien payer loyer et nourriture : je vous ferai votre lit de quatre deniers pour la nuit, et bon repas, avec viande et vin ; comptez sur moi. Ah ! mon petit ! vous n'aurez pas de volaille ; on reçoit ici toute sorte de gens, et il s'est trouvé de mauvaises têtes qui imaginèrent de faire introduire en ventre de chapons des scies, des pinces, est-ce que je sais ? Il ne faut vraiment pas être raisonnable : c'est les autres qui payent.

— Hé! je ne tiens pas à la volaille, m*amie.

— Ah! vous voyez qu'on s'entend toujours. Je vous laisse. Vous ne vous ennuierez pas ? Je vous enverrai votre manger dans une heure, et puis, ce soir, c'est moi qui ferai votre lit. Bon courage.

Maître François entendit hucher au pain ; il sortit, descendit les degrés, répondit à l'appel de son nom, reçut sa miche, et refnonta ; sa prison était en retrait, dans une impasse. Il n'y avait pas d'autre porte ; cependant vers la gauche, quand il n'y avait pas trop de bruit sur les carreaux, il entendait, tant les murs étaient vieux et lézardés, des plaintes, des gémissements, le cliquetis des fers, des barres et des verrous, les cris des geôliers, et parfois, dans un silence, un chant montant, rauque, avec des accents brutaux, qui fendaient le cœur comme à coups de hache.

Après son dîner, en emportant son écuelle et sa chopiné, le geôlier verrouilla la porte, pour la rouvrir tôt après et introduire un homme : c'était le chirui^gien. Maître François fut content, car sa blessure le faisait cruellement souffrir ; mais le chirurgien n'avait pas pour mission de la soigner ; il ne venait que pour constater le coup de dague, leva le linge et le jeta sur le sol. Il fallut, quand cet homme le quitta, déchirer sa chemise encore et refaire un pansement.

Il reçut visite de maître Martin Bellefaye, qui Tagaça. Il ne voulait pas croire à la véracité de maître François» qui lui conta Taffaire de point en point.

— Tu n*as pas dit cela à maître Guillaume. Tu ferais mieux de dite ce qui en est tout de suite ; la justice va vite, et il fait mauvais lanterner avec elle. Oui ou non, veux-tu me conter tout ^

— Mais j'ai tout dit.

— Allons, réfléchis, et quand je reviendrai demain... Crois-moi, François, le mieux est de ne rien celer.

— Oh mais ! voyons ! Martin !

— Vous êtes tous les mêmes! Si tu crois qu'on nous prend à cette chanson. Il serait temps d'en changer.

— Hé bien, laisse-moi.

— C'est bon, je te laisserai.

Après le souper, la geôlière revint, encore montée en gaîté.

— Voici d'abord un baume et du linge, de la part de votre oncle. Votre cas est bon. Le vilain prêtre qui vous arrangea de la sorte a tout confessé à maître Jean Mautaint, avant de mourir, et dit qu^il vous pardonnait, qu'il avait été l'assaillant, qu'il avait eu volonté de vous tuer. Maître Jean Mautaint a eu tort de vous prendre; c'est un mauvais homme. Mais, grâce à Dieu, tous nos officiers ne sont pas de sa trempe, et vous pouvez dormir en paix. Pauvre petit! Attendez, je vais faire votre lit, et je vous mettrai ce baume. Vous vous coucherez et ferez bon somme.

Elle eut vite fait d'étendre natte et paille, de mettre drap, courte-pointe et coussin, et de l'appareiller. Puis en humeur de rire :

— Donnez-moi un baiser. Là. Ça console. Et puis si le temps vous est long, et que votre affaire traîne.

savez-vôus bien? le parler sous la ceinture est défendu, mais je ne suis pas bégueule, avec les gens raisonnables, bien entendu, et vous êtes un joli 'homme et bien barbayé; tonsuré? non. La bonne nuit!

Et maître François, les jours suivants, vit son procureur, qui l'assura que sa cause était bonne, et qu'il n'avait qu'à patienter.

Enfin, un matin, sur les dix heures, deux geôliers le vinrent prendre. Ils lui mirent les grésillons aux doigts, et le poussèrent dans la galerie, puis sur les carreaux; après tours et détours, une montée de degrés, ils le firent entrer dans une salle basse et large; le jour venait par un œil-de-bœuf, sur la gauche ; il y avait au fond une table, éclairée par une lampe, et à la table un conseiller. Le sol était jonché de feuillage. On fit asseoir maître François devant le juge, sur une sellette ; un greffier, à un pupitre, à quelques pas, taillait sa plume ; il le remit fort bien ; c'était un habitué de la Pomme de Pin. Maître François jura, sur les saints Evangiles, de dire la vérité, et l'interrogatoire commença. Il dut conter le fait en détail. L'enquêteur lui dit que son récit concordait à peu près avec celui de Philippe Chermoye, et maître François se sentit un poids de moins sur le cœur. Interrogé sur les raisons du dissentiment qu'il y avait entre lui et le prêtre, il parla plus librement, tant il était rassuré et d'esprit lucide. L'enquêteur Técouta avec attention, puis lui dit qu'il se refusait à croire qu'une telle querelle eût pu naître soudainement ; il savait que le souper dont avait parlé maître François Villon avait eu lieu, que l'incident s'était produit ; les convives qu'on avait pu retrouver le contaient comme lui ; pourtant il y avait quelques divergences ; n'omettait-il rien ? Maître François reprit son récit, de bout en bout, faisant effort de mémoire. 11

parla de rinterruption au sujet de la grosse Margot, qu'il avait tue, et l'enquêteur sourit.

— Ah ! s'écria-t-il, nous y venons. Ainsi, il est vrai, comme Tenquête en fait foi, que vous avez logé en rhôtel de la grosse Margot. Avouez que c'est là que vous connûtes Philippe Chermoye...

— Il n'en est rien! s'écria maître François.

— Attendez que je vous interroge. C'est là que vous connûtes Philippe Chermoye. Et si Philippe Chermoye vous portait de la haine , vous n'en nourrissiez pas une moins vive contre lui. En effet, il ressort d'une déposition de maître Jean le Merdi, qui assista de loin à la scène du meurtre, que vous eussiez fort bien pu vous esquiver quand Philippe Chermoye vous aborda ; c'est aussi l'avis de ceux qui se trouvaient avec vous...

— Je ne pensais pas...

— Taisez- vous. J'admets que Philippe Chermoye vous ait donné le premier coup de dague, et que, pour vous défaire de lui, vous l'ayez frappé dans l'aine. Toutefois il apparaît que votre rage était lors plus grande que la sienne, puisque, dégagé de lui, n'ayant désormais plus rien à craindre de cet homme blessé, vous avez encore ramassé une pierre et la lui avez jetée au front.

— Je croyais qu'il voulait me poursuivre.

— Un homme blessé, qui se traînait à peine ? Non, avouez que vous lui vouliez bien du mal, et dites-en les raisons.

Maître François dénia qu'il y en eût d'autres, mais l'enquêteur insista, tant que de paisible et froid le colloque se haussa jusqu'à l'éclat de voix.

— Vous tairez-vous? cria le juge, rouge de colère. Si vous aviez été attaqué comme vous le prétendez,

eussiez-vous ensuite été donner, à ce barbier qui vous appareillai, un faux nom, celui de... de...

— Michel Mouton, suggéra le greffier.

— Michel Mouton, soit, reprit Tenquêteur. Non, dites la vérité, si vous ne voulez empirer votre cas.

Maître François répondit, sur un ton adouci, mais ferme, qu'il disait la vérité, et ne pouvait dire que la vérité, comme il avait prêté serment de le faire, qu'il n'avait vu qu'une fois Philippe Chermoye, qu'il admettait qu'on pût trouver étrange que Philippe Chermoye lui en voulût à ce point, quand il ne lui avait en rien méfait, mais qu'il en était ainsi. Et sur ce qu'il avait donné un faux nom au barbier, qui le connaissait d'enfance au reste, c'était une preuve de son trouble, dû à la fièvre qui le brûlait, tant le faisait souffrir sa blessure...

— Vous pai^ez comme tous ceux qui s'asseyent sur cette sellette, dit l'enquêteur. Voulez-vous, oui ou non, dire la vérité, ou je vous traiterai comme on traite les autres ?

— Mais enfin! cria maître François, c'est la vérité, vous dis-je, et je n'en démordrai pas !

L'enquêteur fit un signe, et maître François, se retournant, vit avec terreur deux hommes s'approcher de lui.

— >ïe vous ferai mettre à la question, si vous ne confessez la vérité, dit l'enquêteur.

Maître François sentit les larmes monter à ses yeux ; joignant les mains, il dit avec force :

— Je vous jure, maître, je vous jure sur les Saints Evangiles que je ne mens pas.

— Allez ! dit l'enquêteur, et il se leva pour se détendre un peu.

— Vous ne ferez pas cela ! Ah ! vous ne ferez pas cela !

Cependant on l'entraînait, et lui se débattait, criant : « Je ne dirai rien ! Je suis innocent ! » Sa langue se noua. Il fut dépouillé, d'un coup de reins jeté à genoux, puis couché sur le ventre, le menton contre les carreaux souillés d'eau boueuse. Le tourmenteur pesait du genou sur ses épaules, et lui liait un poignet, puis l'autre. Il fut redressé, poussé en arrière, collé le dos au mur, et ses bras se hissèrent violemment audessus de sa tête, par des cordes, à des anneaux scellés dans la pierre. Alors, reprenant voix :

— Maître ! hurla-t-il, maître! c'est mal! ce que vous faites ! c'est mal! j'ai dit vrai ! maître !

On lui liait les pieds ensemble. Et soudain le sol lui manqua, son corps se souleva dans le vide, détiré par les quatre membres, et ses muscles se tendirent en torture. Le tourmenteur mit la main à son visage, pinça ses narines, enfonça du doigt un linge dans sa bouche, et versa le premier coquemar d'eau :

Dès qu'il put parler :

— J'ai dit vrai !

Son corps, rompu, s'affaissait. Il voyait, au bout des bras dressés, les cordes, les anneaux. Puis il fut de nouveau suffoqué, submergé, revint à lui :

— Je ne sais rien !

Et la main du bourreau, et l'eau :

— Je souffre ! mon Dieu !

Et la main encore, et la noyade :

— Assez ! assez ! mon Dieu ! Jésus ! Marie !

Une forte secousse. Des bras le maintenaient, le déposaient sur les carreaux. Il était délié, levé ; on le portait; il frissonnait, tremblait, claquait des dents, embrassait les hommes qui le soutenaient. Quand il revint à lui, il se sentit les os brisés, mais le corps chaud. Il y avait un grand feu. Il était allongé sur un

LA PASSION DE AtAlTRE FRANÇOIS VILLON i35

matelas ; on le massait : c'était Je chirurgien, agenouillé près de lui. Et le chirurgien palpa son front et ses tempes, lui donna un cordial.

— Je vais mieux! dit maître François, le remerciant du regard, et lui souriant.

L'enquêteur reparut :

— Vous confesserez-vous ?

— Non, non, cela n'est pas! Je le jure! je le jure! Croyez-moi, je le jure !

L'enquêteur dit quelques mots, à voix basse, au chirurgien :

— Mais sans doute, répondit celui-ci.

Et les tourmenteurs s'approchèrent.

— Quoi ! Que voulez-vous? Je dirai tout ! Je dirai ce qu'on voudra. Mais plus ! plus !

Il dit : oui, à tout ce qu'on lui demanda, tandis que le greffier, à une petite table, là près, écrivait. Puis il fut transporté dans son lit. Comme il était là, à gémir, il entendit du bruit : la geôlière.

— Pauvre petit ! je n'aurais jamais pensé. Ainsi, c'était donc vrai ? vous avez avoué î Voyez-moi cela ! il n'en peut mais ! Si j'avais su ! je vous aurais donné du savon à manger, vous n'auriez rien senti, vous n'auriez pas avoué. Reposez. Ce lit est meilleur. C'est maître Guillaume qui vous Ta envoyé.

Il était si faible, et le corps en feu, qu'il ne savait plus. Un jour, un notaire vint lire un papier à son chevet. Et quand il eut fini, maître François murmura :

— Je ne comprends pas.

Et le notaire lui dit :

— Prenez courage, maître François. Ne me remettezvous pas? je suis Pierre le Basanier. Prenez courage.

Il voulait dire : « Vous serez pendu. »

Condamné à mort ! Il en appela, et fut transféré à la Conciergerie, en attendant que le Parlement en connût. Ni maître Guillaume, ni sa mère n'avaient pu le voir. Il n'aurait plus, pour apprendre des nouvelles, la geôlière. Hé mais, le geôlier n'était-il pas Garnier, qu'il connaissait ? Hé oui. De fait, le jour même, Garnier le vint trouver. Il lui apprit qu on s'occupait beaucoup de lui, non seulement maître Guillaume, mais d'autres, une abbesse des environs de Paris...

— Une abbesse ? je ne connais point d'abbesse.

— Si, si. Je vais vous mettre sur la voie. Attendez. Garnier sortit, et, après un assez long espace de

temps,vint lui dire :

— Je ne m'étais pas trompé. C'est l'abbesse de Port- Royal. Elle a beaucoup d'amis au Parlement.

— L'abbesse de Port-Royal?... Mais dites- moi, Garnier, je peux être sûr....

Mais Garnier répondait à mots évasifs:

— Oui, certes, mais vous avez avoué...

— Ne pas avouer ! je voudrais vous y voir ! Quand on vous fait boire à cette écorcherie ! ne pas avouer l Ils savent pourtant bien à quai s'en tenir, ces gens du Châtelet!

— Vous comprenez, mon ami, répondit Garnier. Le conseiller enquêteur, peut-être. Mais il fait son métier. Il doit lire les dépositions, connaître l'affaire, interroger le criminel, tirer de lui des aveux, pour que dépositions et réponses concordent : c'est son état. Après, cela vient devant les juges, et les juges ont pour métier de juger d'après les rapports de l'enquêteur. Ah ! si vous n'aviez pas avoué ! Vous ne seriez pas mort de quatre coquemars en plus, tandis que ces quatre coquemars en moins... Enfin!... Maintenant, vous voici devant le Parlement. Au Parlement non de juger ce qui pouvait

être, à votre sens, dans l'esprit de l'enquêteur, mais si les juges ont bien jugé. Comment ne savez-vous pas cela ? vous, un maître es arts? Mais, voyez-vous! j'ai bon espoir tout de même. Il y a les démarches de maître Guillaume et de l'abbesse de Port-Royal. Ah ! je renie Dieu, si vous n'aviez pas avoué ! l'affaire était belle ! mais vous avez avoué ! que voulez-vous que je vous dise ! vous avez avoué i

Le Parlement décida que maître François ne serait pas mis à mort, mais banni à vie. Et maître François lui adressa une ballade pour le remercier, et lui demander trois jours de sursis que le Parlement lui accorda.

Ah ! sa mère ! elle pleura de joie, le revoyant, et de douleur, de le retrouver en cet état, chétif, faible, et cette plaie au visage. <

Maître Guillaume était morne, et disait : « Sois fort, mon enfant. Je ne peux, hélas, t'aider comme je voudrais, mais tu ne manqueras de rien. Tu as à tè plaindre des hommes, mais n'oublie pas qu'ils font le mal sans savoir. Et puis, la vérité finit toujours par vaincre, comme tu vois. On t'a relâché. On fera plus. J'obtiendrai des lettres de rémission. Et avec le secours de cette dame abbesse... Mais, au fait, comment la connais-tu ? Tu ne l'as vue qu'une fois, dis-tu, et encore tu n'es pas sûr que ce soit elle ? mais cela est fou, en compagnie de Colin de Cayeux, à ce souper ! Non, tu peux être tranquille, ce n'est pas cela. Non, je m'explique la chose : elle devait connaître ce prêtre pour un homme violent, et sachant que son meurtre avait été provoqué par lui, elle a donné son témoignage, car je sais qu'elle a demandé à être entendue ; elle s'est intéressée à toi et a suivi l'affaire au Parlement. Quelle qu'elle soit, c'est une bonne âme. On la dit très intelligente. Elle n'est nommée que depuis peu, elle a succédé à dame

i38 LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON

Michellede Langres; son nom est Huguette du Hamel. Tout cela ne te dit rien? Non. Enfin, peu importe. Je rirai voir, et peut-être ferais-tu sage de la visiter quand tu partiras.

Jean Perdrier vint le voir et lui remit Un écu.

François Perdrier lui en bailla deux, en blâmant Favarice de son frère :

— Mais tu as tort. Ne sais-tu pas que Jean me donna un écu, et de grand cœur?

— Oh! C'est père qui le lui remit devant moi. Par bonheur pour toi, j'étais là ! sans quoi...

— Hé ! n'importe ! je suis en humeur d'aimer gens» aujourd'hui.

Perrenet de la Barre pleura comme un veau et lui fit remise de ses dettes et d'une bourse pleine.

— Mais tu n'es pas riche, vieux !

— Oh ! que je te dise... J'ai hier soir, au jeu, avec Colin, gardé la main un peu plus que d'habitude. Il en peut cuire, mais je me suis dit : Tant pis, c'est pour François.

Philippe Brunel n'était pas garni d'argent, mais de rage, qui s'exhala en Tue Dieu :

— C'est pour moi que tu payes ! Tue Dieu, c'est pour moi ! Si vous me l'aviez laissé entre les pattes, à la Pomme de Pin, il aurait eu son affaire sans plus attendre, et ta lèvre ne serait pas endommagée.

Maître Martin Bellefaye, qu'il fallut voir, pour le remercier, car, disait-on, il s'était employé de son mieux auprès des premiers juges et des membres du Parlement, chercha contenance et la trouva niaise. II donna des conseils et, de haut :

— Sois prudent, lui dit-il. C'est une leçon. Qu'elle te fasse réfléchir! Je tâcherai d'obtenir des lettres

du roi. Je vais être examinateur avant peu... J'ai quelque espoir... •

Jean et Jacques Raguier voulurent le retenir tout un jour, le firent manger aux deux meilleures tables de Paris et lui donnèrent, avec de Targent, un sac deprovisions.

Quant à Colin de Cayeux, que maître François alla voir le troisième jour, comme il partait, il lui dit en Taccolant! :

— Tu viens me voir le dernier. Je ne t'en veux pas. Je sais ce que c'est. As-tu fait tes adieux à tout ton monde, à la mère, à l'oncle, aux amis ?

— Oui.

— Eh bien, babouin, écoute. Va, de ce pas, à Bourgla-Reine, chez Perrot Girard, le barbier. Tu y trouve-^ ras une femme qui t'aime : c'est dame Catherine de Vauxcelles, que tu vis à la Pommé de Pin. Va. Je serai sans inquiétude sur ton sort. Je te sais en bonnes mains. Tu te rends à bonne forge. Du reste, j'irai te voir. Sans adieu. Soigne-toi; ta plaie a mauvaise^ mine. Et puis, crois-moi : porte désormais l'habit barré, et la tonsure : cela nous sauva, Régnier et moi, et cela nous sauvera encore, surtout moi, l'étui aidant.

— Mais Colin, je n'y suis plus...

-^ Qu'est-ce qu'il y a, babouin, qu'est-ce qu'il y a?

— Que dis-tu? Catherine de Vauxcelles? Ce n'était donc pas Huguette du Hamel ?

— Qu'est-ce que tu vas chercher là ! Jeté dis : file. As-tu compris ? Ah ! l'heureux bougre ! C'est qu'il neveut pas partir. File! Tiens, les petits! Ah mais ^ François, tu sais, sur toute chose, bouche close !

A la porte Saint-Jacques, maître François fît halte et voulut prendre congé de Girard, Colin et Jean :

— Hé quoi ! s'écrièrent-ils, nous irons plus avant.

— Non, mes enfants, croyez-moi...

— Laissons-le donc, dit Colin Laurens en s'allant seoir sur un tas de pierres.

— C'est mal à toi, François, dit Jean.

— Venez, s'écria Girard, nous n'allons pas le quitter courroucés, bien sûr ! on ira jusqu'au bout du faubourg.

Là, ils regimbèrent encore.

— Mais pourquoi ne veux-tu pas qu'on te fasse conduite? dis-nous tes raisons.

Girard Gossouyn avait des larmes dans les yeux.

— Ah ! Girard ! tu me veux chagriner, et me donnes charge nouvelle ; le faix est assez lourd sans cela. Je ne vais pas à la mort, ni par-delà les mers quérir la fortune, et vous me reverrez bientôt; maître Guillaume me fera grossoyer d'ici peu des lettres de rémission en bonne et due forme, et je reviendrai, et je vous promets qu'au retour j'irai plus vite que le pas ! Que nos esprits, dea, soient gais, mes enfants : les rigoles de nos yeux sont rigoles et non larmiers. Jenin V Avenu, va-t'en aux éluves. Adieu, mes enfants, adieu, que Dieu vous garde, et moi. Embrassons-nous. A tout à l'heure ! je vais, et je reviens !

Il s'éloigna par les vignes, se retournant souvent, agitant la main, et les trois amis, piqués sur le sol, le regardaient sans geste.

Et le voilà seul, les reins battus du bissac, joyeux à

regret; il s'en voulait de les laisser ainsi, sans leur avouer que de vrai il n'allait pas si loin, mais demeurerait auprès, à Taffût des nouvelles. Toute la douleur, à ce départ, était pour eux, car il ne serait triste et banni, se dépeçant la plante des pieds aux cailloux, que dans leurs songes; au réel, heureux de tout le bonheur et, qui sait? reposant en couche molle, peutêtre.

Le jour était clair et beau, et le soleil en s'a descente poudroyait d'or les champs. Certes, il était aise ! et la joie débordait du cœur, assaillait sa chair. Elle l'aimait ! elle l'aimait ! il lui semblait qu'il le criait au ciel, aux arbres, aux fleurs, et que de toutes parts se levaient les échos de sa voix pour lui redire qu'elle l'aimait. Et tout là-bas, car c'était loin, cela, maintenant, si loin, tous ces jours, et toutes ces nuits qui avaient précédé la longue nuit de sang, où la Mort sortait de ses bras, sans qu'il sût qu'elle était là, pour se jouer de lui comme le chat fait d'une pelote, oui, si loin, tout là-bas, dans les fumées de causerie enivrante et de rixe niaise, en cette étrange soirée, il vit cette femme, première et seule dans sa vie, apparaître revêtue de grâce candide et sereine, sur lui penchée, lui souriant, lui parlant, le frôlant, l'attirant vers elle, et l'enlaçant de la voix et du regard; ils allaient se revoir, se retrouver, s'aimer. Et brutale une angoisse, et de l'angoisse, l'effroi. Des songes ! des songes I Elle le protégeait, mais elle ne l'aimait pas. Pourquoi l'aimerait- elle? Et que ferait-il s'il en allait ainsi? il ne lui dirait pas qu'il l'aimait, ah non, il fuirait au loin pour ne plus revenir, vers une vie comme son ancienne vie, avec ses jours enténébrés, et ses nuits blanches, des nuits sanglantes encore, peut-être. Et soudain, un cri, un vrai cri qu'il jeta, de joie refluante: Je suis fou!

je suis fou ! mais Colin Ta dit : Elle t'aime. Elle l'aimait ! elle l'aimait ! Et le pas léger, et les flammes de gaîté léchant au dedans toute sa chair, les brindilles d'herbe cueillies en passant, de main fiévreuse, en sa course rapide. Oh ! mais le 'visage navré, la balèvre trouée, mais cette plaie orde, mal soignée et la laide marque empreinte à tout le corps par la torture, et les yeux vagues que laissent les accolements avec la justice, en ses puantes et sombres chambres ; il avait, par moments, aux tempes, les nerfs froissés et la tête lourde. Mais il allait vers elle.

Bourg-la-Reine ! son cœur fut comme une forge à joie dont les marteaux se levaient et s'abattaient, ouvrant sans bruit, mais de telle ardeur ! Il alentit, fit halte, épia le village, qui se levait dans le soir d'étoiles, et son regard, en coulant parmi les maisons, affleura les bonnes gens qui prenaient l'air à leur porte et respiraient après labeur. Il leur demanderait la demeure de Perrot Girard, le barbier. Mais il y avait du danger peut-être ? on flaire le gibier de justice, et il en était sur les terres de France, car le banni ne peut gîter que peu et doit fuir, n'ayant droit à la vie que s'il a quitté le royaume. Pourtant, s'il devait rester en ce village, Colin de Cayeux lui eût indiqué la maison et enseigné comme il devait l'aborder. Il avança, et parmi les gens qui le regardaient passer, n'osa pas s'enquérir. Et le village fut derrière lui. Maintenant il y avait vraiment péril à rebrousser. Un enfant rentrait des champs, poussant brouette ; il lui demanda Perrot Girard, et l'enfant pour réponse eut un regard étonné et un haussement de menton vers la gauche. Je vois! je vois 1 il y avait un feu, à l'écart, vers le bois^, et une sente, là près, devait y conduire.

