‹ La passion de maître François VillonChapitre 7 sur 28 · C EST LA REVENUE DE MAITRE FRANÇOIS VILLON A PARIS · texte numérisé non relu

C EST LA REVENUE DE MAITRE FRANÇOIS VILLON A PARIS

Maître François, qui avait partagé le lit du moine, sVveilla tard et voulut, malgré ses instances, à toute force partir. Le roi lui avait rendu la vie; mais il avait oublié de lui faire tenir quelque argent ; toutefois, c'est ce que lui dit le frère, en lui remettant une piécette d'or qu^iilira d'une bourse neuve :

^ Ce sera pour votre route, et comme vous n'êtes pas trop valide, je vous procurai ces béquilles.

Maître Frangois sortit du château, humant Tair, clignant des yeux, posant les pieds de grande aise sur les feuilles sèches qui craquaient et froissaient sous lui. Au dehors, il pn^ssa tant qu'il put, descendit la rue et vira vers la porte de la ville, là proche; elle était encore drapée pour la venue du roi. Ah ! sans lui ! certes, il eût laissé ses os là ! il le voyait bien, à cette heure, que son corps lavé à grande eau, ressuyé aux feux du jour, projetait comme jadis son ombre sur la terre vive. Ce n'était plus l'ombre d'autrefois, mais une menue, lente, de vieux, avec des potences sous les bras. Mais il se sentait telle joie d'être et d'aspirer, telle, qu il n'en est plus de telle hors d'enfance : joie de Paradis, résurrection, fîh quoi ! de vrai, revenu de la mort. Une revenue de la mort!

Des enfants, qui jouaient sur le bord du chemin, et à qui il sourit, chuchotèrent : « C'est le prisonnier que le roi délivra. » Comme il passait outre, une pierre roula sur le sol, et choqua sa béquille; il se retourna. Les

enfants se cachaient derrière un arbre, en se poussant et riant, sauf un, qui le regardait, doigt en bouche.

— Approche ! lui dit maître François.

Et Tenfant vint à lui, le ventre en avant, la tête basse.

— Ce n'est pas bien, ce que vous faites-là. Et maître François hochait la tête.

— Ce n'est pas moi.

— Je sais bien, je sais bien! » et, lui prenant le menton, et considérant ses joues rouges et pleines : « Tues un beau gars ! »

— Firmin ! cria une voix de l'intérieur d'une maison. Et une femme apparut sur le seuil.

— Vous avez là un bel enfant, lui dit maître François,

— Firmin ! Firmin ! cria-t-elle, m'entends-tu f Rentre ! ça, plus vite! » et quand il fut près d'elle, elle lui donna une grande taloche sur la nuque et le poussa dans la chambre.

Il faisait gai soleil, et vent doux, et c'était partout sur les champs la paix d'automne. Un laboureur poussant une charrue remontait en chantant une pente fort douce, et son cheval peinait en soufflant, faisant rude effort, s'arrêtant net, les trois, quatre pas, tout fumant, et rhomme le laissait un petit reposer, puis lui jetait des mottes de terre, et le cheval redonnait ses coups de reins.

— Hé ! Jacques ! (C'était un vieux qui hélait le laboureur. Il traînait une brouette, et la brouette^ trop chargée, versa).

— Ah! s'écria maître François bien ému, on devient vieux, bon homme, la force s'en va !

— Ouais ! dit l'homme en découvrant des dents noires : Vous ne vous voyez point!

Plus loin, il croisa une litière, que portaient à brancards, attelés Tun devant, l'un derrière, deux forts chevaux dont les crinières fauves et les housses d'azur flottaient. Une femme, jeune, rose, était allongée, s'accoudant, et un varlet, rougeaud, piétonnait, faisant claquer du fouet, sifflant les chiens. Maître François se gara pour les voir passer. Il sourit à la femme en la saluant, et comme ils s'éloignaient, il vit sa main nue sortir du tendelet et jeter une monnaie. Puis la tête parut, et maître François sourit encore, heureux ; la main s*agita, lui montrant l'aumône, et maître François saluait, souriait. Et quand ils furent loin, il reprit sa marche.

Il n'y eut plus de gens, de longtemps. Mais il vit des oiseaux de proie planer les ailes étendues et fondre sur ie sol, tombant à plomb.

Il se soûla d'air et de lumière, tant que, las, fort las, il parvint à un village où il y avait une auberge, avec une tonnelle et des gens dedans qui soupaient.

Il s'approcha d'eux, et les contempla, et eux murmuraient :

— Que nous veut cet homme ?

C'étaient des bourgeois, eu famille. Et le père lui dit :

— Tu es bien jeune, ami, pour mendier. Tu ferais mieux de laisser là tes béquilles et de besogner.

Mais la femme lui tendit un morceau de pain, et maître François la remercia, sans le prendre, et s'alla seoir à une table voisine, demandant à manger; il fallut qu'il montrât sa piécette, car il avait vraiment mauvaise mine sous ses vêtements souillés. '

Et le bourgeois :

— Voilà ce que c'est que de vouloir manger à l'air, sur les chemins.

