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POLITIEN ET SANNAZAR

L'Orfeo, d'Ange Politien, représenté à la cour de Mantoue, en 1471, et le Cephale, de Nicolo da Correggio, joué àFerrare, en i486, en dramatisant les procédés de l'idylle de Virgile et des compositions d'Ovide, et en s'appropriant certains éléments de la pastorale antique, firent présager, par une imitation classique plus judicieuse et plus élégante, ce que deviendra un jour la comédie pastorale.

Bientôt Jacques Sannazar s'inspire, de 1489 à 1504, de YAmeto, dans son poème YArcadie : douze récits en prose, narratifs et descriptifs ; douze églogues lyriques ou élégiaques. Sa principale innovation est le tercet à rimes sdrucciole, et l'emploi de l'églogue à vers polymétriques, pour mieux rendre la variété des récits ou des événements

auxquels sont mêlés les personnages. Mais il est surtout digne d'éloge pour avoir donné, dans sa seconde et dixième églogues, le plus bel exemple de mouvement dramatique auquel puisse parvenir Téglogue, sorte de prélude, en quelque sorte divinatoire, du drame pastoral. L'œuvre de Sannazar fut parmi les plus significatives et efficaces, sinon les plus originales de la Renaissance. Il ne faut plus chercher ici d'allégories. Le poète moderne s'achemine vraiment vers l'antique Arcadie et nous fait pénétrer dans une république où la vie, dure et laborieuse, se passait aux champs ; où l'idéale sévérité des mœurs mêlait, dans une éducation commune, les jeunes gens et les jeunes filles accompagnant de leurs chants et de leurs hymnes les sacrifices en l'honneur de Bacchus, et qui devait dégénérer, par suite, en existence où les gens s'assujettiront plus à l'amour qu'au travail. Pourtant le pays idéal entrevu par Sannazar n'était pas celui auquel je faisais allusion plus haut. Il s'établissait, purement et simplement, dans une Arcadie imaginaire, avec toutes ses tristesses et ses chagrins d'amour de poète moderne. D'ailleurs on s'aperçut vite que l'Arcadie de Sannazar n'était

autre qu'une vallée, non loin du golfe de Salerne, où se trouvaient les biens de sa famille, où sa mère l'avait élevé et était morte, où son cœur s'était ouvert à la passion. Toute YArcadie est pleine des amours et des chagrins de Sannazar, de ceux de ses amis et du roi Frédéric auquel il resta fidèle jusqu'à la mort de l'infortuné monarque, qu'il accompagna en France. Si les grottes champêtres dont il nous parle sont empruntées à des réminiscences latines ou grecques ou aux poèmes toscans, elles n'en sont pas moins hantées, pour Sannazar, par les glorieux esprits des forêts, et l'Europe admirative entendit, pendant un siècle, résonner la douce lamentation des bergers, à l'imitation des champêtres héros de YArcadie.

En Espagne, Garcilaso de la Vega d'abord, puis Georges de Montemayor, dans sa Diane, Cervantes, dans sa Galathée, datée de 1584 ; en Angleterre, Shakespeare qui emprunta à Sannazar le nom d'Ophélie, Philippe Sidney, auteur d'une Arcadic, rééditèrent les sujets champêtres remis en honneur par le poète campanien. En France (1610), Honoré d'Urfé s'inspirait dans YAstrêe, sans nul

doute, de YAminia, de Tasse, mais au moins autant de YArcadia de Sannazar, pour composer un roman bucolique dont les bergers ou les bergères, aimant ou pleurant sur les côtes verdoyantes du Lignon, ne sont pas bergers par nécessité, « et pour estre constraints de garder leurs « troupeaux, mais pour choisir cette sorte de vie, « afin de vivre avec plus de repos et de tranquillité « et d'effets, ils sont alliés à la plus grande part « des chevaliers et des druydes de nos Estats ».