Il la suivit. Il avisa contre le tronc d'un fau une

forme de femme qui, à son approche, se détacha, et vint à lui :

— Maître François!

Et des mains tremblantes se posèrent sur ses bras, et lui, la tête en feu, tressaillit sans parole.

— Mon Dieu ! vous souffrez, vos mains brûlent. Et ce linge? ah! la plaie! je pensais bien... Vous serez soigné, mon ami. Perrot Girard est chirurgien; il vous appareillera. Je n'espérais plus ; je craignais. Venez. Soyez sans gêne devant Perrot Girard ; il est sûr. Il vous croit mon ami, et je suis, moi, pour lui, une dame fort riche, Catherine de Vauxcelles; mon frère vous a frappé, vous Tavez blessé, vous vous cachez. Et Perrot Girard feindra d'ignorer.

Perrot Girard s'empressa, avança des chaises, courut par les chambres, huchant la servante et la tançant; il revint avec une lampe, une trousse, des fioles, du linge, qu'il posa sur la table. Et levant le bandage, il jeta les hauts cris :

— On parle des barbiers de Paris ! Barbiers pour barbayer, oui! Ne vous inquiétez pas, au moins, vous êtes en de bonnes mains. Ce sera peut-être long, deux semaines... Th th th th^ quel pansement!... s'il est permis ! Mais il n'y paraîtra plus, ou bien peu. Un fier coup de dague. Je vous fais mal? non! cela me surprenait. Ah ! celui qui le donna n'était pas au coup d'essai. On le pendit sans doute? oui, j'en suis aise. Voyez-vous bien cette bouteille de cuir ? c'est le baume préparé de frais, par moi, pour vous \ il vous faudra l'appliquer toutes les deux heures; du reste, vous demeurerez ici, n'est-il pas vrai, quelque espace de temps, et j'y veillerai moi-même, sûr, j'y veillerai...

— Oui, oui, Perrot Girard, c'est bon, vous nous préparez à aouper?

— C'est fait, dame. Perrette,hélà, Perrette, le lapereau va-t-il ?

Vive, Huguette du Hamel prit un flambeau et gravit les degrés, suivie de maitre François.

— Voyez ici ma chambre, dit-elle. Et venez, c'est la vôtre. Ecoutez, pour n'y plus revenir. Cette chambre donne sur les bo^s ; si besoin est, vous pourrez les gagner sans passer par Fhuis. La fenêtre est ouverte : tenez, penchez-vous; le long du mur est une treille. Les lattes, de ce côté, sont aussi fermes que des échelons, et, le cas échéant, vous pouvez dévaler par là; à droite, contre la maison, est l'écurie, où se trouve un bon cheval tout sellé ; il va Tamblure et connaît le chemin. Perrot Girard et la chambrière sont prévenus : en cas d'alerte, ils vous feront signe. Tout ira bien, et avant qu'il soit un mois, je veux que vous puissiez rentrer à Paris. Ah ! maître François ! dit-elle en baissant la voix, vous le voulez, dites, que je sois votre sœur, que je vous choie, que je vous aime? c'est que vous avez tant enduré de mal, par ma faute ! Vous me le pardonnez ? » Et maître François baisait ses mains et levait les yeux vers son visage : « Ah ! tenez, je suis heureuse, comme je ne le fus jamais. Vous saurez un jour... » Et, se penchant vers lui, elle lui dit d'un accent ému : « Vous m'avez sauvée, mon ami, oui, sauvée ! » Puis soudain, elle eut un accès de larmes, s'écriant : « Ah ! ce prêtre ! » Son poing fermé se collait à sa tempe... « Je sais que cela est mal! mais vous avez tant souffert! Oublions tout cela. Venez. On nous appelle.

Elle lui prit la main, et la garda pour descendre les degrés.

Maître François, en prenant place à table, sentit sa vue se brouiller, et le mal de tête, dont il avait eu les

premières atteintes durant la marche, le tortura de ses tenailles et vrilles. 11 défaillit; on dut le porter sur son lit.

Dans le délire, à la clarté douce de la lampe, il la voyait assise près de lui et sentait sa main se poser sur son front, légère. 11 souffrait, voulant exprimer des idées qu'il ne pouvait saisir, dont le sens lui échappait; il faisait des efforts pour trouver les mots, et il lui semblait que les mots fussent billes qu'il ramenait à lui et qui roulaient et s'écartaient. De temps à autre une sensation de fraîcheur aux lèvres, la potion qu'elle lui tendait, et un chuchotis dans la chambre, et le délire encore.

Cela dura plusieurs jours. Enfin il eut la joie, étant bien las, et brisé, d'un matin frais et doux d'automne, entrant ensoleillé par la fenêtre ouverte où verdoyaient jaunissantes des feuilles. Elle était là près, travaillant à un métier, le pied sur un escabeau. Il appela : « Huguette! » Elle accourut, lui prit la tête dans ses mains, le regarda longuement et lui mit un baiser sur les lèvres :

— Je le peux, mon ami, vous êtes à moi, bien à moi, et moi à vous ; nous avons trop souffert ensemble, vraiment trop, pour que rien jamais nous délie. » 11 baisait ses mains, ses yeux, ses lèvres. Mais il se sentait faible! et ses doigts n'avaient que les os, ah ! mal à la tête encore ! il retomba de faiblesse, et s'assoupit.

Et d'autre matins aussi doux, et les rais du soleil jouant autour d'Huguette, dont le sourire luisait gai. Il put se lever, sortir, et ce furent de longues reposées dans le jardin, dans le bois, et la santé, la joie, l'oubli des hommes. Elle l'écoutait attendrie, comme ravie, quand il disait les voies de son amour dans la solitude de son cœur.

et en toute vérité, sans fards ni fausses couleurs, ses rêves, ses craintes, ses tristesses ; ou bien attentive, enlacée à lui, elle buvait ses paroles, quand il parlait de la vie, qu'il pensait connaître, des douleurs subies et de celles qu'il avait imposées à d'autres. Parfois dans leur chambre, qui avait pris un air de fête, avec sa jonchée d'herbes odorantes, elle restait accoudée près de lui, l'écoutant, et soudain, avec un joli geste de tête : « Je ne vous comprends pas. Je suis niaise ? mais n'importe^ redites-moi. » Et son visage lors était plus doux, ses yeux chargés de bon vouloir semblaient fuir dans les lointains, suivre le cours des idées, comme pour chercher gué et le franchir, et tout à coup sa parole se levait et prenait champ et découvrait des étendues, avec des récris de surprise : « Mais c'est vrai, cela! je n'y avais jamais pensé ! et puis... » Un jour, elle lui conta son histoire. Elle était la fille d'un abbé de Citeaux, Hugues Cuillerel, qui la venait voir de loin en loin. Elle avait été élevée par des gens simples, à la campagne, et n'avait connu son père que tard, à treize ans. A seize ans, elle avait aimé, ou cru aimer, succombé, gardé cet ami longtemps, étant religieuse, sans que nul s'aperçût de rien. « Il avait quelque chose de vous, François, dans le regard. » Et lui mort, elle s'était amendée. En recevant l'abbaye, ce qui lui devait rendre la liberté, elle s'était juré de s'adonner à son œuvre. Toiitefois elle avait de Vorgueil, le désir de voir, de savoir, afin de suivre sa voie, sans recourir aux abbés de l'ordre, qu'elle n'aimait point, impatiente qu'elle était de tout joug; aussi allait-elle souvent à Paris, secrètement, prendre conseil d'amis sûrs, de grand mérite, de science ; elle avait chez l'un d'eux rencontré Colin de Cayeux, dont elle se défiait un peu, mais qu'elle esti-

mait comme un homme hors pair, et que le hasard, des défauts d'enfance, la paresse à Fétude, avaient relégué loin du rang qu'il eût dû occuper. Colin lui avait parle tant de fois de maître François qu'elle avait eu le désir de le voir, et que ce désir, dont elle s'était amusée d'abord, s'était enfin si bien emparé d'elle qu'elle avait imaginé ce souper, en compagnie de maître Baude Le Maistre et de Pierre Marchand, ce prêtre de Paray-le- Monial. Philippe Chermoye, qu'elle ne connaissait que de vue, avait été amené par ce dernier. Ah ! elle ne regrettait rien de sa vie. Elle savaitles remords qu'elle se préparait, car c'était mal de se laisser aller ainsi, elle qui avait charge d'àmes. Souvent il y eut, en ses confessions, des contradictions, qui la jetaient dans un désordre d'esprit, et des sens ; elle se noyait en larmes, sa vue devenait trouble : « Je vous aime ! je vous aime trop! »

Kllele quittait pour aller à l'abbaye, parfois. Et lui, demeuré seul, vaguait comme abandonné, mordu d'inquiétude et rongé par l'ennui. Elle était entrée dans sa vie, non comme une passante qui irait à son côté quelques heures, quelques mois, mais pour être la compagne, la chair de sa chair ; il était à elle, elle à lui, et vivre désormais, c'était la voir, l'entendre, la toucher. Ah! les retours, les transports, les songes réalisés auxquels on ne croit pas, les alians de .la chair s'accolant, et les longues rêveries, les muets dialogues, tète contre tête, la percée du regard dans le regard, ou ses glissées à fleur de peau, les nuits, à la lueur sourde des cierges. Elle était, comme lui, amoureuse de sa beauté et capable de rester des heures à contempler ses chairs, à les parer, à les parfumer, à les charger de joyaux:

— Ne puis-je pas bellement m*atourner, pour une

religieuse? savez-vous que j'ai le droit d'avoir ces pierreries, et permission de Monseigneur? Ce jaspe est contre les piqûres venimeuses de mes ennemis, ces saphirs contre la douleur du front, ces zimechs, ces améthystes, ces émeraudes pour apaiser mes sens et éteindre Tardeur de mon corps. Mais voyez plutôt cette pierre entaillée, à Fimage du Sagittaire : ce fut elle qui blessa votre cœur etTunit au mien ! et celle-ci, à l'image du Lion, pour défendre mon bien aimé contre les hommes! et celle-ci, à l'image du Taureau, pour qu'il vienne à moi et me dompte et qu'il pleure les larmes de Vénus !... Je suis folle, je suis heureuse : je vous aime tant, mon plus aimé !

Elle ne portait plus jamais ces vêtements simples, dans lesquels elle lui était apparue d'abord virginale et douce, mais une robe ample et plissée, à revers d'hermine traînant à terre, à corsage décolleté en pointes, à riches ceintures d'orfèvrerie, ou de ces surcots ouverts sur les côtés, à jupes parées d'armoiries, laissant voir la taille engaînée dans la cotte simple. Ses doigts aimaient à jouer avec les aiguillettes de raumonière ou se lever arrondis vers ses lèvres, ardents des mille feux des pierres. Sa chambre, où ils prenaient leurs bains et leurs repas, n'avait plus l'aspect nu des premiers jours; près de la fenêtre, la demoiselle à atourner, avec son miroir d'argent, portait des écrins et la cage d'or où étincelaient ces oiselets de Chypre aux plumages diversifiés qui répandent, quand on les crève, des parfums rares et pénétrants.

Son maintien peu à peu changea. Souvent elle se perdait en ses pensées, s'étrangeant loin de maître François, et revenue à elle et à lui, le plaisantait sur la naïveté de ses jugements en choses et en gens.

— Nous nous oublions, lui dit-elle un jour, nous

nous endormons en délices, et ce n'est pas là vivre. Rt vous le diraisrje, je souffre de cette oisiveté qui me pèse, et de négliger mes devoirs. Nous pourrions aller à Port-Royal, de compagnie. Vous n'avez plus besoin des soins de ce niais de Perrot Girard, qui m'ennuie avec ses discours sans fin. C'est un beau pays, nous serions tranquilles et heureux. Pour vous loger? il n'y apaslàde sérieuse objection. Maître Baude Le Maistre... ah ! ne faites pas la moue! je ne peux prononcer, désormais, un nom sans que vous en deveniez jaloux ; il ne m'est rien plus qu'ami, et je le dois nommer mou procureur, avec l'agrément de l'abbé de Chaalis, ainsi, vous voyez! Maître Baude Le Maistre, quand il vient, a sa chambre, je vous la donnerai. Et mieux! nous serons plus libres, je vous ferai parer le solier d'une maisonnette que j'ai, proche de la nôtre ; vous serez là chez vous. J'ai dit à mes religieuses que vous étiez mon parent, neveu d^Hugues Cuillerel, et si mon père vient me voir, il n'est pas homme à nous trahir. Vous n'êtes pas jaloux de lui, je pense? Non, mais vous avez vraiment parfois, sur moi, de telles idées! Je vous aime, François, n'aimai, et n'aimerai que vous, vous le savez; ne faites pas mine d'en douter, ce sont mignotises qu'il faut laisser aux femmes, et indignes de vous. C'est résolu. Je partirai ce soir même, et voua me joindrez demain, avec le cheval, qui connaît la route ; menez-le seulement à la main pour détourner la maison, car il fut si bien dressé à gagner les bois que je pense que nul éperon ne lui ferait quitter cette voie, quand il y met le sabot. Mais je vous en supplie, allez de nuit. La lune éclaire et se lève tard; c'est ce qu'il vous faut; la route, en ces parages, est bonne à l'allure, mais pour vous peu sûre, tandis que nos chemins et sentes, sur lesquels vous serez en sauveté, détournent en lacis à

150 LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VItLON

peine délignés parnii les prés, les champs et les bois. Mais je crains... Savez-vous ce que je ferai? Je prendrai avec moi le cheval pour qu'il reconnaisse la route, puis je le conduirai à un vilain des environs, dont j'ai souvent éprouvé la fidélité, et qui vous l'amènera .

François se récria. Cela le retarderait d'un jour pour le moins ! mais Huguette ne voulut pas l'entendre. « Si nous pouvions aller de compagnie ! Mais il n'y a pas à y songer. Je dois, pour ces rentrées, prendre tant de précautions. »

Maître François dut plier. 11 commençait à désespérer, lorsque, le tiers jour, Thomme ramena le cheval. La nuit s'annonça belle et claire, et il se mit en voie, de cœur gai, emporté de vive amblure loin de celte auberge où il avait goûté les premières joies d'aimer, mais dont l'hôte, depuis le départ d'Huguette, lui marquait une froideur qui n'avait pas laissé que de l'inquiéter.

La lune, comme l'avait dit Huguetle, se leva quand il quitta la bonne roule pour s'engager dans les bois, aux frondaisons d'automne bien garnies, car il n'avait encore, depuis les premières feuilles brouies, ni beaucoup venté, ni beaucoup plu. Et ce fut un plaisir nouveau pour lui que cette chevauchée lunaire vers l'inconnu, parmi des cultures, des prés, des bois qu'il voyait pour la première fois. Le cheval, au reste, allait, sûr de lui, changeant d'allure à son gré, et la réglant sur la nature du terrain, sans souci du cavalier, aussi expert, au reste, en la manœuvre, qu'un bât d'âne, si ce n'est que, de temps à autre, il le flattait de la main, et voyant le chemin bon, l'engageait à courir, de la voix. Ils entrèrent dans les bois pour ne les plus quitter ; les sentes serpentaient, se dressaient sur des coteaux pour serpenter encore et s'allonger en plaine ; ils suivirent longtemps

LA PASSION DE MAITRE FRA>ÇOIS VILLON i51

un ruisselet, et les herbes montaient jusqu'au poitrail, et cela dura tant que maître François eut crainte d'être égaré; le pas du cheval, semblait-iJ, était hésitant; il fît même un écart, en arrivant à un arbre; mais maître François s'aperçut, aux rais de la lune, qu'il l'avait tourné pouf éviter les branches basses. Hoho! maître, s'écria-t-il , je m'abandonne à vous, en gaîté. Et le cheval trotta dans une clairière, foulant l'herbe coupée, pour reprendre le pas en montant une forte pente de bruyères. Quand ils furent au sommet, maître François vit luire un étang, dans le lointain, puis, rentré sous bois, au bout de quelques minutes, il aperçut, au travers des branches, une lumière. Le cheval, à um^ descente, prit le trot, délibérément, et amena son cavalier devant une maison, où, sur le seuil, l'attendait Huguette, enrobée de blanc, voilée de noir.

— Ah! mon cousin! s'écria-t-elle, le tard-venu, le bienvenu. Vous deve^ avoir grand appétit. Sœur Alipson vous a préparé quelques mets froids, à tout hasard ; mais on ne pensait plus vous voir, pour l'heure tarde. Entrez, restaurez-vous. Sœur Alipson, vous pouvez vous retirer. Mettez notre cheval à Tétable, et montez vous reposer; vous devez en avoir grand besoin.

Et quand ils furent seuls, elle le fît asseoir et prit place sur ses genoux : « Vous êtes un méchant. J'ai eu peur! vous eussiez dû arriver il y a deux heures, pour le moins ! Je devais faire bon visage à toutes, et je souffrais. »

Sœur Alipson rentra. Maître François fît un mouvement; mais Huguette, sans quitter posture, s'écria : « Allons ! ma sœur! allons, reposez- vous. »

Et sœur Alipson, soulevant une tapisserie, monta des degrés.

Huguette se leva et prit place en face de maître Fraoi-

çois. Lui, interdit, la regardait: elle lui paraissait, dans ce milieu, comme une étrangère, et ce calme, lorsque sœur Alipson les avait surpris, et le calme de sœur Alipson lui donnaient une gêne. Il répondait à Huguette, distraitement, et remarqua, au reste, qu'elle le dévisageait et observait, à la dérobée. La chambre était nctle, d'aspect recueilli ; sur les murs de pierre, en face, un crucifix ; à gauche, vers Tâtre où se dressaient deux énormes landiers, étaient suspendus des pots de cuivre et des chaudières. A côté de la cheminée, des degrés :

— Ils mènent au parvis, dit Huguette en suivant son regard. Mais que vous êtes étrange, ce soir, François ! Ah ! ce n'est plus notre nid de Bourg-la- Reine ! ce n'est ni spacieux, ni beau, mais avec le temps... Hé, curieux, ceci est le casier, et ceci notre lavoir; il est en plomb. Avez-vous tout vu? regardezmoi.

Mais elle ne put détourner son attention, et ce voyant, prit son parti et parla de sa maison.

— C'est bien petit. Nous avons deux chambres en tout là-haut, une pour moi, l'autre pour les sœurs : elles sont six. Ah ! notre abbaye n'est pas riche ! En quelles mains elle étai^ tombée ! Savez- vous bien ce que j'y trouvai? comme rentes, rien, et comme religieuses, une novice, sœur Alipson, que vous avez vue. C'est une fille du commun ; elle vaque aux soins du ménage. Les autres religieuses me viennent de Montmartre et de Saint-Antoine ; elles sont ici en pénitence, et me furent confiées pour être réduites. J'ai tout à faire par moi: je suis trésorière, robière, cellérière; j'ai procès avec deux voisines, qui me doivent cens, et ne le payent point. Avez-vous déjà fini ? vous ne voulez plus rien? Venez, allons dans l'autre logis, nous y serons plus à l'aise.

LA PASSlOiN DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 155

Elle prit une lanterne, Talluma, et ils sortirent : la lune apàlie déclinait dans laube. Ils marchèrent en silence, arrivèrent à l'étang, au bord duquel une maison s'élevait, assise en un bosquet. Il y avait une lumière au rez-de-chaussée : « Montez, dit Huguette quand ils furent entrés, je vous rejoins. Voici la lanterne, vous trouverez en haut lampe et chandelles. »

La chambre où maître iF'rançois pénétra, au premier, fleurait la lavande, comme celle de Bourg-la- Reine. Elle était petite, et le grand lit, la demoiselle à atourner, deux chaises, la remplissaient. Quand il eut fait plus de lumière, il n'y remarqua point de fenêtre, mais une tapisserie, fendue pour livrer accès; il la franchit, et jela un cri de surprise : il y voyait un lit de repos, semblable à celui qu'il avait au cloître Saint Benoît, et contre la fenêtre une table et un pliant, qu'il eût pris pour JeS siens, et à portée de la main un lutrin avec des livres en cahiers ou roulés.

11 entendit de l'autre côté de la tapisserie la voix d'Huguetté qui l'appelait ; elle portait sa cotte simple, comme à Bourg-la^Reine, les soirs, et ses cheveux d'or, peignés en ondes sur la nuque, se nouaient en nattes, sur le visage, dévalant le long des joues. Maître François se jeta vers elle et la remercia ; « J'ai vu ! Huguette ! j'ai vu ! vous êtes bonne ! comment avez-vous pu savoir?...

— J'ai demandé à Colin de Cayeux, répondit-elle avec un sourire.

Maître François se leva tard, le lendemain ; les religieuses étaient à l'église, et Huguette lui fit voir les chambres. Comme elle était occupée, elle lui conseilla d'aller sous bois attendre le dîner, qui serait servi dans la cuisine. L'étang, les halliers, les bruyères lui donnèrent l'impression d'une solitude accueillante.

OÙ il avait un sentiment de sécurité qu'il n'avait jamais trouvé à Bourg-la-Reine. Quand la cloche sonna, il reprit le chemin de Tabbaye; auprès de Téglise, il croisa des religieuses qu'il salua ; elles s'inclinèrent, baissant paupières, non sans qu'il eût vu en leurs yeux s'allumer la curiosité. La table était mise, à deux couverts, et Huguette l'attendait, assise en une grande chaire. Sœur Alipson, debout, s'apprêtait à servir. Huguette était heureuse et gaie :

— Voici de l'hydromel, mon cousin, lui dit-elle. C'est boisson d'abbaye, et vous n'en devez pas être friand. Sœur, il vous faudra nous servir de ce vin que nous donnons à maître Baude Le Maistre.

Et quand la sœur fut revenue :

— Goûtez, mon cousin, est-il bon ? Ah ! je le savais. Quels pécheurs que ces hommes ! Nous prierons pour lui,. n'est-il pas vrai, sœur Alipson? 11 se nomme François, afin que vous ne vous égariez pas en vos prières. Allez dîner. Maître François prendra les mets au landier. Allez, vous dis-je.

... Vous demeurerez seul aujourd'hui, François, car nous avons chapitre et bien des affaires à débrouiller. Ah! c'est pénible, tout cela! si vous saviez mes ennuis î Le manque d'argent, vous le connaissez, mais quand on est seul, cela n'est rien; ici, avec tout ce petit monde à faire aller, c'est à perdre la tête. Et nous sommes vraiment pauvres ! J'ai acheté le premier bétail, il y a trois mois ; nous avons eu fenaison déplorable, et juste ce qu'il nous faut en froment et seigle. Michelle de Lan grès ne faisait plus ensemencer ; elle achetait, s'endettait, c'était là tout son gouvernement, et je dois, cela étant, de toutes parts, même à l'Ordre. D est affligeant de voir un tel gaspillage. Je vous demande un peu, laisser une abbaye en cet état, avec

une semblable église ; nous devrions être vingt ici, pour le moins ! Vous avez vu Téglise ? Ah ! je l'aime ! il vous faudra la regarder ce soir, au soleil coachaBi . il y a vraiment là une paix, une douceur. C'est ici un«' retraite à aimer, et vous voyez ce qu'on en fit. Et, sans nul doute, de bonnes femmes très religieuses, mais qui pensaient que le Paradis se gagne dans ripaction béate, en bien comme en mal. Moi, je crois le contraire. Oh ! je ne suis sévère, et très sévère, que sur la règle et le travail. Certes, ajouta-t-elle avec un soupir, il vaudrait mieux que je fusse en droit de l'être en toutes choses, mais que voulez-vous, mon ami, je voms aime. Et faisons-nous mal? croyez-vous que nous fassions mal?

Le plus souvent maître François resta seul durant les après-midi. Huguette du Hamel était vraiment ombesognée ; elle mettait ordre dans les papiers, brouillés, épars et tout déchirés en un demi-siècle de n«^igence et dirigeait dans ce travail les plus jeunes sœurs. Elle se montrait envers elles fort dure, sauf pour Alipson, avec laquelle elle entretenait, biea qu'elle fût de basse extraction, des rapports de soeur aînée à cadette; s'il lui arrivait de la tancer, elle se reprenait aussitôt et rachetait ses mouvements d'hameur par des baisers, l'offre de quelque douceur, ou l'exemption de travaux pénibles dont elle chargeait les autres.

