DANTE PETRARQUE BOCCACE
Le premier compositeur d'églogue en Italie, au xive siècle, est Dante. Il fut imité par une nombreuse pléiade de poètes écrivant en latin. Après lui, il faut nommer Pétrarque, Giovanni de Boni, d'Arezzo, Coluccio Salutati, imitateurs de Virgile et de Calpurnius. Sans atteindre à la haute élé-
gance de Virgile, ces poètes donnèrent à l'allégorie une forme aussi noble que grave. Ainsi les églogues latines du xive siècle recouvrirent du voile de l'affabulation pastorale les événements auxquels se trouvèrent mêlés leurs auteurs, ou les grands faits de l'histoire politique et religieuse de l'époque. François Pétrarque dénomma Mition le pape Clément V, et Pamphile saint Pierre, que Boccace invoque sous le vocable de Glaucus, tout en qualifiant de Daphnis l'empereur Charles IV. Et si l'on examine pourquoi Dante, Pétrarque et leurs imitateurs du temps, cherchent des sujets poétiques dans le monde pastoral, il faut répondre avec Carducci, pour deux raisons : l'une sociale et l'autre littéraire. Ils en avaient assez des barons et des seigneurs, épiques à coup sûr dans les chansons de geste et dans les romans de chevalerie, mais rudes et brutaux dans la vie; de ces frères, de ces moines, saints, il va de soi, dans les récits de la Légende Dorée, mais si peu conformes à l'idéal dans la réalité ; des citoyens dont les chroniques relataient la vaillance et la magnanimité, mais qui n'étaient, au fond, que des esprits mesquins, hargneux, ignorants et de piètres sires ! C'est pour-
quoi les poètes s'inspirèrent de la libre existence arcadienne. Voyant qu'à l'art de la poésie faisait défaut la forme dramatique, dédaignant de le chercher dans les Laudi et les Mystères, ils crurent en trouver une apparence dans les entretiens de l'églogue.
Il faut faire une place à part dans cette nouvelle création poétique à messer Giov. Boccace, représenté par YAmeto, qu'il composa, en 1342, quand à l'âge de vingt-neuf ans, l'amant de la Fiammetta, cette comtesse Maria d' Aquino, propre fille de Robert, roi de Naples, qui lui avait révélé l'amour avec ses joies et ses chagrins — car Fiammetta n'avait pas tardé à le trahir — quitta les plaisirs de Naples pour les beautés de Florence et la gloire littéraire qui commençait à l'attirer invinciblement. Dans cette oeuvre, Boccace donne le premier exemple du roman pastoral mêlé de prose et de vers. Le premier il composa l'églogue, non plus en hexamètres latins, mais en tercets italiens. Dans ces vers la pureté de style du xivc siècle et les souvenirs classiques s'associent avec un rare bonheur. UAmeto s'intitule Comédie des Nymphes florentines.
L'action se passe dans les environs de Florence. Les temples sont des églises et les fêtes des cérémonies religieuses. Les dames, dont on retrouve plusieurs parmi les héroïnes du Décaméron, sont toutes belles, et les descriptions de leurs charmes respectifs offrent les plus troublants raffinements. Toutes sont amoureuses du bel Ameto, ce qui ne les empêche pas de se livrer à maintes autres amourettes, sans se piquer le moins du monde de fidélité à leurs maris, car toutes sont mariées, et le manquement à la foi conjugale est de rigueur, à cette époque, chez les gens distingués. Boccace insiste longuement sur l'histoire des amours de ces belles pécheresses, le tout mêlé à des souvenirs de famille sur son père, sur sa mère, sur luimême (il prend le nom de Caleone), sur Fiammetta, avec des intermèdes ruraux et des descriptions de la Nature des plus gracieuses. Mais brusquement, à ce spectacle de chaude et douce sensualité des printemps toscans, succède, tout à coup, la vision du vingt-neuvième chant du Purgatoire de Dante : les sept nymphes florentines deviennent la personnification des vertus théologales et cardinales. Emilie est la servante de Diane, qui est la Justice ;
Fiammetta, la prêtresse de Vesta, qui estl' Espérance; Lia, sectatrice de Cybèle, qui se nomme Foi. Le récit prend fin avec l'apparition de Vénus — la Charité — à la lumière de laquelle Amète se transforme et devient parfait!