En Italie, YArcadia de Sannazar put, par la suite, suggérer ou prêter à la future fable pastorale des modèles de paysages ou des personnages lyriquement passionnés. Pourtant ce fut la versification de YArcadie qu'on imita surtout. A la même époque d'ailleurs, d'autres petites poésies scéniques, pas toujours composées en tierces rimes, prirent le nom d'églogues et, par extension, de comédies pastorales et rustiques ; mais elles ne sont que des imitations, aussi gauches qu'imparfaites, de la Nencia, de Laurent de Médicis, de YOrfeo, de Politien, cités plus haut.

XVIe SIÈCLE

Dans les dernières années du xve siècle, et au début du xvi% on vit apparaître un grand nombre de compositions qui, sous le nom d'églogues ou comédies pastorales, avec, pour sujets, soit de simples allégories, soit des allusions aux mœurs et coutumes champêtres, étaient récitées à l'occasion de cérémonies princières ou de fêtes publiques. Ces poésies proviennent de deux sources : de par leur gauche adaptation littéraire ou leur copie maladroite du burlesque comique, elles dérivaient des compositions mythologiques de Politien ou de l'idylle paysanne de Laurent de Médicis ; d'autre part, elles s'inspiraient de l'églogue proprement virgilienne renouvelée par Sannazar. Et elles formèrent deux nouvelles familles de productions distinctes, bien que d'origine lointainement commune, qui donnèrent naissance à d'innombrables autant qu'éphémères rejetons. Mais il faut bien se garder de chercher dans de telles productions de la première moitié du xvic siècle qui, sous l'im-

propre qualification d'églogues, côtoient la tragédie, tombent dans la farce, vont jusqu'à s'appliquer aux simples légendes historiques, aux contes et aux nouvelles, l'origine de la fable pastorale, telle qu'elle devait s'épanouir dans YAmynlas et le Fidèle Berger. Nous allons tâcher de le prouver.

Anton Galeazzo Bentivoglio, un des fils de Jean II Bentivoglio, dont j'ai eu à m'occuper dans mon livre sur Y Histoire si curieuse de Bologne1, celui-là même auquel Politien dédia son Orfeo, fît représenter, dans l'été de 1496, une farce dont il est longuement parlé au cours d'une relation semiofficielle envoyée, de Bologne, les jours qui suivirent la représentation, au marquis de Mantoue, très amateur de ce genre de spectacle. La farce, composée de cinq actes, mettait en scène, non sans intention allégorique, un géant destructeur de bergers et d'autres pauvres gens. Le dernier acte était spécialement dénommé : églogue.

Un berger, porteur de lyre, se promène avec sa nymphe dans une campagne tranquille; la jeune femme tresse une guirlande ; le pasteur chante

t . Périodes historiques de Bologne (Paris, Grasset) e: Bologne. Collection des villes d'art (Laurens).

l'enlèvement de Proserpine. Tout d'un coup, le géant, surgissant d'un fourré, ravit la nymphe à son amant, sans souci du désespoir des jeunes gens. Le berger prend sa lyre et célèbre son malheur ; ses plaintes attirent des voisins qui, sautant sur leurs armes, poursuivent, attaquent le géant et ramènent la jeune femme. L'heureux événement se termine par des fêtes et des chants en l'honneur des deux amoureux. Cette farce n'est, en somme, qu'une imitation de Y Orphée de Politienet se ressent de l'influence du Quattrocento.

Il faut en dire autant du Filolauro de Bernardo Filostrato, considéré par Crescimbeni comme une pièce tragique. Une autre Filolauro, parue à Bologne, en 1520, n'a de pastorale que le nom. Elle se compose de terzines, de chansons, de sonnets, d'endécasyllabes latins.

Plus rapprochée de YOrfeo, tant au point de vue des vers qu'à celui du style, est une certaine opérette composée par Bernardo Bellincioni, poète Florentin de la cour de Ludovic le More, pour un certain comte de Cajazzo qui lui en donna l'argument. Cette pièce s'intitule églogue, ou, plus exactement, pastorale, peut-être à cause de

L'introduction sur la scène de quelques bergers qui tiennent des conversations sur l'amour et qui prennent pour arbitre une dame génoise.