Le matin, comme sœur Alipson rangeait leur chambre, maître François se tenait en son réduit, écri* vaut ou lisant. Huguette lui avait donné des documents latins à traduire, et, pour se distraire, il avait là des livres précieux et récréants, tel^ que Marc Paul et le Songe du Verger^ Matheolus, la Vieille d'Ovide. Sœur Alipson venait parfois lui tenir compagnie. Elle

lui avait voué une amitié grande depuis qu'elle avait appris que sa famille était originaire du Bourbonnais, son pays. Elle était surprise qu'il ne le connût pas et n'en sût pas la langue, lui donnait des détails sur son village et ses parents, lui parlait de Tun et de l'autre, et même, parfois, lui demandait son sentiment sur tel ou tel, s'écriant tôt après : « Suis-je sotte ! » quand elle se rappelait qu'il n'avait jamais mis les pieds là-bas. Au reste, bien qu'elle fût, disait Huguette, la seule qui ne fût point entachée du péché charnel, elle faisait le service comme la première venue des chambrières, sans honte, soit qu'elle jonchât le sol d'herbes et de fleurs, appareillât les bains ou leur servît à souper.

— Mon procureur vient demain, annonça un matin Huguette.

— Baude Le Maistre ?

— Oui. Elle s'approcha de lui, faisant une petite moue gracieuse. Vous ne ferez pas le mauvais. Vous serez patient, tant que ce vilain homme, qui va m' arracher à vous durant quelques jours, un siècle, mon ami ! sera présent.

Maître François dut s'engager à ne pas quitter son logis, à être prudent, à ne pas éclairer les soirs sa chambre, vers l'étang, à se tenir dans la leur, en gardant bien close la tapisserie. La première nuit où maître François ne vit point Huguette fut celle où maître Baude arriva; il n'avait pas été prévenu, et l'attendit, en proie à la douleur, jusqu'au matin. Huguette, vers dix heures, vint lui dire qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait le voir, désormais, comme par le passé, car il était impossible de quitter le maison le soir, sans que maître Baude s'en aperçût ; elle s'échapperait, quand elle pourrait, dans le jour.

— Dites-moi, sœur Alipson ? interrogea maître

François, quand celle-ci vint vers midi ranger les chambres et lui donner à dîner, où couchez-vous maître Baude Le Maistre ?

Sœur Alipson rougit, s'écria, comme affolée :

— Dans la basse chambre ! » et quitta précipitamment la salle. Quand elle rentra, elle n'osait lever les yeux sur maître François. Celui-ci, sans plus s'enquérir, lui dit, sur un ton doux :

— Ne craignez rien, sœur Alipson.

— Mais...

Et maître François lui sourit. Quand elle s'en alla, il laissa là son dîner et se jela sur le lit, pleurant à chaudes larmes. Huguette ne revint pas ce jour-là, ni la nuit. Le lendemain, en la voyant, maître François se montra soucieux et triste, pour lui marquer sa mauvaise humeur, en feignailt de la déguiser et de vouloir la refouler en lui. Elle ne parut pas s'en apercevoir. 11 se découvrit, le jour suivant, de ses souffrances, sans dire toutefois qu*il savait, car il n'eût voulu pour un royaume faire tort à sœur Alipson. Huguette en rit, et se dit non fâchée, mais flattée de le voir en de telles dispositions, qui marquaient son amour. Puis elle revint d'elle-même sur ces soupçons, et parla d'un ton si vrai que maître François se demandait s'il ne s'était pas mépris sur l'attitude de sœur Alipson. Mais ce jour-même, il vit par la fenêtre Huguette et maître Baude se promener, en causant fort privément, et il eut un accès de désespoir, se promit de parler à Huguette, et n'en fît rien.

Enfin maître Baude s'éloigna, et la vie reprit son cours, comme avant ; mais il y avait entre eux comme une contrainte. Huguette, souvent, lui parlait de ses soucis :

— Laissez, disait maître François, je serai bientôt

libre, je retournerai à Paris, j'ai force et vouloir, et vous verrez...

— Et que ferez-vous ?

— Je ne sais ; mais Tavenir n'est pas si laid que je me le faisais, car j'ai aujourd'hui une raison pour me mettre à la chaîne : je prendrai ma maîtrise en décrets...

Mais ce langage irritait Huguette. Elle en vint à lui lancer des regards de mépris. Un soir, elle apparut en larmes, se plaignit de sa misère, et d'être délaissée par tous. Colin de Cayeux ne lui donnait pas signe de vie.

— Colin de Cayeux, répondit maître François, nous préviendra, dès que maître Guillaume aura mes lettres de rémission.

— Vos lettres de rémission ! 11 s'agit bien de vos lettres de rémission! C'est moi qui les aurai, et non maître Guillaume, vos lettres de rémission ! Colin devait me faire tenir ce mois-ci une somme importante, sur laquelle je comptais...

— Colin de Cayeux ! mais savez-vous bien...

— Quoi? répliqua-t-elle sèchement.

— Colin de Cayeux n'a rien, et l'argent qu'il se procure...

— Mon cher, occupons-nous de nos propres affaires, et laissons les leurs aux voisins. Oui. Si l'on s'intéresse tant aux vôtres, ce n'est pas pour vous induire à vous mêler de ce qui ne vous concerne en aucune façon.

Elle marchait dans la chambre, les bras croisés, et jouant des doigts sur sa manche. Jamais maître François ne l'avait vue surexcitée à ce point. Enfin elle s'exhala en propos violents, lui reprochant de couler la vie, sans s'inquiéter de ce qu'il faisait endurer aux autres, disant qu'il n'avait su, de sa vie, faire œuvre de ses doigts, et qu'après avoir été à charge à

maître Guillaume de Villon, il était venu là, grâce au fol amour qu'elle lui portait, embarrasser sa voie. Sa chair avait des appétits, certes, elle ïie le celait pas ; ce n'était qu'à lui qu'elle était tenue de mentir ; mais toutes, ici, et d'autres, à Paris et ailleurs, connaissaient ses mœurs, et que maître Baude Le Maistre était son ami : oui, c'était maître Baude qu'elle trompait, et non lui. On pouvait dire d'elle ce que disait cette voisine, avec qui elle était en procès, qu'elle eût été digne de suivre le roi dans ses voyages ; mais pourtant, malgré tout, malgré ses manquements envers Dieu, envers l'abbaye son épouse, envers ses religieuses, elle ne croyait pas être descendue au rang de fille amoureuse ; elle avait des devoirs qu'elle négligeait, mais pour qui ? pour lui. Hé quoi ? pensait-il que la somme qu'il lui avait remise suffisait à payer seulement leurs dépenses à Bourg-la-Reine, les soins donnés, les bains, les repas, les vins? non, et Perrot Girard, qui avait assez attendu, se lassait, lui demandait de régler ce compte, la menaçait d'un scandale, d'écrire à l'abbé de Clairvaux.

Maître François, atterre, sentait le sol lui manquer, et les paroles d'Huguelle, jetées de voix âpre, à regards perdus en une marche folle de louve en furie, dévalaient en son esprit, comme en un gouffre, des pensées lourdes comme des rocs. Il revint à lui, et de geste machinal rassembla ses effets.

— Que faites-vous? rugit Huguette, et se jetant vers lui, l'enlaçant de ses bras tremblants, Fétreignant, elle glissa et tomba à ses genoux, leva les mains vers lui, les tordant, lui criant : « Pitié! François! Pitié! Vous ne ferez pas cela, non, vous ne ferez pas cela. Je suis vôtre ! vous êtes mien ! Songez à tout ce que j'ai souffert pour vous, mon ami ! A tout ce que vous.

VOUS avez souffert pour moi! je suis une indigne, mais vous, n'avez-vous rien à vous reprocher? non, François, ayons tous les hommes contre nous ; mais nous, nous, aimons-nous. Je suis à toi, comme tu es à moi. » Elle se leva, Tenlraîna vers le lit et, déchirant ses vêtements, livrant son corps ardent et tremblant : « Oublions! oublions! » Et maître François, à ce mot, la regarda avec effroi. Il se rappelait ses désespoirs de jadis et comme il lui était arrivé de chercher Toubli, comme elle faisait, dans les abandons de la chair, auprès de Margot. Soudain, affolé comme elle, il cria : « Huguetle ! Huguelte ! je suis à toi ! » Oui, un nouvel amour Tépoignait, le possédait, et il sentait qu'il était la' proie de cette louve, et qu'il n'aurait. plus d'autre joie tjue d'être déchiré par elle. Et, dans l'apaisement, quand Huguette, à son côté, calmée, caressait son visage, levant vers lui les yeux en candeur, il se livra pour la seconde et ultime fois, froidement, par un serment intérieur, corps et âme, à elle.

Et toute la nuit, tandis que le corps d' Huguette repuisait des forces en sommeil, lui, les bras sous la nuque, les yeux ouverts en ténèbres, songeait. 11 reprenait les paroles d'Huguette, une à une, et les pesait.

— Si Perrot Girard lui réclame de l'argent, c'est qu'il sait, fort bien sa qualité. 11 la savait lors du séjour à Bourg-la-Reine. Pourquoi, dès lors, ce nom de Catherine de Vauxcelles, cette fable de dame amoureuse, de frère requérant vengeance. Pour moi ? Et une pensée, comme un trait de lumière, le traversa : Mais parler de Tabbesse, en leur jargon, ne veut-il pas dire parler de dérober ? Uuguette du Hamel ne partagerait-elle pas ces rêves de Colin? Ne ravjait-elle pas attiré et pris, pour le réduire, l'acheminer dans

les voies où voulait, depuis, tant d'années, rengager Colin !

Non, non, en sa pensée, lasse et égarée, après cette scène cruelle, se levaient des fantômes...

— Je suis à toi ! dit-il, tout bas, en se penchant sur elle.

Huguette fit un mouvement, murmura de voix douce :

— Vous ne dormez pas, mon ami ? » et retomba en sommeil.

Désormais leurs rapports furent autres. Envolées au loin et perdues dans l'oubli, ces conversations de Bourg-la-Reîne, dans les premiers jours de leur union, quand Huguette Fécoutait raisonner, croyait-il, divaguer, pensait-elle, sur le monde. Elle détenait aujourd'hui la force ; lui la suivait à Taveugle, et, si elle s'écartait de lui, son esprit plongeant en des lointains de lui ignorés, il la regardait penser, à lèvres closes, et trayait à elle comme le fer à l'aimant, dès que, revenue, elle lui souriait.

Elle se fâchait sur des riens, s'enjalousait, et défendit, sur un prétexte futile, à sœur Alipson, de se montrer au logis de maître François lorsqu'elle n'y serait pas. Un jour, à table, elle s'écria soudain sur un ton acerbe :

— Je crois que vous trouvez Alipson à votre goût? Elle aies chairs fermes et rosées. La voulez-vous?

Sœur Alipson sortit de la chambre. Huguette, emportée par la colère, l'appela, et, comme elle ne revenait pas, s'en fut la chercher et la ramena par le poignet. Puis elle se calma, et parla d'autre chose, d'une voix qu'elle affectait de rendre enjouée. Sœur Alipson, droite, à quelques pas d'elle, avait les yeux rougis par les pleurs.

Enfin, en janvier, Colin de Cayeux arriva, avec la

nouvelle que les lettres de rémission étaient accordées, entérinées et délivrées, et que les chemins étaient ouverts à maître François. François l'accola, criant sa joie. Mais Huguette et Colin de Cayeux demeuraient froids, comme désespérés, courbés sous le faix d'un malheur. Aux tentatives de maître François de rompre les glaces, à ses questions, ils répondaient de voix impatiente : « Rien, mais rien! »

La nuit, Huguette eut des crises de larmes : « Je ne te verrai plus ! Tu m'oublieras î Je resterai seule, avec mes remords. »

Colin de Cayeux et maître François partirent le lendemain api es le dîner, qu'on fît bref et de boiïne heure. Ils avaient à frotter six lieues sur le sol gris et glissant, sous les arbres dépouillés et un ciel chargé de neige.

— Colin, nous voilà seuls. Je t'en supplie, dis-moi ce que tu as ?

— Ce que j'ai ! Ah! François, ce que j'ai ! le malheur est sur nous !

L'affaire de Dijon était manquée, et comment ! Alors qu'elle était mûre, et sûre, et que les Coquillards, de tous les points du territoire, s'avançaient sans éveiller nul soupçon. A Dijon, ils s'étaient installés sur divers points de la ville; ils étaient bien là une centaine, séjournant sans avoir rien à craindre, semblait-il. On se réunissait avec prudence, en deux ou trois endroits, chez Jaquot de la Mer, chez un barbier, Perrenet-le- Fournier. Bref, le plus malaisé était fait, et Colin prêt à partir, quand la nouvelle lui parvenait qu'il y avait eu trahison, et que les principaux compagnons étaient prisonniers du majeur. <v De fait, ajouta-t-il, trois ont été bouillis, et six pendus, et le diable sait ce qu'ils ont pu dire à la question. Je ne sais rien de plus, ni qui a

trahi, ni qui a élé trahi, hormis ces neuf, dont est Jaquot de la Mer. Nous savons néanmoins par des gens du Châtelet qu'un rapport a été adressé de Dijon à Paris, signalant certains compagnons. Toutefois ni Montigny, ni Petit-Jean, ni Johannès le Cordelier, ni toi, ni moi...

— Tu me mets dans le nombre. >

— Tiens! Jaquot de la Mer te connaissait. S'il a parlé, il est à présumer qu'il a nommé tous ceux qu'il savait; il n'a pas parlé, voilà tout; c'est quelque autre. Et puis, j'espère bien que te voilà assagi, désormais, et résolu à aller de l'avant. Si lu crois qu'après ton affaire il te sera facile de trouver un bénéfice. Ce n'est pas, que je crois, en donnant des leçons, taillant des ballades ou grivelant des tripes que tu te tireras de peine. Et tu as une charge, Huguelte. 11 te faut la sortir du gouffre. Car elle est au fond, sais-tu bien ? J'ai parlé longuement avec elle; elle n'ose rien te dire, parce que son amour pour toi l'aveugle et qu'elle ne veut pas te faire le moindre chagrin; mais la vérité, c'est qu'elle ne sait où donner de la tête, et le pis, qu'elle aura beau chercher, elle ne trouvera pas. Elle t'a sauvé la vie, maugré Dieu ; elle te rend la liberté. C'est elle, ce n'est pas maître Guillaume, qui a les relations au Parlement...

— Je sais cela.

— Nous ne sommes pas des lâches, hé, babouin ? Je pense que tu dois être guéri de tes idées sur la justice, et les gens, depuis ton procès? J'ai deux ou trois choses en vue. Voici, si tu veux, ce que je te propose : viens avec moi. Tu n'as pas froid aux yeux, et je suis ton meilleur ami, va. Tu prélèveras ta part, qui sera celle d'Huguette, et après, comme ces butins suffiront à aplanir sa situation, si tu te sens vraiment le cœur trop

bas et veux me laisser, tu remettras les pieds aux tisons. Pour moi, c'est affaire faite; les hommes, me dégoûtent, et je crèverai à la tâche, ou la Coquille réussira. Si tu dis non, tu peux t'attendre à en voir de belles : Huguette sans argent sera sans force. Cela, c'est la loi. Tu n'as qu'à te voir, et à me regarder : c'est notre cas. Tous ses amis s'écarteront d'elle, et tu verras alors la meute de ces moines, abbés et nonnains s'acharner sur elle : oh oui ! elle pourra s'adresser au Parlement, au roi, à Notre-Dame, reine des cieux: Hé? Quoi? Qu'y a-t-il? Nous n'entendons point. Ce sera r infamie, pour elle et pour toi, car tout se découvrira. Et d'un pot aux roses, ces gens-là feront un pot à merde.

— Mais, Colin, tu penses bien que je ferai tout pour Huguette, tout. Néanmoins, de sens rassis, en toute raison, je ne vois pas comme toi, je ne suis guère expert en ces jeux, qui me ramèneraient en geôle, ce qui, je pense, ne la sauverait guère.

— Et comment l'aideras-tu? que feras-tu ? As-tu de l'argent ? un peu, pour en faire beaucoup ? est-ce d'avoir tué ce prêtre qui te recommandera auprès des gens d'Eglise pour en tirer faveurs? ou comptes-tu sur tes rapports avec le Châtelet pour obtenir un emploi de tourmenteur, examinateur ou conseiller? penses-tu que les parents vont te confier leurs enfants, pour que tu leur apprennes à sortir la dague et frapper droit dans l'aine, et à jeter une pierre au visé, la nuit comme le jour? comptes-tu vendre tes ballades? cela s'écoute, cela se chante ou cela se lit, mais cela ne se mange pas, cela ne se boit pas, cela ne fait pas jouir, donc cela n'est pas de vente. Non, tu n'as aucun espoir de ce genre. Tu sais que tout cela est impossible. Maiç tu t'endors en paresse. Il te plaît de vivre d'avantage en

écorniflant les bourses des fillettes amoureuses et des nonnains.

— Colin, c'est niais, c'est mal, ce que tu dis là, ce que tu fais là !

— Hé! babouin, réfléchis. C'est la vérité! Et la vérité, c'est une herbe verte qu'il faut mâcher crue, comme elle est. Et furt! plus je ne t'en dis. J'ai l'onglée. Allons vite.

Ils ne parlèrent plus de ces choses. Ils soupèrent assez gaiement au feu d'une taverne, et Colin de Cayeux dit à François :

— Maintenant, un mot. A Paris, sois muet. Tâche, pour le plus pressé, de tirer quelques sous de maître Guillaume.

— Il a tout vendu.

— Laisse-le faire. Il trouvera.

— Je te certifie...

— Hé là! tu vas parler, je te répondrai. Je sais ce que tu vas dire. Tu sais ce que je répondrai. Ainsi, taisons-nous. Se taire, bon, et faire, mie\ix. Et puis, babouin, tu dis toujours non, et tu fais toujours oui. Je suis tranquille. Paye et partons.

• Maître François ne fit qu'un bond au cloître, où il trouva maître Guillaume et la mère ; il dut mentir, tout du long, sur sa retraite et sa compagnie, suivant les indications que lui avait données Colin de Cayeux. Et le lendemain, maître Guillaume vint dans sa chambre, au réveil, lui dire que Colin lui avait parlé « de cet homme qui avait surpris son secret et voulu le trahir, et qu'il avait fallu payer chèrement ».

— Je sais que tu voulais me cacher cela. Mais, mon enfant, je ne saurais t'en louer. Tu veux faire vie nouvelle, tenir bonne voie ; il faut que tout ton passé, autant qu'il dépend de nous, soit net, et que nul ne

i66 LA PASSION DE MAITRE FRAXÇOIS VILLON

puisse te garder rancune. Tu as pris cet argent, et promis de le/endre. Le voici.

Maîlre François, en balbutiant, prit la bourse et la fit tenir à Huguette.

Il put, au courant de l'hiver et du printemps, emprunter de-ci, de-là, et lui bailler quelques autres sommes ; mais elle se lamentait à chacune de ses visites à Port- Royal. Quant a Colin de Cayeux, furieux de le voir recourir à ces moyens, qui, disait-il, entretenaient la plaie sans la guérir, il Pavait malmené, lui déclarant que tout était fîpi entre eux, et qu'il ne le reverrait que s'il revenait à lui, non pour causer, mais pour agir :

— Tu es habile homme pour parler, et t'entends à dorer les dagues de plomb, pour vous les mettre en mains, mais ceux qui s'en servent vont tirer la langue au gibet. J'en suis revenu, cette fois, de toi et de les conseils. Tu peux être content! ta route est marquée de cadavres, en guise demontjoies : le petit Mauregard, Jaqùot de la Mer, les huit Dijonnais. .Te ne me fais pas meilleur que je ne suis, et veux bien marcher à ton côté; mais, mon petit, toi tu t'échappes par les traverses, tu muses à l'écart et vous plantes là. Adieu. Ou si tu reviens, ce sera que tu te fieras à moi, et que je te méfnerai où bon me semblera. IJé non, sans adieu, tu reviendras. Le bonjour à dame abbesse.

Au mois d*aoùt, comme Huguette et maître François fêtaient à Port-Royal l'anniversaire de leur première rencontre, Huguette s'ouvrit à lui : il lui fallait, coûte que coûte, de l'argent. Il ne lui restait plus qu'une chose à vendre, et elle s'en rapportait pour cela à maître François :

— Quoi?

— Non pas : quoi? mais : qui ? Alipson, à mon père *»

^ Elle la vendit.

— Que dis-tu là, Huguelte?

— La pure vérité. Et si tu ne me crois pas, demande à Alipson. L'offre lui fut faite, comme à moi. Ah ! je suis dans un beau guêpier. Si je te disais tout ! J'ai voulu, tant que j'en ai eu les forces, porter mon fardeau seule. Maintenant, je suis à bout, je n'en peux plus, je le le dis, et je suis si assimplie, si abattue, que mon seul espoir, désormais, est en toi, et, je ne voudrais pas te blesser, mon enfant, mais je te confesse que ce fait, mettre mon espoir en toi, que je sais bon, aimant, mien, mais si dépourvu, est signe que j'ai bien changé depuis un an, et que la raison me défaut.

Maître François, en rentrant à Paris, courut droit à la rue des Porées trouver Colin :

— C'est fait. Viens-l'en, et vile, la corde dût-elle être au bout.

— Hé, babouin, il n'est pas question de corde! Puisque te voici, enfin, raisonnable, le ciel te récompense, et tu viens à point : mangeons ensemble, et attendons la nuit. Tu verras.

11 s'agissait de dérober ce qu'on pourrait du trésor de l'église des Mathurins. « Comme tu vois, c'est à deux pas de chez toi. »

Ils vinrent à quatre au pied d'un mur, et deux étaient hissés quand les chiens, les éventant, aboyèrent avec rage ; ils déguerpirent.

— Ecoute, dit maître François à Colin dès qu'ils eurent repris haleine, je veux-^bien, puisqu'il le faut, t'accompagner ; mais, vois-tu, il est préférable que j'aille devant, et que tu suives. Je veux bien risquer ma peau, mais non pour la joie de telles mélodies. Laissemoi faire, je songerai, je m'enquerrai, et quand je saurai où le lièvre gîte, je t'appellerai, et tes amis, pour le forcer. Mais vous irez à ma voix. Sinon, rien de fait.

— Enfin ! s*exclama Colin de Cayeux. Enfin ! Tu y viens ! Tu m'as compris! Après quatre ans î Oui, voici quatre ans que je tinte et que je corne à tes oreilles, pour que ta bouche me rende ce son-là ! Et maintenant, babouin, nous ne craignons rien, ni chiens, ni hommes, ni chose ! Les granges de Dieu nous sont ouvertes! Je me sens des épaules à porter une moisson ! Ah ! babouin ! babouin ! que de temps perdu, et de sang répandu pour rien! Avec toi, nous aurions eu Dijon ! Mais nous l'aurons, et Paris, et le monde ! Sang bien ! je me sens autre! Ah! c'est la délivrance! Te souviens-tu, comme je te disais...

— Oui, oui, dit maître François, je me souviens; mais il est tard, et j'ai sommeil.

Dès lors, cheminant par les rues, il ne tournait vue que sur l'argent qu'il voyait aller et venir, naître en main, et mourir en bourse. Il suivait ceux qui en avaient; il savait quand ils sortaient, quand ils rentraient, où ils avaient affaire, et pouvait dire assurément, de vingt à trente bourgeois de la cité, aux différentes heures, ce qu'ils valaient au réel, sans faire erreur d'un denier. 11 s'aperçut vite, quand il fut versé en telle science, qu'il faudrait débourser bien trop de gens, à péril de vie, pour satisfaire Huguette. Aussi changea-t-il ses visées. Et ses regards dès lors percèrent les clôtures, afin de découvrir où l'or s'empilait et quels étaient les murs à franchir, les portes à ouvrir, les couloirs à suivre et les coffres à défoncer pour arriver jusqu'à lui. Et il observa que l'esprit de beaucoup de gens, de par le monde, et gens de tous états, ne tendait, comme le sien, qu'à ces enquêtes. Mais les uns avaient la vue basse, ou trop lointaine, ou la bévue, désir vague en cœur lâche, et bien peu la volonté ferme d'aboutir.

LA PASSION DE MAITRE FRAiNÇOlS VILLON IGO

Colin de Cayeux venant le voir :

— Demeure chez toi, et patiente.