Comme Boccace fut l'auteur du premier roman pastoral, ainsi composa-t-il le premier poème pastoral de l'époque. Nous voulons parler du Ninfale fiesolano, qui, partant d'un mythe préhistorique, aboutit à la vie réelle du xive siècle. Une nymphe de Diane, Mensola, est l'amante du berger Affrico. Mais leur tendresse est l'objet du courroux de la déesse. Mensola meurt. Affrico se tue de désespoir. La mort unit les deux amoureux, à l'imitation de l'idylle mythologique à métamorphoses, renouvelée d'Ovide. Changés en deux ruisseaux qui dévalent de Fiesole, Mensola et Affrico confondent leurs eaux dans celles de l'Arno. Le récit commence par un chœur de Diane parcourant les monts où Atlas fondera Fiesole, se poursuit avec les fantaisies, habituelles à Ovide, des nymphes changées en ruisseaux aux noms connus, et se termine par les représentations de la passion humaine et des affections domestiques. Mensola se repent de sa
faute. Giraffbn charge sur ses épaules le cadavre de son petit-fils, mort d'amour; la vieille nymphe qui présente aux deux pères en deuil de leur enfant, l'enfantelet, né d'un amour que Diane a châtié, paraissent des créations modernes, et sont des types d'une éternelle autant qu'antique vérité. Le mythe idéal de la pastorale se change en réalité sociale politique, abandonnant le rite de Diane, mariant les nymphes, puis fondant la cité de Fiesole. Et le poème, subitement éloigné du cadre de l'idylle, prend la forme d'un récit tout naturel dont l'intrigue et la versification formulent, apprécient les choses et les événements avec une simplicité vraie, qui est d'un charme achevé. Jamais Boccace n'eut plus de talent et la pastorale italienne n'atteignit à plus de poésie.
XVe SIECLE
Boccace n'eut pas d'imitateurs et les pipeaux restèrent après lui longtemps silencieux. Seul, à la fin du xive siècle, un auteur, Giusto de' Conti, compose une églogue intitulée : La nuit arrive et Vair et h ciel s'obscurcissent.
Vers le milieu du xve siècle, de 1453 à 1471, Matteo Maria Boiardo compose dix églogues latines. De l'Arcadie dévastée par les Turcs, Pan se réfugie en Italie et enseigne à Poeman, berger italien, à chanter sur les bords de la Secchia, près de Modène, ou du Tresinaro, aux pieds des belles collines de Scandiano. Poeman et les nouveaux bergers célèbrent les amours habituels, les abandons et les morts des nymphes, non sans agrément, du reste. Mais ils célèbrent aussi Janus, Pythagore, Evandre, l'Etrurie, les gloires de Rome, et les ancêtres des Este, seigneurs de Ferrare. Ils chantent lage d'or inauguré par Borso, duc depuis 1453, et invoquent Hercule, gouverneur de Modène, dont l'autorité est si douce à supporter. Ces églogues de Boiardo, comte de Scandiano, toutes dérivées de celles de Pétrarque et de Boccace, n'eurent pas de succès.
Presque à la même époque, un certain Battisto Spagnoli, de Mantoue, écrivit (vers 1485), huit églogues, latines comme les précédentes, fort peu aimables comme sujets, parce que l'auteur, en sa qualité de carmélitain et futur béatifié, se répand en imprécarions contre l'amour et la femme. Ces
œuvres, malgré leur austérité, mais en raison du naturel du dialogue et de l'exactitude des tableaux de mœurs, furent commentées par Beroaldo, puis traduites deux fois en français par Michel d'Amboise et Laurent de la Gravière, un siècle plus tard.
Ange Politien, dans son Rustictts, ne faisait guère que décrire la vie agricole et toscane, à l'instar des géorgiques d'Hésiode et de Virgile, dont le jeune professeur expliquait les textes dans sa chaire de l'Université de Florence, en 1483. La langue de Politien est un latin élégant et clair. Il n'imite ni l'auteur grec ni l'auteur latin et s'abstient de composer des idylles ou des églogues. Politien plante une forêt, comme on l'a dit avec tant de justesse. Il décrit à la perfection les travaux des champs et la lecture d'une telle œuvre est toujours agréable.
Peu après Politien, Pontano, Napolitain, et Pomponus Gauricus(i53o), de Fano, composèrent des églogues sur le modèle de celles de Virgile. Mais tout à coup, l'élégance harmonieuse des églogues purement classiques de Sannazar, de Vida et de G.-B. Amalteo, firent oublier et dédaigner toutes les compositions latines antérieures.