— Laisse donc, laisse donc, dit à mi-voix la femme. Quand il eut fini, voyant qu'il les dérangeait, il se

leva, salua et se remit en voie.

Il avait mangé trop vite, et trop, peut-être. Il aurait dû demander un lit dans cette -auberge. Il se sentait les membres moulus, mal aux aisselles et le feu aux joues. Il fit quelques pas dajjs le village, voulut s'approcher des maisons, sur la gauche, et sentit qu'il n'irait pas plus loin. Il halta et s'affaissa dans cette pose qu'il avait là-bas, enchaîné. Et ses yeux se sillèrent, baignés en pleurs, car il lui semblait si bon vivre, voir, qu'il eût voulu vivre, voir encore. Il y eut des bruits de pas et de voix, autour de lui. Puis rien.

Lorqu'il reprit ses sens, il était dans un bon lit. Une petite chambre, le soir, et l'âtre jetait des lueurs sur le mur. Une voix d'homme, rude, disait :

— J'en ai assez. Nous ne sommes pas riches, et tout l'argent va au barbier. Le barbier dit qu'il y en a encore pour longtemps. J'en ai assez, je te dis. Oui, assez. S'il ne se lève pas demain, je le lèverai, moi, et je...

— Quoi? Que feras-tu? (Une voix de femme).

— Je rirai mettre quelque part dans un champ.

— Tu ne feras pas cela !

— Comment ! je ne le ferai pas ! Ah bien ! sommesnous des seigneurs pour ramasser les pauvres qui. traînent sur les routes? Pourquoi que cela fut nous, et pas Perrette, ou Jeannin, ou Thévenet? C'est toujours pour nous, quand il y a de l'ennui. C'est vrai aussi. Et puis quoi, c'est rien de bon, va, cette loque. Quelque échappé de geôle...

Il sortit en maugréant.

Et maître François appela la femme, lui prit la main, la remercia. Et la femme lui dit :

— Voilà que vous allez mieux, comme cela. Vous avez entendu mon homme? je vois bien! Il n'est pas méchant ; mais c'est vrai que nous sommes pauvres, et voilà du temps que cela fait que vous êtes là.

Maître François se sentait fort et voulut se lever, pour voir; mais il vit qu'il ne pourrait pas.

— Ecoutez, dit-il, vous trouverez bien un charretier qui me mènerait à Paris, au cloître Saint-Benoîtle-Bétourné, chez maître Guillaume de Villon, mon oncle, qui le payerait bien et vous payerait bien.

— J'en parlerai à mon mari.

Le mari, revenu et mis au fait, sembla réfléchir profondément, pui&il vint vers maître François.

. — Alors, c'est bien vrai, ce que vous dites là ? Qu'est-ce qu'il fait, votre oncle ?

— Il est prêtre.

L'homme se retourna vers sa femme, et la fixant :

— Il est prêtre. C'est possible, cela. Et qu'est-ce . qu'on risque ?

— Va toujours voir Huguenin.

Le lendemain, maître François, étendu de son long, regardait le ciel clair, écoutait la chanson des roues et des sabots et le fredon du charretier, qui marchait là près. Il ne sentait pas les cahots, car il y avait bonne litière de paille, et sous sa tête deux grandes bottées dont l'or blond fleurait bon.

Chaque soir, avant et après le souper, maître François s'essayait à marcher au bras du charretier, devenu son ami. Et le troisième jour, il béquilla assez allègrement.

Quelle joie, le lendemain, en approchant de Paris ! A genoux, les bras posés sur la ridelle, il reconnaissait les arbres, les maisons, constatait les chan-

gements, se perdait, se retrouvait. Enfin il vit la ville, la bonne ville, qu'il aimait pour elle-même. Il y serait heureux désormais, la folle jeunesse passée ; hé quoi, si tout ne va pas au gré, heureux d'être, au moins, après tout.

Bientôt il ne tint plus en place. Quand ils furent dans Paris assez près du cloître :

— Va, mon ami, dit-il au charretier, va dételer làbas ; vois-tu cette auberge, à l'enseigne de la Lamproie? Et puis, viens me retrouver au cloître, à la Porte- Rouge, chez maître Guillaume de Villon. Mais ne parle pas de moi ! je ne veux pas qu'on nous ennuie, aujourd'hui, cpmprends-tu bien ? A tout à l'heure !

Et il s'en alla, et si légèrement que ses béquilles semblaient moins pour l'aider à marcher que pour tinter gai. Il n'entrerait pas par la rue. Non, par le jardin. Il leva le loquet, et sa main tremblait, tant le cœur lui battait fort. Il poussa la porte, et les yeux fichés sur l'autre porte, avança, heurta, et lors sa joue était tout contre le bois, et l'oreille aux écoutes.

— On a heurté, Marie.

(La voix de maître Guillaume ! Marie ? et Marthe, alors ?)