— Ah ! babouin ! babouin !

Et Colin le regardait en extase. Un jour il lui fit don de son étui.

— Hé! je n'en ai que faire, s'écria maître Françoisi Laisse-moi et patiente.

Enfin maître François, jetant la sonde parmi les Frères Augustins, en distingua un qui, à coup sûr, devait s'inquiéter des séjournées que For faisait en son monastère et des coins secrets où il se cachait. Il s'accointa de ce frère, le fit causer, un soir, en soupant, jugea qu'il ne s'était pas trompé, lui proposa partie de dés, se laissa gagner quelque argent, puis, lui révélant soudain, par le maniement des dés, qu'il était plus subtil que lui en la matière, lui râfla tout son avoir, et le lui rendit en souriant, disant : « Vous ne m'en remontrerez pas, mon frère. » Et bientôt il ne put faire un pas, sans avoir ce moine sur les talons. Enfin, un jour, maître François s'en fut chez Colin :

— C'est pour demain. Six cents écus^, sans risque. Il me faut demain, à dix heures du matin, dans Notre- Dame, au pied de Saint-Christophe, un de tes Coqu illards, à dehors de prudhomme replet, ayant bonne trogne, quelque argent, et le pouvoir de quitter la ville trois heures après, sans se presser. Toi, tu te trouveras, avec tes crochets, à midi, à la porte des Augustins ; tu y verras (viens à la fenêtre) ce frère qui fait les cent pas dans la rue. Tu iras droit à lui, lui disant : « Ah ! que je suis aise! j'allais chez vous ! »

-- A midi?

— A midi.

« Environ 3I.0D0 francs.

Le lendemain, vers cette heure-là, un prudhomme replet, de bonne trogne, et sentant l'argent , venait trouver maître Guillaume Coiffier, religieux des Augustins le prier de dire une messe pour lui en Téglise des Mathurins et de vouloir accepter une livre pour ses pauvres. Maître Guillaume Coiffier et ce prudhomme descendirent de compagnie. A peine avaient-ils tourné l'huis, que maître François, Colin de Cayeux et le frère leur ami sortaient d'une cellule et pénétraient dans celle de maître Coiffier. Colin n'eut pas de peine à ouvrir un coffret garni que le frère lui montra, et à le refermer vide sans qu'on y pût voir trace de fracture; ils prirent encore en une armoire quelques plats d'argent et revinrent à pas dé loups chez le frère.

— Or tôt, s'écria maître François, faisons quatre parts, que j'en prenne une.

Il eut cent quarante écus, dont il retint une petite somme pour ses besoins personnels et délivrer de geôle Guy Tabarie, qui y était détenu depuis fort longtemps pour son écot.

Et, le lendemain, maître François loua un cheval et gagna Port-Royal.

Huguette témoigna grande joie de le revoir après telle absence; mais elle n'eut pas même un regard pour l'or :

— Mettez cela sur la table, mon ami.

Elle ne toucha mot de ses affaires qu'au moment du départ. Cette somme ne suffisait pas tout à fait ; mais si maître François pouvait lui en procurer une égale, à bref délai, elle serait assurément délivrée de tout souci pour le demeurant de Tan.

Tout en trottant :

— Bel est qui vient, se dit maître François, mais plus beau qui apporté.

ïfe:,;

Il n'avait pas d'illusion : Huguelte Taimerait riche et se détournerait de lui pauvre. La quitter? telle idée ne pouvait prendre corps en sa chair matée, asservie au point d'éprouver volupté à tel servage; il admira même qu^elle eût pu naître en lui : la quitter ! Mais Tâne, ah ! Tâne que je suis ! je me fais battre et piquer pour prendre un chemin, et je croyais m'arréter au premier pas, et qu'on serait satisfaite ! 11 faut parvenir au but, qui est aussi distant que la borne du désir en une femme orgueilleuse et avide. Mais la mort hante ce chemin ; elle porte à la main un licol, pour me le mettre; dea, je ne m'y veux pas attarder. Et pour ce, le seul moyen, trouver sous mon pas, le second pas, et le dernier, tel trésor qui contente Huguette.

Et Colin revenant, comme avant, l'interrogeait, et rebuffé, s'éloignait en confiance.

Enfin, un jour, maître François lui dit :

— J'ai trouvé. Ily a des risques à courir; mais le jeu vaut la peine; nous aurons, cette fois, dequoivîvreengens de bien, de conversation honnête et bonne renommée.

— La somme ?

— Six mille écus*, au Collège de Navarre.

— Babouin ? Tu rêves !

— Et maintenant va, et attends que je te fasse signe. Quand maître François eut tout ordonné, il prévint

Colin. On se réunit, pour souper, à la Mule^ rue Saint- Jacques : ily avait là maître François, Colin de Cayeux, Guy Tabarie, Petit-Jean, maître de l'Epée, et Johannès, le Cordelier apostat. Guy Tabarie ferait le guet dehors. Lui conduirait les compagnons et ferait le guet dedans. Petit- Jean, aussi bon serrurier et crocheteur que Colin, doublerait sa science, et Johannès, aussi râblé et robuste,

1 215.000 à 300.000 francs.

sa force. A la nuit noire, maître François les mena au pied d'un mur, qu'on franchit. Ils traversèrent un jardin et entrèrent dans une maison ; ils se dépouillèrent de leurs vêtements les plus gênants, car il fallait pour telle besogne être légers et les bras libres. Ceci fait, ils sortirent et passèrent un autre mur qui longeait le jardin du Collège de Navarre, traversèrent la cour et arrivèrent sans alarme dans la chapelle, à la porte du revestiaire, dont maître François avait les clefs. Il les arrêta devant un bahut, et s'en fut guetter à la porte, d'où il venait les voir, de temps à autre. Au bout d'une heure, Petit-Jean et Colin de Cayeux n'avaient pu se rendre maîtres des serrures. Il leur fallait besogner à ciseaux, tenailles et marteaux, ce qui ne laissait pas d'être périlleux, bien que le re vestiaire fût assez éloigné de l'habitation. Enfin, après une seconde heure de travail, le bahut céda. Ils éclatèrent en jurons : il y avait encore un coffre à l'intérieur, de noyer, à bandes de fer, fermé de trois serrures et attaché au bahut par une chaîne. Et ce coffre était aussi solide que le bahut lui-même, et la chaîne à forts anneaux serrés. Et jamais, en plus, il ne pouvait y avoir là dedans six mille écus ! Colin de Cayeux avisa dans le fond du revestiaire deux armoires bardées de tôle que maintenaient d'énormes clous à tête ronde, solidement enclavés, sans prise :

— Notre argent est là. Mais prenons toujours celuici. » II fallut deux heures encore de labeur pour voir la couleur de Tor. Les cédules leur apprirent qu'il y avait là des écus neufs et vieux, Jes florins et des nobles, d'une valeur totale de six cents écus. — « C'est bien cela, dit Colin. Nous ne partirons pas avec une si maigre charge : aux armoires ! » Mais le Cordelier ne voulut plus entendre parler de rien : il avait fallu quatre heures pour ouvrir bahut et coffre ; il y en aurait autant, pour

le moins, à dépenser aux armoires : tandis, les coqs s'éveilleraient, et les gens. On s'en rapporta à maître François; il hésita quelque peu, et dit : « Johannès a raison. Ramassez vos outils et crochets, et partons. »

Il eut pour sa part cent écus \.

Le surlendemain, il s'en fut à Port-Royal avec ce butin trop maigre : il avait, à peu près, ce que voulait Huguette, mais ne se payait pas d'espoir et savait qu'elle lui dirait encore, avant peu, et peut-être à ce voyage : « Si cela ne vous gênait pas... »

Quand il arriva, il était tard dans la nuit. Les nuages obscurcissaient le ciel. Pas de feu aux fenêtres. En s'approchant de la maison, il vit un filet de lumière aux contrevents et entendit des voix. Des voix d'hommes, des rires, les cris aigus d'une femme, et d'autres femmes riant. Il sauta de cheval. Frapperait-il du heurtoir ou des poings? Enfoncerait-il la porte? Il se ravisa et courut aux contrevents, et sortant d'un étui que lui avait donné Colin une vrille et la scie la plus forte, il fit un assez large pertuis qui lui permît de voir.

Des bains appareillés. Dans un, Huguette et Baude. Dans l'autre un homme qu'il ne connaissait pas, nu, debout, maintenait Alipson qui se débattait et criait, luttait avec les ongles et le mordait. Maître François se jeta vers la porte et d'une pesée du corps, poussant de l'épaule, il tenta de l'enfoncer ; mais elle était massive et à forte serrure. De rage, il frappa, heurta du heurtoir, du pied, du poing, courut au contrevent pour voir; mais la lumière était éteinte, et l'on n'entendait plus que les gémissements et les sanglots d'Alipson. Il se déchira les ongles à vouloir arracher le contrevent, criant : A

* 3.500 francs environ.

Taide! dans ce désert. Puis il revint à la porte. Enfin, le guichet s'ouvrit, et la voix d'Huguette, nette et ferme, prononça : « Qui est-ce là? » — « Ouvrez ! » Et il entendit, par le guichet, ces mots, chuchotes en rage : « Va-t'en, ou je te fais mettre nu comme un ver, et rouer de coups. » Et haut, vers Tintérieur : « Ce n'est rien, ce n'est rien. »

Ah ! c'en était trop ! il traîna dans la nuit, sous la pluie, avec un cheval rendu, choppant à chaque pas, et rentra au cloître au matin, la mine défaite et les vêtements chargés d'eau. Il s'enferma, se dit souffrant. Oui, il était tombé en de bonnes mains ! et avec horreur, là seulement, depuis la veille qu'il se parlait ainsi à luimême, sans interrompre, il se dit que le viol d'Alipson l'avait moins ému que la trahison d'Huguette, et ce mot de haine lâché par elle au travers de la porte. Il pleura de rage et de désespoir, jusqu'à ce que, de lassitude dompté, il s'endormît.

Quand il se leva, la tête lui pesait en corps chancelant. Il pensa à s'éloigner. Il ne se figurait pas où il serait, ni ce qu'il ferait ; mais il voyait où il ne serait point, entre maître Guillaume, sa mère, et Marthe. Et cela lui fut doux. Retranché de là, il était retranché du monde.

Il se calma peu à peu, et, se sentant moulu, brisé, comme au sortir d'une maladie, il garda la maison plusieurs jours ; enfin, un soir, il se laissa entraîner par Girard Gossouyn, Colin Laurens, Jean Marceau, et quelques autres, à la Pomme de Pin. On le trouvait sombre, on le voulait divertir et, de fait, lui, adossé au mur, sur le banc, ne desserrait pas les dents, écoutait les propos sans sourire. Tout à coup il vit entrer maître Baude Le Maistre et ce jeune homme qu'il avait*

VU cette nuit de malheur, à Port-Royal. Il saisit sa dague et eut velléité de se jeter sur eux. Mais son corps f esta cloué sur le banc. Il les suivait de l'œil, et quand ils s'assirent au fond, les défia du regard et les fixa; Maître Baude Le Maistre parut ne pas le reconnaître ; mais il se tourna de telle sorte qu'il ne pût voir son visage, puis, comme où apportait sa pinte, changea de place et tourna le dos à maître François.

— Ah ! songea celui-ci, tu ne veux pas me voir, mais tu yas m'entendre.

Et, d'un mouvement prompt, se dressant sur le banc, posant pied sur la table, à la grande surprise de ses compagnons, qui n'avaient pas remarqué son trouble et sa colère, il s'écria :

— Je veux vous dire une ballade !

La joie jaillit en cris, en rires :

— Il se réveille ! Ecoutez !

— Vivat, maître François, vivat ! Ecoutez-le ! Girard, Colin et Jean battaient des mains, et tous les

bourgeois là présents laissèrent pintes et devis pour lever sur lui les yeux :

— C'est, dit maître François de voix scandante, d'une abbesse qu'il s'agit en mes vers. Est-elle de Béguines, d'Augustines, de Cisterciennes, je ne sais, mais toujours est-il qu'elle avait un ami, qui l'aimait plus que créature en tout le monde, et qu'il se ruinait pour elle, et que vilainement elle le trompa, et, en rupture, menaça de le faire dépouiller et battre. Voulez-vous savoir comment cet ami se vengea ?

— Oui, oui ! nous le vouions ! parlez ! silence !

— Par une ballade, que je vous dirai. 11 s'en fut, suivi de tous ses amis, et des amis de dame abbesse, et des voisins, à la porte du couvent, et là, de voix hautaine, la paume à la joue, il clama :

Vous avez dit, fausse paillarde :

u Je le mettrai nu comme un ver. »

Il faut, pour ce, que je vous larde d'un coup de bec plus sec que fer.

Holà!

Lors (écoutez bien), lors dame abbesse, entendant de grand frayeur cet appel, dit de voix mal assurée à la prieure :

— Qui vient là?

Et une sœur, sœur Alipson si vous voulez, — qui travaillait au dévidoir, près de la verrière, ouvrit la fenêtre, se pencha au dehors, et se virant, répondit :

— Chanleclair, ma dame, votre coq qui crie.

Mais Tabbesse entendait bien son ami chanter, de voix aigre et perçante :

Mettrez-vous pas le nez à Tair, ohé ! êtes-vous renchérie !

Or ça, vous n'étiez pas faitarde pour vous repaître à ma cuiller ?

On s'en allait à la moutarde, au bain, au lit : pair ou impair, comptons les coups. Je n'en suis fier!

Vous le faisiez par rêverie ?

Dites-moi? depuis avant-hier, ohé ! c'tes-vous renchérie ?

. — Ah ! ah ! chut ! écoutez !...

Que le feu Saint-Antoine m'arde, et tous les diables de Tenfer, si chaque jour, à l'heure tarde, au frais Tété, au chaud l'hiver, je ne fis débauche de chair en votre pénitencerie.

Est le cuir devenu si cher, ohé ! êtes-vous renchérie ?

— Oh! Oh!

— Est le cuir devenu si cher, ohé ! êtes-vous renchérie ?

— Envoi !

— L'envoi! écoutez l'envoi! Mais taisez-vous doncf

— "Envoi :

Princesse, vous perdez le flair. Vouloir vendre, par tricherie, vieille basane au prix du vair!

Ohé ! êtes-vous renchérie !

Tandis que maître François reprenait place et qu'on riait à grand bruit, criant : « L'abbesse ! maître François, nommez Tabbesse ! Celle de Montmartre, ou celle de Saint-Antoine ? Ah ! le bon bourdeur ! » maître Baude et son compagnon vidèrent la salle.

— Est-ce pour eux que tu disais cette ballade, François? demanda Girard Gossouyn, en se penchant à son oreille. Le gros avait Tair si courroucé.

•^ Pour eux ? pour qui ? quel gros ? je ne vis personne.

La semaine suivante, maître François, sortant de chez lui, fut abordé par un homme qui lui* dit :

— Maît' François, voici une lettre que Colin de Cayeux m'a dit de vous remettre.

Colin, en un mot jeté à la hâte, lui mandait qu'il avait reçu ce pli de « H. du H... »

Huguette lui écrivait qu'elle avait souffert de Tavoir torturé, et qu'elle pensait au passé, ne pouvait se faire à ridée que tout serait désormais fini entre eux, et que cela, ajouté à tous ses ennuis, qui ne lui laissaient plus de répit, lui rendait la vie odieuse.

— Ah! ah ! se dit maître François, vous avez besoin de votre serviteur, m'amie.

En terminant, elle lui disait que, bien qu'elle se sût indigne de toute pitié, chassée de son cœur, elle voulait espérer encore, et, enfin, qu'elle l'attendrait, ces trois jours, entre huit et dix heures du soir, dans une petite maison à l'image de Saint- Jean, derrière le couvent de Montmartre. Elle lui donnait des indications précises : l'image était entaillée dans le mur du jardin. Il devait heurter fort. Il fallait excuser le désordre de sa lettre ; elle était comme folle. Ce billet était signé : Catherine.

Le soir, maître François, dès qu'on se fut levé de table, sortit en hâte, et monta vers Montmartre, dans la pensée qu'il aurait de la peine à trouver de nuit cette maison. Il la trouva, au contraire, aisément, et s'en fut aux environs attendre l'heure désignée. Quand il revint à la porte de l'enclos^ il n'eut qu'un coup de heurtoir à donner : une vieille femme lui ouvrit, disant que dame Catherine l'attendait. La maison était isolée dans des cultures abandonnées ; ce devait être une dépendance de l'abbaye.

— Montez les degrés, dit la vieille, quand ils furent dans la basse chambre. Et, levant la chandelle au-dessus de la tête. « Passez devant. » A l'étage, elle allongea le bras pour* ouvrir une porte et le fit entrer. La chan-

LA PASSIOiN DE MAITRE FRANÇOIS VILLON i79

délie s'étiBignit, et, dans les ténèbres, maître P'rançois, pieds, poings et reins pris en étaux de muscles, fut renversé, dépouillé, lié, redressé, attaché à une poutre. Des rires de gens fuyant. Puis, rien. Maître François s'épuisait en vains efforts contre les cordes, qui lui meurtrissaient les bras, les jambes et la ceinture. Il étouffait en rage, quand il vit une lumière et entendit des pas. C'était Huguette. Elle s'arrêta un moment sur le seuil, et, le contemplant sans colère, elle avança vers une table, proche de lui, déposa le flambeau qu'elle tenait à la main, et vint à lui :

— Halia! dit-elle, c'est Ghanteclair, mon coq, qui crie ! Ne Tai-je pas bien fait plumer et mettre à nu ?

Elle lui toucha le bras.

— Ce coq a la jchair de poule, bien rugueuse ; mais nous la saurons amollir et lisser. Ah! mon ami, vous me connaissez peu ! je ne suis pas fâchée que vous m'ayez donné l'heur, par votre sotte vengeance, de vous dire de certaines choses. J'entends vous châtier de telle sorte que vous n'aurez plus désir de me nuire. J'ai eu volonté de vous avoir, c'est vrai, corps et âfhe. Je pris le corps au gibet, et l'âme vint d'elle-même. Aujourd'hui je ne m'en soucie plus. J'ai pris autre quenouille à moins d'étoupes, et m'en amuserai plus longtemps. Mais il ne me déplaît pas pourtant d'avoir encore le plaisir de ce jeune corps, en le voyant grésiller, non plus de volupté, mais de douleur, Noël le Joli!

Un homme entra, portant pannerée d'osier et un bâton.

— Ah ! non ; laissez la bûche ! vous le voulez trop charger d'un coup. Prenez de ce fin bois, mettez-vous là, et faites-lui quelques bonnes marques. Encore ! encore !

Et la brute frappait, tandis qu'Huguette, rejetant sa pelisse, approchait son visage de celui de maître François. Ses yeux flambaient maintenant, ses traits étaient tirés, et les lèvres se tordaient en rage : « M'aimestu? m'aimes-tu? Que tanne-t-on, est-ce basane ou corci ou an t Lâche ! lâche ! »

Etsoudain, reprenant tout son calme : «Venez, Noël. Donnez-moi ma pelisse. Quelque chose tomba sur le planclier. « Damoiselle... dit Noël. — Laissez cela, reprit il II guette, et suivez-moi. »

Maître François, demeuré seul dans Tobscurité, pieu-* rail, a affaissait dans ses liens, qui se relâchaient, mais sans se rompre ni céder. 11 resta ainsi toute la nuit. Au petit jour, il vit à un pas de lui un couteau. Il put à grand'peine, en pesant sur les cordes, dégager un bras, atteindre le couteau, se délivrer. Il se vêtit et sortit. Toutes les portes étaient ouvertes, sauf Thuis du jardm.

\\ fut, quelques jours, comme perdu, songeant à fuir. Jl vogua dans Montmartre, dans le désir de se venger sinon d'JIuguette, au moins de Noël le Joli. Il demanda dans les environs à qui appartenait cette maison :

— A personne, lui dit une femme. Elle fut abandonnée durant les guerres.

— 11 y a semaine, lui dit un vieux, j'étais là auprès, Il marner, quand je vis entrer un jeune homme, puis quelques instants après, une femme. Des amoureux sans doute. Ils ne sont pas revenus, que je sache, au moins.

Puis le eahne lui revint, et la gaîté. Résolu à partir, a donner suite à son idée d'aller par les villes et les villages faire métier de mercerie, il acheta, de ce qui lui restait des cent écus du collège de Navarre, de la marcha iidisG^ un corbillon et un âne, les laissa en une auberge, et mit en ordre ses affaires.

LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON J8l

Il s'ouvrit de son projet à maître Guillaume, qui fut chagrin, mais non surpris. Il lui demanda combien il lui fallait d'argent. Rien. Jean Perdrier lui prêtait somme, de quoi se monter petitement, et il gagnerait dans la suite.

— Mon pauvre enfant, dit maître Guillaume, je ro te veux contrecarrer en rien. Ma maison t'est ouvert «•, et dès que tu auras contenté ta folie, reviens. Prends garde, seulement. L'âge viendra, et les jours où le temps perdu ne se regagne plus.

Sa mère prit la chose de bon cœur. Elle souffrait de le voir s'éloigner, mais trouvait raisonnable ce parti ::

— Oui, bellot, va, fais comme ton père et ton pèregrand. J^aurais bien voulu te voir prêtre, ce n'a pas été la volonté de Dieu. Qu'elle soit faite en toutes choses. N'oublie pas tes prières, surtout! Et ne reste pas trop longtemps absent. As-tu bien tout ce qu'il te faut ? je te donnerai de bonnes chausses semellées...

A Colin, maître François se borna à dire :

— Attends de mes nouvelles. J'irai chez mon oncle d'Angers, et s'il y a, comme je crois, bonne aubaine, je te ferai signe.

— Je te laisse faire, babouin, je te laisse faire. Tu en sais plus que moi. Tu es le maître. Néanmoins, un conseil.

— Dis, Colin.

— Garde-toi des femmes.

— Ah! mon pauvre vieux. Si je fus coq, je fus cuit. Hoho! les femmes ! elles sont bien où elles sont. Elles dormiront sans moi.

C^EST DES VOYAGES ET DE LA PAUVRETÉ DE MAtTHE FliANÇOI9 VIJXON

Maître François et son âne alleienl. La bruiûe à bise plaçante qui tombait à leur départie tic Pains^ cessa; et le soleil d'iiiver mit au ras du sol, sous un nuage ligné en sourcil, son œil de sang, louchant, bas et las : il regar* dait sans amour la terre désolée, et les arbres qui s'étiraient sans chants d^oiseaux^ et les champs dénudés, où s*effîlochaient les haillons, sales et neigeux, d'un dég-eL

MaîLre Fran<;ois^ tout en marcliant, regardait VàïïB et tâtait son poil rèchc, son cuir pelé par le bâton.

Le pas de l'âne, son dos portant la cruix de nature et le bât des hommes, son regard exprimèrent : m Je n'ai, pour Theure, ni hâte, ni trop de charge, ni faim, ni soif; je vais, je porte, mes membres sont ensemble^ et ma prunelle reHcte un homme qui va de conserve, jî

Et maître François songea :

— Ce que pense Tâne, Tânicp le pense. Nous avons, vieux, tous les deux, trup souffert de la ville, et le vent-, le froid, la pluie, la fatigue sous le ciel sont pour nous douceurSj après les coups que nous baillèrent les hommes.

L*âne, devant une large flaque qui rompait le chemin, détourna et, à petit trolton vif, comme s'il eût eu crainte d'<5tre battu, se remit en la voie. Ce voyant, maître François fut ému^ et, Taccolant de tout le bras, prit en paume son museau pour y mettre un baiser ;

Tâne s'arrêta. Lors maître François le saisit par la bride et le tira en avant ; mais lui, levant la tête et couchant les oreilles, roidissait les jarrets et s'acculait en boue.

— Ah ! s'écria maître François, ce n'est pas moi qui te battrai. Je ne suis pas pressé, et quand il te plaira, s'il plaît à Dieu, frère, nous irons. » Et Tâne repartit.

Ils gîtèrent en auberge de village, et comme le lendemain fit aussi grise 'mine que ce jour, crachant même bise, soufflant même bruine, maître François se tint dans la basse chambre, où il alluma son feu de gaîté. Les voisins accoururent, s'échauffèrent et d'une voix s'écrièrent :

— Montrez seulement vos marchandises à tous ceux du village, et vous vendrez.