Au nombre des imitations de YOrfeo de Politien, il convient de citer Tirets, dédié par Balthasar Castiglione à la duchesse d'Urbin (1506), où le nombre des personnages, leur apparition, réglée selon les besoins de l'action, une chanson, un choeur et une moresque mêlés au récit, donnaient une idée un peu plus claire de ce que devait être le drame pastoral. Tircis est un pasteur étranger qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, vient en admirer les agréments. Jota, qui n'est autre que Castiglione, et Dametas, pseudonyme de César de Gonzague, le reçoivent et lui font les honneurs des lieux en même temps qu'ils célèbrent les louanges de la duchesse Elisabeth.

Les pièces dont nous venons de parler, qui toutes se ressentent plus ou moins de l'influence de Politien, sont écrites en stances de huit vers.

Passons maintenant aux compositions détermine, inspirées par YArcadie de Sannazar.

Notons trois églogues de Serafino Aquilano.

Voici le sujet de la plus importante : Sylvain, sorti le matin pour examiner les dégâts d'une tempête dans les champs, rencontre Hyrcanus qui se désespère aussi de voir ses récoltes dévastées. Mais tout à coup passe une nymphe ; tous les chagrins sont oubliés. Hyrcanus la suit en chantant un sirvente, et en lui tenant des propos amoureux. La versification de cette bouffonnerie est polymétrique.

Une autre églogue, due à Cesare Nappi, Bolonais, et datée de 1508, présente quelques tendances dramatiques. Elle ne comporte pas moins de quatorze personnages : paysans qui, le jour de la fête de saint Pancrace, patron du pays, organisent une danse à laquelle prendront part leurs amies. On mange au début de l'action, on mange à la fin. Nous savons le nom des dames ; on décrit leurs attitudes et leurs sentiments. Mais l'auteur a négligé de nous révéler les conversations des bergères avec leurs bergers.

Plus remarquables sont les églogues qui suivent et qui contiennent des allusions aux amours des princes devant lesquels elles se jouaient. Telle est, par exemple, celle que Baldassare Taccone,

Génois, fit représenter pendant une fête publique donnée par un seigneur, Giovanni Adorno. Cette pièce célèbre l'amour du comte de Cajazzo et de madonna Claire de Marino, surnommée la Castagnina. Les interlocuteurs sont Paul et Jérôme del Fiesco, et l'auteur, sous les noms d'Amyntas et de Phiiène.

Dans une autre églogue, Gualtiero Sanvitale met en scène le berger Eugène qui raconte à Melibée qu'il est sur le point d'épouser une Silvana, fille des plus aimables, mais qu'il hésite et qu'il veut tout d'abord demander conseil à Ludovic le More, qui â'ogni pastor porta il baculo... Sforza lui donne pour épouse une certaine Tirinzia qui, dit cette suave jeune personne, en a assez de vivre seule au cours de cette existence fugitive. Le mariage se célèbre au son des pipeaux et des timbales.

Ces sortes de récits, qualifiés si improprement d'églogues, avec leurs allusions aux peines amoureuses, de la haute société, devinrent rapidement le divertissement ordinaire des gens élégants et comme il faut. Un roman espagnol, datant de

cette époque (1508-1512), décrit les mœurs et met en scène des personnages nobles, Napolitains et Espagnols. Et l'on y trouve une églogue, imitée de Sannazar, dans laquelle figurent trois bergers et deux bergères dont les propos, célébrant les amours de Flamiano et de Belisena, se rapportent à Bonne Sforza, petite-fille d'Isabelle d'Aragon et du malheureux Galeazzo, duc de Milan. L'églogue est récitée par Flamiano en personne et par d'autres gentilshommes. Le roman dont il s'agit s'intitule : Question de Amor.

Quelques autres églogues, en raison de leurs allusions aux événements historiques du moment, louangeant les puissants du jour, ou s'élevant parfois jusqu'à la satire politique, méritent d'être citées ici. Elles se représentaient sur la scène comme dei pièces de théâtre.