— C'est un pauvre, dit la servante en ouvrant.

— Non, non, c'est un riche !

Et sur le plancher les béquilles sonnèrent, tapagèrent, battirent les murs. Il tourna dans la basse chambre, et les lâchant, se jeta dans les bras de maître Guillaume, qui venait à lui. Des cris s'étouffaient dans leur gorge :

— François ! Mon oncle ! François ! toi ! toi ! Maître Guillaume ne parlait plus ; il l'embrassait, les

yeux pleins de larmes, et l'étreignait. Puis il alla à la porte, la ferma, et revenant à lui :

— Mais, François, mon pauvre ami, tu ne sais donc pas? tu es impliqué dans cette affaire... le collège de Navarre.

Non... il n'avait pas pensé... Il n'avait pas de lettre de rémission du roi. On heurta à la porte de la rue : c'était le charretier. Il entra, vit François prostré, parut étonné, prit Targent et sortit. Maître François, cependant, s'était ressaisi. Au fond, il n'y avait à craindre qu'une incarcération peut-être longue. Que cela ! il ne se sentait plus la force ! Enfin ! Il conta, posément, sans rien omettre, tout à maître Guillaume, comme il avait rencontré Colin de Cayeux, comme il avait été pris, tenu six mois en fosse, après un court interrogatoire, dans le château de l'évêque, à Meung-sur-Loire, et délivré par Louis. Maître Guillaume parut rassuré.

— Je suis au mieux avec Denis Hesselin, qui est l'ami privé du roi, et je sais par lui que le roi, qui se pique d'être lettré, s'amuse de tes vers qu'il s'est fait réciter. Et le prévôt, etle lieutenant feindront d'ignorer ta présence. Nous sommes sauvés, François. Mais il faut être prudent, obtenir ces lettres le plus tôt ; l'entérinement prendra du temps. Tu resteras ici, tu seras en sûreté. Mon pauvre enfant, comme te voilà maigre, chétif ! Mais à quoi pensons-nous ? il faut dire à ta mère... J'irai, j'irai, moi. Monte à ta chambre. Marie, hé là, Marie, faites le lit de maître François, là-haut. Et non, vous aurez le temps. Venez ici que je vous parle ! Va, mon ami, va, monte à ta chambre.

Maître François, en gravissant les degrés, s'arrêtait à des riens, un défaut dans la rampe, une marche usée, où il était tombé une fois, étant petit. Et sa chambre! Le lutrin était là, à sa place, avec ses livres, et par la fenêtre ouverte la cloche de Sorbonne parla. Il regar-

dait depuis longtemps au dehors le jardin, les murs et les haies, les autres jardins du cloître, et les églises voisines, les yeux ivres, quand il entendit le loquet jouer en bas. Cette vieille ? Grand Dieu ! sa mère ! Etait-ce possible ? il ne Teût pas reconnue.

11 dévala les degrés, lui ouvrit, fut dans ses bras. Ma pauvre vieille ! ma pauvre vieille ! Elle ne pleurait pas, elle se dressait, les yeux fixes, et sans rien dire, sans lui sourire, tremblante, elle portait ses mains sur ses bras, ses épaules, sa tête, le baisant, et François contre son sein sanglotait, disant : « Pardon ! pardon ! qu'ai-je fait?» Une idée lui avait traversé Tesprit, qu'elle n'avait plus sa raison. Il leva la tête pour la voir, éperdu, se serrant contre elle. « Merci ! merci ! » Son visage ridé était baigné de larmes, dont Tune coula lente, humectant la peau, et tombachaude sur sa main. Elle l'embrassa, Tétreignit avec vigueur: «Bellot! Bellot ! je t'aime tant ! tant ! » et des bras l'écartant, pour le mieux voir, elle dit de voix coupée, avec effort: « C'est que je ne vivais plus, moi, je ne vivais plus. » Puis elle sourit; elle ne savait que dire, et ne voulait lui demander, de crainte de lui faire du mal. Et soudain elle le quitta des mains et du regard, se signa et murmura une prière.

— C'est Notre-Dame... dit-elle. Elle m'a encore entendue cette fois ; remercie-la, François.

Et elle pria encore, avec ferveur, à mi-voix, en le tenant embrassé.

Denis Hesselin et le prévôt promirent tout à maître Guillaume ; mais ils étaient d'avis que maître François ne vît personne et demeurât à la , Porte-Rouge. Pas d'imprudence, de sortie la nuit.

Maître François eût tant voulu descendre en ville, retrouver les gens, les vieux amis, qui étaient là près,

à boire, besogner, causer, sans savoir la nouvelle ; mais la Porte-Rouge serait prison assez douce ; il se remettrait de ses fatigues et manierait ses livres, et de vieux cahiers poudreux, oubliés dans les coins. Le Roman duPet-au-Biable! deTécriture de Guy-Tabarie, contenant relation des noces de la Truie-qui-flle et de YOursàQ la Porte Baudet. Héhé ! il avait changé depuis lors! Ces cinq ans d'école buissonnière lui avaient donné plus de jour sur la vie que les six ans d'Université. Bons, les six ans, tout de même, bons, et meilleurs.