— Certes! appuya le tavernier, qui se sentit soudain âpre appétit de gagner. Et il dépêcha sa femme pour annoncer la nouvelle : « Venez chez nous cet aprèsmidi; il y a un mercier mieux disant que nul autre, et bien fourni ; venez ! vous aurez du bon vinà bon compte, à plein tonneau ! »

Les vilains accoururent en nombre, les filles et les femmes apportant quenouilles, fuseaux et aspes. Et le tavernier plaça les chaises, versa le vin, tandis que maître François étalait sur la grande table ses serges et ses draps, tirait de son corbillonceinturettes, bourses, courroies, coiffes, épingles, et de son gentil esprit contes et bourdes, et mots de rencontre :

— Ah! bonnes gens! seyez-vous! sèyez-vous! et remerciez Dieu de m'avoir parmi vous. Sans le mauvais temps, je ne serais pas ici, car je suis attendu par M«' le duc d'Orléans, qui garde la chambre pour ce que ses draps sont usés. Je ne suis pas de ces mercerots que vous voyez rôder par ces villages, qui

VOUS donnent pour véritables leur fables et pour durables leurs étoffées. Leur parole, croyez-moi, c'est du vent. Et du vent la vente, vous achetez et n'avez rien de bon. Ah oui ! il faut les entendre parler de leurs voyages en terres étranges et villes merveilleuses, où sont fleuves de lait, montagnes de crème et marchands honnêtes, de qui ils disent tenir leurs produits. Mais au vrai, d'où viennent-ils, sinon de la ville prochaine, dont ils ont encore la boue à leurs chausses ? De la ville, où les taverniers ne sont point comme Jeannin d'ici, mais brouillent le vin ; où les laitiers traient non les vaches, comme vous faites, mais les puits. Et que ne font les drapiers, les tanneurs, les teinturiers, les ouvriers de soie, les sergiers, les lingiers, les patenôtriers et tant d'autres qui cèdent à vil prix à ces merciers ce qu'ils vous vendent au poids de l'or. Ah ! bonnes gens ! vous pouvez me regarder. Je ne viens pas de Paris, moi, mais de plus loin ! Si je vous contais mes voyages, mes traversées, mes naufrages, vos cheveux en blanchiraient, vos bras en tomberaient, comme votre confiance en ce que je vous dis. Non, je n'ai pas vu de fleuves de lait; non, je n'ai pas vu de montagnes de crème; non, je n'ai pas vu de marchands honnêtes. Mais j'ai passé quarante-deux ans dans l'île des Tortues, qui a telle vertu que l'on n'y vieillit pas, ou ni plus ni moins qu'ici, car là on appelle an ce que nous nommons jour en nos pays. Pour m'en sauver, je dus brider une de ces tortues dont je vous parie, comme vous faites, vous, de vos chevaux et de vos ânes, naviguer sur ses écailles vingt- cinq ans, ce sont vingt-cinq jours, ne buvant qu'eau salée et ne mangeant que sel d'eau. Tirant à hue, tirant à dia, j'abordai dans l'île des Femmes, où l'on ne voit homme. Vous pensez quelle fête ce fut pour elles ! Elles en devinrent bien plus grasses, et moi bien

plus maigre ! Ah ! mes amis ! quelles femmes ! Leur tête était chauve, et leurs sourcils si longs qu*il les leur fallait soutenir avec des chaînettes d'or et d'argent, les riches, et de cuir, les pauvres. J'en rapportai ces courroies. Qui en veut ? C'est à dix deniers, à neuf, à huit. A six deniers je les vends ! Qui les veut les prenne, qui n'en veut pas les laisse !

Les bonnes gens riaient, mais n'achetaient pas. Et maître François connut que ce n'était pas envie qui leur manquait, mais argent, et il baissa tous les prix, tant et tant, que soudain les femmes s'émurent, quittèrent leurs quenouilles, et tendant mains et vidant bourses, lui demandèrent, qui drap, qui soie, qui serge, qui étamine, qui ceintures, qui courroies, en jacassant et poussant cris, tandis que les hommes clignaient de Tceil, se disant: « Hein? le malin! » Et plus maître François vendait, plus maître François perdait ; il perdait argent, dont il avait peu, mais non belle humeur, dont il était garni. Et le soir, le tavernier lui dit : « Voyez-vous ! vous avez bien vendu ; j'en étais sûr. »

Il en fut de même en d'autres lieux. De haltes en marches, et de marches en haltes, l'hiver transit, lui laissant vent en bourse : c'est qu'il ne savait, ce marchand, trop surquérir des pauvres gens et jolies filles, dont il faisait sa clientèle. Or il vit à Angers son oncle, qui réconduisit à paroles aigres, et verrouilla la porte sur ses talons.

Maître François n'en fut pas trop tourmenté : il avait encore son âne, et de la mercerie. Ses poumons aspiraient la douce haleine de l'air nouveau que réchauffaient les rais du soleil, dont l'œil ardait d'amour en contemplant la terre son épousée. Et la terre en joie clamait la chanson de vie à toutes voix et tressaillait

186 LA PASSIO.N DE MAITRE FRA:ïÇOIS VILLON

d'aise en se parant : « J'ai ceintures et gibecières ! courroies de toutes manières ! »

Au fort de l'été, maître François et son âne cheminèrent en Poitou, et maître François eut plus de peine à vendre moins, car les bonnes gens ne le comprenaient pas ou feignaient de ne le pas comprendre, pour gagner aux marchés. L'âne, à mesure que son faix diminuait, ralentissait le pas, et, à une tombée de nuit, à l'entrée d'un village, haut juché, comme il ne portait plus que corbillon vide, il chancela et versa, trembla de tous ses membres, et suant et pleurant, rendît l'âme.

Maître François, son corbillon au bras^ poursuivait sa route, quand il vit sous l'orme les paysans assemblés. Il s'assit à l'écart, derrière les vieux, sur une motte. Des jeunes gens et des filles, au clair de la lune et au son du tambour, dansaient. D'autres devinaient devinettes. D'autres jouaient à des jeux où il y avait des tapes à donner, des baisers à sonner. Et des rires d'hommes, à grands coups sur les cuisses et heurts d'épaules, des rires de filles, à corps en deux courbé, cessaient pour reprendre, reprenaient pour cesser et reprendre, rire en i, en e, en a, en o, en u, rires pour rire et s'esclaffer. Et des couples s'éloignaient. Tandis, près de l'arbre, les vieux assis, les vieux rassis devisaient chiffres, récoltes, santé, du mauvais siècle et du bon vieux temps : on riait alors ! on dansait, on devinait devinettes ! nos jeunes gens ne savent plus ! on s'écartait, filles et garçons ; K)l est vrai, Marion, ol est vrai, Guillemette? — Quet o que vo disez! o m'est avis que vo vodriez faire croaire. — Non, non, i sai bein, Marion, i sai bein. Au par su, ben quoai?

Mais un vieil homrpe parut qui n'était pas du village. Comme il souffla en flûte, les jeunes laissèrent

jeux et danses et se massèrent pour Tentendre : mais lui, baissant la main, s'élança, vira, dansa, et tous s'exclamèrent à ses tordions, admirant qu'il fût si leste, à tel âge.

— Ce n'est rien, leur dit-il en une reposée, ce n'est rien! auprès de ce que je sais encore. Mais vous n'ignorez pas, bonnes gens, que les plus savants clercs ne sont pas les plus riches. Donnant, donnant, donnez, je danse.

Il fit le tour des paysans, qui lui baillèrent quelques plaques. Il venait à maître François, quand on entendit crier, de voix rude :

— Holà! l'homme!

Maître François se leva, et vit venir à lui un gras Cordelier, que suivaient à distance deux dames et un abbé.

— Holà ! l'homme ! vous feriez mieux de passer votre chemin et de gagner la ville, au lieu d'alléger la bourse de ces vilains. Et vous autres, n'avez-vous pas grand'honte, quand on vous voit si ladres à l'église et dans nos quêtes, de lâcher ainsi votre billon à un vendeur de voltes ?

Maître François, enflammé de colère, courut à ce moine :

— Vous agissez mal ! s'écria-t-il. Cet homme ne fait tort à nul, en les incitant à charité !

— Je ne vous connais pas, dit le Cordelier.

— Ecoutez-moi, repartit maître François de ton radouci : J'ai eu tort, je le confesse, de m'en prendre à vous de la sorte. Il faut jeune cœur en jeunesse excuser. Mais vraiment, croyez-moi, le siècle est trop dur pour ces jongleurs, dont la race se meurt, qui pérégrinent ainsi par les villages, donnant un peu de joie à ceux qui peinent. Tenez, j'aime à parler de franc cœur, vous ne m'en voudrez pas...

iSS LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON

— Allons-nous? dit le Cordelier à l'abbé et aux dames.

— Non, non, écoutons ce jeune homme, dit Tune d'eUes.

— Vous ne m'en voudrez pas (votre sourire m'enhardit, dom abbé) de vous conter une histoire qui me vient à l'esprit. Elle est bien belle, et de celles qui faisaient la joie de nos aïeux, de celles que Ton dédaigne à tort, à mon sens, aujourd'hui, que ces guerres, et la misère qu'elles engendrent, ont enlevé aux hommes le plaisir de fantasier en leur donnant le goût de mordre.

— Oh I dites ! dites ! s'écrièrent d'une voix les dames, en avançant vers lui.

Et les vilains, qui n'entendaient pas le langage français, mais qui voyaient que dom abbé et les dames montraient à cet étranger bon visage et que le Cordelier remettait sa langue au dentier, firent cercle, à grands yeux béants de surprise.

— Il était une fois, dit maître François, un jongleur ni trop jeune ni trop vieux, souple et bien formé, expert en son art, qui par mauvais gouvernement d'âme, de corps ou de bourse, je ne sais, se trouva bien chétif, recru et dénué ; sa robe laissait voir sa chair. Et ce jongleur sentait que son esprit, tombé en mélancolie, ne rendrait plus de ces sons de gaîté qui affriandent les gens et leur mettent argent en paume. Son vieux cheval n'allait plus ni le trot, ni le pas, mais le clopin-clopant ; sa robe laissait voir ses os. Et il semblait que ce cheval, trop haut derrière, trop bas devant, descendît son homme dans la fosse. Or, il advint qu'il l'amena à •la porte d'une abbaye. Le jongleur s'enhardit à heurter, à demander dom abbé, à lui parler. Dom abbé considéra d'œil piteux l'état de sa robe et la dégaine de sa monture, mais aussi sa grande douleur, qui l'émut de pitié. « Pauvre homme, dit-il, vous serez des nôtres.

LA PASSION DE MAlïUE FRAKÇOIS VILLON 189

VOUS irez quêter. » Mais ce jongleur avait peu. fréquenté les églises et monastères, et n'était pas versé dans la science de servir Dieu. Aussi se lamenta-t-il de voir ses frères s'employer, les prêtres à l'autel, les diacres aux évangiles, les sous-diacres aux vigiles, les clercs aux psaumes, les convers aux Miserere^ et les plus sots aux patenôtres, alors que lui, le cœur rongé de mélancolie, demeurait tapi dans un coin, ne sachant ni lire, ni dire ni Pater ni Credo, Il erra, étouffant ses sanglots, parmi les chambres, dans les cours et les jardins, se frappa le front aux murs, aux arbres, se roula dansl'herbe et sur les dalles, sans recevoir nul soulagement. Certain jour, comme il furetait en un lieu désert, il vit une grotte et y entra ; au fond se dressait une statue de Notre-Dame. La cloche au loin tintait pour la messe : « Ah! Notre-Dame! Notre-Dame! gémit-il, je suis bien malheureux ! mes frères vont là-bas vous servir, et moi je ne le pourrai, car je ne sais rien plus faire qu'un galet ! ou si plus qu'un galet, c'est manger, boire et dormir, ce qui ne vous peut consoler du mal qu'endura ici-bas Notre-Seigneur votre fils 1 » Mais, se ravisant, tout à coup : « Par la mère Dieu, cria-t-il, si ! je vous servirai ! Je ne sais réciter prières, ni psaumes ; mais, par tous les saints, je sais autre métier, que ces moines ne savent point ! Qu'ils chantent, la mort Dieu I qu'ils chantent! moi, je danserai.» Il jeta son froc et se tourna vers Notre-Dame : « Je vous ferai, lui dit-il, pour commencer, les sauts du veau devant sa mère. » 11 fit comme le veau qui sautèle, à jambes molles, à petits bonds et à bas, à grands bonds et à hauts. Puis il se jeta à genoux : « Notre-Dame! Notre-Dame ! ne méprisez pas mon service ! Voyez-ci pour l'heure comme on danse en France ! » Et longtemps, il bala, sans se pauser, criant seulement, en passant près de l'image : « Voyez

ci ! c'est en Lorraine ! Voyez ci, c'est en Champagne ! Voyez ci, c'est en Espagne ! » Et très las, suant larmes et versant sueur, il fléchit encore sur les genoux, disant : « Notre-Dame ! Notre-Dame ! ne méprisez pas mon service ! Notre-Dame ! Notre-Dame ! vous en aurez encore ! Voyez ci comme on danse à Rome. » La main devant le front, et l'autre sur les reins, il fringua mignotement à petites saccades, heurtant du talon. Puis, comme la cloche tinta pour l'élévation, il fît un bond la tête en bas, tomba sur les mains, et bala ainsi, légèrement, se piéta, prit élan, sur et soubresauta, et fit la roue, et tant et tant que, perdant haleine, il se traîna vers Notre- Dame, pleurant et l'implorant à mains jointes et tendues : « Notre-Dame ! Notre-Dame ! ne méprisez pas mon s^rvice ! » On ne le vit plus jamais dans l'église, et dom abbé s'en émut. Il fut épié, découvert et dénoncé. « C'est un impie ! dit le prieur. — Il le faut chasser ! dit le trésorier. — Je le punirai, dit dom abbé. » Mais l'abbé, le trésorier, le prieur et les gras moines du chapitre résolurent de l'aller observer, par une large fente feuillue qu'il y avait dans la grotte. Et, dès que la cloche sonna pour la messe, ils le virent se dépouiller, baler, fringuer, faire les pieds de veau, marcher sur les mains^ bondir en l'air, disant : « Notre-Dame ! Notre-Dame ! ne méprisez pas mon service ! » Et dom abbé, et les autres se haussaient, se baissaient, se poussaient pour voir, ayant comme lui, mais pour autre cause, car c'était rire, les larmes dans les yeux. Or soudain, comme la cloche sonnait pour l'élévation, voici qu'ils virent, muets de honte et transis de peur, Notre-Dame étendre les mains, descendre les degrés, aveindre la robe du jongleur et la lui donner, en le baisant au front. Et les gras moines battirent le leur, en coulpe, sur la dure terre. Plus tard, ils dirent ce miracle aux autres

frères, qui le redirent aux bonnes gens. Et quand le moine jongleur s'en allait quêter par les villages, il rapportait baril plein d'huile, ou de. vin, bissac enflé de victuaille, et plus de pièces d^or qu'il n'est de jours en l'année, pour Notre-Dame. Notre-Dame, qui eût pu tendre les mains et prendre cet or, l'abandonnait aux bons moines. Notez, frère Cordelier, qu'ils ne songèrent plus à empêcher le jongleur de danser.

Les dames se récrièrent que c'était là un beau conte, et l'une voulut le dire en langage poitevin aux vilains,

— Non, s'écria l'autre à mi-voix, frère Tappecoue en serait chagrin,

— Hé quoi ! reprit dom abbé, qui l'entendit, d'autant qu'elle ne parlait pas si bas, dites, ma dame, dites, frère Etienne fera pénitence.

— Frère Etienne ! vous ne m'en voudrez pas?

— Hé, Madame, comme il vous plaira. Mais ces manants ne comprendront rien.

La dame eut une moue de tristesse et parut hésiter, d'un élan s'avança, et conta le conte aux vilains. Ils furent émus et muets, les yeux fixés sur elle, tant que le jongleur pleura, dansa, pria, puis, lorsque les moines le surprirent, et rirent, ils rirent avec les moines. Mais ils furent honteux d'y avoir été pris, quand ils virent Notre-Dame descendre les degrés.

Le vieux jongleur dut danser encore, et les vilains criaient : « Comme en Lorraine ! Comme en Champagne ! Comme en France ! Les pieds de veau ! » Il eut une bourse des dames et un sourire de maître François. Celui-ci fut prié par dom abbé de se promener avec sa compagnie, qui brûlait de savoir qui il était, d'où il venait, ce qui l'amenait dans ce pays perdu. Ils devisèrent longuement et gaîment, en marchant dans le clair de lune, et quand l'heure fut venue de se séparer,

tous les bruits étant morls, et mêmement les feux du village, les dames demandèrent à maître François de les venir voir, le lendomaiii, en leur logis.

Dom abbé et le Cordelier voulurent le reconduire chez lui :

— Où demeurez-vous ?

— Près de cet orme... où je vous trouvai... Je connais la maison, mais non le nom de qui Thabite.

Mais, près d'arriver à Torme, maître François se récria : il Taisait si beau, et si bon cheminer qu'il leur voulait donner le pas de conduite. Comme il revenait du couvent, se demandant où il passerait cette nuit M anche T il s'entendit héler et se retourna. C'était le vieux jongleur.

— Frère î loi dit cet homme, je vous ai suivi, craignant de vous perdre. Dites-moi vrai, je ne me trompe point? vous n'avez rien? vous ne savez où coucher?

— Et comment, ami, voyez-vous si clair dans la nuit?

— Ah ! s'écria Tautre» si vous aviez eu, tout à riieure, un denier en ceinture, je crois que vous me Teussiez donné. J'ai place dans une grange : en voici la clef. Venez, vous aurez lit de paille, vous vous en irez avant le jour^ si vous le voulez, mais dispos.

Le lendemain, au réveil, le vieux jongleur voulut partager avec maître François son gain de la veille, mais maître François s'y refusa.

— Hé, mon ami, prenez. Moi, comprenez-vous, je danse et gagne peu, mais un peu. Vous, vous contez, TOUS ne gagnerez rien. Prenez. Et que Notre-Dame, qui nous envoya cet argent, vous conduise.

Maître Franco is, en attendant l'heure de la messe, car il devait rencontrer les deux dames à l'église, se promena dans le village. Les femmes balayaient à

perles ouvertes, et les hommes se dirigeaient en caivsant vers Forme, où il y avait grande assemblée, car ce jour-là était chômé. Un pré s'allongeait en tapis sur le dévaler de la colline, entre les cultures, et là les jeunes gens jouaient à la longue paume, joutaient à la quintaine, jetaient la barre. Maître François vit à Técart, tout au bas, un groupe de vilains, qui par moments se tenaient les côtes et piétinaient, s'esclaffant. Au milieu d'eux, un franc archer, armé de pied en cap, s'exerçait à tirer de l'arc. Le but était au sommet d'un grand mât ; mais pas une fois la flèche n'alla à son adresse- Et c'était là la cause des risées.

Un vieux paysan, qui parlait le français, s'approcha de maître François. Il lui dit qu'il demeurait près du logis des dames du village et travaillait en leur jardin :

— C'est donc que vous venez voir notre homme?

— Il n'est pas bien adroit.

— Oh ! c'est le plus niais du village : on l'a élu pour cela, vous comprenez bien. Il ne sait rien ouvrer de ses mains ; il a eu plusieurs accidents, quand il besognait, faute de tète, voyez-vous. Alors, quand notre archer mourut, on lui donna sa salade et sa jaque, et il est fier ! Il faut l'entendre ! Bon, il a manqué encore. Ecoulez-le : il sait jurer, le païen. Est-ce malheureux tout de même qu'il en faille comme cela? Et cela coûte, savez-vous bien ? Est-ce qu'on ne devrait pas laisser faire la guerre aux gens de guerre ? il y a assez de fainéants comme cela sans imposer nos villages. Celui-ci n'est bon à rien ; mais il pouvait toujours marner, charrier, brouetter, tandis que depuis qu'il est armé il ne veut plus rien savoir.

Cependant le franc archer, rouge de colère, crachait injures et jurons, et montrait le poing. Et les paysans riaient de plus belle. Un, comme il avait le dos tourné.

lui enleva son épée du fourreau et joua des jambes. L'archer voulut le poursuivre, culbuta, se releva, demeura un moment la tête et les poings ramassés sur la poitrine, sans broncher, malgré sa rage et tout d'un coup fonça comme un taureau sur les rieurs qui, s'esquivant, le firent choir.

Enfin, la cloche sonnant, tout ce monde remonta vers le village.

Une femme parlait avec feu.

— C'est la mère, dit le paysan à maître François. Elle les traite de chiens. Elle dit qu'il est au service du roi et qu'il saurait comme un autre tuer sou homme, s'il y avait la guerre. Bien sûr, il ne faut pas être dégourdi pour cela, pas vrai, sire ?

Maître François, après la messe, fut prié de dîner chez les dames, en compagnie de dom abbé, qui se trouva homme lettré, disert et de fin esprit ; le maître de la maison était en voyage, sans doute à Bruges, pour affaires de négoce. Maître François fut prié de souper. 11 passa la nuit chez le jardinier. Le lendemain, les dames voulurent lui montrer le pays qu'on découvrait de la colline voisine, où il y avait des sentes parfumées par la mente et le fenouil ; ils devisèrent, en cheminant, des poètes et des poésies, et cueillirent une brassée de fleurs pour orner la basse chambre. Le jour suivant, il tomba de l'eau : « Vous ne partirez pas parce temps. » Le soleil reparut : « Il le faut mener, ma sœur, en notre bois. » Elles le conduisirent en un bosquet éclairci, où se tenaient dans les branchages de grandes écoles d'oiseaux et dans l'herbe soyeuse, drue, non foulée, des assemblées de marguerites. Et le départ de maître François fut remis à deux jours, à trois, à fin semaine, au mois venant.

Maintenant ils allaient comme ailés, courant, sail-

lant, par les champs, les bois, les prés, élisant pour la reposée un reculet frais et délectable, au bord d'un ruisseau. Les rayons du soleil se brisaient dans le feuillage, tombaient sur Therbe en rondelles d'or, jouaient sur les cailloux du ru. Et Ton causait, en se remettant de la lourde chaleur de la plaine, d'où venaient le zon des abeilles et le cri des criquets* On disait peu en parlant beaucoup, on disait beaucoup en parlant peu, contant des contes en français ou en poitevin, qu'apprenait maître François. Et lui, parfois, narrait sa vie, s'abandonnait à cœur ouvert montant aux lèvres, dans la contemplation énamourée de ces deux visages si doux, si clairs, ensoleillés par le sourire ou nues de tristesse aimante, s'il rappelait ses douleurs; car il s'épanchait, oh! sans honte, taisant de certains faits, sans doute. Ou bien, miiet, il se délectait à les ouïr, vives, et s'avivant au devis, devisant en vide et riant de riens, de leur gentil rire à brève mélodie : trois, quatre notes et l'envol, et le gazouillis encore, ce déchant de voix versant en son esprit l'oubli de sa misère, et dans son cœur la joie, Âimait-il ? Elles étaient si pareilles, vêtant de même accent mêmes pensées, de même tanné leur corps svelte en doux maintien, qu'il ne savait pas, et ne voulait pas savoir, où, vers quelle son cœur allait. Au reste jamais, d'accord tacite, ils ne parlaient de ces choses qu'on débite en cours d'amour sous couleur d'éclairer les mystères de l'âme : au vrai pour faire briller l'esprit et émouvoir la chair.

Et maître François ne songea plus au départ. Esquif ballotté à la dérive, son corps trouvait un havre et s'y fixait. Il ne pensait plus au. lendemain, mais elles, parfois, pour lui.

— Voici, maître François, ce que vous ferez. Vous

jouerez, comme on le voit en ces contrées, le mystère de la Passion, la saison venue. On dit que des gens gagnent beaucoup en ces jeux, et mon mari serait homme à vous préparer les voies pour cela,

— Oli î s'ticria la sœur J'ai une idée.

— Dites.

— Non pas, non pas, ^la sœur, liabilloiis-nous cL sorlons ; ît fait si beau !

Klle les mena au bas de la collirie, et par la prairie, à Tendroit où les peupliers formaienL un grand arc. Ils s'assirent au pied d*un, repaissant leur vue des verdures du coteau lointain , qui déclinaîenl en bleu vers lo sommet et formaient une couronne d'où émergeait, rosé, le clocher du village. Sur le pré, les nourricières, à mouvements rares et lents et longue patience, faisaient provision, et les vachers, de voix étirée et traînante, poussaienl leurs chants, tandis que les chiens k Teatour tournoyaient ou s allongeaient, les surveillant de Tœil, attendant signe ou son qui les jetât sur quelque vache écartée.