Une composition de Serafino Aquilano, jouée pendant le carnaval de 1490, devant le cardinal Colonna, met en scène Tirinte et Menandre qui ne se gênent pas pour critiquer vertement les mœurs de la curie romaine, sous le pontificat d'Innocent VIII. Même critique dans une églogue d'Antonio

Tebaldeo : Paleno de Vérone et Cléarque de Ferrare se rencontrent à Bologne ; Cléarque, qui n'est autre que Tebaldeo, après un éloge enthousiaste de la Signoria Bolonaise, et, spécialement, de Giovanni II Bentivoglio et Ginevra Sforza, sa femme, dissuade Paleno de se rendre à Rome, en insistant sur les moeurs corrompues et les vices de ceux qu'il qualifie de bergers de Jupiter !

Dans une églogue composée par Gaelotto Del Carretto, Corydon et Uranien célèbrent, au contraire, les louanges d'Alexandre VI, nouvellement élevé au pontificat (1492).

Mais Ludovic Arioste se montra de beaucoup supérieur à ce genre de composition dans l'églogue où il met en scène Tircis et Melibée s'entretenant de la conspiration ourdie, en 1506, contre Alphonse Ier d'Esté, par ses frères Ferrante et Jules, et de l'arrivée de Lucrèce Borgia à Ferrare pour y épouser le duc.

En 15 13, lors des fêtes données, à Rome, à Julien de Médicis, quand lui fut conféré le patriarcat romain, Blosio, c'est-à-dire Biagio Pallai délia

Sabina, membre de l'Académie romaine sous Léon X et, plus tard, secrétaire de Clément VII, fit représenter au Capitole une églogue mettant en scène un cultivateur et un vigneron. L'un et l'autre se plaignent amèrement des déprédations commises par la soldatesque étrangère; ils conseillent à un paysan, dont l'âne et la provision de bois viennent d'être volés, la nuit précédente, de se rendre au tribunal et de porter plainte auprès de l'autorité judiciaire. Ils accompagnent le plaignant. Arrivés au Capitole qu'ils trouvent en fête et en apprenant la raison, ils se hâtent de dérober, à leur tour, une couple de poules, des corbeilles de fruits et une cythare qu'ils offrent au magnifique Julien, tout en chantant et célébrant ses louanges, avec celles de Léon X, son frère.

La même année Bartolomeo Cavassico, notaire de Belluqe, composait une églogue historique, représentée dans le palais municipal de cette ville, au moment du carnaval, en présence du podestat, du capitaine de la République de Venise, de hauts seigneurs et de grandes dames. Cette œuvre était écrite en stances de huit vers et en tercets. Les personnages sont trois bergers : Eleo, Filetico et

Sylvain. Ils se rencontrent au lendemain de la guerre germanique ayant dévasté le pays, de 1508 à 15 13, et se désolent des malheurs que leur ont causés ces luttes funestes. Filetico en particulier, pleure son amante, disparue, lors de l'arrivée des Allemands, et qu'un faune retient captive dans un bois voisin. Ayant dit, Filetico se dirige vers le bois, une épée à la main, pour délivrer celle qu'il aime. Tout à coup paraît un ours et, sur ses traces, voici un faune, armé d'un épieu, escorté d'une nymphe portant un arc. Filetico reconnaît Claire, son amante. Il défie le faune en duel. Le faune ne refuse pas de se battre, mais veut d'abord savoir quel est celui des deux que Claire aime... Généreusement celle-ci s'offre à les servir tous les deux. Le berger ne l'entend pas ainsi; il se précipite sur le faune qui est tué. La nymphe remercie son sauveur... Et le spectacle^ car c'en est un vraiment, se termine par des chants et des danses.

Toute une floraison de ces prétendues églogues, pastorales ou rustiques, s'épanouit en Toscane dans le premier quart du xvr siècle.