Maître Guillaume, tandis qu'il rangeait dans sa chambre, venait s'asseoir là, ou marchait de long en large, les mains au dos, lui donnant des nouvelles.

— Oui, la pauvre Marthe ! nous l'avons perdue... Girard? Jean? Colin? toujours les mêmes.

— Penses-tu que ce serait une grande imprudence de les voir ?

— Non, non, impossible.

— Mais ils viendraient, un soir.

— Non, François. Tu les verras bientôt. Ah! tu les trouveras changés. Ils ne baissent plus les yeux, ah non ! ils n'y ont jamais froid ; s'ils regardent en dessous ou de biais, c'est pour faire quelque mauvais coup. Oh! rien de grave ; les tours d'école, tu sais, comme tout le monde. Pourtant ils m'inquiètent bien un peu: c'est l'âge dangereux, je ne les vois pas tourner vue vers une carrière. Il faudra que tu leur parles sérieusement; ils t'écouteront, ils t'aiment tant!

— Et Jacques Raguier?

— Il boit.

— J'entends bien, mais dans quels verres ?

— C'est vrai, tu ne sais pas, mais il est Célestin,

— Célestin ! non ? Au fait, pourquoi pas ? J'aurai

plaisir à le voir. 11 doit porter beau... Jean Raguier?

— Sergent, Tun des douze, du prévôt. Il vient d'être nommé.

— Sergent ! Bah ! il s*est marié, alors ?

— Oui. Il est toujours le mangeur que tu sais. Mais ce sera un bon serviteur; il est riche, n'a besoin de rien et restera honnête. Du reste, je pense que les choses vont aller mieux sous ce règne : il y a déjà du changement, en bien. Mais que je te dise, nous avons encore un sergent parmi tes amis... Devine.

— Casin Cholet ?

— Tiens ! ce n'est pas mal. Mais ce n'est pas lui : tonnelier toujours. Cherche.

— Philippe Brunel?

-^ Non, non. Ah! Philippe Brunel! ce n'est plus Philippe Brunel, mais le sieur de Grigny, Tue Dieu ! Il a fait un petit héritage. Cela l'a calmé. Non, tu ne devinerais pas. Je vais te le dire, Perrenet de la Barre!

— Perrenet de la Barre ! ah ! celui-ci doit s'en donner, gagner au jeu et accoler fillettes.

— Il est à ne pas voir. Sale, défait, mal tenu, épais et lourd.

— Oh ! il n'est pas mauvais garçon. Mais dis-moi donc, et Jean Perdrier?

— Marié. Riche. Avare. On ne le voit jamais. A propos, m'expliqueras-tu cela? Son frère, François, te hait. Oui, la haine, il n'y a pas d'autre mot.

— Tu sais bien qu'il n'aime personne, et...

— Mais non, mais non. Il te hait, à l'égal de son frère, si ce n'est plus. Il a fait un voyage dernièrement, et au retour, a publié par toute la ville que l'on n'entendrait plus parler de toi, que tu étais en de bonnes mains, celles de l'official, que c'était bien fait...

— Quoi ! François Perdrier ? mais pourquoi ?

248 hk PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON

Attends donc... A Bourges, j'ai cru le voir, j'ai même louru après son ombre, et le soir même j'étais arrêté, je if ai jamais su pourquoi ; je fus relâché sans en savoir plus. Serait-ce lui qui... Ah ! le laid petit bougre !

— Tu peux le dire. Il est rongé par Tenvie et n'a plus que les os.

— Et rorft-'vre du Boys?

— Toujours la même chose. Sa femme est une malheureuse créature.

— Dis-moi, n'as-tu jamais entendu parler de Tabhesse de Port- Royal?

— \on, Enfin, tu sais bien, comme on eatend parler des abbesses. Des on-dit, cela ne m'intéresse guère. Elle a t'tê assez étrange avec moi. Je lui ait écrit, à ton sujet, plusieurs fois, pensant qu'elle pourrait être utile; j'ai eu une seule réponse, évasive, et c'est là tout.

— Dis- mol, mon oncle. N'y a-t-il pas ici un certain maître Baude Le Maistre, dont on parlait assez, quand je partis.

— Je ne connais pas.