— Voyeîî ci, dit la sœar, ces peupliers ; c'est ici que seront dressées les établies pour la Passion de maître François Villon ; là, sur les cotes, les échafauds pour les bourgeois de la ville, et tout le peuple dans la prairie, ne sera-ce pas beau?

1/antre dame se récria, battit des mains :

— Je le veux, je le veux, c'est chose faite. J'en vais parler à dom abbé et à mon mari, dès son retour, 11 est au mieux avec les échevîns de Saint-Maixent, Oui, oui, maître François, vous verrez...

Ri le gazouillis, et les rires.

Un autre jour, comme ils allaient par la plaine, les faucheurs parurent, et maître François les regardait avec joie s'aligner, et leurs faux luire et

s'abattre, quand une des daines lui parla. Elle avait reçu nouvelle que son mari devait rentrer sous peu. Il était, comme il ne l'ignorait pas, bon et prudhomme, mais ombrageux, fort ennemi des nouveaux visages et même de toute compagnie, fors de la sienne et de celle de sa sœur, quand il revenait en son logis prendre un repos bien gagné.

Il semblait à maître François que les faux fauchassent son bonheur. Il regarda les deux dames comme s'il n'eût pas compris.

— Assurément nous ne cacherons pas votre séjour ici, et nous sommes assurées que si vous revenez, et vous reviendrez, l'ayant promis, il vous fera, prévenu, bonne chère, car il est curieux des choses de l'esprit, et fort accueillant.

— Je partirai, dame, demain, dès l'aube.

— Hé, ne fuyez pas.

Mais le soir, après souper, maître François, dans le jardin, fit ses adieux.

— Vraiment, dirent-elles, mon ami, ce n'est pas à un jour près. Vous nous chagrinez. Demeurez encore.

— Non, croyez-moi, c'est plus sage aussi, pour moi; j'aime mieux... » Sa voix s'altéra; il n'acheva pas. Elles ne le voulurent pas quitter ainsi, et sortirent avec lui, le priant de relarder son départ, de deux jours, d'un pour le moins. Puis il y eut un silence. Us allaient tous les trois, à pas lents, comme s'ils portaient même fardeau; ils eurent quelques paroles, mais vaines, jetées à l'air pour colorer leur peine. Et cela devint si gênant et grevant qu'ils furent comme soulagés de se retrouver devant l'huis du jardin, disant les mots qu'on dit, avec les sourires que l'on a, quand cela coûte. Ils se promettaient prochaine revue : « Vous ne nous oublierez pas ? » Et de gorge serrée, un : « Non ! » et

l'adieu, le faux mouvement du corps, comme pour partir alors qu'il restait cloué là.

— Ne manquez pas de rendre visite à dom abbé, demain matin?

Maître François les vit s'éloigner, et le cœur lui battait : il avait dans la gorge, maintenant, comme un cri, qu'il ne pouvait ni ne devait exhaler. La porte de la maison s'ouvrit et se referma. Il se sentit lors seul, mais seul hors de la vie comme arraché de son étreinte, l'esprit étonné en corps perdu, assoti, engourdi, tel qu'un de ces oiseaux privés qu'on relâche. En vie ou en mort? bonnement je ne le sais. Il marcha d'un pas lourd de tout le poids de son cœur. Il n'avait pas pensé à cela. Il n'avait pas cru cela possible, jusqu'au dernier moment. Ah ! dorénavant, s'il se trouve roses en ma route, je les cueillerai et rejetterai vite, mais elles ne me piqueront plus, dea, sur tiges, comme celle-ci, ou fanées comme Huguette. Je fus niais ! je suis un niais ! je le vois si bien. Le bonheur fut à la portée de ma main. J'aimais, oui, j'aimais; il ne tenait qu'à moi d'être aimé. Non, je rêvais en extase et les honorais toutes deux, comme des images en l'église. L'une est mariée? l'autre non. Il fallait penser au réel, me décider, désirer, prendre, et m' endormir sur le tas, en mariage ; voici ce qu'eût fait en ma place tout homme de sens. Jean Perdrier, alors ? ah ! trut ! Vivat Margot ! Mais il se courrouça contre soi. Quoi! allait-il ternir le seul bon souvenir qu'il dût avoir, ce pouvait être, dans sa vie ? Non, non, il dresserait, pour ces saintes femmes, un petit éventées, un autel en son cœur. Et vivons jusqu'au printemps pour les revoir, puisque c'est la saison où ce bonhomme de mari se laisse approcher. Mais voilà, vivre au printemps n'est pas donné à tous ceux qui vivent à

celte heure, et moins qu'à tous à moi, qui dois tirer ma subsistance d'un corbillon plein de vent. Hé là! quel corbillon ? je le donnai à ce jardinier.

Dom abbé, qu'il vit le lendemain, au matin, lui remit une bourse pour se remonter en mercerie. Frère Etienne Tappecoue le salua d'un cou de tête sec comme vhi coup de poing et d'une virade à dos tourné ; à dater du jour où maître François s'était arrêté dans ce village, le visage de ce moine s'empourprait, sans raison, hors des repas, de rage rentrée.

A Saint-Maixent, maître François acheta bissac et vivres pour la journée, mais ni soies, ni bourses, ni ceintures, ni chose qui se pût vendre: je ne suis plus si jeune; ces mains sont pour la dépense, non pour le gain, et c'est à Dieu, qui les fit, d'y pourvoir.

La matinée était belle, au sourire chaud, et les travailleurs ruaient la faux dans les herbes, virant en ronds, se joignant, s'écartant à mêmes gestes larges et puissants. Plus loin, comme maître François commençait à traîner la jambe, rendant sueur sous les rayons dardés de haut, il vit les vilains lever la faux, un à un, deux à deux, gagner les ombres, rompre la croûte, s'accroupir, s'allonger, s'assoupir; quelquesuns dormaient le ventre sur l'herbe et la tête en bras. Assurément je n'irai pas, seul sur cette terre, à telle heure, et n'ayant but où tendre me démener parmi ces seigles ondoyants qui vous cuisent l'œil au regarder. Il pénétra dans une aunaie, s'assit au bord d'un ruisseau, mangea et but, sans autre joie, car le cœur était vraiment gros. Il rêvassa, couché sur le dos, suivant des yeux et du doigt les dessins du feuillage et réveillant à son oreille le son si proche, ou lointain, à jamais mort, qui sait? des voix amies, et les rires, et ces récris, qui le peignirent à la longue comme agaceries de

tutins, Hseleva,etrit cueillette, comme ilsfaisaicnttous trois jîitlisi hier. 11 se trossa, pour se garder des feux du soleil, uu chapeau d'herbes, et choisit par ébattemeuL la sauge, départie aux amoureux remis et reniés. Et, ce fait, s en fuf.

Après les faux, les faucilles, et ce fut Tautomne, et ses joies s'épanchariL eu chants^ s'épandant en danses, sur la plaine. Maître François n'était pas homme à se morfondre à Tombre lorsque les autres s'cjouissaient au soleil. 11 courut les %'illages et descendit sans poulies le vin nouveau dans sa cave.

Son pourpoint se creva.

Sa huque devint trop sale el brûlée.

Kt ses chausses perdirent semelles.

Cela, coup sur coup, des coups assénant sa bourse/ qui n'eut bientôt plus que la peau.

Et Teau tomba. Le vent sécha la terre, et le froid mordilla en rage les crevasses restées délé, les branches dépouillées, la chair. 11 eût fallu de Tagrieau pour se couvrir, mais quoi? la ceinture vide et lâche, à la porte de rhiver.

Le premier jour qu'il gela et givra âprement, trop tôt [ce fut un jour avant-coureur de ceux qui se lèveraient en foule, un à un, plus tard, pour rassaillir), il heurta vainement à toutes les portes d'un vîHage, Les gens étaient retirés au logis comme limaçons en coquilles, et lui seul était sans, et il n'y avait pas place pour lui, chez les gens, 11 vagua sur le sol dur, dons la nuit noire, se sentant faim de loup, rage de faim^ et dents longues de la rage, sans proie où mordre, 11

entendit le pas d'un cheval et vit se dresser une masse énorme ; il tendit une main désarmée, et ce geste mit la masse à Tamble.

Il repartit, rôdant au hasard, elle hasard le mena en un bois, comme la lune se levait. Tournant, détournant, retournant, il ne pouvait trouver issue ni chemin, quand il avisa un abri abandonné de bûcheron. Le froid Ty retint, près d'un feu qu'il fit, mais la faim l'en chassa, et il écumait d'ainsi tournailler dans cette maison Dedalus, en volonté d'aller il ne savait où, avec ce froid qui lui chauffait les oreilles, cette faim qui lui rongeait les talons, dans cette nuit qui lui montrait le cul, quand soudain un bruit de branches l'arrêta. Il vit l'homme et le cheval de tout à l'heure, dévoyés comme lui, plus que lui, empêtrés en fourré. Trut! il n'aurait plus ni faim ni froid. Il se jeta vers eux, et cria d'un ton dur, car il avait peu aimé cet homme depuis sa rencontre :

— Vous n'irez pas plus loin !

— Pourquoi ! balbutia l'autre, d'une langue gourde de peur.

— Parce que errer dans ces chemins de lune treillissés de gaulis serait folie. Venez avec moi. (Il prit la bride.) N'ayez crainte. Je suis seul au monde, et, partant, dans ce bois. Faisons marché. Vous tremblez de peur, ja tremble de froid et de faim ; agissons en bons frères que nous sommes à telle heure, en ce désert; vous avez là sans doute de la victuaille, vous la partagerez avec moi, ainsi que vos couvertes, et moi, en échange, je vous offre un abri pour la nuit, et de vous remettre en voie demain matin, car je lirai dans ce bois, à la lumière du jour, comme en un psautier.

Le bourgeois, au reste, n'avait pas le choix. La forêt, en cet endroit, était fort épaisse, et sa monture.

de lassitude ou d'accident, boitait bas ; le ton de maître François et la vue de la hutte le rassurèrent. Maître François Taida à descendre, aitacliale cheval, ralluma son feu, et réchauffa de la viande qu il trouva dans une cantine. Ceci, et du bon vin, le rendirent gaillard, eh il trouva force mots a faire rire et rassurer. Toutefois, quand ce vînt à coucher, le bourgeois fit des difficultés pour sVlendre au fond.

— Vous ôLes mon liôte, dît maître François, vous aurez le bon coin.

Maïs Voutre, la main à la ceinture, haletait,

— Ecoulez-moi, mon ami, reprit maître François. La faim, dil-on, est mauvaise conseillère; vous voyez, que, g^râce aux saints à qui Je fus voué, elle ne Test pas pour moi, mais je suis une plus mauvaise conseillère, et c'est la peur. Or le sang vous remue comme à un oiseau pris au piège. Baillez-moi celle dague que vous serrez en votre main. Nous la pendrons avec ceîle-ci à une courroie de votre cheval. Levez-vous, venez voir. Voyez-vous? F-t maintenant, recouchonsnous et dormons en paix, à la chaleur de ce feu et de vos fourrures.

Pour le remettre en confiance, il récita à mi-voix force prières et se recommanda à Dieu et à tous les saints, tant et tant et si longtemps que ie bourgeois s assoupit et ronila.

— n tionne rarement, se dit maitre François, mais. il sonne bien. Les étuis et coffrets dont son cheval est porteur sentent à plein nez lorfèvrerie; il ne tiendrait qu'à moi de le supplanter en leur possession; mais je ne le ferai, car il est bonhomme et me donnera demain, de plein gré, le viatique qui me manque.

Le froid et la douleur de tête les réveillèrent de même sursaut au petit jour. L'orfèvre tâta ses membres et sa

ceinture, comme s'il eût été surpris de les retrouver ensemble.

Le cheval boitant toujours, maître François et cet homme piétonnèrent côte à côte.

— C'est bon, s'écria maître François avec feu, de s'entraider.

11 n'eut pas de réponse,

— Je suis bien ennuyé, reprit-il, oui, bien ennuyé. Vous ne me demandez pas pourquoi ? mais j'en sais la raison. Vous vous dites : il va me confier qu'il n'a pas d'argent, et me prier de lui en prêter.

— Mais c'est que je n'en ai pas ! s'exclama l'orfèvre.

— Quoi! vous n'en avez pas? mais vous pourriez en avoir sur l'heure, n'est-il pas vrai ?

-r- Mais non !

— Oh ! non ! se peut-il ? s'écria maître François en s'arrêtant brusquement. Mais je veux en ce cas vous dire un secret qui vous tirera de peine. Quand je n'ai pas d'argent (il m'arrive) et qu'il m'en est besoin, je m'agenouille humblement et en demande à monseigneur saint Christophe, qui recouvre les biens perdus, avec les trésors cachés, et m'en donne. Voulez-vous essayer?

— C'est inutile.

— Pour voir ?

— Marchons, marchons; j'ai hâte...

— Non pas ! répliqua maître François, j'en aurai le cœur net. A genoux !

L'orfèvre ne voulait pas ; mais maître François, qui perdait patience, le regarda de si près au visage et d'œil si courroucé, rond et enflammé, qu'il tomba sur ses genoux. Et maître François de même, sans quitter la bride.

— Dites comme moi.

11 dit la prière, en faisant pause à chaque vers. Quand il fut au bout :

— J'ai un écu. Et vous?

— Je n ai rien^ vous dis-je ! Il voulut se relever ; maïs maître François, se dressant, le maintint du poing sur le soL

— Non, non, vous prierez encore. Je n'en démordrai pas^ car je veux volrc bien.

A co mot Tûrfcvi-e, bli^me et tremblant, jeta un regard d'envie sur la selle, mais ne pouvant bouger, car maître François le tenait serré au collet, il fît semblant de prier,

— Vous n'avez encore rien?

— Je vous jure, mon ami, que je n'ai pas un denier, sur mon ^me l

— 11 ne s'agil pas de votre âme : laissons-la où elle est; mais il est impossible, vous m'entendez, que vous n'diye'i rien. Parfois saint Christophe met l'argent droit en bourse ; montrez^moi la vôtre.

Mais l'orfèvre, le corps ployé, tenait à deux mains sa ceinture. ï.ors maître François le renversa sur le sol, coupa la bourse et rouvrit ; elle contenait dix écus.

— Ah ! faux ami î s'écria-t-il, qui me disait que saint Christoplie ne lui avait rien baillé, quand il lui baillait dix fois plus qu'à moi. Voici cinq écus que je vous prends et cinq écus que je vous laisse ; mais je ne veux plus frayer avec tel mécréant ladre et menteur que vous êtes. Remontez sur votre bête.- Adieu !

Comme maître François, vers le soir, entrait dans Blois, il entendit crier : « Au larron ! » courut, fut rejoint, et se débattant fut renversé, ligotté, conduit à la tour. Ilput, àTécrou, dissimuler trois écus sur les cinq, et s'occupa, dès qu'il fut en prison, de trouver un endroit sûp où les cacher ; il parvint, après maints et vains

efforts, à se cramponner au mur et à les loger^ tout au haut, près du plafond, en un trou de pierre descellée. Ah ! ces trois écus le sauveraient ! mais être venu dans cette ville courir telle chance ! il pensait acheter de quoi §e couvrir, souper, passer une nuit sous la courtepointe et partir au petit matin, et le voici derechef dans la mâchoire de justice, cette haineuse gardienne d'avarice, à attendre en une de ses dents creuses et pourries d'être déchiré ou rendu. La vie serait sauve ; mais l'oreille était en péril. Non, il nierait, et le pourrait, grâce à ces trois écus. Il dirait que les autres provenaient du don de dom abbé, qu'il avait été saisi par le froid et venait à Blois prendre habillements ; que s'il avait dérobé cinq écus, comme on disait, dont il avait dépensé trois, l'état de sa mise et la rigueur du temps prouvaient assez à quelle fin il les eût mis. La question? eh quoi! il boirait les huit coquemars, s'il fallait : on n'en meurt pas, et si l'oreille est à ce prix... Maître François, devant l'enquêteur, nia le fait.

— Vous empirez votre cas.

— Oui, oui, se dit maître François, je connais le refrain de la ballade, et son envoi.

— Vous persistez. A la question !

Maître François fut empoigné par les bras qu'on lui ramena violemment, haul en arrière, pour les lier sous les aisselles ; il vit au plafond une poulie qui devait servir à le hisser, puis, baissant les yeux, les tourmenteurs approcher, à grand effort, un poids énorme qu'ils attachèrent ^ ses pieds. Lui, qui n'avait pas prévu cela, se sentit défaillir et s'écria :

— J'avoue!

— Qu'y a-t-il? interrogea l'enquêteur, comme les tourmenteurs suspendaient leur besogne et tournaient vue sur lui.

— Vous avouez ? Il est temps ! vous vous êtes parjuré, et mériteriez d'être mis à la question, par punition; mais j'ai pitié de vous. L^s juges décideront de votre sort. Emmenûz-le. Au suivant.

Il fut. délié, enlevé, déposé dans une autre prison, gluante et puante à écœurer, noire en nuit close. Les. trois écua le perdaient.

Il grelottait, tapi contre le mur comme un chien, à moitié mort de faim, de froid et d'angoisse, sans force. Son procureur le vint voir, le rassurer, disant que malgré Vaveu il ne devait pas être sans espoir.

Trois jours après, le notaire se présenta et le fit agenouiller. C'était bien la mort. «Demeurez à genoux», lui dit le notaire, et il lui lut une autre pièce, où il était dît que M*' le duc Charles, en Thonneur de Theureuse naissance de sa fille Mario, lui faisait grâce de la vie et, voulant miséricorde préférer à rigueur de justice, lui remettait son crime.

Maître François fut ramenéau jour, et délivré en rue. L'air matinal et glacial qu'il huma avec délices lui sembla brise molle de temps nouveau, et il s'écria en lui-même, de si ferme conviction qu'il crut entendre sa voix sonner dans son cœur :

— On doit dire du bien îe bien! et ainsi ferai-je, et le ferai-je incontinent.

Dea^ la jeune princesse venait à bon terme ! Il avisa, sur la place, faisant face à la fontaine, une fenêtre d'écrivain et s'en fut droit à elle.

— Mon ami, dit-il en entrant, donneriez-vous pas à un maître es arts de TUniversité de Paris, que Notre- Dame et M^' le duc viennent de rendre à la vijB, un doigt de vin, une miche de pain, une plume, du papier et de l'encre?

— Hé ! c'est le moins ï répondit l'écrivaiix.

Et maître François, le remerciant, mouilla son pain qu'il suça de grande aise, tout en se pourpensant. Lors il écrivit. Et quand il eut fait :

— Ce sont des vers ? dema.nda Técrivain ; pourrais-je les voir?

— Assurément... *

— C'est que, dit l'autre en ajustant ses besicles, je me connais en cette matière. J'ai copié, moi qui vous parle, jadis, cinq ans en çà, ce sont bien cinq ans, des vers pour la cour, et...

— Lisez, lisez.

— Monseigneur est difficile à satisfaire, et je verrai... Il lut et s'exclama.

— Contiez-moi cela. Je remettrai ce poème à Monseigneur par maître Nicolas Astesan, qui le voit tous les jours en privé. Savez-vous bien que son frère Antoine, le poète latin, logea ici-même, il y a six ans? Ah ! il est joyeux compagnon ! et bon vivant ! Je le vois encore à cette place, où vous êtes, guettant les filles à la fontaine. Il les trouvait plus belles et de meilleur teint, et plus coloré, oui-da, que les Lombardes ; il le disait à qui voulait l'entendre, et à elles aussi, croyezmoi. Vous ne le verrez point, il est en voyage, mais si vous restez... Ecoutez. Vous allez, en attendant la réponse, demeurer dans mon logis ; vous mangerez à mon pot ; je vous donnerai de la besogne, car j'en ai tant que ma main n'y peut suffire, et vous vous acquitterez ainsi.

Hoho, la réponse ! A venir lente, mais venue ronde, pesante et d'aloi.

— Si vous m'en croyez, lui dit l'écrivain, vous emploierez cet or à vous mieux vêtir, car je veux vous ouvrir les portes du château, et il ne faut jamais offenser la vue des grands par la livrée de la misère, que

VOUS portez. Monseigneur a trouvé votre ballade bien tournée, mais pas assez vers la dévotion ; écrivez-en une autre, que maître Nicolas Astesan lui fera tenir : j'ai sa promesse.

A peu de temps de là, après la Noël, le duc Charles reçut maître François, l'interrogea sur ses études, sa vie, lui fît réciter des vers qui l'égayèrent et conter Taventure qui Tavait amené à Blois. Il en rit de bon cœur et lui dit :

— Allez trouver de ma part Nicolas Astesan.

Maître François s'adressa à un valet qui le mena

dans la bibliothèque où un homme d'une cinquantaine d'années, portant longue barbe, écrivait à un pupitre, près d'une fenêtre. Maître François se nomma.

— Ah ! ah ! jeune homme. C'est que Monseigneur ne m'a donné nul ordre, et je suis bien occupé. Allez donc en ville chez Hugues le couturier, qu'il vous taille robe, comme il sied.

Deux jours après, maître François, tout de noir vêtu, prit rang à la chapelle, parmi les officiers. Il suivit avec la foule et un clergé nombreux le duc Charles dans une salle basse du château, où une table était servie. Douze pauvres y étaient assis, auxquels Monseigneur lava les pieds.

— C'est tous les vendredis, dit maître Nicolas en se penchant vers maître François. Il vous faut venir à la messe et aux heures, sans manquer. Avez-vous bien regardé notre orgue ? il n'en est pas de plus beau : il a autant de tuyaux qu'il y a d'ans depuis la mort de Notre-Seigneur. Ah ! jeune homme, vous pouvez vous estimer heureux d'être venu ici, car nous avons le ^meilleur maître qui soit dans le monde.

Il regardait le duc Charles avec des yeux humides, et reprenant :

~ Savez-vous Titalién ?

— - Non.

— C'est dommage. Je vous dirais : Oh felice colui cui ivi elegge ! Nous goûtons les joies du Paradis, ici, mon ami.

Ce Lombard avait, d'emblée, gagné le cœur de maître François, et il apprit avec joie qu'il serait attaché avec lui au service de la bibliothèque ; par malheur, maître Nicolas, qui le devait employer à copier des manuscrits, ne le jugea pas assez expert en cet art. Bien nourri, buvant bon, maître François n'eut rien à faire qu'à l'écouter réciter des vers du Dante en italien, qu'il n'entendait non plus que l'hébreu. Et ce jeu le lassa, comme sa présence maître Nicolas, qui aimait à tracasser seul parmi ses livres, à moins qu'il n'eût à besogner, ou qu'il ne trouvât compagnie pour parler de son pays, la terre des poètes : « Virgile était Lombard, assurément, Lombard. » Le duc venait là souvent ; mais son regard,^ sans affecter, mais de naturel mouvement, fuyait celui de maître François, qui parlait aussi peu que si ses lèvres fussent cousues. Il écoutait, d'oreille distraite, les savantes digressions du Lombard sur les arts, et les opinions de Monseigneur qui se préoccupait de rhabiller son château, dans les moindres détails, à la mode d'Italie, pour en faire, disait-il, non plus la forteresse de la guerre, mais l'hôtellerie de la Pensée ; de fait, maître François eût en vain bluté sa cervelle pour savoir les murs, enseignes, pintes et brocs qui pussent convenir à telle auberge ! Souvent il y avait dans la bibliothèque, en présence du duc, assemblées de poètes et grands débats, tous spéculant et subtilant à l'envi, et parlant de la poésie comme si elle fût de ces viandes que l'on flonne à mâcher aux écoliers. Maître François, qui n'était point taillé à faire.

sa partie en de tels déchants, se retrayait à Fécart. Mais le duc donnait parfois un vers à paraphraser, et maître François lors devait paraître, comme les autres. Le jour de la lecture, il demeurait tapi dans un coin, piteux et morfondu, et, quoi qu'il en eût et quoi qu'il fît pour chasser de telles visions, il lui semblait, à considérer ces gens amenuisant leurs lèvres et débitant de ton précieux rondeaux et ballades que ce fussent, non pas gens, mais poupées de chanvre et de leurs vers, miel, et de leurs bouches, culs de poule. Il portait même robe et même chaperon qu'eux ; mais, en dépit de sa volonté, ne pouvait astreindre son esprit à s'enrober et chaperonner à la façon du leur. Aussi, quand il lisait, y avait-il toujours un chuchotisdevoix, et maître Nicolas, auquel il remettait, comme il devait, son manuscrit, Toubliait-il le plus souvent sur une table.