Au nombre des pastorales proprement dites,

nommons, en premier lieu, les stances, en huitains, d'Olympien de Sassoferrato : il s'agit de la fable connue du père et du fils paysans, et de la manière dont ils se comportent avec leur âne pour contenter l'opinion publique.

Léonard, surnommé Mescolino, Siennois, donne, en 15 il, une Partirjone, c'est-à-dire la Dispute. Il s'agit de deux frères paysans et de leurs femmes, qui se contestent réciproquement la propriété de biens familiaux. Des arbitres les mettent d'accord et une danse termine le récit. Dans une autre pièce du même auteur : Targone (15 19), Menicozzo et Pasquino sont épris de la même nymphe, Nena, et se battent pour elle. Un de leurs amis les sépare et les conduit devant la jeune fille qui dit qu'elle n'a de préférence pour aucun des deux, car elle les aime à un égal degré. Finalement on décide qu'ils l'auront à tour de rôle, un jour l'un, un jour l'autre. Mais Menicozzo, auquel elle échoit en premier lieu, garde Nena pendant un mois et ne veut plus la rendre. Un duel bouffon s'ensuit dont Pasquin sort vainqueur. Il célèbre sa victoire par mille extravagances.

Même immoralité, dans le Bernino (1516), de Piero Antonio Legacci dello Stricca, Siennois également. Dans cette pièce, le paysan Bernin ayant invité Constantin son propriétaire, pour la fête de S. Gaudenzio, à Gaiole, est odieusement trompé par son maître tombant amoureux de Lena, propre femme de Bernin. Il est vrai que Hortense, épouse du volage Constantin, avertie de l'infidélité de son mari, lui rend la pareille avec un empressement parfait... A la fin, les maris, paysan et citadin, se pardonnent leurs torts réciproques et tout finit là aussi par des chansons... Cela ne vautil pas mieux que de pleurer ?

Ainsi la poésie rustique italienne était, à cette époque, une continuelle calomnie des populations de la campagne, pour lesquelles les habitants des villes libres n'avaient que du mépris et qu'ils considéraient comme une race inférieure de serviteurs de la glèbe, qui ne furent jamais appelés a partager les charges de la Seigneurie, et qui succédèrent, dans l'oppression municipale, aux serfs de l'ancien régime.

Nous venons de parler des églogues rustiques. Passons maintenant aux pastorales.

Voici d'abord du même Legacci, déjà cité, un 'Pulicane (15 17), pastorale, en huitains, dans laquelle apparaît un monstre moitié homme et moitié chien ; puis le CzVro (15 38) où l'on voit la belle Florida d'abord insensible à l'amour, s'éprendre du berger Venustius.

Citons encore d'un autre Siennois, Bastiano, cardeur de lin, une églogue sur l'amitié (1523) en tercets. Le berger Cerfidio aime Hyppodamie, aimée elle-même de son ami Largio. Cerfidio veut se tuer pour ne pas faire tort à l'amitié ; mais Largio lui cède la jeune fille. Cerfidio n'accepte pas un don si généreux et le rend à son rival en lui commandant de lui garder toujours son affection.

Ces productions de la poésie rustique et de la pastorale toscane proviennent du mélange de l'églogue arcadienne et du drame considéré de son côté le plus lyrique. La poésie rustique, farcie de termes ruraux, descend directement de l'idylle de Laurent deMédicis, adaptée à la partie comique et vulgaire du spectacle. Cette poésie, par ses origines, aussi bien que par ses tendances et ses

formes scéniques, devait aboutir aux comédies bouffes de Ruzzante (i 502-1 542) et d'Andréa Calmo (1 5 10-1571). Quant à la pastorale toscane, nous savons qu'elle ne laissa aucune trace.