Enfin il put sortir. Ah ! la joie de vagabonder, rompues 1g9 lisières, quand le passé partou,t flambe, odore et bruit, et se savoure en volupté, à tous pores! Le doux air automnal! Et les cris des charretiers et des porte-paniers, les bruits de la rue sonnaient comme une bienvenue, et les yeux des gens riaient, et les bêtes des enseignes le reconnaissaient, sauf quelquesunes dont les couleurs fraîches hurlaient : Je suis là depuis peu ! Une joyeuse entrée de roi en sa bonne ville ! Il avait l'adresse de Girard Gossouyn, et sans muser, sans s'amuser à se faire reconnaître de Tunet de l'autre, tant il avait hâte de retrouver sa couvée, il courut droit chez Girard. Il n'avait pas honte ; il

n'était plus le vieux de la route d'Orléans, gisant en litière ou se béquillant avec effort. Non ! redevenu jeune, frais et dispos. Ah? Girard. Ce fut une accolée! et Girard courut autour de lui comme unchiennet revoyant son ami : ah! le bon feu qui flambait dans ces yeux-là- Et Colin Laurens, et Jean Marceau, s'il faut les aller chercher, je te crois ! mais non, nous irons ensemble, nous souperons à l'écart, tous les quatre, et vous allez m'en conter! Il fut fait ainsi. Ah si! auprès de cette jeunesse-là, il était bien vieux, et rabougri, mais pas au dedans, dea, pas au dedans. Il rentra le soir, heureux à ne pas pouvoir fermer l'œil, et trouvant vivre d'un bon ! elle est ce qu'on la fait, la vie, et je vois clair, aujourd'hui, je vois clair.

Le lendemain il se leva tôt, pour aller visiter les autres. Au seigneur l'honneur : le premier serait Jacques Raguier.

'• Et, tout en cheminant, aux environs du cloître, les gens :

— François Villon !

— Lui-même.

— C'est donc toi? Hé bien, mon pauvre vieux, ce que tu as changé ! tu n'as pas gagné !

— Villon, ah oui, Perrenet Villon ? qu'est-ce que je dis? Perrenet Villon? François Villon, je ne connais que ça.

— Mais comment donc ? Maître François, François Villon, du cloître Saint-Benoît ? Et vous vous portez bien?

— Villon, ah! Villon! Bonjour, bonjour. Je suis pressé. Excusez-moi.

Cela, des gens qu'il connaissait de vue, pour les saluer quand il les rencontrait ou leur achetait menues denrées. Il avait si vif plaisir à les revoir, mais eux...

La vie... on s'embesogne, la tête est ailleurs, la vue se brouille, à voir tant de gens. C'est naturel, triste un peu. Mais les amis ! Cinq ans d'absence ! cinq ans ! ce qu'on aurait à se dire. En passant Petit-Pont, il fut arrêté par un pauvre. Voyons, je ne me trompe pas, je connais cette tête-là. Oui ! c'était bien cola, mais l'autre ne savait plus qui il était, voulait une aumône, sans plus; l'œil était vague, la main tendue : maître François y mit une plaque. La misère, voilà ce que cela fait d'un homme...

Rien de changé, sur la berge : place de Grève, les bûches et les vins. Tiens ! il y a des ormes de moins, déracinés par l'orage. Il entra aux Célestins et demanda frère Jacques Raguier. Frère Jacques Raguier lui fit répondre qu'il était occupé.

— J'attendrai.

Il attendit. Le portier, au bout d'une heure, le laissa seul, et, au retour :

— Vous perdez votre temps. Frère Jacques ne pourra venir.

— Voyons, il doit y avoir une erreur. Lui avez-vous bien dit que maître François Villon. . .

— Maître François Villon, j'entends bien. Hé bien, Frère Jacques ne viendra pas. Frère Jacques regrette...

Maître François sortit. Alors cet ivrogne aurait perdu toute amitié ? non, mais, après tout, il fut toujours très attaché à ses devoirs, par indolence; et sans doute... il eût pu venir un moment, pourtant... Bah! ce sera pour une autre fois.

11 passa au Châtelet ; il verrait Jean Raguier ! ou Perrenet de la Barre. Perrenet était sorti ; Jean Raguier allait sortir. Il fit l'important. Il avait ses insignes.

— Je vais souper en ville, et prendre ma femme.

— Je t'accompagnerai jusqu'à la porte.

Jean lut de glace, le long du chemin, laissant maître François parler seul, et quand maître François le quitfk, il ne trouva que ce mot :

— Oui, j'aime mieux cela ; je serai plus vite rendu. Adieu.

— J'ai eu tort, se dit maître François, d'aller le voir au Châtelet; cela l'aura gêné. Si lièvre et chien peuvent être amis, ce que je ne sais, le lièvre ne doit pas visiter son ami au chenil: je ne fus qu'un sot. Je suis lièvre repenti ? n'importe !

Le soir, à table, maître François ne sonna mot de ces deux visites, et quand maître Guillaume et sa mère lai demandèrent: « Qui as-tu vu? » il ne nomma que les indifférents, et apprit qu'il n'était bruit que de son retour, et que tout le monde, à l'entour, l'aimait. La mère souriait, heureuse.

Le deuxième jour, maître François s'en fut trouver Philippe Brunel, sieur de Grigny. Il vit un homme osseux, la barbe mal rasée, brusque, à paroles brèves, cruelles si elles n'eussent été plates, chéant à terre à bruit de ferraille : « Je n'aime pas les traînards dans la vie, moi ! )>

EntinîPerrenetdela Barre, aperçu à un coin de rue ! Maître François le joignit, et Perrenet marqua de la surprise :

— On ne t'a pas dit ? Je fus au Châtelet hier...