Un jour qu'il était entré sans bruit dans la bibliothèque pour mettre en ordre la translation latine de& poésies du duc, il surprit la conversation de quelquesuns de ces poètes, dont Tun, lui semblait-il, tenait en mains son papier.

— On voit qu'il n'a jamais fréquenté la bonne compagnie.

— Qu'il connaît la mauvaise.

— Quelle idée a eu le duc de nous imposer cet homme de néant?

— Il était si bien dans la tour.

— N'était-il pas payé de ses ballades par le don de la vie ?

Ceci, glapi par Fredet, un petit sanguin, qui maintes fois à la chapelle lui avait marché sur les pieds ou enfoncé le coude dans les côtes en s'excusant.

— Ah ! caro mio ! s'écria maître Nicolas Astesan, en apercevant maître François. Nous parlions de vous.

Cette dernière poésie est meilleure que les précédentes ^ c'est leur avis et le mien. Vous verrez, vous verrez^ VOUS gagnerez beaucoup à la cour.

Les autres quittèrent la salle en riant.

Maître François finit par fuir cette compagnie, et quand il venait au château se tint le plus souvent dans les cuisines, où il y avait aussi bon feu. Il se laissa aller ainsi, tant que le beau temps revint, et, un joli jour, riant et bruyant, de juin, comme il se présentait au trésorier, celui-ci lui dit :

— Je n'ai rien pour vous, mon ami.

A ce coup, maître François fut ému. Il se montra de nouveau dans la bibliothèque pour chercher le regard du duc et rattacher sur soi. Un jour, Monseigneur proposa ce vers : Je meurs* de soif auprès de la fontaine.

— C'est bien mon cas, se dit maître François, je sais que dire, et le dirai en votre langage.

Il lut le dernier, dans un grand bruit de voix ; mais le duc s'écria, avec humeur :

— Mais faites silence ! Ecoutez ces vers !

Et quand maître François eut fini :

— Donnez-moi votre papier, mon ami. — Il lut bas» avec attention, et des pauses, relut à haute voix, tout d'une tire, et murmura : « Nos ballades pâlissent auprès de celle-ci. »

On se fût cru, à ce mot, dans une chambre de mort. Seule, une grosse mouche bourdonnait à la fenêtre : « Maître François, vos gages vous sont rendus ! »

Monseigneur se leva, vint à lui et le mena en laisse à l'autre bout de la chambre. Il écrivit à un pupitre, et lui tendant une lettre :

• — Mon ami, lui dit-il, je vous veux du bien, aussi vous donnerai-je cette bourse. On ne vous aime pas

beaucoup ici, et vous en souffrez. Allez en Bourbonnais avec cette lettre, que vous ferez tenir à M»' de Bourbon; vous serez bien reçu et choyé. Allez, que Dieu vous garde.

Et le duc sortit. Tandis, tous les poètes s'étaient groupés, et maître François se tint aux écoutes, feignant de lire sa lettre :

— Qu'a donc le duc ?

— Pourquoi ?

— Mais cette ballade ?

— La trouvez-vous si belle ?

— De quelle ballade parlez-vous ?

— Mais de celle que le duc...

— 11 y a ceci qui ne vient pas bien.

— Et cela.

— D'accord.

— Il n'est à l'aise que dans ces petits vers qui plaisent au commun. Ainsi, ses legs... ,

— Fi ! ne parlons pas de cela, s'il vous plaît, ici.

— Entendez-moi bien.

— Non, non, une ballade est œuvre de goût...

— Il faut qu'on y sente le travail.

— Un petit ranci d'huile, même, ne m'y déplaît pas.

— Elle se doit graver sur le roc, cela ne se fait pas en se jouant. Lui, écrit sur le sable.

— On ne la pourrait mettre en latin.

— On sent trop en ses vers que c'est lui qui parle.

— Avez-vous remarqué celui-ci? Que fais- je plus ? quoi? les gages ravoir,

— Ah ! voilà qui est peu décent ! Parle-t-on de ces choses en un concours ? il n'avait pas l'excuse de la rime.

— Si vous m'en croyez. Messieurs, éloignons-nous, car nous sommes écoutés.

Maître François, cependant, riait en lui, comme il avait pris habitude, car rire de bonne gorge n'était pas le rire châtelain. Il serra la main à maître Nicolas, salua les autres et s'en fut chez lui, au logis de Técrivain, compter son or. Ah ! qu'il avait de plaisir à respirer! Les vêtements de pierre, qu'ils fussent châtel ou prison, pesaient de vrai trop grièvement sur ses épaules. Mais ces gens, ah les vilains vielleux mielleux fielleux! tout en cheminant allègre, il se rappelait comme ce Fredet, qui disait qu'on ne parle pas de salaire en ballades, avait eu désir d'une belle demoiselle de la cour, qui taxait ses faveurs, et comment en un rondel il avait découvert cet amour au duc. Le duc avait répondu par rondeau, lui demandant nouvelles de l'état de son cœur. Et Fredet de dire, toujours en rondeau : « Je serais heureux, n'était Convoitise. » Et Charles de répondre en rondeau : « J'apaiserai Convoitise. » Et Fredet de redire en rondeau : « Cela ne servit de rien. » Et Charles de se fâcher en rondeau : « Satisfaites votre amour, ou je reprends mon or», ce qui, en prose, signifiait: «Taisez-vous-en, je ne débourse plus. »

Et voilà maître François dans sa chambre, ouvrant sa bourse. Un frisson lui courut de la tête aux pieds. Qui a la panse pleine, il lui semble que les autres soient soûls ! Charles avait été plus généreux en paroles qu'en or, et il était visible qu'il aurait de la peine à parvenir au terme de son voyage. 11 s'affala sur une chaise et mit la tête dans ses mains. Quelle idée les princes, les marchands" et tous les riches pillards du monde se font-ils de la vie ! 11 est certain que si ce bon duc apprenait que je fusse repris en geôle il serait le premier à me malmener d'incorrigible, tombé au dernier rang des malfaiteurs. S'il m'eût donné ce que je

pensais, seulement le triple de cette somme, en eût-il été plus pauvre ? et il m'eût permis de me garder de la maie fortune. Bah ! je saurai m'arranger. J*ai mes vêtements neufs. Je marcherai jusqu'à Bourges, et là prendrai cheval. Enfin nous verrons. L'important est d'arriver vite.

Il ôta sa livrée, se vêtit et fit ses adieux à l'écrivain, tout ému de ce brusque départ. Maître François le paya largement et prit congé.

Il quitta la ville de pas léger et, ne pensant à rien, voleta guilleret parmi les champs, s'égayant des chants d'oiseaux, du jeu des ombres et de la mélodie du vent qui frémissait à la cime des arbres et crépitait aux basses branches. Sur le soir, il atteignit un hameau, où il ne trouva place que dans un lit de pauvres paysans, où dormait toute la famille. Les feuilles d'aune répandues sur le sol lui firent présager qu'il y aurait là beaucoup de puces, puisqu'on prenait tant de peine de s'en garder ; aussi s'éloigna-t-il, préférant la société des rainettes qui clamaient vers l'étang. Il ressentit d'autant plus de joie à les écouter qu'il se rappela fort bien que Fredet n'aimait point ce chant, et bannissait de sa poésie le nom même de ces gentils instruments de nature. Ah ! qu'il en avait assez, de leurs inventions à tous, voire de celles du bon duc ! Hé quoi ! je voudrais leur faire tâter, en guise de ces lacs d'amour dont leurs cœurs sont en peine, de ces grésillons que leurs geôliers vous mettent aux doigts ! Et s'ils ont les yeux si perçants qu'ils voient Mélancolie et Souci se promener dans les allées d'Ennui, toujours, j'admire qu'ils ne voient sur terre, jamais, la Misère et la Faim, ces bonnes compagnes, qui, bien que de même sexe, s'accolent apertement ! Que le feu brûle leurs forêts de longue attente ! Ah ! certes ! il aimait mieux le chant des bêtes,

■-liîiiiiii

hoho, elles chants de riiumaine, dénuée comme lui, en plein air, qui ne leur donne à tous que dégoût et nausées.

A Bourges, maître François eut une courte et fausse joie; il lui sembla reconnaître, à un tournant de rue, François Perdrier. Il appela, courut, la rue faisait un coude et se perdait en lacis. Le soir même, sans qu'il eût rien fait pour cela, il fut happé par le guet et mis en geôle. Il se nomma : François de Monterbier, poète de la maison de M«' d'Orléans, se rendant avec des lettres de lui, qu'il montra, chez M^' de Bourbon. Le lendemain, il lui fut demandé s'il n'était pas maître François Villon; il répondit : non. S'il ne connaissait pas un nommé Régnier de Montigny, un Philippe Mugnerac, un Dimanche-le-Loup, un . Denisot-Le-Clerc, et quelques autres dont il n'avait de sa vie entendu parler. On lui dit qu'on vérifierait ses dires à la cour du duc, et on le remit en geôle. Il sentait qu'il y avait en tout cela de la Coquille, et craignait qu'à Blois on ne révélât son surnom de Villon. On sait toujours, en fin, qui a mangé le lard : connaissait-on le vol du collège de Navarre? Le geôlier, par bonheur, se fit fort d'arranger son affaire ; maître François accepta de grand cœur. Cela lui coûta ronde somme, et comme il avait été traité non en prisonnier du commun, mais en noble homme, il lui fallut encore débourser gros pour l'écot.

Il vendit ses bardes, se vêtit de tiretaine et s'éloigna ; il eût voulu se porter, lors, aussi vite, que la vue. A Moulins, il fut reçu par un secrétaire qui se montra courtois, prit sa lettre, lui dit de revenir le lendemain

216 LA PASSION DE MAlTIîE FRANÇOIS VILLON

et lui remit cette fois deux écus, sans autre parole que de se dire fort embesogné, bien quMl s'étirât de ne rien faire. Maître François, quand il eut dépensé cet or, revint trouver T officier, qui fut muet, sans regard : un homme de neige, ^féanmoins, deux jours après, maîlre François reçut de lui quatre écus, et Toffre de se retirer à RoussiUon, dans un château de Monseigneur : H Acceptez, on ne fera rien de plus pour vous. » L'aventure de Bourges hu donnant autant à redouter qu'à réfléchir^ i! s'avoua consent, remercia, et déguerpit. Y avait'il pour lui péril ? le duc le mettait-il en sûreté par gracieuseté? la ville de Roussillon était en dehors du royaume., ♦

Il ne trouva dans ce chiUeau que le maître d'hôtel, cinq ou six valets, trois goujats ^ et le concierge. Celuici, vieil homme casse, racorni, aux yeux vairons et vides, à la langue morte, n'avait d'intelligence que la lueur nécessaire pour tendre la main, pencher le broc, verser et boire sans trop répandre. On le nommait le Capitaine, 11 avait été, dans son jeune âge, des écorcheurs de M^^ de Bourbon, le bâtard.

— Celui qui fut noyé par justice pour avoir forcé une femme sur son mari ?

— Vous y êtes, dit le maître d'hôtel, le Capitaine en 3 vu de toutes les couleurs ; il en a fait de toutes les mains. Il n'a plus goût à la vie, ainsi perclus; il boit, c'est là tout; mais ïl est plus rusé qu'il ne semble, avec sou air de ne songer à rien. Dites-lui Matago, et vous verrez. Matago * !

A ce nom, le vieux leva des yeux fixes, hébétés et montra une lippe baveuse. Le maître d'hôtel cligna d'un œil.

^ Soldais.

' Mathieu Gough, capUaine anglais.

— Vous le disaîs-je ?

Maître François fut son maître ; il voyait les bonnes gens de la ville, courait la campagne ou demeurait en chambre, à son gré. En automne, il y eut une grande rumeur d'hommes, de femmes, de chiens, venus pour chasser avec le bâtard Louis de Bourbon, frère du due Jean. Monseigneur se montra fort bienveillant, et prit plaisir le soir à lui faire réciter des vers : il écoutait, souriant à la compagnie et marquant de la tête comme on fait aux mélodies; puis, ce jeu le fatigua ; il demandait à maître François de dire, et peu après bâillait, le rompait, parlait d'un vol de milan ou faisait apporter le Capitaine pour lui crier : Matago ! Enfin il partit avec les hommes, les femmes et les chiens de sa suite, et maître François pour Thiver resta seul avec le Capitaine, les goujats et les valets.

Bien garni de viande et de vin, à tête vide de soucis, cette heure au coin de l'âtre et cette heure se promenant chaudement vêtu d'une houppelande, il vécut beaucoup avec ses pensées, et les deux livres qui là s'étaient égarés : un doctrinal de la Cour et les dits de Franc-Gontier. Maître François était fort satisfait des princes, n'était qu'ils le tinssent éloigné ; il désirait s'attacher à leur personne; cage pour cage, mieux vaut être oisillon en volière qu'écureuil en tournette. Il regrettait Blois, en cette solitude. J'y retournerai, ou j'irai à la cour de Moulins, et saurait à ce. coup m'y maintenir, j'ai assez de ressources en moi, et ne sais en user, cela s'apprend. Que faut-il? Jargonner, et c'est aisé. Dès aujourd'hui je renonce, devant le tabellion d'Espérance, à mon domaine de Pauvreté et à tous mes droits sur les manoirs de Deuil, Détresse et Danger; je m'engage : primo ^ à servir en loyal, humble et bon valet dans les cuisines de Pensée et à préparer

mets délectables, lardés, s'il est besoin, de latin pour en nourrir M»' Bon-Accueil, quel qu'il soit, d'Orléans ou de Bourbon ; secundo, à piquer mes mots de telle sorte et avec telle ouverture de bouche qu'il sied, tel balancer de main, tel port de tête et telles inclinaisons d'échiné que je vis et, tertio^ à ne me plus laisser mettre de grésillons aux doigts par d'autres sergents que ceux du prévôt Amour, et non pour en souffrir, mais pour m'en plaindre, et de mes plaintes chatouiller les oreilles de Passetemps, Plaisance et Beauté. Ah! ne saurais-je pas aussi bien faire que Fredet? et maître François sémillait en sa chambre, se virait, saluait bas, disant avec des sourires : « Monseigneur, Monseigneur, ah ! dites ! vos paroles ne blessent pas ; tout ce que je sais, je le dois à vous, tout ce que j'ai, je le tiens de vous ; je vous en supplie, entendez ma requête, Monseigneur, et dites-moi ce qu'il faut penser de ce mien poème?... Ah ! mais de qui sont ces vers? Pan, Orphée, Amphion qui bâtit Thèbes, Apollo qui bâtit Troie, ne firent jamais ouïr de tels accents ? Ils sont de Monseigneur ? Ah ! l'infortuné que je suis ! l'aveugle ! l'assourdi ! moi qui demandais, moi qui ne devinais pas. » Oui, cela est sûr, avec un peu d'usage tous ces gentils mots me viendront d'eux-mêmes, sans que j'y pense, et dès lors j'aurai dans ma tête ample, comment am.ple? inépuisable provision de cette bonne monnaie de cour, qui ne se décrie jamais, nourrit son homme et l'abreuve, en compagnie excellente. Du foin à Franc-Gontier, cet âne, qui ne se plaît qu'aux champs, et revenons au Doctrinal.

Dès le printemps il écrivit au duc de Bourbon, mais n'obtint nulle réponse. Il fit des dettes et ne sut comment les payer.

Allez, lettres, faites un saut, combien que n'ayez pied ni langue, remontrez, en votre harangue, que faute d'argent ci m'assaut.

Il eut Targent, mais rien autre. Ah ! non ! il ne resterait pas sur le même juchoir que le Capitaine, sa vie durant ; il irait à Moulins, verrait le duc, se ferait bienvenir, et serait poète de sa cour, ou s'en irait à Blois.

Il y alla, et revit le secrétaire, qui le reçut au nom de Monseigneur. Le secrétaire lui parla cette fois en ami, et lui reprocha doucement d'avoir usé de mauvais langage en quelques-unes de ses ballades pour demander des faveurs. N'avait-il pas été jusqu'à écrire, dans une, qu'il était las de ne voir sur sa route que croix de bois et de pierre, et qu'il voudrait enfin voir paraître la vraie ! Appeler la vraie croix xelle qui figure sur les monnaies ! Voilà peut-être un mot à faire rire des gens du populaire, même, je vous l'accorde, compagnie d'amis bien intimes, à la table ou en taverne, mais à coup sûr c'est là un jargon peu plaisant aux oreilles des princes, qui ne le peuvent tolérer.

Maître François s'échappa. Dea ! la porte de la cour n'avait été qu'entrebâillée, mais il en était sorti telle odeur de renfermé qu'il en avait été suffoqué! Ah! non ! il n'était pas devenu courtisan en cette retraite ! Et puisqu'on le remettait sur les chemins avec un sourire, il tiendrait les chemins.

On était alors en automne, et maître François fut de ceux qui font leurs adieux au soleil, quand il donne

caresses dernières, avec une pointe de poignant regret. Il courut les villages, amusa les bonnes gens de ses récits et de ses tours, et but, et joua, fréquentant les auberges. L*hiver menaçant et sa bourse grimaçant, ridée lui vint de reprendre la mercerie. Un jour de marché, en une petite ville, comme il était adossé à un arbre, attendant l'heure où les chalands viendraient sur la place, il entendit derrière lui jargonner Coquillard. . Il sursauta, se retourna ; il n'y avait là que trois hommes qui parlaient ainsi pour se garder de lui; il les interpella en même langage.

Et le soir, en taverne, il y eut aux côtés de maître François six compagnons lui faisant fête, collés à lui, suspendus lors à ses lèvres, lors à son oreille; mais nul plus que lui, fors le duc Colin de Cayeux, n'était en Coquille illustre ! on lui rapporta ce qui se disait, et cent traits qu'on lui attribuait, les uns plaisants, d'autres fort sots, dont il avait la première nouvelle. Et il lui sembla qu'il était pour Theure assez semblable au duc Charles au milieu de ses flatteurs, et qu'il faisait comme le duc Charles, déniant mollement, ou souriant, le regard ailleurs. Seulement il se dit que ses rapports avec ses cousins d'Orléans et de Bourbon devaient forcément être ce qu'ils étaient, tendus à se rompre. Puis revenant au propos, il s'enquit de l'un, de l'autre.

— Régnier de Montigny?

— Quoi ! vous ne savez pas?

Pendu. On soupçonnait qu'il avait été signalé par Jean Rabustel, le procureur de Dijon, comme Coquillard, car on avait mis à le poursuivre une ténacité rare. En vain tous ses parents s'étaient employés aie sauver, en vain le roi avait accordé des lettres de rémission ; cela n'avait servi de rien. D'autres Coquillards avaient été mis à mort dans le même temps, entre autres ce

Philippe Mugnerac, dont il ne connaissait que le nom, prononcé devant lui par l'enquêteur de Bourges. Il connut à ceci qu'il avait en cette ville, plus qu'à Paris et à Blois, frôlé la corde. Colin de Cayeux, depuis son départ, avait été deux fois prisonnier; mais il s'était évadé, grâce à son étui merveillable dont chacun des Coquillards était pourvu ; on ne savait où il était pour lors, mais .sûrement pas à Paris, où il y avait du danger pour lui.

Comme maître François, mat et morne, quittait les compagnons, il fut rejoint par le plus vieux de la bande, qui, l'abordant, lui dit, parlant vite :

— Menys veuil te chanter ; il y avait danger devant les gascâtres : c'est nice et babillard. La marine a entervé la soie Roland de Navarre quatre mois en suivant, en mars cinquante et sept. Guy Tabarie a babigné pour la blanchir, et mouché Colin et tesys. C'est un ras beau soyant qui l'a fait greffîr, Perrenet Marchand...

— Je connais le nom.

— Et le sire. Vezys avez briffé à la Pomme de Pin o lui, etl'abbesse et l'autre ras que tezys envoyas, Philippe Chermoye. Perrenet Marchand fit le joncheux pour enterver Guy Tabarie et Petit-Jean, et babigna tout à la roue dès qu'il sut le roi David des Augustins et la soie Roland. Lue au bec, et si les gaffres t'entervent à la cole, baille la cantonade sans targer ; roupieux, tezys serais marié * .

1 — Je veux te parler; il y avait danger devant les apprentis : c'est jeune et bavard. La justice a découvert Teffraction du collège de Navarre quatre mois après, en mars cinquante-sept. Guy Tabarie a parlé pour lui échapper, et dénoncé Colin et toi. C'est un prêtre beau parleur qui Ta fait prendre, Perrenet Marchand.

— Je connais le nom.

— Et l'homme. Vous avez mangé avec lui à la Pomme de Pin

On se quilta. Maître François ne voulut être dos expéditions que ce compagnon projetait, et dès le matin il gagna les champs.

Il pleuvait à torrents. Et maître François allongeait, la tête en feu. Il se demandait comment dès lors il pourrait faire pour vivre et passer à travers les mailles du filet de justice sur toute la terre pour lui étendu. Qu'il fît encore, ou non, des tours 4© Coquille, cela n'importait aux officialités, — prévôts, commissaires et sergents. Il était gibier, eux chiens. C'était folie de croire que le flairant ils ne se jetteraient pas à son col. Il n'avait, pour se garder, qu'à se tenir en son terrier, c'était la Coquille ; il n'eût pas dû quitter ces compagnons. Non ! non ! et non !

Il avait le corps brûlé par la fièvre ; les tempes lui battaient; ses vêtements dégouttaient de pluie. Il vit dans la plaine, haussé sur un tertre, un grand noyer, l'atteignit et s'adossa, sous le vent.

Me voici, bon gré mauvais gré, de par la volonté de Dieu, de Colin de Cayeux, de Huguette du Hamel, me voici pour la vie Coquillard. Ah ! Ah ! maître François ! tu, dérobas, quatre ans en-çà, et le monde, où nul ne dérobe, te vomit. Te voici, dans le monde, hors du monde, sûr. Et sous le ciel, hors du ciel, peut-être. Peut-être ? sans doute, mais sans doute, et sans nul doute.

Des mottes grasses adhéraient à ses semelles. D'un coup du jarret, il en fit sauter une au loin :

Ce sont là tes terres. Sèmes-y ton blé, moissonne,

avec Tabbesse et l'autre prêtre que tu as tué, Philippe Chermoye. Perrenet Marchand a feint d'être voleur pour faire parler Guy Tabarie et Petit -Jean, et déposé devant la justice dès qu'il a su le vol des Augustins et l'effraction. Tiens-toi sur tes gardes, et si les sergents te dévisagent quand tu vends ta mercerie, gagne le large sans tarder; pris, tu serais pendu.

mouds ta farine et cuis ton pain; plante ta vigne, vendange et pressure. Mais besogne vite : les hommes sont là, qui tressent ta corde. Des bouffées de vent passaient; soulevant la pluie. Une rafale plus violeMe, et soudain le ciel obscur lança de biais, drues et serrées, ses lances qui se cassaient sur le sol en le criblant, ouvrant çà et là de larges plaies, d'où Teau pluviale, margouillée enterre, s'échappait par cent lissures, comme un sang noir. Ah oui! j'eusse pu, comme un autre, aller ma route en paix, et ne voulus pas. Je ne voulus pas ? mais je ne voulus ni ne dévoulu^ jamais rieri, ni en bien ni en mal, est-ce que je sais, moi ? j'allais, je ne pris pas le chemin, ou je m'égarai on sentier battu. Et c'est là tout. Ah! tante de Jaquot de la Mer ! ah î tante que Jaquot de la Mer ne voulut pas jusqu'au bout écouter ! que ne fûtes-vous tante à moi 1 « Fais le mal (bien sûr il faut vivre), mais le mal permis ! sans quoi, il en cuirait à ton cul (ce fut) et pis, à ton col (ce dut être, et ce sera). » Ainsi tu pouvais, folle bête, te laissant vivre et porter, être heureux, manger, boire, dormir et faire l'amour. Oui, sans semer, récolter; ni labourer, avoir pain^ et sans besogner en vignes, vin, malgré ces mains blanches et gourdes, n'ayant métier que de ne rien faire, non par ta faute, certes, mais par le sort. Tu le pouvais! Jugeant les gens: « Avoue: je te détire et noie; tu avouas : je te pens. » Vivant d'autel : « Credo in unum Beurrif Patrem venir ipotentem^ qui me fît à son image ; mettez au tronc. Une messe? tant. Et comment vous marierai-je ? et comment vous enterrerai-je ? pour billon , pauvre homme, ou pour écu, sire? Dieu vous regarde, payez bien, et nous serons contents, Dieu et moi. » Ah ! maître François, maître François ! maître François ! le bon métier ! et que faire ? le baiser de

Judas à donner, quatre fois par jour, à ce Fils maigre et travaillé que nous vîmes : à Tautel, à la patène, aux évangiles, aux bonnes gens, et pour ce bien nourrie la chair, et Tâme en paradis. Et maintenant me voici Coquillard. Et pillard de gens ! sans hôtel, ni geôles, ni sergents, ni goujats, ni canons, ni rien. Me voici voué, comme Charles Septième, Charles d'Orléans, Jean de Bourbon et autres oiseaux de proie, à tirer par force, adresse et ruse, des menus oisillons subsistance. Dea I non ! Par m'âme ! je ne le ferai ! Je ne veux être pendu, et je le serais, n'étant puissant. Hé mais ! je le serai de toute manière pour le fait Coiffier, pour le fait Navarre. Je me tuerai? je serai pendu encore. Ah ! trut !

