‹ La passion de maître François VillonChapitre 8 sur 28 · C EST LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

C EST LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

— Maître François est énamouré de nature.

— Ah ! Sire, excusez-moi. Il est Theure. Voyez le «oleil sur ces coupes : les bonnes gens m'attendent.

— Frère Etienne est avec eux.

— Allez, mais allez! maître François, s'écrièrent les dames. Ne voyez-vous pas qu'ils se moquent? nous vous rejoignons dans un instant.

— Vous le chassez, laissez-le boire !

— Allez, maître François, allez !

Maître François s'échappa, mais, dans le jardin, s'arrêta, ravi en joie. Ce printemps ! nulle brise, mais l'air s'exhalant léger, imbu de parfums suaves et de riant soleil. Allongées en herbages, montées menu en tiges, arrondies en touffes, emperlées de rosée, étoilées de fleurs, criant seules en lumière ou consonant dans les ombres, les jeunes verdures éclataient. Sur un déchant délirant d'oiseaux dégoisant et gazouillant, les hirondelles posaient leurs appels et sur l'azur leurs taches tannées, fugaces. Maître François fît quelques pas, et une halte encore : là près, dans l'herbe, un paon, virant lent, déployait dressées serré ses plumes frétillantes, à reluisances d'inde, de vert et d'or, d'or, de vert et d'inde. Et la parure de la terre, la vigueur .des sons dans la chanterie d'oiseaux, le jeu des couleurs dans la roue du paon, le branle furtif de l'air chargé de fleurs lui firent clairvoir comme la création et la créature, en cette fête du renouveau, s'évertuaient l'une vers l'autre.

vers lui, lui vers elles, en un désir troublant, inassouvi, éternel, et cette vision le poignit d'une volupté si âpre, qu'il n'en est pas de telle dans le charnel amour.

— Je vous y prends ! Vous nous quittiez pour rester là.

— Non, non, dom abbé. Jq pensais... je croyais... avoir oublié... Ah! je l'ai !... sans adieu, dom abbé.*

Il dévala le coteau. Cette voix d'homme avait gelé son cœur. Pourquoi? Et il avait menti. Mais pourquoi? Ne pouvait-il aller vers lui, le prendre sous le bras, lui dire... Quels mots? il n'y ep avait pas, ou il ne les savait pas. La mauvaise vie, oui, la vie mauvaise l'avait rendu lâche et fait défiant ; il se sentait, de vrai, en étroite communion avec les herbes, les arbres, les bêtes, ce paon glorieux, et pas les hommes... Non, non et non ! je ne serai pas en ce jour l'ennemi de moi et des autres. 11 suivait le ruisselet, à travers le pâturage, et allongeait le pas, le pas ailé de la bonne ivresse que donne la joie, une joie versée du ciel, jaillie du sol, en lumières. Il discerna au loin, vers les tréteaux dressés pour la Passion de Notre-Seigneur, dans l'arc que formaient les peupliers, la foule des vilains, et, parmi, les robes grises des Cordeliers. Ah ! le niais ! le niais ! Que non, les hommes ne sont pas de trop ! que oui, je les aime ! Et soudain il eut un dépit à l'idée qu'il avait pu douter de lui, et d'eux, et penser que l'homme n'a ni vouloir, ni pouvoir de rion dire en cette fête, et que lui ne savait pas ce qu'il y avait à dire, et comment le dire, quand il allait, de ce pas, lui, là, préparer la solennité du mystère, en mémoire du seul crime. Oui, nous serons là, une multitude, à pousser nos hurlements de bêtes assoiffées du sang d'agneau, et, les entendant, à trembler de tous nos membres, à secouer ce qui demeure d'âme en nos corps pour qu'ils rugissent

de douleur. Et la rugissant, nous jetterons le seul cri que puisse proférer l'homme pour glorifler Dieu, avec ces champs, ces prés, ces bois, et joindre sa voix aux leurs, en ce chant d'allégresse. Notre esprit a jugé et condamné son esprit, notre chair a craché, détiré, pendu sa chair, nous 1q jugeons, condamnons et crachons, nous le jugerons, condamnerons et cracherons, tant qu'il s'obstinera à se montrer à nous dans de la chair à nous, et je regrettais, moi (moi!), tout à l'heure, à cet abbé, alors quoi ! lui dire : l'oiseau chante, l'herbe est verte, et voyez ci la queue du paon, et si nous faisions comme le paon ? Folle bête ! ah ! folle bête ! Il courait.