— Non. On ne m'a rien dit.

Son regard las traîna sur les carreaux, et se posa dans le lointain. Aux mots d'amitié, des répons : oui, non, mous et niais. Maître François, voulant piquer cette masse de chair :

— Et les dés ?

— Je ne joue pas.

— Et les femmes?

— Oh ! les femmes !

Il leva la jambe et péta.

— Adieu, Perrenet. • Lors, Perrenet, d'un coupd'œil souriant :

— Tu t'en vas ? adieu. Dis donc... non, rien, adieu ! Et le soir :

— Tu es triste ? dit maître Guillaume ; à quoi songes-tu, mon enfant ?

— Triste? non, je ne suis pas triste.

Le troisième jour, maître François, sortant après dîner, avertit qu'il ne reviendrait pas souper. « Je resterai seul un peu », se dit-il, « et si je reçois quelque talmouse, je la digérerai plus à l'aise ».

Il se rendit, sans hâte, à l'hôtel de Jean Perdrier, dans la Cité. La basse chambre où étaient les livres, jadis, était encombrée de laides choses et de prix. Jean ne le fit pas attendre, et joua la joie :

— Ah ! François ! quel bon vent t'amène ? j'ai appris ton retour. Il m'a fait grand plaisir, d'autant que mon frère avait donné de toi mauvaises nouvelles.

Sa femme entra dans la chambre.

— C'est Villon, François Villon, vous savez bien ? maître François Villon, qui tua ce prêtre. Je vous parlai de lui bien souvent.

La femme salua d'un signe de tête, sans regard, et se retira.

Maître François ne fit pas en ce logis long feu. — Non, non, feu d'avare, comme il sied. Si je mettais les deux frères en bouteille, celui-ci serait le vin, et François la lie, et je ne la boirais pas : laissons François où il est ! il y est bien.

En passant devant l'ouvroir de du Boys, il entra, à tout hasard. Et du Boys fut bonhomme ; il le retint à souper. Ce ne fut pas gai, car sa femme, qui ne pipait

LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 2b i

mot, portait en elle la joie d'un pendu. Maître Frar çois et Torfèvre sortirent aussitôt après le repas, et, dès qu'on fut dans la rue, du Boys ne s'occupa plus que des filles qui passaient, s*arrétant à chaque pas, se retournant, lui prêtant oreille distraite. Maître François le quitla.

— Je gage qu'il va à Beaubourg, se dit-il », et de fait du Boys en prit le chemin.

Le pauvre homme ! et tous les autres, Jean et Jacques, Jean et François, Perrenet, Philippe, avaient comme lui en tête une idée fixe, qui les possédait et rongeait. Et c'était pour cela qu'ils ne le voyaient point.

Il sortit encore, et vit d'autres gens. Et les gens le regardaient avec pitié, ou une gêne, et parfois un air de hauteur, et de l'ironie. Maître Martin Bellefaye était examinateur, et le sermonna.

Et l'hiver fut là.

Seul, bien seul,Ja tête et le cœur enserrés en souci, il vaguait dans Paris, le vieux singe, dont les grimaces, s'il en faisait, ne dérideraient plus. Son temps avait coulé, comme de l'eau, par ses doigts. Ah ! les compagnons de jadis! ils avaient empoigné leur os et le dépiautaient. Pas tous, pas tous ! il en |voyait à l'écart, de morfondus, qui de leurs yeux vides, vides du vide de la main, vides du vide du ventre, regardaient comme ceux qui ont de quoi mangent, et comme ils font, et ce qu'il y a à faire, et ne le pouvaient faire, ou n'osaient; ou ne pouvaient? ou ne pouvaient! Et c'étaient non plus des hommes, mais des pourceaux de saint Antoine, qui allaient par les rues, les gras grognant aux maigres, dans la quête des regrats, ou c'étaient des mâtins défendant leur os, montrant les crocs à d'autres. Et

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ce fut Perrenet de la r3arre qui poussait un homme à moitié nu, les fers aux mains^ vers le Cliâteltit.

— Hé, Perrenet! ne vois-tu pas? fl est nu* (lomme nu ne peut nul homme dt^pouiJler ! n Des passante rirent, etTun se gaussa^ le désignant :

— 11 reste assez de canaille dans les rues.