Le ciel toujours cheoit en eau sur terre, à grand fracas ; son haleine de froide et niaise rage pillait les frondaisons pauvres, et semait les feuilles mortes. Et ce fut lors que maître François, battu du vent et détrempé par la pluie, mi-larmoyant et mi-riant, conchia le bas-monde, cette nature inclémente forcenée en furie, et les hommes, tous, les grands et les petits, ceux qu'il connaissait de nom, ceux qu'il connaissait de vue et ceux qu'il ne connaissait point, les morts et les vivants, et ceux qui allaient naître, et ceux qui ne sont pas nés encore : Ah! mes frères humains! je vous crie merci à cette heure ! Vous êtes tous, tant que vous fûtes, êtes ou serez, tant probes, loyaux, adonnés à la vertu que je, maître François Villon, le pauvre écolier sans état au monde, ni feu en lieu, ni pain en main, me juge indigne de frayer parmi vous. Ainsi en cet an de grâce mil quatre cent cinquante et neuf, à tous présents et à venir, salut, je vous baise les mains, dans l'attente de ce jour où mon col saura ce que mon cul pèse, pour rassurer vos esprits, et vos âmes.

Mais j'ai froid et faim, et quelques sols. Allons, et ne pensons à rien qu'à ce chien de temps qui se colle à ma peau, et seul me baise.

Le désespoir est jardin muré. Quand on s*y est en long et large promené et qu'on est las, on ouvre la porte qui donne sur le monde, où est le bruit, ou Ton rentre chez soi, où est la paix. Ce fut, cette fois, le dernier. La pluie tombait plus molle, et maître François, tournant le dos à la ville, s'en fut à l'aventure, vers l'Occident, où le soleil en se jouant dressait un arc. « Je ne serai pas Coquillard. »

Pensées d'automne ! pensées d'automne ! l'hiver guettait, l'hiver les gela. En cette saison, les dents de maître François s'allongeaient et s'aiguisaient en crocs, sa chair se renfrognait, et son esprit ramageait : j'ai froid, j'ai faim, comme le ventre, et la peau. Sans plus ! Et lors, ils Prièrent plus fort que jamais. Car il neigea, sans cesser, des semaines, et certain jour, maître François, ennuyé de grignoter les mauvaises croûtes de l'humaine Charité, ménagère autant, sinon plus qu'Avarice sa contraire, se demanda sans rire si ce n'était pas, bonnement, sa couverture mortuaire que le ciel depuis tant de temps tissait sur terre à blancs flocons.

Un soir qu'il ventait fort, en une petite ville, il vaguait, roulant en ses doigts deux dés creusés et plombés, quand une lueur de taverne le convia. 11 entra, mangea, un hareng, but une pinte, prenant son temps et s'en remettant au hasard bon payeur qui payerait son écot. Des joueurs vinrent auprès de lui s'asseoir. 11 leur parla ; les dés parlèrent, et le hareng et la pinte furent leurs. On joua des deniers, des sols, et maître François mangea et paya d'autres harengs qu'il noya en vin. Et de hocher en lancer, de lancer en hocher, il advint

que, bien avant dans la nuit, une montjoie d'argent s'ar-' rendit sur la table, avec, au sommet, une piécette d'or. Maître François eut les dés et gagnant ramassa, tandis que les compagnons, ivres et furieux, se levaient, jurant, criant et tempêtant. Maître François prit la porte et s'en fut à une petite auberge, qu'il quitta dès l'aube pour gagner d'autres lieux. Il fit quelques bonnes rafles, ainsi, qui le remirent pour le printemps et l'été en sentiments honnêtes. Lors il n'en eût du tout voulu aux hommes, n'était cette nécessité de courir de lieu en lieu, sans oser se panser trop longtemps en même endroit; toutefois, en ses heures de confiance, il se délibérait d'aller jusqu'en Poitou trouver ses amis, et par leur entremise, moyen de refaire en la vie autre figure que patibulaire.

Les villes lui étaient inhospitalières. Ce fut Orléans, cette fois.

Il avisa une jolie fille. Ah ! le gentil visage, nué aux tempes, et le regard embrasant ! Denture laiteuse en lèvres de sang ; et la gorge ! les bras longs et ronds à mains douces et doigts grêles pour l'enlacer, comme il advint, en amoureuses luttes.

Un soir, elle ne revint pas en leur auberge.

Maître François tomba malade, et la tavernière le soigna huit jours.

— Macée ! et Macée ?

— Ne vous inquiiétez pas, sire. Vous la reverrez. Il alla mieux. Et la tavernière, alors :

— Il faut payer.

— Payez-vous, m'amie ; prenez, en ma bourse.

— Quelle bourse ?

— Mais là. A ma ceinture.

— Quelle ceinture ?

— Mais là. Aux trumellières.

— Aux trumellières? il n'y a pas là de ceinture.

— Ah ! mon Dieu 1 Macée ! Macée m'a dérobe î

— Truand, larron, levez-vous et sortez ! Ah ! lo traître ! qui se fit soigner une semaine avec les soîns d'une bonne mère, et qui ne paye pas! A la porte ; Quoi ! vous n'êtes pas content? Voulez- vous qu'on vous fasse mettre à couvert? Et l'oreille vous démanget-elle?

Brûlé par le mal, il lui semblait que tout son corps fût happé et mordu par les bêtes d'Enfer. Il se souvenait d'avoir fait souvent, jadis, le vœu de pouvoir vendre à quelque Lombard un peu de sa santé! mais lors il se trouvait sans force, trébuchant de faiblesse eL misère, et tendant la main aux hommes. Et seuls, la pluie, le vent, la neige lui donnèrent.

Il n'y avait plus à songer au duc d'Orléans, aux amiB du Poitou, mais à retrouver la Coquille, dont la mauvaise graine, follement semée, l'était partout. Il rencontra quelques compagnons, mais des simples, ne sachant que peu de mots du jargon et peu de choses du métier : trembler le front bandé, se béquiller sur des potences, écumer savon en bouche, nourrir les teignes, entretenir les plaies ou conter l'incendie. Il élil les plus valides et les moins assotis, leur apprit d'an 1res sciences, si bien qu'il put brouter et les faire brouter, par eux environné comme une nourricière par ses faons. Au moyen d'eux, il s'accointa d'autres, un peu plus déliés, et l'un de ceux-ci, vers le printemps, lui parla d'une soie Roland qu'on avait en vue, un trésor d'églii^e, disant que c'était affaire d'importance, qu'il était besoin

d'un compagnon, mais qu'il ne pouvait prendre sur lui de Fagréer, et qu'il fallait en référer au duc.

— Au duc ! Quel duc ? s'écria maître François. Le compagnon lui jeta un regard de défiance.

— Colin de Cayeux, reprit maître François, serait-il ici?

— Mais assurément.

Maître François crut devenir fou de joie : il était sauvé !

Le compagnon, en apprenant l'amitié qui l'unissait d'enfance à Colin, et quel était son vrai nom, car maître François le taisait à tous, ne fit nulle difficulté de le mener à leur mathe ^ . Ils sortirent de la ville, longèrent les murs, marchèrent à travers champs, tant qu'ils arrivèrent sur la lisière d'un bois à une masure isolée de mine basse et ruineuse ; dans la salle, déplanchée du bas, délabrée du haut, une vieille accroupie détroussait une malle posée sur une chaise. Elle se leva, et sur un signe du Coquillard fit un tout petit feu, qui fuma fort. Maître François s'assit auprès, et, pour patienter, tira de son bissac du pain, un hareng et sa gourde.

— C'est bien, lui dit le compagnon. Demeure là. J'irai, moi, au-devant de Colin.

La fumée chassa maître François de la masure. Il ne faisait pas froid, au reste ; il prit une chaise et s'assit, rentra, sortit, fit les cent pas, ne pouvant tenir en place. Et l'attente fut longue. Une sente, surla gauche, dévalait raide ; il entendit des voix d'hommes se hâtant ! il courut. Et Colin, comme lui, courait en grimpant, ils s'accolèrent, et Colin le prenant à bras le corps l'entraîna, l'enserrant, dans la masure.

^ Lieu de réunion.

^ — Laissez-nous! cria-t-il à la vieille. Ah! babouin! babouin ! je te revois ! comme te voilà fait ! Un pauvre chiennet errant, de faim décharné ! Je te croyais pendu! tu ne vaux guère mieux, mon pauvre vieux. Vois-tu! ne te disais-je pas bien souvent que tu viendrais pour de bon à moi, mais trop tard. Ah! si tu m'avais entendu ! Et tu m'as donné à garder ! à moi ! avec cet oncle d'Angers ! j'attendais ! Rien ! Je me disais : il est pendu. Et puis j'ai quitté Paris; je te conterai tout cela. Ah ! mon pauvre vieux! que je suis aise! J'étais furieux, des fois, contre toi, sais-tu? Mais je te pardonne, va, de bon cœur. Tout n'est pas perdu. Nous sommes jeunes, et solides. Tout est à refaire, oui; cela ne va guère, mais voici réunies la poigne et la tête. Reste ici, tu n'as rien à craindre. Je ne t'emmène pas aujourd'hui; cela ne servirait de rien. On t'a dit? Je vais à cette église, et je reviens. Nous prenons notre vol cette nuit ; reposetoi, nous aurons à marcher. Ah! ce qu'on va causer! Sans adieu, babouin. Hé là! êtes-vous prêts! En route !

Maître François le vit descendre. Colin se retournait, levant le bras pour lui montrer son poing serré, et clignant de l'œil, heureux, exultant, plein de force, de vie et d'espoir, il cria : « Adieu ! » et disparut.

Maître François attendit longtemps; la nuit tomba. Il bâillait, s'étirait, s'inquiétait. La vieille allait et venait sans mot dire, prenant des chiffons en un coffre, les remettant, se dressant et baissant, s'agitant sans cause. Enfin despas rapides, à l'entrée. Maître François se jeta vers la porte, et l'ouvrant :

— Colin!

— Il est pris, dit quelqu'un. Et les compagnons entrèrent, la tête basse, le touchant de leurs regards fuyants ou malveillants.

— Oui, mais il reviendra ! grommela un gros homme,, l'œil allumé de fièvre.

— Sûr, appuya un autre. Il s'ébrouera ou flouera la marine K Ça le connaît.

— Mais comment avez-vous...

Ces hommes sejetèrent vers lui. Ce furent des injures, à lui, d'abord, puis des prises à partie entre eux, et maître François connut qu'ils avaient été surpris dans Téglise par un gros d'hommes d'armes et de sergents, que Colin et un autre compagnon étaient restés entre leurs mains, qu'ils s'étaient concertés pour tenter de le délivrer, à la faveur de la nuit noire, mais qu'ils n'étaient pas en nombre, ni armés pour cela, qu'ils avaient rejoint et assailli le groupe qui l'emmenait, et qu'ils avaient dans la batterie perdu deux autres des leurs. Ils pensaient que Colin seul avait été pris, et que l'autre compagnon, un gascâtre^, était celui qui les avait trahis.

Maître François dit à ces hommes :

— Je resterai ici, pour voir, pour savoir. Allez en un lieu dont nous conviendrons, et si Colin réchappe, je vous le ramènerai. Mais il fait mauvais ici pour vous. Allez!

— Jamais! s'écrièrent d'une voix les autres. Nous n'avons rien à craindre ici : le gascâtre ignore cette mathe; et puis, c'est ici le pâtis d'hiver, et si Colin revient, et il reviendra, c'est lui le duc, il dira ce qu'il y a à faire. Mais ce n'est pas à toi à commander, ni à personne. Et si on le pique au gibet, nous le vengerons !

— Allez ! supplia maître François.

Il y eut bordée d'injures contre les tourmenteurs de la justice : « S'ils le pendent, ils verront. Les chiens ! Ah ! les chiens ! »

1 II se sauvera ou trompera la justice.

2 Apprenti.

— Allez !

— Toi, lu te tairas ! le larmoyeur, et si lu n'as pas de sang, va-t'en. Nous restons, nous, nous le vengerons.

Maître François sortait, allait aux nouvelles, son corps flottant comme abandonné. Un soir qu'il rentrait à la masure, il fut abordé par la vieille, tremblant d'effroi :

— Partez! vos compagnons sont pris. Partez! je ne vous connais point, moi, je ne vous connais point. Est-ce que je savais que ces gens, et vous... Parlez !

Il rentra dans la ville et se cacha, .changea ses vêtements. Il advint qu'en une taverne, à quelques jours de là, il entendit le maître dire au valet :

— Mettez la nappe pour le lieutenant elles sergents, ils viendront manger tous ; c'est aujourd'hui qu'on pend ces larrons.

Et la nuit tombant, comme on allait fermer les portes, maître François s'en fut vers le gibet. Il faisait grand vent, et les nuages blancs couraient dans le clair de lune.

La justice était basse, petite, à hauteur d'arbre. A la carrure d'un des pendus, il crut reconnaître Colin. Des corbeaux, agrippés aux cheveux du supplicié, battaient des ailes ; comme ils s'élevèrent en se disputant, il vit les traits à la lueur. C'était Colin. Et maître François, fiché sur le sol, et le regard fixe, bégaya : a Mon pauvre ami, mon pauvre ami ! » Le voisin de Colin était aussi un Coquillard. Et les cinq autres, sur les deux faces du gibet, des Coquillards encore; il les reconnut tous. Il revint vers Colin. El la main au visage, la bouche miouverte, il songea. Devant les morts, que Ton voit allongés nus sur leur lit, il avait éprouvé que toute leur vie se levait du cadavre, et là ce n'était point. Etait-ce qu'il ne l'aimait point? oh si! Que sa vie eût été mauvaise? en sa tête amortie, sa raison disait : Non; et la tienne? mais ta place n'est-elle pas là, près

de lui? Il ne pouvait concevoir que ce fût là Colin, comme il arrive à ces bonnes femmes, qui vont disant, voyant un mort : « Quoi ! nous ne le reyerrons plus ? il me parlait encore hier. » Il ne voyait point là une vie assouvie, mais comme suspendue, arrêtée violemment en son cours, par un geste aveugle de passants. J'ai tué, comme cela. Lui, pas. Son cœur se gonfla, en proie à une terreur, et quelque chose en lui se leva qui n'était pas le regret de l'ami, mais la pitié de l'homme en vie pour l'homme en mort, une révolte, uil remords, comme si c'eût été lui qui avait commis ce meurtre et fait, de main lâche et débile, ce que Dieu n'avait voulu faire, trancher une vie. Il eut des larmes, et une longue détresse. Pourquoi raisonner ainsi ? pourquoi ces gens sont-ils là, touchés par la mort honteuse? c'est de par la volonté de Dieu, qui conduit la main des hommes, que je les vois ci, poussés du vent, becquetés des oiseaux, demain moqués des passants. Et ma place est là. Je devrais être accroché là. Plût à Dieu que ce fût! Et le pas est à franchir. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il tomba à genoux. Il ne pria pas. Il ne dit pas les mots d'une prière. Et pourtant un baume s'étendit sur son cœur saignant. C'était une pensée qu'il n'avait pas eue, comme venue de loin, que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il vive en bien, et ce n'était pas même ces mots, mais leur pensée, et plus, une vision de son seul seigneur et seul maître, passant homme parmi les hommes, entouré d'humbles, de criminels, de fillettes, qui voulut être méprisé, dédaigné, craché par les prêtres, les magistrats et les rois, et non juger, mais être jugé.

Maître François se relevait, quand il fut empoigné, lié, bâillonné, emporté comme une proie dans les prisons de l'évêque.*

Ainsi il était là, depuis des mois, mort vivant en cette tombe, et mourant d'une agonie qui serait longue, la bouche puante, le cœur soulevé de nausées, la faim et le froid serrant en étaux ses gencives et les piquant. Les fers, les ténèbres, Tangoisse, rage du sang qui bout et bat et assaut la gorge qui hurle en abois. La mort! la mort! de l'air! des hommes! des hommes qui soient là, qui me détirent, me noient, m'interrogent, mais des hommes! Mourir, mais mourir! Tout. Voir Tévêque, être jugé par lui, par d'autres, et le bourreau, l'échelle, la corde! Mais pourrir là? non! non! A moi! à l'aide! mon Dieu! mon Dieu! mais qu'ai-je fait?

Il sanglota. Ce fut horrible. Il n'avait pas pleuré depuis des années, et ses muscles dans les pleurs se tendaient, gourds et fermes, comme des cordes. Il se dressa étonné, levant ses chaînes, sur son séant, la bouche ouverte, léchant le sel de ses larmes. Et il se rejeta sur le sol, à sangloter, et content de sangloter, comme un enfant.

Il revenait à lui, de ses sommes, las, les os rompus, trop faible pour se hausser. Et il s'appuyait sur les quatre membres, comme une bête, haletant. Etait-ce le jour, ou la nuit, l'été ou l'hiver ? L'été. On le lui avait dit. Le moine, qui changeait son eau et lui portait le pain. Il avait dit, c'était ses paroles, et chacune de ses paroles : « Si l'air n'était si puant, ilTerait bon ici, car

nous avons une grande sécheresse, et l'on craint pour la récolte. » Il se rappelait qu'il Técoutait et le regardait, et que le moine ne le voyait pas. Et que lui était heureux de Tentendre dire, et que le moine ne voyait pas cela. Labourer, charmer, faucher. Le soleil. Le bruit. Vivre, et respirer. Et le moine sorti, il avait rompu le pain, pris la cruche. Il les avait mis tout contre lui, contre sa poitrine ; le pain, Veau, cela vivait, cela venait de dehors. Mais le pain était empoisonné et Teau croupie? sa bouche! Il n'y avait du soleil et de la vie qu'en son souvenir. Il aimait tant vivre, dans le temps ! Il se rappelait des riens, qui l'attendrissaient. Un jour, en longeant un étang, il avait vu, par-delà les iris, sur l'autre rive, une grue qui s'avançait, à saccades, vers l'eau. Et il la voyait bien encore pincer l'herbe et engouer l'eau. Et d'autres choses, et le sommeil, et les rêves.

Le réveil. La mort avec la faim, le froid, toujours. Des mois! Mais quelle est cette peine? les hommes décollent les hommes, les hommes pendent les hommes, les hommes brûlent les hommes, les hommes démembrent les hommes, les hommes font bouillir les hommes, mais cela dure une heure, deux heures, mais les hommes ne tiennent pas en prison les hommes ! ils les y mettent, pour les juger, une semaine, un mois. Vous sortez pour vivre, ou pour mourir, mais vous ne restez pas là, ni vivants, ni morts, à attendre. Et un évêque fait cela ! Alors il me prive de la lumière, de l'air, et de marcher. Il me tient en mort, mais de telle sorte que Dieu ne me puisse juger? Non, non! Cela ne se peut pas! Je veux mourir, moi! jugez-moi! Je veux qu'on me juge ! Mais me jugerez-vous ?

Et l'accès.

D'autres fois :

LA PASSrON DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 23b

Mais vous, mes compagnons, vous m'aimiez bien î Je vous aimais. Oh oui ! Et surpris : « Et puis, j'aimais tout le monde, moi. »

Les poux lui démangeaient la tête, et il lui fallait la baisser vers les doigts, car les chaînes étaient lourdes. Parfois un bruit. Une bête ? il cherchait à voir, et ses oreilles se tendaient. Rien. Peut-être pas? Des prisonniers craignent les scorpions. Lui pas. Une piqûre, hé bien, quoi? la mort. Mais la vraie mort, et sa chair qui pourrirait en ventre de loup, mais morte, et non vivante, dans des murs.

Ou bien :

Qu*ai-je fait, mais qu'aî-je fait? je n'ai plus de force ; mon cœur ne tient plus qu'à un fil ; qu'ai-je fait ? Suiv les fous. Mais qui m'a mené là ? T^ faute. Ma faute, non ! le destin. Il n'y a pas de destin! on le fait. Des chansons ! Non. Mais si. Je suis perdu ! je mourrai là ! c'est fini. Je suis fort, je vivrai. Pour retomber là? J'ai trente ans : avec l'âge... Trente ans, c'est un âge! Je veux vivre. Vivre! Comment? Eh mais! dans le bien. Coûte que coûte, je veux vivre. Et l'air pour vivre? et la liberté? et l'argent? on ne peut pas. N'importe ! mourir, alors, mourir. Mon Dieu! mon Dieu! je me remets en vos mains ! Mon Dieu ! mon Dieu ! la mort !

La chair lasse à défaillir en mort, et la mort n'en voulant pas.

Et, des jours, l'esprit fortifié, et la joie delà lumière au dedans. Et comme une voix, sereine, chantant en lui, et ses lèvres se descellaient: des mots, et ces mots luisaient, et dans les mots la voix, et il y avait du bonheur. En ces détentes, il pensait à Tun, à l'autre, à soi-même. Ce fut Colin et ses compagnons, à ce gibet, et la voix parla avec le timbre de Colin, avec les mots de tous les hommes. Ce fut lui, et ses voix, dont l'une disait: « J'ai

trente ans : avec l'âge... » — EtPautre : « Trente ans, c'est un âge ! »

Et la mort, et la faim, et le froid, et un souffle d'âme, mauvais, passant sur ces choses qu'il se disait. Et la rage à nouveau : Je suis fou. Et martelant les mots : Je veux mourir, voilà. Mourir. Il ne mangerait plus ! Et il mangeait.

— Enlevez-moi mes chaînes, mon frère ! Un moment. Je vous supplie. Je suis faible, vous voyez comme je suis faible ! que craignez-vous?

Mais le frère ne bougeait, ou poussait la cruche vers lui, et le pain, du pied.

Un jour, maître François lui dit :

— Si je vous disais des vers, vous les rappelleriezvous ? Et pourriez-veus les redire à des gens qui se les rappelleraient et les rediraient à d'autres ?

— Des vers ?

— Oui.

— Dites-les.

Le moine parut ému. Il dit :

— Calmez-vous, mon enfant. Laissez ces profanes délassements. Pensez à Dieu, qui vous jugera, et priez-le.

Et une lueur, et la porte, et d'autres portes sans doute, ouvertes, et le moine entrant et criant:

— François Villon !

Et l'effroi :

— Quoi?

— Mon enfant. Dieu m'a entendu. Vous êtes libre!

De l'air, de la chaleur, de l'eau sur le front et les tempes, du soleil sur les mains, et les yeux ne pouvant s'ouvrir, aveuglés, et des voix d'hommes. Entrevus, çà et là, de l'herbe, des troncs d'arbres. Et la tête

roulant dans du drap, une robe : le bon moine, qui lui passait un linge humide sur les lèvres et le visage. Et d'autres hommes, là. Le moine disant << Monseigneur».

— Monseigneur! gémit maître François: Monseigneur! vous, mon Dieu, vous! pitié! pitié! la mort! mais pas cette tombe !

Et un visage, tout près du sien, souriant:

— N'ayez crainte, François Villon, mon ami. Je suis le roi qui vous délivre, et vous remets vos méfaits. Donnez-lui à boire et à manger. Mais entendez-vous, sot que vous êtes ! Allez chercher ce qu'on vous dit ! Holà ! n'allez pas lui donner sa viande d'un coup, au moins, qu'il l'avale avec le couteau. Une gorgée, un morcelet; encore une gorgée, un morcelet. Prenez garde! Monseigneur me répond de sa vie. Mais allez donc! Il le tuerait. Monseigneur, et ce serait péché.

Ils s'éloignèrent.

Quand le moine revint:

— C'est le roi? demanda maître François.

— Mais oui.

— Quel roi? est-ce là Charles Septième?

— Charles Septième ! d'où sortez-vous? Charles Septième ! il voudrait être dans votre peau, Charles Septième. Il est mort.

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