— Me voici ! me voici ! cria-t-il dès qu'il fut à portée de voix. Venez çà, mes amis, venez çà, venez tous !

Les moines criaient, rabattant les vilains vers maître François.

— Allons ! Faites silence. On vous dit... Vous tairez-vous, quenaille !

— Voyons, voyons, frère Etienne, du calme. Laissez, laissez. Cela s'apaisera de soi. Voyez-vous?

— Silence, là !

Et l'on n'entendit plus sur le pré que la voix de nature et les frôlements, les toux, les remous des assemblées d'hommes qui se veulent taire. Une vache au loin meugla. ♦

— C'est l'introït! jeta une voix.

Et des rires. Frère Etienne allait se lancer sur l'homme ; mais d'un geste maître François l'arrêta. Le silence s'établit, et de voix solide, en langage poitevin, maître François prononça :

— Ce que nous ferons et dirons ,en ce jour ne sera que peu de chose au regard de ce que nous ferons et dirons dimanche. Aussi je ne vous conseille pas de

demeurer là. Moi, je sais bien, si j'étais de vous, comme j'agirais.. J'irais là-bas, sous ces tentes, au bord du ruisseau, boire du bon vin que dom abbé y fit apporter. Allez-y, mais ne faites ni bruit ni noise, car nous en serions dérangés. Sachez que si nul d'entre vous fait lourdise, comme de crier, glapir, rire à éclats ou son^ ner chant pour nous troubler, je saurai son nom par l'un de ces frères et le renverrai incontinent à ses besognes. Le pauvre homme ! il n'aura pas, dimanchci sa place marquée aux premiers rangs du peuple ; il lui faudra payer la sienne, et il se trouvera perdu dans le commun, avec des milliers de têtes devant lui qui l'empêcheront de voir et d'entendre. C'est compris ? Oui, je le sais, je n'ai pas là les plus niais du village, qui n'a pas pour renommée d'être habité par des sots! Surtout, n'oubliez pas que vous avez un personnage à tenir, et que vous devez faire le Peuple, comme je vous l'enseignai. Vous viendrez vous placer là, au lieu où sont tendues ces cordes, quand frère Etienne Tappecoue tapera dans ses mains, et là, quand les cordes tomberont, ruez-vous en avant sur ces degrés, poussant les clameurs et faisant les gestes qu'on vous apprit. Puis, l'heure venue, laissez-vous refouler par les archers sur ce côté de la scène, vers Orient ; descendez de cette part, et revenez par petits groupes, sans mot sonner, rejoindre vos places et voir le jeu. Les échevins de Saint-Maixent, frère Etienne, que voyez ci, et d'autres ne croient pas que vous saurez jouer ; mais moi, qui vous connais mieux, j'ai répondu de vous. Ne me faites pas mentir. Allez maintenant, buvez, causez, mais sans trop bruire.

Les vilains à pas lents s'éloignèrent, et quand ils furent à quelque distance, on entendit leur chuchotis, puis des appels ; on les vit se disperser et courir à

grandes enjambées vers les tentes où des hommes, les bras nus, se disposaient à les servir.