Maître François se sentait tout autre que ces hommes : loup en bergerie, ou brebis parmi les loups? Il eût plus que jamais voulu les frôler, les avoir près de soi en ces causeries où les esprits s'épousent; mais eux ne Taimaient pas, le fuyaient; on eiH juré qu'ils reg'rettaient de le voir en vie. Revenu de la mort, et repousse des vivants, du bout des doigts et des lèvres par les uns, de tout le bras à mots de gueule par les autres, et repoussé non seulement de leurs assemblées de plaisir, mais de la table commune, car il n'y avait dans le monde qu'un métier qu'il pût faire, donner leçons. Mais les cris des parents, si on leur en parlait! Il n'était à Taise qu'au logis, près de maître Guillaume. Un soir, au souper, il conta avec quelque amertume une laide action qu'il avait vu faire, et maître Guillaume le reprit doucement, disant qu'il ne fallait pas détracter les hommes, et voir en tout le mal. Maître François se récria ; cela n'était pas en sa pensée, de vrai, cela n'y était pas, mais quoi ! il ressentait, malgré lui, devant l'injustice, parce qu'il en avait trop souffert sans doute, peine angoissante; et non pour cela, même ! C'était un autre sentiment ; comme s'il y eût pris part : « Ce qu'homme fait. Homme le fait. » A ce mot, maître Guillaume mit le nez dans sa soupe, et se tut avec un air de tristesse résignée, et la mère^ assise auprès de maître François, lui lança un regard qui conseillait : Laisse cela. A dater de ce soir-là, maître François fut plus dolent et déconforté. Par bonheur

Colin, Girard et Jean venaient s'abattre, de loîo en loin, sur sa tristesse, comme des passereaux sur un arbre desséché, et il lui semblait alors qu'il reprît racine et sève. Un jour, Girard l'interrompit, s'écriant :

— Ecoutez-le, le vieux renard, qui se fît ermite.

Ah ! trut! il parla moins. Il ne parla plus.

L'idée de la mort le hanta. Il allait souvent aux Innocents, admirant au-dessus des os mêlés tassés du charnier les peintures de la danse macabre, enrichies de beaux dits, avec, en fin des huitains, des mots taillés très avant dans le verbe.

Venez, noble roi couronné, renommé de force et prouesse.

Jadis fûtes environné de grant pompe, de grant noblesse.

Mais maintenant toute hautesse laisserez ! Vous n*êtes pas seul !

Peu aurez de votre richesse !

Le plus riche n'a qu'un linceul.

Ce disant, le mort mettait la serre au collet du roi, et levait le pied. Les fleurs de lys sur la robe et les queues d'hermine sur le manteau étaient lignées d'aussi fin pinceau, avec telle minutie, telle vigueur, et tel souci de vérité que les pleurs et les rides sur le visage ; mais le roi disparaissait dans l'homme, et la majesté dans l'effroi. Le roi lamentait :

Je n'ai pas appris à danser à danse et note si sauvage. Las ! on peut bien voir et penser Que vaut (frgueil, force, lignage !

Mort détruit tout, c'est son usage, aussi tôt le grand que le mendre !

Qui moins se prise plus est sage :

en la fin faut devenir cendre.

— Roi sourd, mais non muet, dea, bien enlangagé sur sa fin ! Qui sait ? il se peut que Tesprit meure en chair trop savamment nourrie, et devienne chair, et devenu chair brûle avec elle, et soit enflambé par ce feu qui réduit la chair en sirop et blanchit les os en cendre. Qui sait? il se peut que tous ces pillards, que je vois céans portraiturés, pape, empereur, cardinal, roi, chevalier, évéque, n'aient du monde que la fumée, ces biens qui demeurent au monde et sont siens de nature, comme le dit excellemment ce riche bourgeois, qu'un mort pince au bras. Jointes les mains, il va se mélancoliant :

Grand mal me fait si tôt laisser rentes, maisons, cens, nourriture, mais pauvres riches abaisser tu fais, mort ! telle est ta nature.

Sage n'est pas la créature d'aimer trop les biens qui demeurent au monde et sont siens de droiture.

Ceux qui plus ont plus mornes meurent.

— Il est écrit que nous devons honorer tous les riches, et ceux qui les suivent, du plus grand au plus humble, mais non les envier. Qui sait ? C'est peut-être qu'ils nous rendent bon et perdurable office, en faisant sur tous ces biens, sans en laisser miette, la main basse, nous donnant ainsi le mésaise qui rompt notre corps à ces danses et notes sauvages qu'eux ne savent point, et par surcroît tel travail de l'esprit en chair que l'esprit se dégage, renaît, ne meurt pas en vie et vit en mort? Qui sait? Mais je ne suia en théologie maître; passons, et voyons les autres.

Sous la couronne, la mitre, le chaperon, la huque, enrobé richement ou pauvrement mis, malmené par les morts, le même homme ici, là, le même, mêmement

ému de même mal, le visage empreint d'épouvante. T0U9 allant même route, mais un à un, Happant de main avide et guignant d'œil avare, comme cet usurier que je vois là, ces croix que Ton monnaye en op, en argent, en cuivre. Malheureux qui n'en a pas ! il va mal vêtu, mal nourri. Mais nourri, mais vêtu. Malheureux qui en a ! puisqu'il se rend en même lieu, là. Et pourquoi entre les hommes ces barrières, murs et distances qui ne se peuvent franchir qu'à la mort, et ces sceptres, crosses, masses, lances, dagues et friperie, qui font qu'ils ne se peuvent aborder que pour se nuire ?