Notons en passant deux compositions napolitaines de l'époque : la Cecaria (1525), de Marco Antonio Epicuro de' Marsi, et les Deux Pèlerins, de Luigi Tansillo. La première, qu'on a voulu nommer faussement drame pastoral, n'est qu'une conversation entre trois aveugles qui, au milieu de mille péripéties plus ou moins impressionnantes, finissent par recouvrer la vue. La seconde comprend un dialogue entre un Espagnol et un Italien sur leurs malheurs d'amour et les beautés de leurs amantes, infidèles ou mortes. Filauto, en deuil de son amie, veut se pendre à un arbre, quand du tronc sort, soudain, une voix, qui n'est autre que celle de la morte, dont l'âme s'est cachée pour le détourner du suicide. Alors Filauto, revenu à la saison, et son interlocuteur Alcinio, se dirigent vers Nola avec le ferme espoir d'y vivre heureux, sous la sage administration des seigneurs de l'endroit, pendant que l'esprit de l'amante de Filauto,

ayant sauvé de la mort celui qu'elle aimait, s'élève au ciel sur l'aile des anges. Cette pièce, au point de vue de la versification, même dans le groupe des vers de onze et de sept pieds, ne se rapproche nullement du récitatif de la pastorale.

En Romagne, voici plusieurs compositions intitulées comédies, datant de la même époque et qu'après coup l'érudit Crescimbeni (i 528-1663) dénommera pastorales. Je les mentionnerai ici sans y insister longuement.

Citons simplement une pièce d'Alessandro Caperano, deFaenza;et arrêtons-nous un peu sur Y Amarante, oeuvre de G.-B. Casalio, à huit personnages. Parthénius, berger, et Amarante brûlent des feux les plus vifs l'un pour l'autre. Célie, mère d'Amarante, veut qu'elle épouse un chevrier. A un moment, Parthénius se figure qu'Amarante le délaisse. Mais la sage Lucine intervient, attire chez elle les amants qui s'expliquent et finalement se marient. Cette œuvre n'est pas sans une certaine analogie avec ÏOrfeo de Politien. Elle est écrite en huitains. On y trouve aussi des tercets réservés

aux monologues, et une chansonnette : c'est ce qui la rapproche d'une pièce théâtrale.

Passons en Toscane.

Voici d'abord une Lilia, d'auteur inconnu, églogue pastorale, datant de 1538. On y voit un pasteur noble : Philène ; deux bergers paysans : Crotale et Tircis. Philène voit et aime Lilia, nymphe Je Diane; il lui déclare sa flamme et la jeune fille l'épouse. Le dialogue, à peu près nul, est en huitains, à la mode dePolitien.

Nommons une églogue de Luca di Lorenzo, Siennois ; mais surtout la comédie pastorale : Silvia, auteur : Fileno Addiacciato, de Prato (1545), dont l'ensemble est peut-être inférieur au charmant Sacrifice pastoral de Messer Agnolo Firenzuola, fondateur de l'Académie de Prato. L'œuvre de Firenzuola est mêlée de prose et de vers. La langue si précise du dialogue en fait une pièce de théâtre; tandis que les vers, endécasyllabes libres et strophes rimées, donnent un avantgoût de ce que seront l'élocution et la poésie dans la fable pastorale.

Revenons à la Silvia d'Addiacciato. Elle est importante en raison de la qualité des personnages. On y trouve des divinités : Vénus et Cupidon ; des bergers nobles : Pamphile et Sylvie ; des bergers rustiques : Silvicola et Murrone. Il y a aussi un ermite et un serviteur répondant au nom d'Allirone. Cette composition est, à la fois, lyrique, pastorale et rustique. Les dialogues sont écrits en tercets ; les monologues en vers libres de onze syllabes, et, pour le reste, en huitains plats ; tour à tour s'inspirant du style de Politien ou du style rustique de Laurent de Médicis, selon le rang des personnages, les événements qui se déroulent, les chansons et les chansonnettes.

Acte I. — Fileno languit d'amour; il est consolé par Silvicola (tercets) qui le quitte au moment où Murrone se précipite sur la scène en criant « au loup! » Fileno le suit pour chasser la bête (octaves). Vénus et Cupidon entrent, cherchant les moyens de rendre Sylvie amoureuse de Fileno (huitains).