Il n'était demeuré près de maître François que les bonnes gens de la ville qui devaient parfaire des personnages :

— Allez vous revêtir, leur dit maître François. Mîchaut Cornu, qui connaît les habillements de tous, vous les passera à t(^ur de rôle, mais vous attendrez qu'il vous les baille, sans crier : « Voici les miens ! Je les vois 1 donnez ! » Au reste, s'il faut longuement sermonner ces manants et ces moines, j'estime que vous, qui savez des métiers, réciter vers et figurer des sergents, des archers, des prêtres, un évêque, un prévôt, un roi, et tant d'autres personnages, m'entendez à demi-mot. Allez. »

Cependant la société des bourgeois, à laquelle s'étaient joints deux échevins de Saint-Maixent et le curé du village, arrivaient, longeant le pré, un à un, pour ne se point mouiller les pieds dans l'herbe. Maître François alla au-devant d'eux et les conduisit à un bas échafaud qu'on avait élevé devant les établies.

— Vous voyez, leur dit-il, que nous serons à l'aise. Nos établies sont spacieuses, la scène large et assez profonde, les mansions assez grandes pour que tous nos personnages puissent se mouvoir sans encombrer. Ils peuvent, d'ailleurs, y pénétrer ou en sortir par des trappes et des degrés aboutissant sous les planches, où, grâce à la bonté de mes dames, ils pourront se rafraîchir en attendant le moment de rentrer. J'ai fait hausser la mansion du Calvaire où sont les rochers et où se dresseront les croix. A côté de cette mansion du Calvaire, à main gauche vers Occident est celle du logis de Simon, où se fera la Cène. Oui, Sire, vous dites bien, c'est la plus large. Tout contre est la man-

sien de Tétache, où sera lié Jésus ; Télache est haute, sur échafaud, afin qu'on le puisse apercevoir au-dessus des tètes de la foule. A droite du Calvaire, vers Orient, c'est d'abord la mapsion de Pilate, avec la chaire du prévôt, les bancs pour le Conseil, la table du greffier qui lira la sentence ; la mansion d'Hérode, avec le trône, très étroite ; la mansion de Caïphe, un peu plus large ; la mansion du charpentier où sont dressés ces ais. Et la dernière est la mansion de Gethsémani.

— Et le Jardin des Oliviers ?

— Pour cette scène, je fais descendre un rideau noir qui couvrira toutes les^mansions, sauf celle de Gethsémani, où sont peints ces nuages, et c'est pourquoi je Tai choisie la dernière vers Orient. Au reste, toutes les mansions où Ton ne jouera pas seront fermées de rideaux qu'on lèvera lorsque les personnages diront leur rôle. Nous gagnerons ainsi beaucoup en vraisemblance et commodité.

— Mais je ne vois pas d'enfer, dit le curé.

— En effet, répondit maître François, c'est qu'il n'y en a pas.

— Ne pensez-vous pas, observa l'abbé, qu'il y ait du danger à la ruée de tout ce peuple sur Jésus à l'é tache ?

— Non, non, nul danger; le pieu que vous voyez là est fiché profond en terre et retenu par de solides étançons, et j'ai des gars bien râblés, comme archers, pour refouler ces bonnes gens.

— Mais pourquoi cette ruée du peuple? dit un des échevins. Cela ne s'est jamais fait.

— Si, si, répondit maître François, cela se fait encore tous les jours.

— Vous m'étonnez. A Saumur...

Mais maître François le rompit net :

266 LA PASSION DE >lAÏTnE FRANÇOIS VILLO^

— Si vous avez des remarques à faire sur le jeu, elles me seront précieuses ; mais je vous prierai de ne tne les communiquer qu'à la fin, car je me sens un peu mal à la tête et pourrais perdre le fil.

— Je suis sûre que ce sera beau, maître François ! dit une des dames d'un ton pénétré.

— Oui, répondit maître François, sèchement. Et il gravit les degrés qui régnaient le long des établies, traversa la scène et disparut par une trappe, dans la mansion de Pilate.Les rideaux, un à un, se baissèrent, hormis celui du logis de Simon.

— Il n'a pas Tair sûr de lui, dit le négociant à sa femme.

— A-t-il déjà joué en poitevin?

— Je ne crois pas.

T— Ce doit être cela.

— Taisons-nous. Le jeu commence. Quels sont ces deux bourgeois?

— Simon et Lazare, sans doute.

SIMON

Venez souper chez moi, Lazare.

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