Et maître François, tout en suivant d'œil distrait les peintures, songeait à l'accointance qu'il avait eue de ses frères humains dès sa sortie d'enfance ; il ne leur devait rien, fors à maître Guillaume (lui, vraiment, son plus que père). Rien? mais la vie? Ah! la vie? Il la devait à Huguette du Hamel, à Charles le roi mort, à Charles, duc d'Orléans, à Louis, le roi vivant; les doigts n'y suffiraient point! n'y avait-il pas encore tous les grobis du Parlement, d'autres peut-être, le duc Jean de Bourbon ? La vie ? il la leur devait à tous. Elle ne leur avait rien coûté, pourtant ? Et nul d'entre ces gens n'eût pensé à lui dire : « Holà ! l'homme comme moi, fais comme moi, voici de quoi, vivons en paix, et gagnons, cheminant côte à côte, les voies de Paradis, » Non. Ils l'avaient rejeté en misère. Et maître François se souvint comme en un jour de détresse il avait fait sauter la boue de sa semelle, s'écriant : « Voici tes terres, sème et moissonne. » Et il s'émut à ce souvenir, et l'aima bien, et s'aima bien tel qu'il était alors, milarmoyant et mi-riant en nature inclémente qui le noyait en boue, et s'aima mieux que tous ces mauvais riches, qui redoutent l'approche du pauvre, tant ils se sentent, avec leur panse pesante sur ces jambes qui ne

sauraient enjamber, semblables en tout à des porcs nourris en soue, à des chapons gavés en mue, bons à tuer... Ah! la pauvreté a la dent mauvaise. Laissons cela. Que dit ce petit, que la mort...

Mais son regard tomba sur un enfant, en chair celuici, si peu ! et souffreteux, loqueteux, assis sur les carreaux, le dos aux ossements, et dont Fœil éclairait, en suivant les mouvements d'un autre enfant de même âge, coloré, perdu en fourrures, qui, d'une main serrée, tenait une tartelette et, de Tautre, molle, fouettait un sabot doré.

Maître François, reculant pour les mieux considérer, s'accota à une arcade, et mit la main aux lèvres : dea ! ces petits représentaient au vif, et mieux que ces pein^ tures... il lui donnait belle leçon, le bas assis : bons, bons, ces yeux qui brasillent malgré le froid ; le ventre jeûne, mais la tête travaille. Et mais, le joufflu ? les yeux ternes, déjà ? les fenêtres closes, comme s'il y avait un mort dans la maison ? Il s'en voulut de cette idée, tourna le dos, regagna le cloître, à pas lents, songeard : ^

— En tout cas, se dit-il, en ouvrant la porte, mieux vaut vivre pauvre en de mauvais draps que d'avoir été riche et pourrir en linceul. Je vis, je veux vivre, et je vivrai.

Maître François, quand il se tenait en son for, était à sa manière riche, heureux, et pourvu du don d'espér rance. Il vivait sur terre comme en un monde transitoire, en volonté d'aller vers cette clarté éternelle, dont les rayons s'épandent ici-bas, croyait-il, pour l'éclosion des âmes.

Mais débouté, refoulé, repoussé, il lui semblait parfois que ce n'était là qu'illusion de son esprit en délire,

LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 2d9

et que les ténèbres s'épaississaient tout autour de lui.

11 se sentait dans le monde, en ces heures, comme en sa prison de Meung, et il lui semblait que le pain de vie était empoisonné et Teau croupie dans sa bouche puante de damné, de pauvre aigri par la soufifrance.

Un soir qu'il était rentré de la ville plus brisé, plus craché, plus avili que de coutume et qu'il se tordait en insomnie sur son lit, trouvant, comme là-bas, ses chaînes lourdes, il arriva qu'un filet de lumière filtra par. les contrevents, doux comme un sourire. Il s'endormit d'un bon sommeil, et le lendemain, de grand matin, fut au jardin.

Or, bien qu'on fût en hiver, il y avait eu quelques jours clairs et printaniers, et les arbres avaient peine à retenir leur sève ; des bourgeons pointaient. Durant la nuit, le vent avait tourné, et le givre était tombé. Maître François s'affligea, et, aveignant une branche, regarda, mû de pitié, ses bourgeons verts un peu fripés..

Hé quoi ! ils vivront quand même, ils vivront ! et, dans un mois, seront à la fête, au nouvel an, quand Jésus résurgira,

Et il enveloppa du regard les cultures, les herbes, le sol, les arbres, vêtus de blanc. Ah ! la bonne Terre ! la bonne Terre ! toujours impatiente de vivre, et de renaître, quand la mort même étend sur elle son linceul.

— Mon oncle, dit maître François à maître Guillaume, je ne vis plus. Les hommes me fuient, et je fuis les hommes.' Et je voudrais tant les revoir, comme avant, et^de plus près, et leur parler...

— Allons, allons, dit maître Guillaume, tu veux partir encore ?

— Oui, j'irai en Poitou, chez ces bonnes gens....

— Que veux-tu que je te dise, mon enfant? Va.

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