Acte II. — Mais Sylvie aime ardemment Pamphile (huitains). Les deux amants se ren-

contrent et échangent de douces paroles (huitains et stophes). On entend à ce moment le son d'un cor : c'est Diane; et Sylvie retourne dans la forêt, auprès de la déesse qu'elle sert (huitains). Pamphile, après avoir écrit une chanson de joie sur l'écorce d'un arbre s'en va (octaves). Murrone survient. Il veut assassiner frère Apollonius, l'ermite; mais la peur le retient. L'ermite, resté seul, se livre à des réflexions morales (vers libres).

Acte III (en octaves). — Rentre Sylvie triste et inquiète de ne pas voir Pamphile. Murrone lui adresse des plaisanteries de rustre qu'elle accueille mal et se retire. Arrive Pamphile que Murrone a monté habilement contre Sylvie. Pamphile se désole (strophes). Sylvie survient. Les deux amants échangent des propos désagréables, au grand plaisir de Murrone.

Acte IV. — Pamphile se lamente et chante son amour en vers lyriques libres et en strophes à rimes doubles, lorsque arrive une nymphe qui n'est autre que Vénus. Elle exhorte Pamphile à ne pas se décourager, car l'Amour est là, tout près, qui va l'unir à celle qu'il aime. Ils sont à peine

partis que Sylvie et Murrone reviennent à leur tour. Murrone, tout en adressant de burlesques déclarations d'amour à Sylvie (huitains), lui donne à entendre que Pamphile a pris une autre amante.

Acte Y. — Sylvie, qui a prêté foi aux paroles mensongères de Murrone (tercets) veut se tuer (huitains) ; mais Cupidon apparaît et la rassure (vers de onze pieds). Pamphile revient à ce moment. Les époux sont mariés chrétiennement (strophes) par l'ermite. Vénus et Cupidon servent de témoins. Murrone dit tant de bouffonneries que Pamphile l'attache à un arbre. Allirone, le serviteur, lui rend la liberté. La pièce se termine au milieu de l'allégresse générale et par une danse de Sylvie. Une telle oeuvre où les éléments mythologiques s'unissent à l'idylle, est encore bien éloignée de la fable pastorale, telle que nous la verrons dans YAminta de Tasse.

Nommons, sans nous y arrêter, YAmaranta de Casalio, de Faenza, et le Sacrifice du Ferrarais, Beccari ; YErbusto, pièce en trois actes et en terzines ; la Filoia, pièce en quatre actes, de Giovanni Agostino Cazza ou Caccia ; avec les

compositions bouffonnes, mi-poétiques, mi-populaires, du Vénitien André Calmo, déjà mentionné. Et arrivons à la fable de Giraldi Cinthio, dernier reflet de la comédie satirique des anciens, que Fauteur nomma avec raison une Satire. Représentée à Ferrare, en 15^5, YEglé, c'est le nom de cette pièce, eut un certain succès. Mais personne ne songea à l'imiter. VEglé est une fable de dieux et de demi-dieux. L'action se passe en Arcadie. Les faunes et les satyres aiment sans espoir les nymphes des bois toutes attachées au culte de Diane. Ils ont recours aux conseils à'Eglé, amie du bon Silène et de l'Amour. Elle promet d'aider les pauvres soupirants. A cet effet Eglé présente aux Oréades, aux Dryades et aux Xapées les petits faunes et les petits satyres délaissés, dit-elle, par leurs pères, que l'indifférence des nymphes a désespérés. Celles-ci, émues de cet abandon, se mettent à jouer avec les enfants. Mais les satyres et les faunes, dissimulés derrière les arbres, sortent de leur retraite et se précipitent sur les nymphes qui s'enfuient, et qui, dans leur course, sont chan en arbustes, en ruisseaux, en fontaines. Le dieu Pan raconte le prodige, tenant à la main un roseau

qui est tout ce qui lui reste de la belle et cruelle Svrinx. Le drame comprend cinq actes en vers de onze pieds rimes, avec un chœur parlé, et, à la fin de chaque acte, chanté en vers à rimes.

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